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Notes :

Ce recueil contient des bonus à mon original "Les poings serrés". Quelques missing-moments, des choix compliqués, des moments de doutes et des circonstances difficiles. 

Il n'est pas nécessaire de lire le roman pour comprendre car ces parties peuvent être comprises indépendamment. 

Notes d'auteur :

Ce premier bonus retrace un moment de la vie d'un de mes deux personnages, Eric Sullivan, avant qu'il ne soit muté au commissariat de Harlem. Je préviens qu'il n'est pas quelqu'un de très sympathique ou de très attachant, un brin misogyne et alcoolique. 

Pour les premières contraintes, j'ai choisi d'entrer dans la forêt :

  • Votre personnage est en danger.
  • Votre personnage vit une longue instropection.

Si vous vous enfoncez dans la forêt : la vie intérieure de votre personnage le rattrape. Il se questionne sur son passé, les choix et les décisions qu'il a pris dans sa vie. Sont-ils en accord avec ses convictions ?

Si vous vous perdez dans la forêt : votre personnage est en train de vivre une période difficile ou de réaliser des projets qui lui demandent de nombreux efforts et investissements.

 

 

10 avril 1972 – Cabinet du Docteur Margaret Smith – Times Square

Ça fait presque quinze minutes qu’il est assis là. Sur une chaise inconfortable à regarder défiler les secondes et les minutes sur l’horloge de la salle d’attente. A sa droite, un tas de magazines, pour la plupart féminins, sont posés sur une petite table pour faire patienter le commun des mortels. Eric lorgne sur ces torchons avec dégoût et tape du pied sur le carrelage impeccablement ciré, signe que la moutarde commence légèrement à lui monter au nez. La bonne femme est en retard, pense-t-il rageusement en fixant la porte dans le fond de la pièce qui reste hermétiquement close.

Eric Sullivan, flic de son état, est un petit brun fluet, au front bombé d’où perlent régulièrement des gouttes de sueur, aux petits yeux bleus profondément enfoncés dans leurs orbites et au pli des lèvres amer. Il vient de prendre ses trente ans mais on lui en donne dix de plus. En le voyant, on songe immédiatement que ce n’est pas le genre de type avec qui on aimerait travailler ou boire un verre. Il est encore moins l’homme qu’on rêverait d’épouser. C’est tout juste si on oserait penser à l’avoir pour ami. Lorsqu’il ouvre la bouche, on se dit tout de suite qu’on n’en voudrait même pas dans notre éventail de lointaines connaissances.

« Fais chier… Elles sont vraiment bonnes à rien ces gonzesses ! grogne-t-il dans le soupçon de barbe qu’il porte en collier. Être à l’heure, c’est trop demandé ? »

Eric, c’est une grande gueule qui l’ouvre régulièrement pour ne rien dire d’intéressant. Ses paroles sont le plus souvent insultantes et brutales, surtout envers les femmes. Surtout depuis le départ de la sienne avec sa gamine. Tout ce qu’il a trouvé pour aller mieux, c’est une flasque de whisky qu’il planque dans la boîte à gants de la bagnole. Fallait bien que ça lui retombe dessus un jour ou l’autre. Son supérieur lui a laissé le choix – le psy ou la porte – c’est pour ça qu’il est ici. Son job, c’est la seule chose qui le maintient en vie.

 



« Veuillez vous allonger sur le divan, je vous prie. »

Eric Sullivan retient un rictus et les pensées vulgaires qui imprègnent son esprit pour se parer de son plus beau sourire. La psy ne lui rend pas, elle semble imperturbable avec ses lunettes à montures d’écaille et son tailleur chic. La même dégaine strict, la même rengaine hypocrite que sa propre femme. Cul serré, pense-t-il à défaut de le dire. S’il fait le con maintenant, cette gonzesse informera son supérieur hiérarchique et il sera purement et simplement viré du commissariat où il exerce dans le centre de New York.

