Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Notes d'auteur :

Et on est déjà à la conclusion de cette histoire. Je ne vous en dis pas plus et vous souhaite une bonne lecture :D

Chapitre 4 – No Man’s Land

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le plan était d’une simplicité enfantine. Dans son accoutrement, Marcus était censé utiliser les escaliers de service pour atteindre le réseau souterrain, tandis que Béatrice utiliserait l’excuse du ravitaillement gouvernemental pour se présenter dans la cour et rejoindre le réseau par l’entrée du public. De là, elle le rejoindrait et ils aviseraient par la suite. Une étape après l’autre, sans se précipiter. Au fond d’elle-même, la jeune femme avait vraiment envie de pouvoir utiliser le métro pour se rendre jusqu’à Bastille, elle était persuadée qu’ils n’atteindraient jamais leur destination par la voie piétonne.

 

            Lorsqu’elle arriva dans la cour de la Résidence, une foule s’était déjà regroupée autour d’un immense camion aux couleurs bleu pâle de la RCE. La remorque était couverte d’une bâche et deux employées du Ministère de la Ville se tenaient debout et distribuaient les rations aux plus matinales des habitantes de la Résidence. Elle repéra également plusieurs agentes de la SCIE, chargées sans doute d’assurer la sécurité et d’instaurer le calme. Béatrice se mêla à la masse, se frayant discrètement un chemin en direction de l’entrée du réseau, qui se trouvait sur sa droite. Se laissant guider par le flux, la jeune femme arriva à proximité du camion et très vite un lot de victuailles atterrit dans ses bras.

 

            Au lieu de reprendre le chemin vers sa tour, elle suivit le groupe d’habitantes qui se dirigeaient vers la Tour Ouest. Une fois qu’elle eût dépassé l’amas venu se ravitailler, elle accéléra le pas et se dirigea vers l’entrée du réseau, indiquée par des signes lumineux. Béatrice jeta un coup d’œil à la ration qu’on lui avait fourni : du lait, du pain, de la viande séchée et des boîtes de conserve contenant de la nourriture déshydratée. Elle eut un pincement au cœur lorsqu’elle abandonna le package dans une benne à ordure, sachant qu’elle en aurait sans doute besoin le soir même. Mais elle ne pouvait malheureusement pas s’encombrer d’un tel fardeau, d’autant plus que chaque cargaison avait dû être marquée pour être délivrée à une Résidence précise et on remarquerait très vite un paquet au mauvais endroit.

 

            La jeune femme descendit l’escalator menant aux niveaux inférieurs. Le premier consistait en la station elle-même, une galerie commerciale et une bibliothèque, et elle en profita pour recharger son pass afin d’être sûre de ne pas avoir de problème à ce niveau, surtout si elle devait payer les trajets de Marcus. Habituellement, cela était réservé aux personnes vivant en dehors de Paris, mais il était tout simplement impossible pour Marcus d’obtenir un titre de transport puisqu’on demandait un prélèvement des empreintes digitales. Quelques instants plus tard, Béatrice se trouvait trois niveaux plus bas, dans un des longs couloirs du réseau. Les murs-écrans diffusaient au choix des publicités ou des informations en continu, tandis que le plafond était d’un blanc éclatant à cause des LED qui constituaient l’éclairage, ce qui dissimulait astucieusement l’emplacement du système de surveillance. Enfin, le sol était deux tapis roulants à sens opposés, qui s’interrompaient au niveau des intersections.

 

            Marcus attendait Béatrice dans un recoin près de l’accès à la zone de service. Elle fut la première à le repérer et se dirigea d’un pas rapide dans sa direction, avant de lui agripper le bras d’une main ferme et de l’entraîner derrière elle. Comme elle s’y attendait, plus ils s’enfonçaient dans le réseau, plus le grouillement d’utilisatrices se densifiait. La première rame automatique arriva moins d’une minute après qu’ils eurent rejoint les quais, et Béatrice s’y engouffra avec insistance tout en évitant de bousculer les autres passagères. Elle voulait avoir l’air pressée, pas attirer l’attention sur elle. Elle n’essaya pas d’accéder à un des fauteuils libres, Bastille étant la station suivante et la jeune femme ne voulait pas s’attarder dans la rame plus que nécessaire.

