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Notes d'auteur :
PARTIE 5 : KAISHA

Le ciel était ensoleillé et la mer d’huile. On ne pouvait souhaiter meilleure journée en cette fin d’été daïkan. Toutefois, une brise eût été bienvenue pour aider les rameurs à faire avancer la galère. Une brise qui aurait eu comme autre vertu d’emporter les querelles montantes, grondantes comme un orage qui s’éveille. Car depuis le jour du contrat avec Baba Yorgos, à l’instar du commerce d’herbe sulfureuse, le ventre de Kaïsha avait pris en volume, rendant toute cachoterie impossible.


Korshac, toujours aveuglé par l’amour qui l’avait poussé à venir la sauver au prix de son équipage et navire, avait accueilli la nouvelle d’être père comme une explication. Pour Korshac, cet enfant était la raison des récents changements de la personnalité de sa belle. Elle le lui avait caché, peut-être toujours effrayée des mots violents qu’il avait eus en parlant des marmots jetés à la mer en cas de naissance à son bord, pensait-il. Mais, cet enfant-là n’était pas comme les autres. Aujourd’hui, il concrétisait un sentiment qu’il croyait partagé. 


Toutefois, les douleurs que Kaïsha traversait avaient parfois des parfums d’amère vérité. Des mots tranchaient dans le vif et tentaient de révéler au capitaine ce qu’il ne voulait entendre. Et sur fond de soleil couchant, encore à une journée de Daïkama, le petit être, qui ne voulait plus attendre de sortir, allait porter haut les maux de sa mère.


– À chaque ramée, on soulève plus d’algues qu’à la précédente, capitaine, rapporta Narwal, endossant le rôle de second, les jours où Kaïsha ne parvenait pas à tenir debout.


– Hein… oui… des algues… et alors ? répondit Korshac, visiblement perturbé des mauvais mots qu’il avait eus pour sa féline moitié.


– On va s’échouer en mer, capitaine ! 


Narwal risqua la beigne en criant, tant la décision était importante. Korshac en revint aux obligations dues à son titre de capitaine, mettant de côté les cris montants de douleur, ou de rage de Kaïsha, tant il les confondait.


S’éloigner des côtes, c’était risquer d’être sous la lunette des galères de l’Empire imposant un blocus « commercial » au pays daïkan. Ce qui, s’ils étaient arrêtés, aurait ruiné les cinq jours qu’ils avaient pris à les détourner, tout en se rapprochant des côtes et du marais. Car, en cette fin d’été, le marais, aidé du soleil, produisait des algues en quantité qui normalement empêchaient tout navire d’approcher par le nord, là où les courants marins concentraient les végétaux aquatiques. Se rapprocher des côtes, c’était prendre le risque de s’échouer sur les hauts fonds du marécage.


Comme la Squale naviguait à vide, en direction de Daïkama, pour s’approvisionner en herbe fraiche, Korshac avait opté pour les côtes.


– On va s’échouer dans le marais, capitaine, conclut Narwal.


– C’est bien pour cette raison que tu resteras coq. Dans la vie, faut savoir prendre des risques, tête de piaf. Dans le marais, je trouverai toujours un moyen de sortir le navire.


– Ok, ajouta de sa voix aigüe Narwal, avec son sourire vide de dents, mais heureux d’avoir échappé à la traditionnelle tape derrière la tête.


Alors que la galère accélérait la cadence sur les rameurs de tribordais, un hurlement rappela Korshac à son autre réalité. Accourant dans sa cabine, il vit Kaïsha assise dans son fauteuil, le ventre énorme, aux poils entourés de peau, tellement il était distendu. La peau ondulait sous les mouvements de la créature qui, dans son ventre, se manifestait pour sortir. Korshac en fut atterré.


– J’crois qu’il veut sortir. J’ai tellement mal, Aaahh ! parlait Kaïsha avec une voix qui montait en hurlements aussi vite qu’elle pouvait en descendre.


Devant cette situation plus que nouvelle, Korshac se trouvait désemparé. 


– Les femmes mettent les enfants au monde seules depuis la nuit des temps. Tu vas t’en sortir, lui dit-il en bon capitaine, effrayé par une affaire qui le dépassait.


