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– Bam, bam, bam… Ouvrez, c’est moi Rulaskys !


La voix derrière la porte en chêne fit une pause puis reprit :


– Très bien, alors.


Dreik Varagone se précipita pour retirer la chaise, sentant, dans la voix du capitaine, qu’il était déterminé à tout défoncer. Il pénétra dans la pièce avec fureur, un chenet au sang encore fumant dans la main. Et même si seul le haut de son corps était pourvu d’un vêtement, il ne semblait plus soul.


D’abord, il pointa des yeux l’arme que Dreik dressait en obstacle entre eux deux. Il parut la reconnaître et agita en retour son chenet, façon de dire que la sienne était plus grosse que celle du prétorien. Il observa la salle d’un air hagard, mais non dénué de bon sens. Car ses yeux se portèrent en premier sur le devin puis sur la porte donnant sur la cuisine et enfin sur les rideaux.


– Éloignez-vous des rideaux, Chèl. Ils arrivent, dit-il en refermant et bloquant la porte derrière lui. Ils surgissent par les fenêtres. Des assassins, ils sont nombreux. Croyez-moi.


Sa voix était à la fois empreinte de terreur et de détermination. 


– Ils ne peuvent pas venir par la façade est : trop gelée, répondit Dreik pour le rassurer et éviter au devin de se déplacer.


Le capitaine se tourna vers le prétorien en balançant sa tête pour nier sa dernière phrase.


– Ils utilisent des grappins, rétorqua Rulaskys, les yeux exorbités.


Dreik Varagone regarda un instant les rideaux, tira dessus pour jauger ses fenêtres et finalement posa sur la table le stylet à double pointe.


– Aidez-moi. On va déplacer la table contre cette porte et la renverser.


Ensemble, ils améliorèrent la défense en condamnant la porte menant à la cuisine. Puis, ils barricadèrent d’une seconde chaise la porte du palier. Enfin, ils déplacèrent celle du devin entre la table et le feu de cheminée, l’invitant à venir s’assoir. Le devin qui s’était rassis se trouvait entre le prétorien utilisant la table pour s’appuyer et les fesses du capitaine qui s’était rapproché de la cheminée pour se réchauffer.


– J’en ai tué au moins deux. Un qui montait et une autre…


Il hésita puis reprit.


– … dans votre chambre.


Dreik Varagone tourna la tête.


– Que faisiez-vous dans ma chambre ?


– Je chiais, dans un coin, la merde que vous m’avez fait bouffer ! gueula Rulaskys, relâchant sur le prétorien la faute de cette attaque et de son intoxication.


Dreik Varagone sentit la culpabilité monter. 


– C’est un vrai bordel de port un soir de tempête, vot’ cathédrale… Mais, j’vais pas les laisser entrer. Foi de capitaine ! 


Puis, il fixa le stylet sur la table, le cou violacé du devin et cherchant des yeux le jeune laquais blond, comprit qu’ils avaient eu leur lot de malheurs. Un long silence s’éternisa entre les murs de la salle à manger, transformée en barricade. Ils attendirent longtemps, écoutant chacun des craquements des poutres et solives qui travaillaient sous la chaleur de l’âtre. Les deux guerriers avaient fait le tour du peu d’armes à leur disposition.


– La nuit risque fort d’être longue. Voudriez-vous bien cacher le bas et nous montrer le haut, plus tolérable à nos yeux chastes, demanda le devin d’un air taquin.


Le capitaine, qui avait oublié son indécente tenue, d’un coup, mit une main devant sa verge qui se réchauffait trop près du feu. Ne voyant rien qui puisse faire office de couvre-fesses, il prit en pensées les paroles du devin et déboutonna son pourpoint pour faire passer ses épaules et l’abaisser à la manière d’un pagne.


Dreik se prit la tête entre les mains glissant ses doigts sur son visage, tout en tirant sur ses yeux.


– C’est une histoire de fous. Vous venez à peine d’arriver ce matin. Une telle attaque, au sein même de la cathédrale, nécessite un plan minutieux et beaucoup de moyens. Nous avons des dizaines de gardes. C’est loin d’être le moulin du village. Par Kisadyn, c’est une forteresse ! J’aimerais savoir qui donc a eu l’arrogance de venir ici me défier ?


Dreik Varagone reprenait peu à peu les rênes dues à son poste et Rulaskys, qui était prêt à en rajouter, se retint.


– Il va falloir me rendre des comptes, pensa à voix haute le prétorien.


Rulaskys, qui regardait la lumière des flammes briller sur le cou meurtri du devin, parla à voix basse pour que le prétorien n’entende point.