 

En réalité, elle commença à réaliser que l’immobilité la rendait de plus en plus anxieuse. Elle devait se sentir en mouvement pour se sentir en sécurité. De son côté, Marcus garda le visage baissé, suivant sans broncher les directives de son compagnon de fortune. La rame finit enfin par ralentir puis s’arrêter complètement. Les portes s’étaient à peine entrouvertes que Béatrice sortit en trombe sur les quais, franchissant le mur de passagères qui attendaient pour monter. Alors que les deux compagnons montaient un escalator menant aux niveaux supérieurs, Marcus tira à plusieurs reprises en arrière, comme s’il tentait de ralentir la jeune femme.

 

« Quoi ? s’exaspéra-t-elle une fois arrivée en haut.

 

— Où va-t-on comme ça ?

 

— Je vous l’ai dit, on essaye d’atteindre l’ancienne ligne de métro.

 

— Il y en a encore pour longtemps ?

 

— Non, deux minutes, tout au plus. Après, je dois retrouver l’accès qui permet de sortir du réseau pour rejoindre l’ancien. Pourquoi ?

 

— Essaye de ne pas paniquer, mais je pense qu’une agente de la SCIE nous suit. »

 

            Le cœur de Béatrice qui battait déjà la chamade passa à un rythme supérieur, au point qu’elle crut qu’il s’était complètement arrêté de battre pendant un moment. Nerveusement, elle regarda par-dessus l’épaule du Latin et vit effectivement émerger de l’escalator une agente de la SCIE, le regard suspicieux. De toute évidence, elle cherchait quelque chose, ou quelqu’un, et ils étaient sans doute la cible de cette attention. Se retournant prestement, la jeune femme entraîna son acolyte vers la section ouest du niveau, où se trouvait une immense librairie. Elle s’y engouffra sans hésitation et slaloma avec aisance entre les différents rayons. Béatrice agit comme une cliente qui savait exactement ce qu’elle cherchait et où se trouvait la section dédiée.

 

La réalité était double : non seulement, la boutique organisée en dédale offrait une parfaite couverture pour semer l’agente de la SCIE, mais c’était aussi la voie d’accès à l’ancien réseau du métro. Arrivée au rayon bande-dessinée, Béatrice jeta un regard autour d’elle pour s’assurer que personne ne regardait dans leur direction. L’agente n’était pas visible. C’était le moment ou jamais ! Elle ouvrit la porte de service et fit signe à Marcus de s’enfoncer dans le couloir sombre de l’autre côté. Devant sa réticence, elle le poussa violemment avant de s’y glisser à son tour et de fermer lentement la porte.

 

La coursive n’était rien d’autre qu’un boyau en béton armé recouvert de tuyaux de toutes tailles. Des lumières rouges éclairaient à intervalle régulier l’ensemble, ce qui donnait des allures menaçantes. Après une courte hésitation, Béatrice s’élança d’un pas vif et très rapidement, le claquement des chaussures de Marcus se fit entendre derrière elle. Ils marchèrent ainsi pendant une dizaine de minutes avant de finalement arriver à une nouvelle porte, en fer, cette fois-ci. La jeune femme essaya de l’ouvrir, mais la rouille semblait l’avoir bloquée. Marcus vint en renfort et après plusieurs tentatives, ils parvinrent à la faire pivoter dans un horrible grincement.

 

Ils arrivèrent dans un long tunnel traversé par deux voies ferrées. Béatrice reconnut immédiatement l’antique ligne 1. Dans l’élan de son excitation, elle sauta dans les bras de Marcus et l’embrassa fougueusement. Le jeune homme au départ surpris se décrispa au bout de quelques instants et rendit son baiser à la jeune femme, mais celle-ci s’éloigna déjà.

