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Notes d'auteur :

On poursuit donc cette petite histoire, en découvrant un peu plus l'univers dans lequel évolue Béatrice, qui va également découvrir quelque chose de nouveau avec cet inconnu. J'espère que ça vous plaira :)

Bonne lecture !

Chapitre 2 – L’autre réalité

 

 

 

 

 

Encore une fois, Béatrice fut étonnée par un timbre de voix qu’elle n’avait jamais entendu. Il y avait quelque chose d’à la fois rassurant et profond, comme si son esprit lui disait qu’on pouvait faire confiance à cette personne, qu’il n’y avait rien à craindre. La jeune femme essaya de balayer cette impression. Elle savait qu’on ne pouvait pas faire confiance aux hommes, c’était la raison même pour laquelle ils étaient considérés comme Nuisibles. Ils étaient responsables des crimes, de la haine, de la violence, de la guerre.

Lorsque que le Parti Égalitaire avait remporté les élections peu après la Révolte Idéologique, suite à la démission du général de Gaulle, la France était alors devenue une gynocratie : un état entièrement gouverné par les femmes. Tous les hommes avaient été écartés des postes de pouvoir importants, et seuls ceux membres du PE avaient pu intégrer l’Assemblée Nationale et le Sénat, en minorité. Bien sûr, les hommes ne l’avaient pas entendu de cette manière et s’étaient rebellés, du moins avaient essayé. La guerre civile qui éclata ravagea le pays pendant trois ans, lorsque le PE finit enfin par prendre le dessus et à faire taire les dissidents. Ça avait été la Capitulation. Le pays étant complètement fracturé, le gouvernement en place avait décidé d’abolir la Vème République et d’instaurer la République Citoyenne Égalitaire comme nouvelle forme de gouvernement.

Le sud de la France avait été laissé à l’abandon, complètement ravagé par les affres de la guerre civile. Paris était devenu l’unique cœur de la France, le reste des territoires étant alors dédiés aux cultures. Lille, Bruxelles et Strasbourg étaient devenus des avant-postes militaires pour contenir les escarmouches de la nouvelle Fédération de Prussie, qui voyait d’un mauvais œil la population africaine qui vivait sur le territoire français. Lorsque la RCE avait été intronisée lors de la Marche pour l’Égalité, le premier décret présidentiel irrévocable avait promulgué que tous les représentant du sexe masculin ou ceux s’en revendiquant étaient déclarés illégaux aux yeux des lois égalitaires. Cela avait été les temps de la Grande Purge, où tous les hommes avaient été chassés, emprisonnés puis exécutés sans procès. Celle-ci avait duré près de trente ans et avait concerné tous les pays du monde, qui s’étaient peu à peu alignés avec la politique de la RCE. En près d’un demi-siècle, les rares cas de Nuisibles consistaient aux éventuels survivants qui avaient appris à se cacher mais finissaient par se faire capturer, ou bien aux enfants mâles qui n’avaient pas été encadrés une fois arrivés à la puberté.

Et quelque chose clochait définitivement avec son visiteur. Il devait avoir à peu près le même âge que Béatrice, un peu plus de la trentaine, et était donc né après la fin de la Grande Purge et n’avait rien d’un adolescent. Et il n’avait rien d’un des rares survivants qu’on trouvait encore de temps en temps. Au contraire, il semblait avoir vécu dans une hygiène normale. Était-il possible qu’il s’agissait d’un Miraculé, ces enfants que les familles réussissaient à cacher de nombreuses années sans éveiller de soupçons ? Mais même pour ces cas, on racontait que les hommes passaient par des chirurgies esthétiques visant à les transformer en femmes, afin qu’ils puissent s’intégrer dans la société. L’homme en face de Béatrice avait l’apparence typique de l’oppresseur des femmes tel qu’il était décrit dans les livres d’Histoire.

« Je m’appelle Marcus, se présenta-t-il. Marcus Fondeville. Et toi ?

— Je… Béatrice… Béatrice Keirle.

— Bonsoir Béatrice. Je suis désolé de surgir à l’improviste, mais tu as été la première personne à me permettre d’entrer sans me faire repérer.

— Que… Que voulez-vous dire ?

