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Dreik Varagone resta hésitant devant la main sans vie de l’assassine qui tenait encore son stylet à double pointe. D’un coup d’œil expert, il compara la longueur de l’arme avec celle de sa pique à viande encore enfoncée dans le poignet et finalement saisit l’arme des vengeresses. Retournant dans la salle à manger, il ferma la porte donnant sur le couloir de la cuisine et la bloqua avec sa chaise. Puis, il revint aux côtés de Chèl Mosasteh qui reprenait souffle en crachant. En même temps qu’il se rapprochait, le devin se crispa en empoignant sa robe violine.


– Je… je ne vais pas vous tuer, lui dit essoufflé Dreik Varagone, même s’il venait, quelques minutes avant, de tenter de l’étrangler.


Il y avait beaucoup de peurs entremêlées dans ce visage fatigué où les sillons avaient creusé des rides sèches.


– Non… Je ne vais pas vous tuer, ajouta-t-il, une fois de plus, toujours afin de le rassurer.


Dreik Varagone continuait de barricader la salle à manger en plaquant la chaise, occupée avant par le capitaine Rulaskys, contre la porte donnant sur le palier. Les vengeresses de la nuit n’allaient pas en rester là, d’autres devaient être proches. Cette vermine était bien organisée et attaquait en groupe. Il passa derrière le devin tremblant, tout en vérifiant les deux fenêtres ainsi que les rideaux. Les vitres aux pourtours gelés le firent marmonner :


– C’est la façade est, pleine mer. Ils ne grimperont pas par ici. Elle est couverte de gel.


Maintenant, les accès à la salle à manger étaient obturés. S’ils venaient à attaquer plusieurs portes en même temps, l’une devrait céder avant l’autre, donnant à Dreik peut-être le temps de les combattre un à un.


Après être sûr d’avoir verrouillé la pièce, il s’assit sur la dernière chaise encore libre, juste aux côtés du devin et déposa l’arme des vengeresses sur la table, devant eux. Ici, il pouvait sentir trembler la chaise du vieil homme, qui devait, à cet endroit, être bancale. Son cœur aussi battait fort. Le bref combat avec l’assassine avait sa part, mais sa propre tentative d’assassinat y était pour beaucoup. L’histoire d’un instant et tout aurait pu basculer. S’il avait tué le devin de l’Empire des neuf Cités Rouges, cela aurait peut-être sonné le cor d’une nouvelle guerre… surement, pensait Dreik Varagone.


Il tourna brièvement les yeux de côté vers le devin, limitant le risque de croiser son regard, de façon à voir à quoi Chèl Mosasteh affairait ses mains. Le silence devenait insoutenable. Le devin ne faisait que lisser les côtés usés de sa robe d’apparat. Peut-être attendait-il qu’il termine ce qu’il avait commencé. Son regard remonta lentement jusqu’au cou du vieillard. Le devin marquait vite. La couleur violacée ne laissait aucun doute sur l’étranglement qu’il avait enduré. Et Dreik Varagone se revit debout, tenant entre ses doigts ce cou fin et plissé, prêt à en finir définitivement avec le devin de l’Empire des Cités Rouges.


C’était bel et bien lui-même qui avait intenté à la vie de l’émissaire du Sud, cédant à ses plus basses pulsions. Ce soir, il avait cru être à nouveau le justicier qui avait donné ses lettres de noblesse à la famille Varagone. Mais, il se trompait. Des assassins étaient venus lui rappeler quel geste il était en train de faire. De plus, il se souvenait avoir serré lentement afin de lui ôter la vie en y prenant du plaisir. Ses yeux s’emplirent de larmes en même temps qu’il convenait avoir souillé le nom des Varagone. Il ouvrit ses deux paumes et les observa. À côté, la chaise qui s’était tue reprit de taper le plancher par saccades.


– Je ne vais pas vous tuer… rappela le prétorien, tout en regardant une larme éclabousser sa ligne de vie fissurée d’une cicatrice, au fond de sa main.


– Non, je ne vais pas vous tuer, répétait-il, non pas pour rassurer le vieil homme, mais pour se convaincre lui-même de ce qu’il disait.


