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Notes d'auteur :

Bonjour !

Cette fois-ci, nous entrons dans la tête de Raul Porter alias Da Vinco dans "Les poings serrés" , futur chef de gang, vivant dans le quartier de Harlem depuis sa plus "tendre" enfance et âgé de quatorze ans dans ce texte. Si vous pensiez que Sullivan était détestable et que le ton était peut-être un peu rude, celui-ci (à mes yeux) le dépasse largement.

J'ai suivi les contraintes imposées par Fleur d'Epine. ;) (Au passage, je réponds à ton commentaire le plus vite possible et te remercie pour ta magnifique review. Je remercie également MelHP7 et Drusila pour leurs commentaires sur le premier texte.)

  • Votre personnage fait preuve d'une véritable progression personnelle.
  • Votre personnage est dans une position de fuite : fuite du passé et fuite du présent. Il court en permanence pour éviter les silences, les instants de réflexion.
  • Votre personnage choisit l'avenir plutôt que le passé.

 

Cependant, vous verrez dans ce texte que Raul a énormément de mal à laisser son passé derrière lui et ne fonce vers l'avenir que pour régler les évènements du passé. Il tente également de ne pas se laisser aller aux réflexions mais, malgré tout, il en est incapable. C'est, de mon point de vue, une véritable fuite en avant.

 

15 juin 1962 – Route Nationale 56 — Ohio

Ses mains tremblent sur le volant alors que son pied écrase la pédale d’accélération. Les phares éclairent à peine la Nationale 56 qui défile sous ses prunelles sombres. Les arbres semblent se tordre dans tous les sens comme pour le désigner de leurs branches accusatrices. Il ricane un peu, se donne un genre pendant quelques secondes, histoire de tenir le coup et de camoufler ses failles, mais le cadavre dans le coffre de la bagnole se fout royalement de ses petites combines pour garder la face. Quant à lui-même, son regard vide et presque mort planqué sous d’épais sourcils noirs ne le trompe pas. Ce n’est qu’un gosse pourtant, son allure chétive et ses vêtements, trop grands pour lui, le trahissent. Raul Porter n’a que quatorze ans.

Quatorze ans de violence dans le quartier où il a grandi, autant dire que ce n’est plus un enfant. Quatorze ans de rats qui grouillent entre les ordures, de drogue distribuée à l’angle de la rue, de putes qui racolent n’importe qui même les plus jeunes, de coups qui pleuvent si on marche un peu trop sur les plate-bandes des gangs. Il en sait quelque chose. A cinq ans, il a vu son père mourir en plein milieu d’une rue passante, un couteau planté dans le ventre, pour avoir refusé de leur donner la moitié des recettes de la petite épicerie, pour les avoir défiés. A Harlem, on obéit ou on crève et seuls les plus forts survivent. Les plus justes, les plus honnêtes, tombent les premiers et ne laissent rien derrière eux à part quelques souvenirs brisés et un tas de dettes.

Le destin vient de refermer sa gueule monstrueuse et béante sur son passé, de planter ses crocs acérés dans sa poitrine. Pas la moindre possibilité de retour en arrière. Le fil rouillé de son existence, à peine ténu par des liens fragiles, vient de se rompre pour le pousser en avant. Sa mère est morte, emportant avec elle les restes de son enfance et ne lui laissant rien d’autre que le goût âpre de la vengeance. S’il avait eu du cran pour buter l’autre avant qu’il ne la brise, peut-être qu’elle serait encore en vie. Cette rage sourde et insatiable qui ne cesse de gronder, de lui dévorer et brûler les entrailles, il ne parvient plus ni à la maîtriser ni à l’éteindre. Elle le consume entièrement, le guide sur cette route qui paraît ne plus avoir de fin. Au moins, aucune chance de tomber sur des flics ici. La route est trop sinueuse, peu éclairée, ils ne s’y risqueraient pas, encore moins pour chercher ce fumier de Warrioll qui gît à l’arrière de sa caisse. Ils sont trop loin de Harlem, Raul a roulé toute la nuit dans la vieille bagnole que lui a prêté Derek, un de ses copains.

