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Notes d'auteur :

Bonsoir !

Après des mois, j'ai enfin réussi à finir ce texte. Je préfère prévenir qu'il est assez dur même si j'ai fait en sorte de minimiser le ton. Je réponds toujours au défi de Fleur pour Le labyrinthe de l'inconscient. A l'époque, j'avais choisi "l'enfance" pour ce défi. Voici les contraintes :

  • Un enfant apparaît dans votre texte à un moment (ou plusieurs moments (ou tout le long)).
  • L’imagination est au cœur de ce texte. Votre personnage vit dans un monde qu’il a inventé, ou alors il déborde d’une imagination fascinante, vous êtes assez libres mais il faut que l’on ressente l’imagination durant tout le texte. Comme l’enfant qui peut transformer un banal trottoir en une rivière peuplée de crocodiles, un simple tapis en piste de danse sur laquelle évolue un champion, etc.
  • Votre personnage aime également jouer à des jeux. Les jeux peuvent être enfantins, innocents, joyeux, insolites, ou plus adultes, dérangeants, malsains. Vous êtes libres.
  • Votre personnage a son propre langage.

Je ne sais pas si je réponds à toutes les contraintes comme prévu, mais j'ai suivi mon inspiration et les directives de mes personnages. Vous retrouverez donc dans ce chapitre, Raul et Damian, tous deux enfants.
Bonne lecture !

24 août 1956 – Domicile des Porter – Harlem


Deux coups contre la porte.
Brefs, violents.

Damian sursaute. Raul pose aussitôt une main sur son épaule. Elle sort de la cuisine et s’avance jusqu’à l’entrée. Maman sait ce qui va se passer. Elle est livide mais elle parvient à murmurer quelques mots à l’oreille de son aîné avant d’ouvrir. Raul hoche la tête et entraîne son frère derrière lui. Ensemble, ils montent rapidement et silencieusement la flopée de marches qui mènent à leur chambre tandis qu’une voix masculine et rocailleuse s’élève dans le salon.

Damian tremble un peu et Raul, du haut de ses huit ans, attrape la petite main de son cadet. Il ne faut pas que le monstre les repère, il faut qu’ils soient discrets. Il doit trouver une cachette pour Damian et lui, la meilleure au monde pour que l’horrible créature ne puisse pas les atteindre. C’est Maman qui lui a dit. Et Maman a toujours raison. Raul a bien essayé de protester parce qu’il n’aime pas la laisser seule mais elle lui a répondu qu’il devait s’occuper de son petit frère. Et il se souvient de chaque mot qu’elle a prononcé. C’est ton rôle. Maman est assez grande, assez forte pour faire face au monstre. Ça lui fait mal à chaque fois qu’il y repense mais il obéit. Raul est un bon garçon.

Les deux gamins pénètrent dans la chambre, se faufilent jusqu’au placard et entrent à l’intérieur. Le plus grand des deux referme la porte derrière eux. Il fait noir. Terriblement noir. Comme dans ses plus sombres cauchemars. Damian respire fort à côté de lui. Raul devine sa peur. Lui aussi, il a peur, mais il est l’aîné et il n’a pas le droit de le montrer. Alors, il serre un peu plus la main de son frère et se penche vers lui.


— Ce placard est magique, chuchote-t-il à son oreille.
— Ma-ma-magique ? balbutie Damian d’une petite voix.
— Oui. Si on veut, il peut nous emmener loin, très loin du monstre.
— C’est vrai ? On peut emmener Maman ?