 

« C’est dans cette direction ! s’exclama-t-elle joyeusement. Si on s’y prend vite, on peut y être en moins de vingt minutes.

 

— C’est toi le guide, » concéda Marcus, une pointe de lassitude dans la voix.

 

            Le reste du périple se fit dans le plus profond silence, interrompu seulement par les sons métalliques ou les gouttes d’eau. Lorsqu’ils traversèrent Châtelet, Béatrice remarqua que les quais étaient peuplés par d’innombrables sans-abris et laissés-pour-compte qui s’entassaient du mieux qu’ils pouvaient sur l’espace restreint. La jeune femme savait que des Nuisibles se trouvaient parmi eux, d’où l’agitation qui se propagea lorsqu’ils la repérèrent, mais le début de panique fut interrompu quelques secondes plus tard, lorsque Marcus rabattit sa capuche et révéla son visage aux autres. Les deux compagnons continuèrent ainsi encore plusieurs minutes, sans échanger le moindre mot, jusqu’à ce que Marcus marque l’arrêt. Béatrice mit quelques secondes à le remarquer et revint sur ses pas, exaspérée. Est-ce que tous les hommes agissaient ainsi ou bien était-ce parce qu’elle ressentait quelque chose pour le Latin ?

 

« Qu’est-ce qu’il y a, encore ? On doit se dépêcher si vous voulez rejoindre vos Anticonformistes avant midi.

 

— Je sais mais… Ce symbole, là-haut.

 

— Ben quoi ? Ça ressemble à une carte du monde avec une couronne de laurier, et alors ?

 

— Tu n’as pas la moindre idée de ce qu’il représente ?

 

— Non, pourquoi, ça devrait m’évoquer quelque chose ?

 

— C’est le symbole des Nations Unies ! révéla Marcus, le visage rayonnant. C’est un message, le chemin est dans cette direction ! »

 

            Béatrice regarda son plan. Si elle ne s’était pas trompée, ils approchaient effectivement de la Place de la Capitulation. L’accès pour revenir au réseau souterrain principal se trouvait une centaine de mètres plus loin. Lorsqu’elle reporta son attention vers Marcus, le visage de celui-ci exprimait une joie sauvage, déformant ses traits délicats. On aurait dit un fauve qui venait de repérer sa proie et s’apprêter à bondir.

 

« On y va ? proposa-t-il.

 

— C’est vous qui les cherchez, alloua Béatrice en haussant les épaules. Vous savez mieux que moi comment interpréter leurs signes. »

 

            Prenant la tête, Marcus s’enfonça dans le renforcement de la paroi du tunnel, Béatrice sur ses talons. Il apparut très vite qu’il s’agissait d’un conduit de service, probablement antérieur à la ligne de métro elle-même mais qui avait été utilisée pour servir d’évacuation en cas d’accident. La jeune femme eut du mal à soutenir le rythme effréné du Latin, qui se tenait à la limite de la zone éclairée par sa lampe torche. Pourtant, elle pouvait entendre très distinctement la respiration haletante de son compagnon et l’excitation qui le gagnait de plus en plus. Pendant un instant, et pour la première fois depuis la veille, Marcus lui faisait peur. Cependant, elle dut rapidement chasser ces pensées de sa tête alors qu’ils parvenaient à une intersection.

 

            Un bruit étrange, semblable à un craquement et à un grondement, se fit entendre au-dessus de leurs têtes. Instinctivement, Béatrice leva sa lampe pour observer le plafond et vit alors une profonde fissure se frayer un chemin, juste au-dessus de la tête de Marcus qui s’était arrêté pour chercher un signe.

 

« ATTENTION ! » hurla-t-elle.