Le garçon serre les dents et sa respiration devient erratique, frénétique. Il ne doit plus reculer. Il ne doit pas s’arrêter. Surtout pas. Il doit continuer. Ne pas penser. Ne surtout pas penser à ce qu’il laisse dans la maison décrépie de son enfance. Damian va bien, il saura se débrouiller sans lui, c’est certain. Il lui a appris à encaisser, l’a protégé du mieux qu’il pouvait. Raul est l’aîné, c’est son rôle. Et, à présent qu’ils ne sont plus que tous les deux, il va devoir assumer leur avenir, se bâtir une nouvelle réputation, grimper les échelons parmi les membres de gang les plus puissants de Harlem. La violence par la violence, c’est tout ce qu’on lui a appris. Le sang par le sang. S’il veut se sentir libre et respecté, il doit prendre le pouvoir et imposer un règne de terreur. La loi du plus fort. C’est aussi simple que ça. Aussi simple que cette règle qu’il a transmise à Damian en recouvrant le corps du flic d’une couverture brune et élimée : « Un seul coup assené aux tiens en vaut cent ; A partir de ce moment, tu as un droit de vie et de mort sur le fou qui a osé les toucher. »

Warrioll était le premier obstacle. Il l’a abattu froidement, de deux balles dans le dos. Il n’a pas eu le temps de comprendre, il a passé la porte d’entrée en terrain conquis, un sourire vicieux aux lèvres ; il a murmuré quelques mots à son frère sur un ton léger, se moquant des conséquences de ses actes, se réjouissant de la mort d’une mère devant ses fils. Raul s’est avancé silencieusement et il a levé le pistolet automatique que Gareth Cooper, le fils du voisin, lui avait filé. Un geste, un seul, et l’autre rendrait l’âme sur le sol de leur salon, face contre terre. Son frère s’est raidi en voyant la lueur meurtrière dans ses yeux mais il n’a rien dit, et Raul a tiré. Deux fois. Un râle, et son adversaire s’est effondré. Depuis le temps que Raul attendait ça. A chaque fois que ce salopard de flic allongeait sa mère de force sur le canapé en prônant son insigne, à chaque fois qu’il enlevait sa ceinture pour le battre s’il l’ouvrait un peu trop, à chaque fois que Damian devait se cacher sous le lit, le radio-cassette sur les oreilles pour ne plus entendre les hurlements. Deux balles dans le dos, ce n’est pas assez cher payé pour tout ce que Warrioll a fait subir à sa famille. Ce ne sera jamais assez.


— Là où je t’emmène, on te retrouvera jamais, fait-il à voix haute en glissant un œil mauvais vers le coffre. Je vais t’enterrer comme un chien, sale enflure, et ma mère aura une tombe magnifique garnie de fleurs blanches juste derrière l’église. Toi, t’auras que de la terre et des vers et on oubliera ton existence. De toute façon, personne te regrettera. Et tu sais quoi ? T’as de la chance, Warrioll. Si j’avais l’occasion de te buter une seconde fois, je te saignerais jusqu’à l’os. Je te regarderais droit dans les yeux pour le plaisir de te voir crever à petits feux… L’erreur du débutant, mec, faut pas m’en vouloir !

 

Ses mains cessent brusquement de trembler, ses doigts se resserrent sur le volant, et une lueur pourpre passe dans ses prunelles sombres. Il doit continuer. Toujours tout droit. Warrioll n’est rien d’autre qu’une pierre sur son chemin, un caillou dans sa chaussure. Il doit les éradiquer, les éliminer jusqu’au dernier, pour pouvoir avancer.


— Tu ne seras pas le seul à payer, Warrioll. Tu n’es que le premier sur ma liste.


Raul n’est plus le lâche qu’il a été durant toutes ses années où sa mère subissait les perversions de son bourreau, il n’est plus le petit garçon qui a couru vers son père agonisant pour le supplier de ne pas l’abandonner. Il n’est plus ce gosse depuis longtemps, mais c’est à cet instant précis que naît le monstre, le futur chef de gang sans remords ni pitié. La brute épaisse que tout Harlem craindra et respectera sous le nom de Da Vinco à peine un an plus tard, en 1963, à l’âge de quinze ans.

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