— Au portail, en bas. Puis dans le lobby, en détournant l’attention de la concierge. Et maintenant, me laissant entrer dans ton appartement…

— Je… Je ne vous ai pas aidé ! objecta Béatrice, soudainement prise de confiance. C’est vous qui vous êtes infiltré par effraction dans la Résidence ! Votre existence même est un crime ! La SCIE va très vite se rendre compte de votre présence et va intervenir.

— La SCIE ne va pas intervenir tout de suite. Elle est déjà assez occupée à gérer mon arrivée, annonça-t-il en montrant le reportage qui passait sur le mur-écran.

— Que… Comment… Vous voulez dire que c’est vous qui avait fait ça ?

— Et mes coéquipiers, mais ils n’ont pas survécu au crash. »

            La panique revint à la charge. Béatrice imaginait à peine ce qui allait lui arriver lorsqu’on réaliserait qu’elle avait permis à un homme d’entrer dans la Résidence et, encore pire, le laissait entrer dans son appartement sans en informer les autorités sur-le-champ. Si en plus, il s’avérait qu’il était à l’origine de l’incendie du Parc de Bercy qui nécessitait l’intervention de la SCIE, elle était perdue. Il avait parlé d’un crash, il devint évident à la jeune femme que la raison du couvre-feu n’était pas étrangère à la situation. Non seulement elle abritait un Nuisible, mais en plus, elle accueillait un Parjure dans son appartement. Aucun doute qu’elle serait très rapidement considérée comme Nuisible à son tour pour un crime de cette gravité.

« Vous devriez partir, murmura-t-elle. Maintenant, avant de me causer du tort.

— Il est malheureusement déjà trop tard pour ça.

— Quand la SCIE interviendra, je leur dirai que vous m’avez menacée et agressée.

— Personne ne va venir, révéla le dénommé Marcus d’une voix paisible. Personne ne sait que je suis là, et tu n’as personne à prévenir. J’ai brouillé les appareils de communication et de surveillance de ton appartement. »

            Béatrice regarda d’un œil apeuré en direction du panneau de contrôle et vit les dires de l’inconnu confirmé. Normalement, sa présence dans l’appartement aurait dû activer l’Interface Holographique de Confort à Domicile, qui enclenchait automatiquement les systèmes de surveillance et de communication de l’appartement. Or, le voyant lumineux sur le panneau indiquait clairement que celle-ci était désactivée. L’IHCD équipait tous les domiciles du pays, y compris ceux des dirigeantes politiques, et la rumeur courait qu’elles seules étaient en mesure de le désactiver. Normalement, en cas de panne, le voyant était éteint, mais lorsque l’occupant du domicile sortait, le voyant devenait rouge. Tout comme celui de Béatrice à l’heure actuelle.

« Pourquoi ?

— Parce que je viens d’avoir une journée difficile et je voudrais prendre un peu de temps pour me reposer avant de rencontrer les Anticonformistes.

— Les Anticonformistes ? »

            La jeune femme connaissait vaguement le nom. Il s’agissait de celui que les mères utilisaient pour effrayer leurs enfants quand ceux-ci se comportaient mal. C’était l’équivalent de l’antique vision du croque-mitaine. Une secte de fanatiques qui ne visait que le chaos et le désordre, désirant ramener le monde dans les ténèbres de l’oppression. C’étaient généralement les méchants qui revenaient le plus souvent dans les films ou les livres. Mais justement, ce n’était qu’une légende, un conte, une fiction. Pourquoi ce Marcus voudrait-il les rencontrer ? Était-il un fou dangereux ? Non, impossible ! Les Nuisibles qui étaient capturés étaient tôt au tard exécutés de toute façon, une fois que la SCIE avait pu en retirer toutes les informations qu’elles pouvaient en extraire. Et s’ils étaient fous, on ne perdait même pas le temps de les interroger. Il était inconcevable qu’un homme né après la Grande Purge ait pu survivre plus de trente ans sans se faire repérer. D’où venait-il ? Qui était-il ?

« Oui, les Anticonformistes. Je dois rejoindre leur cellule demain matin.

— Ce n’est qu’une légende pour effrayer les enfants, réfuta Béatrice. S’ils existaient vraiment, la SCIE serait à leur trousse et les auraient déjà débusqués depuis longtemps.