 

            Se précipitant brutalement, elle entraîna le jeune homme dans sa chute, le sauvant de l’éboulis qui bloqua définitivement la voie par laquelle ils étaient arrivés. Pendant un instant qui lui parut interminable, Béatrice resta allongée sur la poitrine de Marcus. La respiration de celui-ci était étrangement devenue plus calme. Lorsqu’elle croisa son regard, elle y vit comme un éclat de victoire qu’elle n’avait jamais vu chez personne. Elle ne sut pas comment l’interpréter, et ne put de toute façon pas se poser la question plus longtemps lorsque le jeune homme l’embrassa avec passion. Sans s’en rendre compte, la jeune femme ne repoussa même pas l’intrusion du Latin et lui rendit son baiser.

 

            La flamme dans ses entrailles s’était muée en un véritable brasier, et tout ce qu’elle désirait à présent, c’était retirer ses vêtements et ceux de Marcus, consommer cette passion ardente qui la dévorait. Cependant, ils furent interrompus par l’arrivée de plusieurs faisceaux lumineux. Éblouie, Béatrice se releva, le bras devant ses yeux pour se protéger du vif éclat. Des voix paniquées s’élevèrent, mais Marcus réussit à les apaiser en se présentant.

 

« Je suis Marcus Fondeville, je viens de la République Latine. J’ai été envoyé pour rejoindre la cellule parisienne des Anticonformistes.

 

— Avez-vous preuve de ce que vous avancez ?

 

— Laissez-moi prendre un document dans mon sac. »

 

            La femme qui semblait être la responsable prit le document que Marcus lui tendit et le parcourut rapidement avant de le lui rendre, un sourire sur le visage.

 

« On ne vous attendait plus ! Avec votre accident et ce couvre-feu, on vous croyait fichu pour toujours. Comment êtes-vous parvenu jusqu’ici ? demanda-t-elle alors qu’elle les invita à la suivre.

 

— Béatrice m’a aidé, répondit Marcus en introduisant la jeune femme. Elle m’a accueilli dans son appartement sans condition et m’a guidé jusqu’ici. Sans elle, je serai sans doute déjà mort.

 

— Très probablement. Vous n’imaginez pas combien on vous doit, Béatrice. La République Latine doit impérativement être de notre côté si on veut pouvoir renverser la RCE.

 

— Pourquoi donc ? Vous comptez vraiment renverser le gouvernement ?

 

— Du moins son idéologie. La Révolte Idéologique était une époque bénie : le monde se levait d’une même voix pour dire stop à la tyrannie et aux discriminations, un espoir d’harmonie entre les peuples. Cependant, des siècles d’oppression ont conduit l’autre extrême à prendre le pouvoir. Au final, nous n’avons pas beaucoup changé depuis, c’est simplement l’autre face de la pièce qui est visible. La RCE est le symbole de la Capitulation. Réussir à la renverser permettrait à d’autres pays de suivre le mouvement, et nous pourrions enfin nous occuper des États-Unis et de ses survivants irradiés. Pour cela, nous devons demander de l’assistance des puissances voisines, dont la République Latine.

 

— Comment ça ?

 

— La Fédération Prusse a été une première option, mais au final notre mouvement n’a pas pu tenir en place et son inertie a été pervertie dans cette guerre ethnique. Les Îles Britanniques sont tranquilles dans leur coin…

 

— Attendez… Vous êtes en train de me dire que c’est vous qui avaient lancé la guerre entre la RCE et la Fédération Prusse ? s’estomaqua Béatrice.

 

— Pas dans son état actuel, temporisa l’Anticonformiste alors qu’ils arrivaient dans une vaste salle où travaillaient une dizaine de personnes. Nous voulions simplement créer une instabilité dans les deux nations pour pouvoir les renverser. Mais nous avons surestimé notre emprise. Nous aurions dû avoir des cellules des deux côtés à l’époque.

 

— Des milliers de personnes sont mortes dans cet affrontement ! Vous avez leur sang sur vos mains ! Au final, vous ne valez pas mieux que ceux que vous combattez !

 

— Béatrice, regarde autour de toi : le monde est corrompu ! Nous sommes le rempart entre la discrimination, l’oppression, et ce qui fait notre Humanité. Regarde : tu n’as jamais croisé un homme dans ta vie, tu vis dans une société où le sexe est prohibé ! Et pourtant, ton corps n’a pas oublié ce qui fait de nous des êtres humains : notre capacité à aimer l’autre.

