L’Aveugle
Tu réussiras à dépeindre les prémisses de ce jour nouveau que tu as inventé. Dans la pénombre des nuits d’été, tu tâtonnes nus pieds. Quand soudain, tu le reconnais.
Hurlement étouffé.
L’Appel de la forêt.
Immense. Sélective. Elle t’engloutit. Elle t’a choisi.
Le couloir se retourne, décor à l’envers d’où les fresques prennent vie. Impressionnantes, celles de Léopard. Tu t’es noyé dans ce monde de fantaisie. Que tu as placé au-dessus même de la Vie.
Frôlant les murs dans un mouvement d’ondulation, lentement, presque te dandinant, tu guettes ta Proie. Le plâtre blanc a tâché tes lèvres gercées. Tu te lèches les babines profitant de ce goût qui te nourrit, te vivifie, comme le sein maternel. Odeur de la terre, des feuilles mortes et de la sève sèche.
Elle t’appelle. Te retient entre ses filets. Toi, son fils. L’unique.
Eux n’ont pas ta manière ni ton doigté. Tes doigts d’araignée. À défaut de leurs yeux qui fonctionnent à moitié.
Plus efficaces lorsque tu cherches à pénétrer
les esprits éclairés.
Tu es différent. C’est ce qui t’a rendu important.
Attention. Forêt à proximité. Tous les pièges, déjoués par ton agile tranquillité, ta dextérité, ton avancée assurée, vers l’au-delà. Priant qu’on t’y laisse entrer, priant qu’elle te reconnaisse, qu’elle flaire ta liberté, ton assiduité. Que tu t’y perdes. Que tu te dissolves. Dans cette entièreté qui te compose. Qui finit par te composer. Sous la forme de ton ennemi, tu ressurgis. La forêt t’a choisi. Brillante et unique. Inquiétante et souveraine. Elle a ses propres lois. Elle a ses propres règles. Les souffle amoureusement au creux de ton oreille.
Tu lui obéis toujours. Rébellion inconcevable. Comme un temple sacré qu’on ne saurait défier.
Elle est ce sanctuaire secret. Verdoyante, languissante, fuyante. Fascinante. Une Beauté jamais égalée. Une beauté à la parole sacrée. Au pouvoir mortel. Car la forêt n’oublie jamais. Sans contrepartie, ne se donne jamais. Ou punit, sévère, impitoyable. Nature divine, écrasant les pensionnaires, les vieillissant de six ans, les poussant éternellement dans des retranchements, des cauchemars vaporeux, une léthargie sans issue.
Magnanime, elle provoque aussi des miracles. Les jambes aux roulants, des facultés animales aux plus méritants, l’accès à son cœur au plus offrant.
L’élan coupé, elle s’enfuit. Au lever, à l’aurore. Motif récurrent de tes détresses. Le poignard s’agite dans tes longs doigts délicats. Tu finiras par couper. Tu gagnes toujours. Certains se sont rebellés. Ils n’ont pas survécu. On se souvient de Pompée.
Avec tes mouvements habiles, précis, tranchants, toi aussi, tu impressionnes. Tu es cette bête noire et étrange qui traine sur le sol. Que la forêt a repêché. Que la forêt a enfanté. A recraché. Tu t’es fabriqué de la personnalité des autres. Ceux qui t’entouraient. Absorbant leurs rêves et leurs pensées. Imitant leur timbre, leur posture, leur drôle de manière de parler. Et tu as gouverné.
Longs cheveux de jais recouvrant les traits fins de ton visage émacié. Inquiétant, lui aussi. Mystère au-dessus de tous les mystères. Pensionnaire au-dessus de tous les pensionnaires. Emmitouflé d’une chemise trois fois trop grande, souvenir d’un vestige perdu, pour qui tu aurais tout donné. Tu le ressuscites chaque jour. Dans la pensée. Élan, élan. Ses habits qui ne te quittent jamais. Comme l’odeur de la forêt. Et ses souris dans ton estomac.
Il t’arrive de les vomir lorsque tu es bouleversé.
Parfois, tu te donnes trop à elle. À cette Forêt immense et dangereuse. À cette divinité.
Tu n’es pas surhumain.
Enfonce-le toi bien dans le crâne. Celui de ton ami, chauve, est un avertissement. Pourtant. Le plus violent. Souviens-toi de la dernière promotion. Rappelle-toi le soir du départ, rappelle-toi le sang d’élan, rappelle-toi le voyage de six ans. Où étais-tu Forêt bienveillante ? Disparue. Éteinte. Impuissante.
Prends garde à toi, Aveugle. Ou toi aussi tu périras. Peu importe ce que tu crois. Tu n’es pas son vrai Fils. Tu n’es qu’un aveugle atterri ici par une rencontre hasardeuse qui a sauvé ta vie.