— Et pourquoi crois-tu que mon arrivée ait attiré autant l’attention ?

— Vous êtes un Nuisible, et vous dites vous être écrasé. Ça me semble des raisons suffisantes.

— Et un couvre-feu ? Le déploiement de votre maigre armée de l’air alors que vous êtes en difficulté avec la Fédération de Prussie…

— C’est de la propagande ! s’emporta la jeune femme. La RCE repousse les assauts, tout en protégeant les citoyennes d’origine étrangère !

— Ce que je veux dire, temporisa Marcus, c’est qu’on ne me recherche pas parce que je suis un Nuisible. Pour le moment, la SCIE ignore totalement mon identité. Si ses agents me recherchent, c’est parce que je viens de l’extérieur. Je suis un citoyen de la République Latine.

— La quoi ? » s’interloqua Béatrice.

            Pour la première fois depuis l’intrusion, elle baissa totalement sa garde et regarda d’un air complètement ahuri l’étranger. Pas seulement parce qu’elle ignorait tout de lui, mais parce qu’il n’était pas Français. Pourtant, il avait le morphotype des habitants du sud de la France et s’exprimait sans accent. C’est vrai que tout ce qui se trouvait au sud du Massif Central était considéré plus ou moins comme un No Man’s Land depuis qu’aucune des villes n’avait donné de nouvelles. Toute la région avait été désertée, les populations ayant fui vers Paris et la Bretagne. Désormais, le bassin de la Loire et la Franche-Comté n’étaient plus que d’immenses champs de culture et d’élevage exploités par des Robots Agricoles. Seules des unités d’intervention de la SCIE peuplaient ces régions, pour en assurer la sécurité, et encore, on prétendait qu’y être affecté s’apparentait plus à une punition qu’à une promotion.

            Cependant, ce qui intriguait le plus Béatrice, c’était que Marcus prétendait être citoyen de la République Latine. Or, la jeune femme n’en avait jamais entendu parler, que ce soit lors de son éducation cognitive ou aux informations. Bien sûr, elle savait que la France était bordée au sud par l’Espagne et l’Italie et que toutes étaient issues d’une longue Histoire remontant à l’Antiquité et l’Empire Romain, dont la langue était le latin. Sans doute Marcus faisait référence à l’un de ses pays, dont les nouvelles étaient rares également. Béatrice savait seulement que, comme le reste du monde, ils avaient été profondément remodelés lors de la Révolte Idéologique, mais au final, leur politique s’accordait avec celle de la RCE. Devant la réaction abasourdie de la jeune femme, Marcus laissa échapper un rire qu’on réserve habituellement aux petites filles lorsqu’elles font preuve d’ignorance.

« Ce n’est pas drôle ! s’exclama Béatrice, vexée.

— Je suis désolé. On m’avait prévenu, mais je ne pensais pas que je serais confronté à cette situation aussi vite. Tu n’as vraiment aucune idée de ce dont je parle ?

— Vous dites sornettes sur sornettes ! D’où venez-vous ! Dites-moi la vérité cette fois !

— Je suis né à Narbonne, mais j’ai grandi principalement à Perpignan.

— C’est impossible ! réfuta la jeune femme. Nous n’avons plus de nouvelles des villes du sud depuis la Capitulation.

— Et il y a bien une raison à cela, avoua Marcus. Lorsque les troupes du Parti Égalitaire se sont retirées du sud, laissant un champ de ruines fumantes et des populations dévastées, l’Italie en a profité pour frapper.

— Comment ça ?

— J’imagine que le Nord ne s’intéressait pas trop à ce qui se passait en dehors des frontières françaises à cette époque-là. Tu crois vraiment que les Allemands ont été les seuls à avoir eu la folie des grandeurs ? Le monde entier a été remodelé ! Le Moyen-Orient consiste désormais en trois Républiques islamiques qui s’affrontent sur leurs différences religieuses, et exterminant toutes les minorités. L’URSS a dû concéder l’Asie Centrale devant les révoltes ethniques, et à même dû céder la Mandchourie à la Chine qui a cru bon d’envahir tout ce qui lui étaitpossible.

— Vous dites n’importe quoi ! Pourquoi je n’ai jamais entendu parler de ça ?

