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Notes d'auteur :

Bonjour/Bonsoir !

Dans ce chapitre, je vous emmène avec moi au lycée de Harlem, Harriet Tubmam, dans les années 60 (le 5 avril 1966 plus précisément), 4 ans après le meurtre de Warriol par Raul dans le précédent texte de ce recueil et six avant la mutation de Sullivan à Harlem. Le futur collègue de ce dernier dans "Les poings serrés", Damian Porter, est âgé de presque dix-sept ans et se retrouve confronté à un mur en ce qui concerne son avenir.

Je pense que les nouvelles de ce recueil se comprennent indépendamment du roman (du moins, je l'espère !), il n'est donc pas nécessaire de l'avoir lu auparavant. Ces petites informations ne sont présentes que pour vous donner un peu plus de contexte.

En ce qui concerne les contraintes de ce chapitre, Fleur nous a demandé de nous référer à une couleur. J'ai choisi... (roulements de tambour) le rouge ! Et voici les consignes que je devais suivre : 

  • Votre personnage éprouve des sentiments passionnels en complète contradiction (amour/colère, sensualité/sexualité, courage/danger, ardeur/interdiction)
  • Soit il est dans une énergie rassurante et chaleureuse, soit il doit faire face à l'enfer et à la luxure.
  • Inspirez-vous de certains de ces mots : amour, passion, chaleur, sexualité, ardeur, triomphe, colère, interdiction, danger. Une ambiance doit se dégager du texte. La couleur doit parler.
  • Deux de ces mots doivent apparaître dans votre texte : sang, feu, tomate, coquelicot, fraise.

 

J'espère que vous apprécierez ce texte comme j'ai aimé l'écrire. Bonne lecture !

Lyssa.

5 avril 1966 – Lycée Harriet Tubmam – Harlem

 

Putain, elle est belle.

Elle est belle, la cigarette aux lèvres, sa jupe à froufrous légèrement remontée sur ses cuisses hâlées, ses grands yeux verts le fixant sans aucune gêne, sa bouche pulpeuse et trop maquillée formant des ronds de fumée. Et elle le sait. C’est peut-être ça le pire. Elle lui jette à la gueule sa foutue beauté justement à l’instant précis où il comprend qu’elle n’est plus à lui et qu’elle appartient à un autre. Bordel, songe Damian Porter avec rage.

Adossée contre l’un des murs du lycée, la jambe repliée dans une attitude de starlette des bas quartiers, elle semble le narguer. Peut-être bien qu’il le mérite. Ça fait presque deux mois qu’elle l’évite sans arrêt, qu’elle se cherche des excuses pour ne plus le voir. Deux mois qu’elle se tape son frère dans son dos. Elle ne se cache même pas. Comme si elle attendait qu’il la largue pour ne pas avoir à le faire. Il en a eu assez et il a fini par se décider. Elle a ri en le voyant arriver. Il a vu rouge. Du même rouge carmin que celui du décolleté qu’elle porte. Du même rouge vif que le sang étranger qui macule encore son t-shirt. Il l’a entraînée plus loin, sans lui laisser le choix. Elle a résisté un peu, pour se faire désirer ou pour faire la belle devant ses copines, et puis elle l’a suivi dans un endroit plus tranquille.

Un renfoncement où certains élèves fument leurs spliffs, où quelques-uns se piquent à l’héroïne, où d’autres encore baisent pendant les pauses. Une dizaine de seringues côtoient des préservatifs usagés près des bennes à ordures. Ce n’est franchement pas le lieu idéal pour ce genre de conversation mais ils s’en contenteront. Ils y vivent tous les jours, ils n’y font même plus attention.

Carmen De Prado expire une bouffée de sa clope avant de pousser un profond et long soupir condescendant. Elle a changé ces dernières années. Elle n’est plus la jolie petite fille aux couettes brunes qui lui confiait tous ses secrets. La vie dans ce quartier l’a transformée. C’est toujours comme ça ici. Lui non plus n’est plus le garçon qui voulait sauver le monde. C’est sans doute ce qui le met autant en colère. Ce sentiment de gâchis qui le consume, qui lui brûle les entrailles. Cette sensation d’être pris au piège, enfermé dans une cage. Une cage sans barreaux dans laquelle les prisonniers sont assez cons pour se bouffer entre eux. Il est incapable de s’enfuir. Incapable de mettre fin à cette relation malsaine, passionnelle, qui lui pompe toute son énergie. Incapable de se barrer du gang. Incapable de l’éloigner de toute cette merde.