 

— Et pour parvenir à cet idéal, vous souhaitez massacrer des innocentes !

 

— Nous faisons ce qui est nécessaire.

 

— Vous n’êtes qu’une bande d’hypocrite ! cracha Béatrice. Regardez-vous, à sortir de belles paroles sur l’amour de l’autre ! Mais au fond, vous n’êtes rien de nouveau. À vouloir rejeter toute forme d’extrémisme, vous devenez vous-même un extrême. Vous parlez d’harmonie entre les peuples, mais au final ce n’est qu’une façade ! Tout ce que voulez, c’est créer un monde à votre image, qui vous convienne, selon vos idéaux.

 

— Nous promouvons la tolérance entre chacun, et non une haine aveugle de ce qui est différent !

 

— Tout en voulant faire table rase de ce qui ne vous convient pas, à sacrifier des vies humaines pour le bien de votre « vision ».

 

— Que proposes-tu dans ce cas ? défia l’Anticonformiste. Si notre vision est pervertie et hypocrite, que proposes-tu ? Ne rien faire et rester dans la situation actuelle ? Vivre dans une société où ton amour pour Marcus est un crime?

 

— Je… J’ai…

 

— Ne fais pas la gamine, Béatrice. Tu le sais très bien, ton corps entier te le dit.

 

— Ce n’est pas la question ! objecta la jeune femme. Ne ramenez pas vos défauts à mes sentiments ! Je n’ai peut-être pas de réponse parfaite, peut-être qu’il n’en existe pas, admit-elle, mais je suis capable de me faire mes propres idées. Oui, j’ai été naïve de penser que la RCE était une utopie devenue réalité, mais votre vision du monde n’est pas meilleure. La tolérance, ce n’est pas imposer sa vision aux autres. C’est accepter la vision des autres, accepter qu’elle soit tout aussi valable que la nôtre même si nous ne sommes pas d’accord. Les femmes ont été oppressées par les hommes pendant des siècles, des millénaires ; mais ce n’est pas une raison pour que nous les oppressions à notre tour. Nous pouvons tous vivre sur un même pied d’égalité, en harmonie. Ce ne sera pas facile, ce sera même sans doute plus difficile que les extrêmes, mais ça sera plus solide sur le long terme.

 

— Que vas-tu faire ? » demanda l’Anticonformiste, toisant Béatrice du regard.

 

            La jeune femme rendit le défi qu’on lui imposait. Elle avait depuis longtemps perdu la notion de sa respiration ou de son rythme cardiaque, et ce ne fut qu’une fois sa diatribe arrêtée qu’elle se sentit essoufflée et en sueur. Pourtant, au fond d’elle-même, elle était sereine. Elle venait enfin de comprendre le monde dans lequel elle vivait et elle savait quelle était sa place. Elle savait ce qu’elle devait faire, ce qu’elle pensait être juste et égalitaire, pour tout le monde. Il y aurait des erreurs, elle en commettrait plusieurs, mais Béatrice avait trouvé la voie dans laquelle elle voulait se lancer.

 

« Je ne sais pas ce que vous comptez faire, mes biquettes, mais je sais ce que moi je vais faire, » interrompit la voix de Marcus, qui avait soudainement pris des intonations graveleuses.

 

            Béatrice se retourna et elle le découvrit contourner lentement le groupe d’Anticonformistes. La jeune femme réalisa alors que le Latin portait ce qui ressemblait à une ceinture d’explosif, et il tenait le détonateur dans sa main. Son visage était transformé, complètement défiguré par une expression démoniaque, bestiale. Tout le monde s’était immobilisé, mais étrangement la jeune femme ne ressentait pas la moindre once de peur. Au contraire, elle se sentait nostalgique mais en même temps apaisée. La flamme qui irradiait en elle avait changé de forme, de couleur, comme si elle avait été remplacée par quelque chose de nouveau, de plus puissant encore.