— Parce que tous les pays du monde sont devenus complètement fous ! Tu sais comment la Révolte Idéologique a débuté ?

— Oui, lorsque Martin Luther King a été assassiné en 68, les minorités se sont révoltées aux États-Unis. Le gouvernement de Nixon l’a réprimée dans la violence, mais ça a traversé l’Atlantique et l’Europe a aussi été touchée par le mouvement.

— Exactement, mais sais-tu comment ça s’est terminé ? En Amérique je veux dire.

— Euh, non… Pas vraiment. On nous dit juste que c’est toujours la guerre civile là-bas, mais personne n’a le droit d’y aller.

— Parce qu’il n’y a plus de là-bas, révéla Marcus. Après trois ans de répression et de guerre civile, un groupe d’afro-américains a réussi à pénétrer dans la Maison-Blanche. Pris de panique et d’un excès de folie, Nixon s’est retranché dans son bunker et a décidé d’atomiser Washington. Le problème est que le lancement du missile a foutu la frousse aux Soviétiques et qu’ils ont envoyé leurs propres missiles un peu partout en Amérique. Depuis, le continent est complètement irradié et désolé et les rares survivants sont livrés à eux-mêmes. On dit même qu’il y aurait des mutants difformes. »

            Béatrice s’effondra sur le canapé de son salon sous le choc. Ce que Marcus lui racontait était si invraisemblable qu’on pourrait croire qu’il venait d’inventer tout ça. Mais il paraissait si convaincu et passionné que c’était difficile d’imaginer qu’il feintait. De plus, ça recoupait ce que certaines rumeurs laissaient entendre. Après tout, il y avait des photographies d’époque montrant des milliers de sillages nuageux dans le ciel, et les relevés des années suivant la Capitulation ne mentait pas. De plus, ça expliquerait pourquoi la RCE aurait décidé de démanteler l’arsenal nucléaire au début du siècle, sans doute terrifiée de subir le même sort.

« C’est là que le monde est complètement parti en couilles, reprit Marcus. L’Europe étant complètement déchirée dans de multiples guerres civiles, la Chine a décidé d’envahir l’Indochine, la Corée et les Philippines et essaye depuis soixante ans d’acquérir le Japon. L’Indonésie a décidé d’annexer toutes les îles trop petites pour se défendre. La Birmanie et la Thaïlande se sont unifiées pour éviter de subir le même sort. L’ONU ayant disparu, et sans personne pour les en empêcher, le Mexique a déclaré vouloir reconstituer la grandeur des empires Mayas et Aztèques, et a du coup envahi toutes l’Amérique du Sud. Très copain avec la Grande-Colombie, ils sont devenus les deux premières Républiques criminelles de l’Histoire grâce au pétrole et à la drogue, tandis que l’Argentine et le Chili se sont dit que ce serait chouette de constituer une Dictature fédérale.

— Mais ce sont les Américains qui les ont mis en place !

— Bien sûr, mais les Américains n’étant plus là pour superviser, ils s’en sont donné à cœur joie. Seule l’Afrique a réussi à ne pas succomber à la folie. C’est de là que les nouvelles Nations Unies se sont formées, et les Anticonformistes sont leur bras armé non-officiel dont le but est de renverser tous ces états totalitaires qui discriminent selon le critère de leur choix.

— Que veux-tu dire ? Tout le monde a suivi les préceptes instaurés par la RCE, rappela Béatrice.

— C’est ce qu’on vous fait croire. Pourquoi crois-tu que la Fédération de Prussie essaye de vous envahir pour exterminer les immigrés ? Autant que je le sache, il n’y a que des femmes en France, si les Prussiens étaient des Prussiennes soutenant le féminisme, pourquoi essaieraient-elles d’exterminer les immigrées de France ? »

            La jeune s’apprêta à rétorquer, mais se rendit compte qu’elle n’avait aucun argument à opposer. En effet, la RCE avait toujours promulgué l’égalité entre toutes les citoyennes, peu importe leur origine, leur religion, leur richesse. C’était placardé dans toutes les écoles du pays, diffusé en boucle à la radio ou la télévision et au cœur de la plupart des films qui sortaient au cinéma. Par conséquent, pourquoi la Fédération de Prussie chercherait tant à vouloir exterminer les citoyennes d’origine étrangère si, comme tous les autres pays, elle suivait les lois instaurées par la RCE ? Ça n’avait aucun sens. Et à partir de là, si un pays pouvait être l’exception, pourquoi pas les autres ? Après tout, Béatrice ne savait que ce que la RCE partageaient avec les citoyennes. Tout ce qui était diffusé dans le pays était au départ certifié par l’Administration de Contrôle du Contenu Médiatique, où travaillait la jeune femme.

