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Au milieu du campement, juste en face de la tente, on avait planté le cimeterre du baron. En vue de tous, pour l’occasion, on l’avait surmonté d’un casque de Hurleur pris en butin sur l’un de ceux morts, cette nuit, dans la bataille. Si tous étaient heureux d’avoir survécu à cette boucherie, et pouvaient ce matin regarder le trophée au sommet du cimeterre, aucun n’en profitait pour se réjouir. Car un peu plus loin, gisait sur le lit de camp, sous la tente de commandement bleue et blanche, le baron Surn Kairn. 


À son chevet se trouvait une femme habillée d’une dalmatique blanche couvrant sa poitrine, avec autour du cou un bijou de cristal de la forme d’une larme, cerclée d’argent. Elle était là à regarder son patient. Afin de le soigner, on lui avait retiré son armure d’écailles. On ne pouvait que voir la blessure qu’avait tenté de recoudre la prêtresse d’Anhouryn. Chaque fois qu’un pansement était appliqué dessus, il se teintait aussitôt de sang. Car malgré la couture, le sang coulait toujours. 


L’un des généraux était derrière debout, à faire les cent pas. C’était un homme-lézard, un zèlrayd, ce qui n’était pas de coutume dans les armées des Conquérants. En effet, les zèlrayds peuplaient jadis le Ventre de Gaslog. Le père de Surn Kairn, Arn Kairn, avait chassé ces hommes-lézards, les repoussant bien au-delà des Montagnes de Gaslog. Mais aussi, il avait tenu parole et ne s’était pas acharné à les refouler plus loin encore, comme d’autres barons avaient pu le faire avec les orkaims. 


Aussi, quand les guerres fratricides débutèrent, Surn Kairn reçut la proposition d’une alliance par les peuplades zèlrayds. D’un point de vue stratégique, cela lui était bénéfique, car il n’avait pas à craindre d’être attaqué par le flanc. De plus, les hommes-lézards, et en particulier les komodors, étaient des combattants résistants et costauds. Alors, contre toute attente, sous les ordres du baron Surn Kairn, des mi-hommes mi-bêtes se mélangèrent aux humains, aux Conquérants. 


Cette alliance dura jusqu’à la bataille de Kabaye, qui devait se terminer par la prise de ladite ville. C’est à ce moment que les zèlrayds, qui avaient parfaitement honoré leurs engagements, se retirèrent des guerres fratricides, ne préférant pas combattre plus avant dans les terres des Cités Rouges.


Rares sont ceux qui restèrent. Mais, durant ces jours, ces lunes, ces sillons, une amitié était née entre un grand komodor et le baron Surn Kairn. Un komodor qui ce matin se morfondait de ne pas avoir été là quand l’orkaim avait frappé son ami d’une blessure qui devait s’avérer mortelle.


– Pourquoi toujours autant de sang ? questionna d’une voix rauque Morgoth, l’homme-lézard au corps recouvert d’écailles vertes et sombres.


– Sa blessure est bien plus profonde que je ne le pensais, répondit Aunraée.


– Alors, à quoi sert votre déesse, si elle est incapable d’arrêter ce sang ?


En réponse, la prêtresse humaine ne put que le regarder dans le blanc des yeux. Morgoth mit un genou à terre et s’abaissa au niveau de la tête de celui qu’il considérait comme un ami, un frère même.


– Si je pouvais prendre ta place…


À ces mots, Surn Kairn trembla des paupières et ouvrit lentement les yeux. Il avait le teint blafard, la peau de celui dont la mort avait déjà commencé à creuser son terrier.


– On s’est battu… lui dit difficilement Surn Kairn.


– On a vaincu. Les Hurleurs ne sont plus qu’un souvenir, répondit Morgoth.


– Alors, je peux mourir en paix… termina Surn en toussant, les poumons surement encombrés de sang.


Morgoth rageait de l’entendre prononcer ces paroles. De sa grosse main écailleuse, il serra le poing froid de son ami. Surn Kairn sursauta, et dans un éclair de lucidité, se tourna vers Morgoth.


– Fyrh Arken, fais venir Fyrh Arken.


Il parlait du baron de la famille Arken, la plus puissante des cinq familles des Conquérants, avant que Khalaman ne s’autoproclame empereur et ne s’approprie les cités des Arken. Cette petite phrase lui coûta cher puisqu’il perdit ensuite connaissance.


– Mort, il est… mort ? se demanda Morgoth à voix haute.


Aunraée avait posé son cône de bois non loin du plexus de Surn Kairn.


– Non, son corps est toujours habité par la vie, mais plus pour longtemps.


Morgoth lui saisit ce qui n’était à ses yeux qu’un colifichet de cristal, une babiole que la prêtresse portait en signe d’appartenance à la déesse Anhouryn, et la lui arracha.


– Déesse de la vie, déesse de la boue plutôt ! cria-t-il en lui jetant à terre. 


Surprise, mais restant calme, la petite femme aux yeux bleus avait l’habitude de ces sautes d’humeur chez les combattants, surtout quand lorsque l’un d’eux allait embrasser la mort. Morgoth sortit de la tente pour se poster devant l’entrée, à maudire la cité d’Ildebée du regard.


Aunraée le rejoignit peu après. Elle se sentait obligée d’expliquer les limites des pouvoirs que lui conférait sa déesse, non pas pour Morgoth, mais pour l’honneur d’Anhouryn. Elle venait d’être trainée dans la boue par un être qui n’avait l’apparence d’un humain que parce qu’il possédait deux bras et deux jambes. Après tous les soins qu’elle venait de prodiguer cette nuit et ce matin, c’était pour Aunraée plus qu’elle n’en pouvait supporter.


– Là-bas, au-delà des murs rouges, dans la maison d’Anhouryn, prêche la donneuse de vie. Son seul souffle peut renvoyer la mort. Et surtout jamais, oh non jamais, elle ne vous aurait laissé lui arracher le symbole de notre Seigneuresse, lui cria-t-elle en se mettant sur la pointe des pieds pour que cela rentre dans ses oreilles.


Morgoth ne perdit pas une goutte des paroles qu’Aunraée déversait avec véhémence. Il se retourna en la toisant du haut de ses deux mètres.


– Parfait, c’est parfait, termina-t-il.

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