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La pause verbale du vieil homme au nez crochu laissa juste assez de temps au capitaine pour piquer un légume à la chair jaune et ferme. La main droite du devin avait cessé de trembler et put se saisir de son verre afin d’humidifier ses lèvres pour les préparer à une longue histoire.


– C’était le temps où les divinités avaient pris corps dans notre monde pour s’affronter dans des batailles titanesques. Les enfants de Thurl ne sont autres que les avatars du seigneur coléreux Thurl, de son jumeau Irzol, le dieu de la vengeance, et de sa sœur Nimys, la déesse de la trahison. Enfantés d’innommables façons, ces avatars n’existent que pour prendre pied sur notre monde.


Le début était prometteur et ouvrait plus encore l’appétit du capitaine ventru. Le plat semblait d’hier mais la sauce, étalée dessus, d’aujourd’hui. La viande et les légumes s’étaient enrichis de la saveur des autres. Et Rulaskys se régalait du plat, tout en se délectant du conte de Chèl Mosasteh.


– Heureusement, comme le raconte la légende, les avatars des divins furent défaits. En effet, les hommes, enfin libérés de leur joug, acquirent le libre arbitre. Mais, ce que ne dit pas cette histoire, c’est ce que devinrent les dépouilles des enfants de Thurl.


Le capitaine prenait plaisir à observer le Saint Juste qui, à en croire ses expressions, connaissait le début, mais témoignait beaucoup d’intérêt pour ce qui allait suivre.


– Il est difficile d’ôter la vie à ceux qui n’en possèdent pas. Aussi, les vainqueurs décidèrent de découper les trois avatars, chacun en cinq morceaux, pour les enfouir en des terres lointaines où ils érigèrent dessus des temples.


Avec le devin, le monde et ses monuments prenaient une tout autre dimension, remarquait Rulaskys. Après ce qu’il avait vécu avec lui dans le tombeau de l’île de l’Expiation, le capitaine n’était plus à même de mettre en doute sa parole. Ici, sous cette cathédrale emblématique du culte de Kisadyn, dormait peut-être un morceau de ces choses et Rulaskys commençait à regretter d’avoir mis pied à terre. Il reprit alors un morceau de viande grillée, espérant qu’elle l’aide à consommer la peur montante.


– C’était là le rite, malheureusement incomplet, qu’étaient parvenus à décrypter les scribes de l’époque. C’était l’ébauche du livre de la Concession Divine.


Dreik Varagone ne manifestait aucune anxiété, mais, lui, n’avait pas été de l’aventure sur l’île. C’était le livre qu’il avait caché, il y avait peu, sous son matelas à bord. Les yeux de Rulaskys roulaient de crainte d’en entendre plus encore. 


– Les sillons passaient par centaines et ceux qui ne dorment jamais, même séparés la tête de leurs entrailles, au fin fond des cryptes obscures et condamnées, causaient turpitudes et vilenies à leurs gardiens.


Le capitaine plissa la joue droite dans une grimace nerveuse. Quelle mauvaise habitude avait pris le devin de mettre en scène ses récits, pensait-il. Chèl Mosasteh remonta de la salive dans sa bouche pour continuer. Il semblait chercher à mettre en ordre ses mots.


– Plus tard, on retraduisit les vieux textes enfin réunis pour mieux les interpréter. Ainsi fut écrit le livre de la Concession Divine. Cinq cultes s’allièrent pour, ensemble, desceller les vieilles cryptes, récupérer les ossements des défunts des batailles ancestrales et avec bâtirent trois nouveaux tombeaux qu’ils nommèrent Tombeaux des Âmes.


Sa voix redevint claire, en même temps que son histoire redonnait de l’espoir.


– Une seconde fois, les trois, frères et sœur, allaient être inhumés, mais ce devait être pour la dernière fois… Car personne, non personne, ne devait plus jamais pouvoir ouvrir aucun des trois tombeaux.


Ce qui était d’abord une histoire contée devenait presque une histoire en train d’être vécue, tant le devin s’impliquait dans ses paroles. Ses mains, qui avaient repris de trembler, se levaient et animaient de gestes les mots.


– Un à un, les enfants prirent place au sein de leur éternel sarcophage. Dans les Monts Déchirés, proche de la cité de Tabenskin, on scella le premier. Puis, vint le tour de la sœur, qui devait s’endormir seule sur une île déserte de l’archipel entre Élinéa et Tibéria.


À ce moment seulement, le devin eut un regard pour Rulaskys, pour le mêler en complice à ces révélations.


– Et enfin le dernier, mais pas le moins turbulent des trois, fut inhumé dans les Collines Décapitées entre Quirbée et Ildebée. Tout cela suivait un rite précis qu’il fallait suivre à la lettre. Un rite écrit dans CE livre !


Le devin le projeta sur la table avec force, faisant claquer le plateau de légumes et de viande.