Un cri provenant du salon l’empêche de répondre. Un hurlement de douleur qui brise le le coeur de Raul à lui en donner envie de vomir. Le monstre s’en prend à sa mère et il est incapable de la protéger. Tout ce qu’il peut faire, c’est boucher les oreilles de Damian en attendant que le silence règne de nouveau. Pour quelques minutes seulement. Il ferme les yeux, compte jusqu’à dix, puis les rouvre difficilement. Damian l’observe, comme pour graver son empreinte sur chaque chose, chaque personne proche de lui. Comme s’il avait peur qu’elle disparaisse toutes, les unes après les autres. Raul, c’est ça qui le terrifie le plus. Que Damian pense qu’il serait prêt à l’abandonner. Sans un mot, il le prend dans ses bras et le serre contre son coeur. Fort. Aussi fort que la respiration de son petit frère. Silencieusement. Aussi silencieusement que les sanglots qui s’étranglent dans sa gorge. Fort, il doit être fort. Il est l’homme de la maison, il ne peut pas flancher. Silencieusement, il se reprend, inspire à fond et repousse légèrement son petit frère.


— On est des guerriers, Damian, dit-il en plongeant son regard dans le sien. Et les guerriers survivent toujours, tu comprends ?
— On est pas des guerriers, répond le plus petit, les larmes au bord des yeux. Si on était des guerriers, on sauverait Maman !

Damian retient difficilement ses larmes. Il a toujours eu le don de dire les choses telles qu’elles sont. Raul ravale douloureusement la boule dans sa gorge. Ne pas abandonner. Ne surtout pas laisser tomber son rôle, ne pas montrer ses faiblesses. Faire semblant de ne pas entendre les cris, se raconter des histoires. Au bout du compte, il finit presque par y croire. Par oublier que la violence qui règne dans le salon, les hurlements de sa mère, sont bels et bien réels et que les contes qu’il invente pour son frère ne sont que de belles illusions. Faut bien ça pour que Damian ne pleure pas.


— Maman, c’est la meilleure de toutes, rétorque-t-il d’un ton qui se veut convaincant. C’était une princesse avant. Elle a pas besoin de nous, tu sais. Pourquoi tu crois qu’on est des guerriers à ton avis ? Ça se transmet de génération en génération ce truc-là, mon vieux.
— Comme l’alcotisme du père de Gareth ? demande Damian en haussant les sourcils. Tu te rappelles, Raul ? Quand il nous a dit que son grand-père buvait comme un trou, pareil que son père. J’ai jamais compris de quel trou il parlait, moi… marmonne le garçon en croisant les bras, boudeur.
— C’est un trou spécial, répond Raul en tentant de sourire. Un trou qui distribue des pouvoirs quand on s’en approche. Mais personne ne doit le savoir, alors les adultes le cachent. Ils le cachent si bien qu’on pourrait croire qu’ils n’en ont pas !
— C’est bête… souligne le petit en secouant la tête. Moi quand je serai grand, je tuerai le monstre et on vivra heureux tous les trois. Pas vrai, Raul ?


Damian tend son auriculaire vers lui. Il attend que son frère scelle leur promesse. Du haut de ses huit ans, Raul sait que ce qu’il s’apprête à dire est un mensonge. Son innocence n’est plus qu’un leurre. Tout comme les histoires qu’il invente dans ce placard. Pourtant, c’est beau d’y croire et les sourires de son cadet valent toutes les vérités du monde. Alors, il attrape le doigt de son frère.


— On vivra heureux jusqu’à la fin des temps. Je te le promets, Damian.


Le petit garçon sourit et l’aîné oublie la colère, la violence et la peur. Pour un instant. Pour une seconde dans ce placard hors du temps. Il n’a que huit ans.

Des années plus tard, devenu chef de gang sous le nom de Da Vinco, Raul se souviendra des cris de sa mère, des bleus sur son corps, des larmes de son frère, de la frayeur sur son visage, et des belles histoires enchanteresses. Il n’oubliera jamais le suicide de Regina Porter, les deux balles utilisées pour tuer ce monstre de Warrioll, et la trahison de Damian. Il en tirera une leçon.

Les promesses sont faites pour être brisées.

Note de fin de chapitre:

Les textes de ce recueil ne sont pas dans l'ordre mais vous pourrez remarquer que le monstre est l'homme qui se trouve dans le coffre de la voiture de Raul des années plus tard.

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