            Et si elle savait une chose, c’est que son travail de traductrice à l’ACCM consistait essentiellement à traduire des documents écrits, audios ou vidéos datant d’avant la Révolte Idéologique. Toutes les communications interceptées depuis l’extérieur arrivaient directement au Département de Traitement des Renseignements Extérieurs, où elle avait travaillé quelques mois avant d’être réaffectée. À l’époque, elle avait eu des documents complètement aberrants où on parlait d’un État complètement privatisé en Scandinavie et en Océanie, ou encore des épurations ethniques en Asie Centrale. Elle avait même vu une vidéo provenant d’Autriche montrant un bûcher de personnes accusées d’homosexualité, parmi lesquelles des hommes. Si l’homosexualité était condamnée également par la RCE, on n’en était pas à les brûler sur la place publique à la vue de tous. C’était un délit, pas un crime. Devant tant d’incohérences par rapport à ce qu’on lui avait enseigné, Béatrice avait fini par s’interroger et poser des questions autour d’elle, à ses supérieurs. Deux semaines plus tard, elle avait été réaffectée au Département Historique, où elle se sentait beaucoup plus à l’aise.

« Quelque chose dans ton regard me dis que j’ai réveillé quelque chose, remarqua Marcus.

— Non… C’est juste que… Je ne sais pas… Je veux dire… Certaines de ces inepties ont en fait du sens. Elles expliqueraient certaines choses. Mais pourquoi la RCE nous mentirait ? Elle soutient l’égalité et la vérité. On nous apprend très tôt que mentir est mal.

— Parce que tout le monde s’est replié sur lui-même. Les fanatiques ont pris le pouvoir un peu partout. La République Latine ? Devant le chaos en Europe, des extrémistes italiens se sont dit qu’il était temps de reformer l’Empire Romain d’autrefois et ont envahi tout le contour méditerranéen européen, dont le sud de la France laissé à l’abandon. Ils ont un peu abandonné le reste pour le moment, les plus gros conflits sont face à la ROC en Turquie.

— Et quelle est leur ligne de conduite ? demanda Béatrice. Je veux dire, si tout le monde oppresse une minorité, quelle est celle opprimée en République Latine ?

— C’est un peu compliqué, confia Marcus, mal à l’aise. Disons que la ligne de conduite est assez proche de celle de la RCE. C’est sans doute pour ça qu’il n’y a jamais eu véritablement de conflit et que vous n’en avez jamais entendu parler. »

            L’homme se terra dans un silence, son regard fuyant en direction du mur-écran, mais Béatrice ne chercha pas à aller approfondir ses questions. Elle avait déjà bien du mal à digérer ce que Marcus venait de lui révéler, tellement cela lui paraissait improbable. Pourtant, en prenant le temps d’y réfléchir, cela expliquait beaucoup de choses. Notamment le fait qu’il n’y avait pratiquement aucune nouvelle des pays voisins de la RCE, et encore moins du reste du monde. Lors de la Révolte Idéologique, le monde était en pleine Guerre Froide, la Guerre du Viêt-Nam faisait rage et l’Afrique obtenait son indépendance pays par pays. Mais après la Capitulation, plus rien, comme si le monde entier venait de disparaître.

            Ce qui surprit le plus la jeune femme, c’est qu’au final, elle ne s’était même pas posé la question concernant cette situation. Cela lui avait paru tout à fait normal, et avait accepté les déclarations de la RCE affirmant que tout le monde suivait la cadence comme une vérité absolue, sans preuve d’aucune sorte. Et les Anticonformistes tentaient d’y mettre un terme. Béatrice devait admettre que ça lui paraissait absurde de vouloir renverser la RCE : même s’il n’était pas parfait, le système avait grandement amélioré le précédent et s’était montré plus qu’efficace. Retirer l’homme de l’équation avait été radical, mais avait eu le mérite de porter ses fruits rapidement et sur le long terme : la RCE était un pays prospère et en paix. Le seul conflit dans lequel elle était engagée concernant la Fédération de Prussie, qui était l’agresseur. Cependant, maintenant que tout était rentré dans l’ordre et roulait comme sur des roulettes, Béatrice se demanda si l’homme ne pouvait pas être réintroduit de façon progressive.