Le calme du cabinet, les fauteuils en cuir brun et les dossiers proprement rangés lui donnent sacrément envie de tout foutre en l’air. Pour faire un tri, se dit-il ironiquement. Il ferme les yeux, se masse les tempes et tente d’oublier que son existence part en vrille au point qu’on lui a imposé de venir ici. De son point de vue, tout ce baratin sur l’inconscient et le conscient ne sont qu’un pur ramassis de conneries. Il se traîne jusqu’au divan d’un pas lent et se laisse tomber dessus dans un grognement de frustration.

« Donc… on commence par quoi ? demande-t-il en considérant la psy qui s’assied face à lui, les jambes croisées, munie d’un carnet de notes et d’un stylo plume.
— Prenez votre temps. Familiarisez-vous avec les lieux. Refaites le point sur vous-même et ce qui vous amène aujourd’hui », répond-elle si doucement si bien qu’il doit tendre l’oreille pour la comprendre.

Eric n’a jamais aimé les personnes qui utilisent ce ton avec lui, comme si elle s’adressait à un gosse attardé ou un adolescent inconscient, une sorte de déchet de la société qu’on essaye de raisonner pour le remettre sur le droit chemin. Sa mère usait et abusait de ce genre de formules toutes faites, sa femme aussi. Il fronce les sourcils et lui lance un coup d’œil meurtrier. Il n’est plus un gamin qu’on doit punir au moindre faux pas et le parfum du mobilier, une odeur âcre de bois, lui renvoie en pleine figure toutes ces années à se taire, à se laisser marcher dessus comme on le ferait sur un vulgaire paillasson. Elle l’observe par-dessus ses lunettes et marque quelque chose sur son carnet.

« Vous êtes douée pour tirer des conclusions hâtives, Docteur Smith, ironise-t-il d’un ton acerbe.
— Ce ne sont pas des conclusions, ce sont des suppositions, réplique-t-elle calmement.
— C’est ça ! marmonne-t-il. Si je cligne des yeux, vous en dites quoi ? »

Elle ne relève pas la provocation. Sullivan fulmine sur son divan. Depuis qu’il a compris que sa femme le trompait, il se met en colère pour un rien, pour un tout. C’est encore pire depuis qu’il a reçu le dossier demandant le divorce, quinze jours après le départ de sa femme avec leur fille. Sa petite chérie, peut-être bien que c’est pour elle qu’il est ici, peut-être que Lara mérite qu’il s’attarde sur cette brève lueur d’espoir même s’il n’y croit pas plus que ça. Presque un mois qu’il n’a plus de nouvelles. Presque un mois qu’il s’enfonce un peu plus chaque jour dans les affres de l’alcool. Dix jours que son collègue a prévenu le commissaire afin de le suspendre de ses fonctions. Connard de flic intègre, songe Sullivan avec amertume. Son supérieur l’a prévenu, s’il effectue ses séances comme prévu, il réintégrera la police. Seulement, il sera muté ailleurs. A Harlem, lui a-t-on précisé du bout des lèvres. Eric a voulu contester mais l’autre a levé la main en disant que c’était ça, ou rien.

« Vous savez quoi ? Je m’en fous de ce que vous pensez ou de ce qu’ils pensent tous. J’en ai rien à foutre du jugement des gens, ils peuvent bien se le mettre au cul leur avis, finit-il par dire en levant les yeux vers le plafond d’une blancheur immaculée. J’ai rien à prouver à personne, moi.
— Pourquoi être venu dans ce cas ? Ressentez-vous le besoin de vous confier à quelqu’un ?
— Le besoin de me confier ? fait-il, sarcastique. On m’a forcé à foutre les pieds dans votre satané cabinet. D’ailleurs, vous m’écoutez parce que vous êtes payée une sacrée belle somme pour ça, pas vrai ? »

Le Docteur Smith ne cherche pas à nier cette réalité. Son visage aux traits trop forts pour être harmonieux n’exprime pas la moindre émotion. Elle ne doit pas être mariée sinon elle resterait bien sagement à la maison comme devraient le faire toutes les femmes et ne se serait pas mis en tête de remettre de l’ordre dans l’esprit des hommes. Si elle le fait, c’est sans doute pour l’argent. Vénale et fausse, comme cette garce, pense Eric en esquissant une grimace. Cette garce. C’est comme ça qu’il appelle sa femme depuis qu’elle s’est barrée avec un homme qui gagnait mieux sa vie que lui. Le type avait monté sa propre entreprise et commençait à obtenir des bénéfices florissants. Rien à voir avec les revenus d’un flic en somme.