C’est trop tard maintenant. Elle est à un autre. Elle est à Raul. Elle est à Da Vinco. L’un est son frère, l’autre est le chef de gang qui règne depuis plus de trois ans sur Harlem, les deux sont le même mec. Damian respecte et craint les deux faces de son aîné pour des raisons à la fois similaires et différentes. Et il a perdu. Et elle a cédé. Il n’est qu’un lâche. Ce n’est qu’une traîtresse. Son parfum aux effluves de coquelicot lui donne la nausée. C’est pourtant l’un des petits détails qu’il aimait chez elle, à s’en faire tourner la tête, à s’en donner des crampes d’estomac. Le même effet qu’un joint au bout du compte, pense-t-il en sortant un cône de sa poche de jean. Elle lâche un second soupir, se donne quelques secondes avant de se jeter dans le vide.


— Je suis désolée. Nous deux, ça ne fonctionne pas. Ça ne fonctionne plus.
— Et c’est tout ? C’est tout ce qui te vient à l’esprit ? Je mérite pas mieux que ça ?
— Ne rends pas les choses plus compliquées, tu veux bien ?
— Tu te fous de ma gueule, Carmen ? Merde, tu te rends compte de ce que tu fais au moins ?


Le sang pulse dans ses veines, il peut le sentir courir dans chacune de ses artères. Sa mâchoire se contracte et ses poings se serrent jusqu’à ce que ses jointures en blanchissent. La dope en est broyée entre ses doigts. Il implose en silence et tout son être se révolte intérieurement. Carmen semble le comprendre et pose une main sur son épaule. Doucement et avec méfiance. Comme s’il allait lui sauter à la gorge. Elle est trop abîmée la jolie poupée, trop cassée pour se rappeler qu’il ne lui fera jamais de mal. Pas à elle. Elle esquisse un léger mouvement de recul et sa main retombe.


— Je suis en sécurité avec Raul, avoue-t-elle sans le lâcher du regard.
— Et pas avec moi ?
— On sait tous les deux que tu voudras te barrer, Damian. Dès que tu pourras. Et moi dans tout ça ?
— Je t’emmènerais, murmure-t-il, le coeur au bord des lèvres.
— Tu ne le feras pas. Et tu sais pourquoi ? Parce que c’est juste un joli rêve, et que la réalité est toujours plus forte, plus dure, que toutes les conneries qu’on peut inventer pour se réconforter. Et même si on partait d’ici, ce serait pour faire quoi ? Pour aller où ? conclut-elle dans un ricanement amer.


Le rythme cardiaque de Damian s’accélère même s’il sait parfaitement que ce n’est qu’un espoir vain, éphémère. Il peut le lire dans ses grands yeux verts. La lueur d’innocence d’autrefois s’est calcinée depuis bien longtemps dans les flammes de l’enfer. Pourtant, il ne peut s’empêcher de lui répondre. Une infime parcelle de lui croit encore qu’il peut la convaincre. Une infime partie de son âme est encore ce petit garçon qui rêvait de devenir un héros. Un justicier. La voix de l’enfant qu’il était résonne au fond de son coeur. Comme un adieu. « Plus tard, je combattrais les méchants. » Il n’y a plus rien à combattre ici, à part lui-même.


— Loin. Le plus loin possible.


Carmen éclate d’un rire froid. Sa bouche se tord dans une moue moqueuse tandis qu’elle écrase sa clope d’un coup de talon. Et elle en fait de même avec son coeur.


— Et on laisserait tout derrière nous ? Raul, Gareth, ma sœur et tous les autres ? On les laisserait crever ? Tu veux partir, Damian ? Vas-y pars, mais moi je reste.
— Tu voulais…
— Devenir célèbre ? Je te l’ai dit, c’était qu’un putain de rêve de gosse, rien de plus. Qu’est-ce que tu croyais ? Qu’une gamine dans mon genre réussirait à devenir une icône de cinéma, une étoile de Hollywood ? Dios Mio, Damian, redescends sur terre et regarde autour de toi ! Ouvre les yeux et mate le tatouage sur ton bras. Tu appartiens aussi à ce quartier, au gang. Comme Gareth. Comme moi. Quelque part, on ne se quitte pas vraiment, assène-t-elle dans un rictus sarcastique. On s’était promis de rester unis tous les quatre, tu te souviens ? Moi, je tiens toujours mes promesses.
— Si on reste ici, on finira par se faire buter, lâche-t-il d’un ton glacial. Qu’est-ce que j’en aurais à foutre des belles promesses si je me retrouve six pieds sous terre ?
— Tu vois, c’est ça la différence entre nous deux.


Elle hausse un sourcil, resserre la lanière de son sac en cuir bon marché sur son épaule et s’apprête à s’en aller, à le laisser seul. Avec son égoïsme et ses rêves merdiques.


— Ce n’est pas moi que tu voulais emmener avec toi, Damian, c’est l’idée de me sauver.


Elle se détourne rapidement, disparaît à l’angle du mur. La respiration de Damian se bloque dans sa poitrine. Il aimerait lui courir après, la rattraper, lui dire qu’elle se trompe. Il l’aime. Il l’aime, c’est tout. Et elle se goure. Elle se goure forcément. Complètement. Ses doigts tremblent alors qu’il récupère une feuille à rouler dans l’une de ses poches de jean. Il crame la boulette de shit et rajoute les miettes de tabac. Il met quelques minutes à allumer son joint. Il a les les mains moites. La première bouffée ne lui procure aucun soulagement, lui brûle les poumons. La deuxième, il la savoure en fermant les yeux.