            Malheureusement, elle ne put pousser ses réflexions plus loin, trois tonalités indiquant que quelqu’un se trouvait devant la porte de son appartement. Béatrice se tourna aussitôt vers Marcus, dont le regard chocolat exprima brusquement la panique. Il se mit en position défensive, prêt à riposter, mais la jeune femme lui intima d’un geste vif de baisser sa garde. Puis, le plus discrètement possible, elle lui indiqua la porte de la salle de bain alors que les tonalités retentirent de nouveaux, de façon plus insistante. Béatrice réajusta ses habits et sa coiffure puis retourna dans le hall. Après une inspiration, elle ouvrit la porte en affichant le sourire le plus honnête dont elle était capable. De l’autre côté, deux agents de la SCIE se tenait debout et droites, arborant une expression solennelle sur leur visage.

« Bonsoir citoyenne ! salua la plus grande des deux.

— Bonsoir citoyennes. Que se passe-t-il ?

— Vous ignorez que la République Citoyenne Égalitaire a instauré un couvre-feu sur Paris ? s’enquit celle qui devait être la cheffe d’un ton suspicieux.

— Non, non… Enfin je veux dire, oui, je suis au courant. J’étais dans un café sur l’Avenue de France lorsque l’annonce a été diffusée. Je demandais pourquoi deux agents de la SCIE se trouvent sur le pas de ma porte.

— Vous avez quelque chose à cacher ?

— C’est une question piège, évita Béatrice avec un rire nerveux. Je ne vais pas avouer, du coup comment savoir si je nie ou si je mens ?

— Il s’agit d’une ronde de routine, intervint la plus petite qui commençait visiblement à perdre patience. Selon le décret de notre Présidente, nous sommes chargées d’informer toutes les citoyennes vivant à proximité du parc de Bercy qu’un individu est en fuite dans le secteur. Nous ignorons son niveau de menace, mais il vous est recommandé d’agir avec la plus grande prudence. N’ouvrez la porte à personne. Par mesure de sécurité, il vous est conseillé de rester à votre domicile jusqu’au lever du soleil, et de ne pas quitter la Résidence jusqu’à nouvel ordre.

— Euh… d’accord. Mais je n’ai pas eu le temps de faire des courses.

— Une livraison de ravitaillement passera demain matin pour distribuer les produits de première nécessité. Avez-vous la moindre la question ?

— Euh… Avez-vous une idée de quand le couvre-feu sera levé ?

— Une fois l’individu capturé et neutralisé, répondit la cheffe. Nous ne pouvons pas communiquer de plus amples détails, mais nous vous assurons que nous feront tout notre possible pour minimiser le temps de votre inconfort.

— Merci. Bonne nuit citoyennes.

— Bonne nuit citoyenne. »

            Et d’un même mouvement, les deux agentes se détournèrent de la porte de Béatrice pour se rendre à la suivante et activer la sonnette. Le plus calmement du monde, la jeune femme ferma sa porte puis laissa échapper tout l’air contenu dans ses poumons. Son cœur battait la chamade et elle sentait son dos suer à grosses gouttes. Elle ne revenait pas de ce qu’elle venait de faire : pour la première fois de sa vie, elle avait commis un délit en mentant à une agente de la SCIE. Et le plus incroyable, c’est qu’elle n’en ressentait aucune gêne. Lorsqu’elle regagna le salon d’un pas mécanique, elle découvrit que Marcus se tenait en retrait devant l’encadrure de la salle de bain, ses lèvres étirées en un léger sourire.

 

« On dirait bien que tu as décidé d’embarquer sur le navire avec moi. Bienvenue à bord ! »

Note de fin de chapitre:

Béatrice commence à prendre les devants. J'espère que ça vous a plus :)

La suite arrive très vite !

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