Dreik Varagone et Rulaskys sursautèrent ensemble, se demandant si l’alcool n’avait pas réveillé en Chèl Mosasteh quelque démon enfoui, s’amusant à leur faire peur.


– Quand bien même vous prendriez une vie à tout rassembler dans un ouvrage, il y en aura toujours d’autres qui se diront plus malins que vous, haussait le ton le vieil homme qui se relevait, tout en pointant du doigt le plafond, les fenêtres, Rulaskys et le Saint Juste pour terminer.


Sa voix se radoucit en même temps qu’il se rasseyait. Chèl Mosasteh attendit, les regarda tous les deux puis parla en chuchotant, comme si l’un des frères était ici, à les écouter. Ses mains faisaient signe qu’ils se rapprochent pour entendre.


– Celle qui dictait au nom des cinq cultes ordonna que fût scellé le tombeau, non pas seulement avec la dépouille de l’avatar du seigneur coléreux… mais avec tout le cortège, avec tous ceux qui avaient participé de près ou de loin, à cette seconde et dernière divine concession.


Soudain, on entendit, provenant de l’un des trois ventres, un gargouillis à retourner un estomac. Le ventre de Rulaskys se serra en un spasme noueux qui lui donna l’envie immédiate d’aller déféquer. Mais, c’était impossible. Il devait se retenir, au moins jusqu’à la fin de l’histoire. Les grimaces des douleurs intestinales zébraient son rond visage, remontant ses grosses joues, jusqu’à fermer ses yeux. Ni le prétorien ni le devin n’en furent perturbés. Le capitaine avait repéré les latrines pendant leur attente dans le vestibule pour les avoir empruntées pour une petite pissette de bienvenue, comme il aimait à le faire. Elles étaient en bas de la tour et il fallait descendre six étages. Surement, pas loin d’ici, il y avait moyen de trouver un contenant prévu à cet effet. Le capitaine se passa la main sur le visage où une sueur anormale venait de faire son apparition. Son sphincter poussait déjà pour expulser le mal qui lui brulait les entrailles, mais, lui, le retenait en serrant les fesses sur sa chaise.


– Mais alors que la large porte en pierre allait condamner à jamais le Saint tombeau des enfers, un sage, devenu dément, tenta de la traverser.


Prétorien et capitaine restaient pendus, attendant la fin de cette histoire. Mais, le devin des Trilunes se mua en une triste expression de solitude.


– Est-il parvenu à traverser la porte ? demanda Dreik Varagone.


– Sans aucun doute… répondit le devin en soupirant, pour faire corps avec la fin de son histoire.


Dreik Varagone porta la main à sa barbe et la caressa pour réflexion.


– Pourquoi les trois tombeaux ont-ils été installés sur les terres du Sud ? C’est bien loin de notre pays, questionna le prétorien avec dans l’idée de démonter le récit du devin.


Quant à Rulaskys, il esquissait des sourires crispés de devoir retenir une quantité de selles qui devait être liquides à entendre les bulles vibrer de son ventre jusqu’à ses fesses.


– Les centaines de sillons passés à garder les restes avaient laissé des cicatrices si profondes qu’aucun royaume ne voulait plus accueillir sur leurs terres ceux qui ne dorment jamais. Les terres du Sud étaient encore jeunes. Ils auraient voulu les bâtir plus loin encore, mais les orkaims menaçaient la réussite de l’entreprise.


La discussion était plus que passionnante. Le capitaine changeait d’un visage à l’autre pour écouter la question et entendre la réponse. Cela apportait plus de détails à ce qu’il avait vécu auprès du devin. Mais son gros intestin semblait ne plus être de son avis et…


– Pourquoi avoir réalisé cet empire dans le sang ? Pourquoi ne pas avoir convaincu les Conquérants comme vous tentez avec moi ici de le faire ? Comment ce livre est-il arrivé entre vos mains ?


Dreik Varagone reprenait de son jugement, au fil des brumes du récit qui se dissipaient.


– Nous ne reviendrons pas dans le passé. Nous sommes ici et maintenant. J’ai réponse à vos questions, mais vous n’êtes pas prêt à les entendre. Si j’ai bravé les océans pour rencontrer le Saint Juste, c’est parce que le sage dément a réussi. D’autres ont pris la relève et l’un des tombeaux a été profané. Si vous hésitez à m’entendre, écoutez le capitaine Rulaskys. Lui aussi peut vous le dire. Il y était.


Encore intrigué, Dreik Varagone se tourna vers le capitaine à la barbe nappée de sauce qu’il sentait trépigner sur sa chaise. Des gouttelettes de sueur perlaient sur son visage pour se perdre dans ses poils roux. Le prétorien le fixa un court instant, attendant une réponse corroborant les dires du devin.


Et Rulaskys émit un pet visqueux qui malheureusement devait salir le fond de sa culotte. N’y tenant plus, il se leva et se précipita jusqu’à la porte pour disparaitre derrière.

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