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Notes :

Rappel des contraintes du concours:

-Vous devrez mettre en scène une tradition où une fête étrangère
-vous devrez insérer un proverbe ou adage étranger
-votre texte devra faire au minimum 1500 mots

Norman n’était pas du genre à laisser la météo le décourager. Il sortit du lit et se glissa dans ses bottes fourrées. Sandy s’enroula un peu plus dans l’épaisse couverture encore tiède du corps de son mari. Il hésita avant de renoncer : elle était beaucoup trop attendrissante pour qu'il se résolve à l’enrôler cette année encore...
Plongé dans le même genre de sommeil, juste un étage plus haut dans la grosse maison en bois, Timothy rêvait vaguement d’une surfeuse aux courbes brûlantes, au regard de braise. Son corps souple et athlétique ondulait sur la plage à mesure qu’elle s’avançait vers lui. Renvoyant sa chevelure sur son épaule d’un mouvement gracieux, elle se pencha à son oreille :
-REVEILLE-TOI FISTON !

L’adolescent ouvrit de grands yeux ahuris. Son cœur fit un bon dans sa poitrine. Un filet de salive manqua de peu de couler de sa bouche béante.
-Pa’ ! cria-t-il.

La stupeur laissa place à la gêne, puis à la colère :
-Mais qu’est-ce que tu F… fais ?!

Timothy avait retenu la deuxième personne du verbe foutre juste à temps. Son père n’aurait pas laissé passer un tel affront. Son corps un instant plus tôt brûlant d’excitation sur une plage californienne se replia de lui-même en position de défense. Son regard croisa celui de Norman et cela lui glaça le sang. D’ailleurs, l’atmosphère de la chambre était elle aussi polaire. Par la fenêtre, on devinait, dans la pénombre, le blanc de la neige.
-Qu’est-ce qu’il y a ? balbutia le jeune homme d’une voix pâteuse.
C’était dimanche, nom de dieu ! Et le jour n’était même pas levé ! Qu’est-ce que son père lui voulait…?
Avant qu’il parvienne à la fin de sa pensée, Timothy sentit une vague de lucidité s’engouffrer dans son cerveau. Cerveau qui, aussitôt, envoya dans chacun de ses membres (sans en oublier un seul…) un frisson de panique. Il connaissait la réponse. L’heure n’était plus à la panique. Rien ne pourrait plus désactiver la machine infernale qu’était devenu son père…
Timothy leva un regard accablé mais non moins suppliant à Norman qui se mit en devoir de répondre, enfin, à la question de son fils :
-Nous sommes le deux. Le deux février…

Sur les lèvres du père s’étira un sourire. Un sourire joyeux, fier, triomphal… Une lueur d’enthousiasme (d’aucun dirait de folie !) illumina ses iris bleues. Ho oui, c’était le deux février ! Personne ne pouvait rien y changer…
Timothy jeta un nouveau coup d’œil par la fenêtre. Tout ce qu’il y vit, la magnificence de cette nature endormie et glacée, lui inspira un profond sentiment de lassitude. Pourquoi fallait-il qu’il soit Canadien ?! Il se frappa la tête de son oreiller encore tiède du souvenir de la créature de la plage… Il aurait voulu que le monde disparaisse sous la neige. Quelques heures de répit, une nuit encore, une semaine, un mois, une saison ! Oui, il aurait voulu hiberner !
La voix de Norman avait beau s’être suspendue un instant, elle ne s’en tiendrait pas là ! Il avait trop attendu cette date. Il l’attendait depuis Pâques dernier ! Le deux février !
-…autrement dit ? interrogea-t-il sur le ton du professeur qui sait que son élève connait la réponse.
-be four be na farmote… marmona Timothy la bouche et le nez à présent enfouis dans son édredon.
-Le Jour de la Marmotte ! précisément ! Reprit Norman. Debout !

L’invective fut accueillie par un grognement digne de l’ours mal léché. De son fils, Norman n’apercevait que le sommet châtain du crâne.
-Dans cinq minutes en bas, dans quinze minutes dehors, petite mouflette ! lança-t-il.

Comme toujours, la plaisanterie ne servait qu’à mieux faire passer l’ordre indiscutable. C’était ce qui exaspérait le plus Timothy !

Dans la cuisine, le jeune homme découvrit sans surprise une pyramide de sandwichs au beurre de cacahuètes prête à être emballée et à rejoindre le thermos de café dans le sac musette de son père. Deux paires de gants traînaient un peu plus loin sur la table, et le téléphone portable de Norman était en charge sur le buffet.
« Au moins ça » Songea Timothy « On a le droit aux portables ! »
Mais comme il sortait justement le sien de sa poche, son père qui arrivait sans un bruit dans son dos, retint son geste en le faisant sursauter :

-Pas besoin de ça, mon garçon ! J’aurais le mien en cas d’urgences !
-Non mais tu plaisantes, papa ! Je peux quand même prendre mon…