« Vous êtes toutes pareilles, dit-il en se tournant vers elle. Y a que le fric qui vous intéresse. Si j’avais continué à lui donner le train de vie qu’elle voulait, elle serait restée. Elle aurait pu s’acheter le même genre de tailleur que vous, elle aurait pu entretenir cette superficialité et se gaver de convenances et de conversation sirupeuses à gerber. Seulement, elle a fini par comprendre que l’héritage de mes parents ne couvraient plus ses dépenses et elle a filé. Elle a pris notre fille et elle m’a laissé les dettes.
— Selon vous, tout est de la faute de votre femme ?
— De qui d’autre ? C’est de la mienne peut-être ?! »

Le silence de la psychologue est éloquent. Eric Sullivan aimerait lui cracher au visage pour cette insinuation mesquine mais il se tait. Pour la première fois depuis longtemps, il réfléchit à ce qu’il en est et à ce qu’il a pu faire pour en arriver là. Un flic. Dans un cabinet de psy. Seul et alcoolique. Un véritable cliché sur pattes. Un sourire sardonique étire ses lèvres fines et gercées.

« La mienne, bien sûr. Vous savez que vous êtes une mauvaise psy ? Vous n’êtes pas censée me guérir de mes idées noires plutôt que de m’en apporter de nouvelles ? Enfin, je sais pas, je dis ça mais je dis rien, hein.
— Ces séances sont faites pour vous amener à réfléchir sur vous-même, Mr Sullivan. Je ne suis pas là pour vous juger, répond-elle.
— C’est ce qu’ils disent tous.
— De qui parlez-vous ?
— Tout le monde. Mon chef, mes collègues, mon ex-femme… Tout le monde, je vous dis. La vérité, c’est qu’ils mentent tous autant qu’ils sont. Le moindre geste, la moindre parole est passée au crible, à chaque seconde de votre existence.
— C’est ce que vous pensez ?
— C’est ce que je sais, c’est une sacrée nuance. »

Elle reprend son stylo-plume et note quatre ou cinq phrases sur son calepin. Sullivan ferme les yeux. Il revoit défiler les dix années qu’il a passées aux côtés de sa femme, les quatre ans à voir grandir sa fille. Tout ça a disparu, bel et bien envolé, et il se retrouve là avec des dettes par-dessus la jambe et sa flasque de whisky. Une épave. Le chef a sûrement raison de vouloir l’envoyer à Harlem. Avec les gens de son espèce. Les loques humaines. Son visage est déformé par un sourire triste, une sorte de cicatrice mouvante. Eric attend patiemment qu’elle relève les yeux sur lui.

« J’ai plus rien à dire maintenant, fait-il dans un murmure inaudible. Je viendrais chaque semaine ici comme on me l’a ordonné, mais je ne parlerais plus. Vous avez qu’à marquer que je suis qu’un pauvre type qui devrait se refaire une santé dans le ghetto. Ouais, ça me ferait voir autre chose, tiens. »

Le Docteur Smith ne tentera rien de plus pour le faire parler ce jour-là, ni les semaines suivantes. Elle fera parvenir à son supérieur ses analyses vantant un changement d’horizon salvateur. Elle sait sans doute que Sullivan ne cédera pas un pouce de terrain. Quelque part, elle le comprend. Ou peut-être bien qu’il avait raison. Y a que le fric qui les intéresse, les gonzesses. Une garce comme les autres. Comme tout le monde. Tous les mêmes.

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