Alors qu’il était déjà à fuir sa cabine à peine rentré dedans, Kaïsha lui cria :


– Va trouver… Aah, va trouver Kwo. Il a déjà aidé une femme à mettre au monde.


Elle avait les larmes aux yeux, tellement la douleur montait en force. Kwo, tel était le nom de celui qui pouvait lui sauver la mise. Il trouva l’aomen à la tête allongée, à la proue. Il regardait et sondait le fond, transmettant ses indications à Narwal pour ajuster la navigation en eaux troubles. Il l’attrapa par les épaules à la manière d’un ami qui doit demander une faveur, même s’il était le capitaine en chef sur son navire. C’était une façon d’avouer son impuissance dans cette épreuve qu’il pensait insurmontable. 


– Kaïsha va…


Korshac croisa alors les yeux compatissants de Kwo qui suivait l’évolution de la gestation de la femme-panthère depuis plus longtemps que lui, mais en secret. Kwo venait de lui dire oui simplement du regard. En un sillon et demi, ils avaient appris à se connaître.


Korshac prit en main la sonde que Kwo venait de lui transmettre et s’assit sur le bastingage, soucieux de ne peut-être plus jamais revoir sa belle. Les femmes mettaient au monde des enfants depuis la nuit des temps, certes. Mais, elles mouraient en couche aussi depuis la nuit des temps. Le capitaine autoritaire n’était plus qu’un homme voué à sa destinée. 


Serrant la sonde en plomb dans sa grosse main, comme s’il voulait l’écraser, il réfléchissait à se remettre à prier, ou non, le dieu qu’il avait vénéré le temps de son esclavage, dans les arènes de Mhent. Mais aujourd’hui, cela n’avait plus aucun sens. Plus rien ne le rattachait à cette divinité destinée aux faibles et aux opprimés. Il regarda les terres d’un côté et l’océan de l’autre. Quoi qu’il fasse, ils avaient de grandes chances de s’échouer. Encore là, tout était pour lui rappeler que Kaïsha risquait de mourir. De rage, il jeta la sonde sur le pont.


Venant de l’autre bout de la galère, Kwo avait ouvert la porte de la cabine, laissant échapper un bruit de douleur aigüe. Korshac n’entendit que lui. Les efforts des rameurs, à lutter contre la force des algues passives, mais toujours plus denses, bourdonnaient en fond dans ses oreilles sans l’alarmer.


Kaïsha souffrait toujours plus. Et son ventre était trop gros pour abriter un bébé dont il était impensable qu’elle accouche par les voies naturelles, pensait le capitaine désœuvré. Alors, quel était le plus important pour lui : sauver celle qu’il aimait à en perdre son navire ou plutôt garder l’enfant, le fruit de leur amour ?


En regardant dans l’eau, le liseré d’algues mena ses yeux jusqu’à l’horizon où le soleil couchant fit étinceler ce qui devait être le sommet du minaret d’or du rahazyr de Daïkama. Il pouvait sauver les deux. Il suffisait d’arriver au plus vite dans la cité, se convainquit-il. Là-bas, les sagefemmes d’Anhouryn, déesse de la fertilité, sauraient apporter une réponse à la détresse de la situation. Mais alors qu’il était absorbé dans ses pensées, un autre cri, cette fois plus proche et ressemblant à celui d’un perroquet à qui on a coupé les bourses, fit trembler ses tympans.


– Capitaiine ! La profondeur… Quelle est la profondeur ?


Alors que Korshac reprenait ses esprits, ramassant la sonde pour la jeter par-dessus bord et répondre au plus vite à la question qui se voulait fatidique, Narwal s’affala avec surprise dans ses bras, expliquant par sa perte d’équilibre que la Squale venait de s’échouer sur le fond pâteux du marais.


Korshac en lâcha l’instrument qui fut avalé par les eaux et les algues. Au lieu de se prendre une beigne en retour de cette catastrophe, Narwal contempla, pour la seconde fois, les traits déconfits de son capitaine qu’il tenait plus qu’en estime. Et comme si cela ne suffisait pas à le rabaisser, il vit pour la première fois, son visage se défaire et pleurer sans qu’aucun son sorte de sa bouche.

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