 

« Marcus, murmura-t-elle. Qu’est-ce que tu fais ?

 

— Ce que je suis venu faire : exterminer cette cellule d’Anticonformistes. Tu l’as entendue : tout ce qu’ils cherchent, c’est renverser nos idéologies. Ils ont essayé d’infiltrer la République Latine, mais nous avons tué la révolte dans l’œuf. Je suis venu faire la même chose ici.

 

— Tu ne peux pas nous arrêter, provoqua la cheffe de la cellule. Tout est déjà lancé, rien ne peut nous arrêter.

 

— Oh bien sûr que si ! rétorqua Marcus. Vous n’êtes qu’une légende, un conte pour enfant. Vous croyez que vos actions dans l’ombre font avancer les choses, mais ce n’est rien d’autre qu’un moustique enquiquinant. Vous ne pourrez pas faire changer l’idéologie d’un pays en agissant dans l’ombre. Les gouvernements en ont assez de vos nuisances.

 

— C’est par de petits changements que…

 

— La ferme, salope ! Vous avez perdu ! C’est fini ! La Fédération de Prussie, la République Latine, la RCE… ce sont les nations de demain ! Cela prendra du temps, mais le monde finira par s’y faire. Un nouvel équilibre prendra place et tout le monde sera content.

 

— Qu’est-ce qui t’es, arrivé Marcus ? questionna Béatrice, désabusée.

 

— Rien ! C’est juste toi qui a été trop débile pour voir que je t’utilisais depuis le début ! Tu crois franchement qu’un type comme moi s’enticherait d’une serpillère comme toi ? Retourne vivre dans ta tour, et estime-toi heureuse que Rome n’ait pas encore décidé de reprendre le reste de la Gaule !

 

— Mais qu’est-ce que tu racontes ?

 

— C’est un Latin, informa l’Anticonformiste d’un ton acide. Chez eux, c’est le patriarcat qui a remporté la Révolte Idéologique, les femmes y sont réduites à l’esclavage.

 

— C’est comme ça que c’était, et c’est comme ça que ça devrait l’être. Et grâce à moi, ça le sera, quand je vous aurai éradiquées ! »

 

            Marcus brandit son bras tenant le détonateur mais avant qu’il ne puisse l’enclencher, une violente détonation résonna dans la pièce, suivie d’un hurlement de douleur. Le Latin se tenait désormais un moignon ensanglanté, tandis que sa main et le détonateur glissaient sur le sol. Le jeune homme se tourna vers Béatrice, qui brandissait toujours l’arme qu’elle avait récupérée dans le sac de son compagnon.

 

« Poufiasse ! Je te laisse deux minutes et tu oses fouiller dans mes affaires !

 

— Marcus, s’il te plait, arrête ! somma la jeune femme.

 

— Tu vas voir ce que je vais te faire ! »

 

            Dans un hurlement de rage, Marcus se précipita vers Béatrice, mais celle-ci fit feu à nouveau. Cette fois-ci, elle atteignit le jeune homme à l’épaule, mais cela ne sembla pas l’arrêter. Elle tira à deux autres reprises, une fois dans l’abdomen et une fois dans la jambe. Ce coup sembla être décisif, puisque Marcus s’effondra immédiatement. Il tenta en vain de se relever, glissant dans la mare de sang qui s’agrandissait à une vitesse ahurissante. En moins d’une minute, il devint blême et tendit un bras tremblant mais rageur en direction de Béatrice avant de s’affaisser définitivement, inerte. Mort.