Chèl Mosasteh toussa de nervosité, aussi peut-être pour parvenir à remettre en place les muscles congestionnés autour de sa trachée.


– Je ne suis pas celui que vous croyez. Je ne suis plus le combattant légendaire ayant bouté les forces du mal hors des Terres Hautes. Aujourd’hui, je ne suis qu’un parmi tous ceux qui palabrent bien au chaud dans ma forteresse alors que tous les autres triment pour manger à leur faim. Je ne suis qu’un de ceux qui ont signé l’envoi de convois entiers de soldats pour grossir les rangs des morts durant… la guerre qui nous déchira tous. Je ne suis pas mieux que vous…


La chaise s’arrêta de faire du morse sur le plancher. Le bras tremblant du devin semblait sinuer sur la table, avançant vers l’arme par petits à-coups. Dreik l’observait, les yeux voilés par les larmes. Enfin, sa main grise et fripée, toucha le pommeau ciselé d’écailles de serpent pour le retourner. Les deux pointes effilées n’étaient autres que les crocs démesurés de la vipère sculptée, sortant de sa gueule ouverte. Maintenant, les pointes ensanglantées étaient dirigées vers eux. Le devin pouvait saisir le pommeau pour le planter dans son ventre, à tout moment. Dreik, un instant, se l’imagina et pensa même ne pas l’en empêcher, voulant effacer de suite la culpabilité de s’être rabaissé au niveau du vil assassin qui avait exécuté son écuyer et dont le sang perlait des pointes sur la table.


– Des crochets d’Irzol, le frère du seigneur Thurl et de Nimys la déesse, émit le devin en haletant.


La phrase du devin n’avait de sens que si on avait suivi son histoire. Celle-là même qu’il racontait avant que le prétorien ne l’empoigne par le cou, comme si le devin n’attachait aucune importance à la tentative d’assassinat que Dreik venait d’intenter.


Dreik Varagone tourna un peu plus son regard vers les yeux du devin. Ce dernier rapprochait ses deux mains du livre qu’il avait jeté sur la table et l’ouvrit presque de suite à la page qu’il souhaitait partager. Il devait l’avoir compulsé à maintes reprises pour le connaître aussi bien. De nombreux écrits entouraient la gravure d’une arme ancienne qui ressemblait en tous points à celle posée sur la table en chêne.


– Comme l’histoire semble étrangement prendre forme, ajouta-t-il, toujours de sa voix éraillée.


Dreik Varagone n’en revenait pas. Le dessin réalisé sur les pages jaunies par une centaine de sillons était maintenant là sous ses yeux, en acier trempé. Il toucha l’arme, espérant bizarrement qu’elle change pour ne pas être la même que dans le vieux livre du devin, pour revenir à sa vérité, à sa préoccupation première, son geste qui aurait pu être irréparable.


– Mais, en vous tuant, j’aurais déclenché une nouvelle guerre. En êtes-vous conscient ? Êtes-vous conscient que j’aurais décidé de mes mains du destin de milliers d’âmes innocentes, simplement pour éteindre l’image de mon impuissance ?


– Disons plutôt que, ce soir, vous avez vaincu un vieux démon qui rongeait votre âme et m’avez sauvé de cette dague qui m’était destinée.


Dreik Varagone n’en revenait pas, avec quelle facilité Chèl Mosasteh venait d’effacer son inqualifiable tentative de meurtre. Ce devin avait bien plus de compassion et de capacité à pardonner que lui. Il saisit des deux mains son front, en tirant ses cheveux en arrière, et tenta de remettre ses idées en place. Quand, à la porte, on frappa d’un poing ferme pour l’ouvrir, le cœur des deux hommes se remit à battre. Pour l’un, c’était encore cette chienne de peur de mourir qui revenait le hanter, pour l’autre c’était tout son corps qu’il fallait remettre en branle afin de le préparer au combat. En un instant, Dreik Varagone saisit les crochets d’Irzol par le manche et se leva de sa chaise pour se préparer à réceptionner ce qui, sans nul doute, avait la force d’entrer.

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