– Une fois de plus, la mort ne vous est pas passée loin. Comme sur l’île… Quand l’empereur apprendra ce qui vous est arrivé ici, je devrais faire mes adieux à l’Empire. Cette seconde erreur va me coûter mon poste… Mais enfin, vous êtes en vie, pour l’instant. C’est tout ce qui compte.


Chèl Mosasteh fit remonter de la salive dans sa bouche à grand renfort de sons et cracha dans la braise.


– Le Magnus Kéol ne doit pas avoir vent de cette nouvelle tentative d’assassinat. Jamais ! parla aussi fort qu’il put, le devin. Ce serait une catastrophe pour tout le monde, et même pour l’Empire que j’ai mis tant de sillons à bâtir. Cela pourrait nous mener à une guerre. Non capitaine, enlevez-vous cette histoire de la tête. Cela n’a jamais eu lieu…


Il se retourna vers le Saint Juste et lui parla comme à un enfant qu’on gronde. 


– Et vous, j’espère que vous en ferez autant, que vous userez et abuserez de votre pouvoir pour trancher les langues de ceux qui voudraient ébruiter cette histoire. Sinon… vous n’imaginez même pas ce que les diplomates vont me faire perdre de temps à mobiliser des armées… Ces assassins n’ont jamais existé. Et, s’il vous démange de connaître le fin mot de cette histoire, fiez-vous à votre instinct plutôt qu’à l’appareil judiciaire de votre pays. Croyez-en le vieux singe que je suis.


« Chèl Mosasteh a de la verve dans la voix. Il aurait pu être sincère prêcheur, pensa Dreik Varagone. » Les propos du devin respiraient la vérité, comme si sa foi en Kisadyn revenait par bribes pour l’habiter, l’instant de lui donner des signes. Le devin aurait pu choisir de lui forcer la main après avoir tenté de l’étrangler. Un tel chantage était gagné d’avance. Mais, il semblait ne vouloir partager ce secret qu’avec lui.


– Fiez-vous à votre instinct… car elle est déjà ici et devance chacun de mes coups. C’est une partie perdue d’avance, termina le devin dans un souffle de désespoir.


Dreik Varagone se remémora toute l’histoire et lui revint la dernière phrase du devin qui parlait d’elle, la sœur de Thurl  : Nalfichnii a été exhumée. Mais surtout brilla dans sa mémoire les derniers mots qu’il souligna : Si je puis vous dire , je ne saurais vous dire quand.


C’était juste avant que l’assassine attaque et corrobore ses dires. Alors, il ne restait plus que deux possibilités.


Ou bien le devin disait la vérité et une organisation des plus sombres avait pris vie avec l’exhumation de Nalfichnii. Une organisation qui épiait le devin, déjà en place dans les points clefs comme l’était Kisadyn, puisque source de pouvoir des prétoriens, porteurs de la Vérité. Leur but était simple : le faire taire à tout jamais pour qu’il ne puisse rallier à sa cause aucun des cinq cultes qui avaient bâti les Trois Tombeaux des Âmes.


Ou bien, le devin avait élaboré cet attentat contre lui-même pour le forcer à le croire. C’était osé, mais du bon goût de ce machiavélique personnage. Quoi qu’il en soit, restait en suspens une question qui le taraudait.


– Pourquoi être venu me voir, moi, le premier, le représentant du culte de Kisadyn ? demanda Dreik au vieillard qui, sans nul doute, allait comprendre cette question sans plus d’autres détails.


Chèl Mosasteh se retourna, la joue droite illuminée par les flammes et la gauche dans le noir absolu de son ombre.


– Il fallait que je m’assure de la couleur de vos yeux, répondit-il simplement, accompagné d’un sourire de satisfaction.


Quand bien même le devin devait lire dans son esprit, ce qu’il suspectait, Dreik Varagone resta dans la décision qu’il était prêt à prendre.


– Demain, vous repartirez avec un prétorien.


Chèl Mosasteh, qui ne parvint pas à feindre la surprise, fut néanmoins satisfait de l’entendre.


– Ce n’est pas bien lourd, un prétorien face à la quête qui nous attend.


– Disons plutôt une prétorienne et elle ne vous porte pas dans son cœur. Mais, elle est douée, comme nul autre, du pouvoir de vérité.


– Enfin, c’est déjà ça. Il faut un début à tout, remercia le devin en parlant au feu.


Puis, il prit une pause et se tourna lentement vers le visage du prétorien pour le fixer droit dans les yeux, comme voulant défier le pouvoir de vérité du dieu lui-même.


– Un jour, un autre, plus puissant, se ralliera à ma cause, conclut le devin d’une voix prophétique.

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