Il n’a pas le temps d’en prendre une troisième qu’il entend un bruit de pas qui court dans sa direction. Il ouvre les yeux, espère une dernière fois, mais ce n’est pas Carmen. C’est une petite blonde, le visage enfoncé jusqu’au cou dans un pull beige délavé, son sac à dos collé contre sa poitrine comme si c’était un bouclier. Ses prunelles bleues brillent d’une angoisse contenue alors qu’elle s’accroupit dans un coin, juste derrière les bennes à ordures. Elle lui fait signe de se taire, lui adresse une prière du bout des lèvres. Quelques secondes plus tard, d’autres silhouettes passent en courant devant le renfoncement, sans la voir. Damian reprend une taffe de son joint.


— Tu peux te relever, ils sont partis.


La fille l’observe, semble analyser le moindre de ses gestes, se demande si elle peut lui faire confiance avant d’en déduire qu’elle peut sortir de sa cachette. Elle se relève prudemment, sans le lâcher du regard. Puis, elle baisse les yeux sur le bras de Damian, elle scrute son tatouage, un 3 entremêlé d’un S – la marque du gang de Da Vinco – et recule précipitamment jusqu’à se retrouver blottie entre le mur et la poubelle.


— Détends-toi, je te ferais rien, fait-il en haussant les épaules. Je suis en pause, ironise-t-il dans un rictus.


Elle ose un vague sourire et se redresse mais ne sort pas pour autant de sa planque. Il peut comprendre. D’après ce qu’il vient de voir, elle a assez de problèmes comme ça pour en rajouter. Le sang qui coule de sa joue en dit suffisamment long sur ce qu’elle vit tous les jours dans ce lycée. Elle n’est pas la seule. Dans ce quartier, il n’y a que deux options : bouffer ou se faire bouffer. Le bourreau ou la victime. Et il est rare de survivre longtemps si on opte pour le second choix. Pourtant, la blondinette ne se plaint pas, n’essuie pas les gouttes qui tombent sur son pull, le maculant d’un rouge carmin. Elle n’esquive même pas son regard alors qu’il tend le joint vers elle.


— Je ne fume pas, répond-elle simplement.
— Dommage, réplique-t-il d’un ton indifférent. Ça permet de tenir le coup.
— Je me débrouille très bien sans, merci, fait-elle en ouvrant la fermeture éclair de son sac.
— Je vois ça, dit-il en désignant sa blessure d’un signe de tête sardonique.


Elle ne répond pas et se contente de sortir de l’antiseptique et une compresse stérile qu’elle applique sur son éraflure. Il siffle, à la fois goguenard et admirateur. Elle ne relève pas la tête mais ses joues rondes rosissent légèrement.


— Kit de survie, dit-elle, pince-sans-rire. On se débrouille comme on peut.
— Comme tu dis, acquiesce-t-il en reprenant une taffe. Chacun ses méthodes.
— Certaines sont plus saines que d’autres, rétorque-t-elle en désignant le long cône entre ses doigts.


Elle ne manque pas de cran la petite dans son pull délavé, son pantalon en lin bleu marine et ses tennis. Il sourit, découvrant une série de dents blanches qui tranchent avec son teint mat. Vu la tronche que la gamine tire, elle ne parvient pas à déterminer s’il le prend bien ou s’il compte la dévorer. Damian Porter fait partie de ces types de seize piges au faciès qui en impose. Et son lien fraternel avec le plus influent des chefs de gang de Harlem n’arrange rien. Nés d’un père noir et d’une mère hispanique, les deux frères ont acquis les cheveux crépus et la mâchoire carrée des afro-américains ainsi que les sourcils épais et le nez épaté des espagnols. Le mélange ethnique de ces caractéristiques ne laisse jamais personne indifférent. La gamine remet ses ustensiles dans son sac sans le quitter des yeux. Un loup sans sa meute, ça peut être dangereux.


— Je vais y aller, finit-elle par dire. Merci pour le coup de main.
— Pas de quoi. T’as un sacré tempérament, blondinette, remarque-t-il sans cesser de sourire.
— Nelly.
— Quoi ?
— C’est mon prénom.


Ouais, elle manque pas de culot la gosse. Et alors qu’elle tourne l’angle à son tour, il songe qu’il en a presque oublié Carmen et ses frasques. Carmen et ses cuisses bronzées. Carmen et sa bouche qui exhale les ronds de fumée. Il reprend une taffe, termine son joint et le jette au milieu des capotes et des seringues. Cet enfer, il le quittera. Que ce soit avec Carmen. Ou bien sans elle.

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