 

            La jeune femme ne sut pas vraiment quelles émotions la submergèrent. Elle était simplement tétanisée, incapable de faire le moindre geste. Elle avait aimé Marcus, comme jamais elle n’avait aimé qui que ce soit. Pendant un instant, elle s’était même prise à imaginer quelle pourrait être sa vie à ses côtés dans un monde où la tolérance serait la règle et l’oppression qu’un mot désuet dans le dictionnaire. Et pourtant, lorsqu’il s’était révélé, la jeune femme ne s’était pas sentie abandonnée ou trahie. Simplement désabusée, comme si la flamme qui l’avait dévorée la nuit précédente et pendant la matinée n’avait été qu’une illusion, qu’une mauvaise interprétation. Que ce n’était pas Marcus qui l’alimentait, mais sa nouvelle destinée. Et pourtant, lorsqu’elle avait tiré, lorsqu’elle avait vu la vie disparaître des yeux de Marcus, Béatrice avait senti une fissure déchirer son cœur. Lorsqu’elle reprit ses esprits, elle réalisa que le groupe d’Anticonformistes s’était réuni autour d’elle, s’approchant petit à petit, leur cheffe en tête.

 

« Restez où vous êtes ! hurla-t-elle en brandissant son arme, tandis que des larmes commençaient à couler sur ses joues. Ne bougez pas !

 

— Béatrice, c’est terminé, tenta de raisonner la cheffe. Tu peux poser ce pistolet.

 

— Ne vous approchez pas, ou je tire ! »

 

            La main tremblante, elle changea l’arme de main et activa son téléphone à affichage palmaire. Elle composa le numéro d’urgence qu’on lui avait enseigné dès sa première journée d’école. Elle n’aurait jamais cru avoir à le faire un jour. Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression qu’il était sur le point de jaillir de sa poitrine tel un monstre d’horreur.

 

« Béatrice, qu’est-ce que tu fais ?

 

— Ce qui est juste.

 

— Non ! Tu nous condamnes tous ! »

 

            Rapprochant la paume de sa main contre son visage ruisselant de larmes, Béatrice toisa du regard la cheffe des Anticonformistes. Une profonde plénitude s’empara d’elle tandis que sa détermination se fit de plus en plus en forte. Marcus avait raison à propos d’une chose : ce n’était pas en agissant dans l’ombre que les choses changeraient. Il fallait le faire au grand jour, que tout le monde le voit. C’est ainsi qu’avait débuté la Révolte Idéologique. Et les Anticonformistes avaient raison sur un autre point : ça ne servait à rien de faire un grand changement d’un coup. C’était trop brutal et ne ferait que précipiter l’équilibre d’un extrême à l’autre. Ce qu’il fallait, c’est des petits gestes quotidiens, un changement des mentalités progressif mais continu. Et peu à peu, le monde changerait sans que personne ne s’en rende compte, et pourtant tout paraîtrait le plus normal du monde. La tonalité à l’autre bout du fil s’interrompit pour laisser place à une standardiste demandant l’origine de l’appel. Béatrice prit une profonde inspiration.

 

« J’appelle pour signaler un crime contre la République Citoyenne Égalitaire. »

Note de fin de chapitre:

Tadaa !

J'espère que cette histoire vous aura plu autant que j'ai pris plaisir à l'écrire (même si j'avais pas mal la pression ^^). Merci en tout cas à toutes et tous celles et ceux qui auront lu jusqu'au bout :D

N'hésitez pas à laisser un commentaire, ou à poser vos questions si des éléments vous turlupines encore ;) Ceux qui me lisent savent que j'aime bien ce genre d'univers et de structures narratives avec une fin ouverte, et ici l'idée était de souligner deux points. Le texte est une uchronie, or avec la décisions de Béatrice, on crée un nouveau point de divergence avec l'histoire, donc on démarre une nouvelle uchronie, une nouvelle histoire (et je répond tout de suite, non, il n'y aura pas de suite). Le deuxième point est que l'histoire est une dystopie et que la décision de Béatrice nous fait également pencher vers une utopie (ou du moins, un idéalisme), ce qui fait que l'univers change également à ce niveau. Pour moi, il s'agissait donc d'une bonne manière de conclure, et c'était la fin que j'avais en tête depuis le départ.

 

Voilà, encore une fois, j'espère que cette histoire vous aura plu. Encore merci à tous ceux qui ont lu et laisseront un commentaire :D

Quant à moi, je vous dis à bientôt avec de nouvelles histoires !

Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.