Norman leva l’index pour imposer le silence. Non! Non c’était non. Inutile d’insister. De toute façon, on n’avait pas le temps de bavasser, il fallait se mettre en route où on risquait de la rater !
Car la seule préoccupation du père de famille, en cet instant c’était bien ça : ne pas rater la marmotte !
Timothy sentit la rage refluer dans ses veines. La marmotte ! La MARMOTTE ! Depuis son plus jeune âge, son père observait avec une rigueur quasi maladive cette stupide tradition ! Chaque chandeleur, pendant que les autres mangeaient des crêpes ou des beignets, pendant qu’on buvait le thé en rigolant de cette histoire de marmotte, son père le traînait dans la neige, dans la forêt.
La tradition voulait qu’on observe un terrier de marmotte. Quand l’animal sortait, il fallait déterminer si celui-ci était en mesure ou non de voir son ombre. Alors ça, c’était déjà le truc le plus stupide au monde ! Mais accrochez-vous: selon la légende, la réponse indiquait si le printemps était oui ou non en route. Si l’ombre de la marmotte était visible, alors elle retournait se terrer dans son trou pour six semaines car le froid était encore là. En revanche, si les nuages empêchaient la lumière de reporter l’ombre, ils retenaient également la chaleur sous leur voûte. Dans ce cas, l’animal pouvait sortir sans craindre le froid de l’hiver ! On savait que le printemps était là.
En se remémorant cette histoire, Timothy serra les poings un peu plus fort. Non, c'était vraiment la tradition la plus stupide qu’on ait jamais inventée ! Et encore, si ça avait été l’occasion d’une grande fête, comme Noël, par exemple… Mais même pas !

Le jeune homme rongeait encore son frein au moment où il quitta la maison, couvert de la tête au pied, marchant dans les traces de bottes de son père. Il sentait à chaque pas l’absence inhabituelle du poids de son portable dans sa poche…ce qui ne faisait qu’attiser sa rancœur. Un bref instant, Timothy se demanda ce qu’il ferait s’il avait son téléphone… Consulterait-il ses e-mails ? Enverrait-il un message à Ben, ou à Sarah ? A Emily ?
Emily l’avait invité deux semaines plus tôt à son anniversaire. Une petite fête dans la pure tradition américaine : les choses en grand !

Au milieu de la nature, tandis que père et fils arrivaient à l’orée de la forêt, l’esprit de Timothy était loin, très loin… Le pas monotone et le paysage si familier qu’il en devenait ordinaire (et de l’ordinaire à l’ennuyeux, il n’y a qu’un pas) favorisaient ses divagations. Il se souvenait du gâteau à trois étages que la mère d’Emily avait confectionné avec l’aide de ses voisines (et meilleures amies). Il se souvenait du petit groupe de musique dont son père avait loué les services. Et puis le soir tombé, des platines avaient fait leur apparition. Une piste improvisée, des spots lumineux dans tous les sens, des ballons, et même, clou de la fête, un feu d’artifice !
Malgré lui, Timothy marchait à présent le sourire aux lèvres en pensant à cette soirée, à ses amis, l’alcool siroté en douce, et le regard pétillant d’Emily. Son regard bleu, rieur, taquin. Bleu, surtout… La fête de ce soir-là, il ne pouvait qu’en rêver… Lui aussi aurait aimé en offrir une semblable à toute sa bande d’amis. Bien sûr. Mais jamais ses parents ne lui en donneraient les moyens. Non, son père à lui, l’emmenait guetter la marmotte !

-Tim ! Qu’est-ce que tu fais ? souffla Norman.

Il y avait vingt mètres entre lui et son fils. Il attendit que Timothy arrive à sa hauteur.

-Eh ben, il va falloir te réveiller ou on risque de la rater !

La, c’était bien entendu la marmotte. D’ailleurs, Norman ne faisait plus que marmonner de peur de se faire entendre des animaux de la forêt. Timothy baissa les yeux, déjà las alors que le chemin était encore long, très long ! Il restait la forêt à traverser avant de rejoindre la montagne où vivaient les marmottes. Les yeux ainsi inclinés vers le sol, le jeune homme remarqua le sac musette que portait son père. La pensée des sandwichs lui donnait la nausée. Celle du café que son père avait sûrement raté l’écœura encore plus. Et puis il y avait…
Timothy releva la tête.

-Quoi ? demanda son père devant le regard troublé de Timothy.
-Heu…rien.
Mais, il y avait quelque chose… Il y avait une poche, ouverte. L’angle du téléphone portable dépassait. Un simple geste, une furtive poussée, même un courant d’air, aurait suffit à faire tomber l’appareil. Timothy n’aurait qu’à se pencher pour retirer une brindille imaginaire de sa botte. Il pourrait le ramasser. Sur le sol enneigé, la chute du portable ne ferait aucun bruit. Et son poids était négligeable par rapport à celui du thermos et des sandwichs. Norman ne s’apercevrait de rien !
Toutes ces pensées étaient venues ensemble, en un éclair de lucidité, à l’esprit de Timothy. Le jeune homme sentit les battements de son cœur frapper, calmement, sereinement, comme si son corps était déjà sûr : il ne pouvait que réussir !

-Bon, alors viens ! ordonna à mi-voix Norman.
Mais Timothy ne broncha pas. Son sang semblait coulait plus lentement, froidement. Ses joues étaient blêmes. Norman fronça les sourcils, l’étonnement prenant la place de l’agacement. Et puis ce fut le tour de l’inquiétude.

-Timothy… ?
L’adolescent regarda sa botte droite.

-Attend… Je crois qu’il y a un truc dans ma…
La première chose qui vint à l’esprit de Norman fût un serpent… Mais bien sûr c’était absurde ! Il devait y avoir un caillou, un gravier dans la botte de son fils. Timothy fléchissait déjà le genou. Il fût un instant déséquilibré et Norman le rattrapa au vol, esquissant un léger déhanché qui manquait sérieusement de souplesse. S’il avait croisé le regard de son fils, il y aurait lu une lueur étrange et passionnée. Le téléphone venait de s’écraser dans l’épais tapis neigeux et dans un silence moelleux !
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