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Notes d'auteur :

8ème jour, 8ème thème : "Souvenirs d'Hiver" !

 

Pris au mot

 

-Je me souviens de mon hiver, monsieur le commissaire, disait Adrien, calme, droit comme un i, sa chemise blanche poisseuse de sang et de sueur. Je me souviens de mes rotules qui grinçaient et ne me soutenaient plus, de mon dentier qui ne cessait de tomber. Je me souviens des douleurs dans mon dos, dans mes bras, dans mes cuisses, je me souviens de mon crâne chauve et de mes yeux presque aveugles.

Le commissaire, muet, mal à l'aise, était parfaitement immobile, à l'exception du pouce et de l'index de sa main droite, qui tapotaient un stylo sur une pile de papier, rythmant sans le faire exprès la voix fluette de son interlocuteur à une allure effrénée.

-Je n'arrivais même plus à bander, ça m'obsédait, parce que j 'ai pas beaucoup baisé dans ma vie. J'avais raté quelque chose.

Le taptap du stylo s'interrompit ; la mâchoir du commissaire le faisait souffrir tant elle était tendue ; pour autant il n'osa pas parler, quand bien même un goût acide et acre de bile brûlait le fond de sa gorge. Les yeux d'Adrien étaient limpides et clairs comme un ciel d'été ; ses traits étaient purs, nets, finement ciselé. Il se pencha au dessus du bureau, son regard faussement innocent soudain très intense:

-J'ai fait un pacte avec le diable, souffla-t-il avec le sourire espiègle d'un enfant qui ne sait pas jauger la portée de ses actes. Douze ans de jeunesse contre mon âme.

Adrien envoya son corps gracile en arrière avec un rire sans joie.

-Je me suis fait avoir. Il m'a prit au mot et m'a fait renaître.

-Il y a douze ans, souffla le commissaire presque malgré lui.

-Il y a douze ans, répéta l'adolescent. J'étais vieux, j'ai voulu retrouver le feu et la luxure de la jeunesse. Pendant douze ans j'ai été piégé dans un corps d'enfant. Ma vie touche à sa fin, alors je me suis dit autant user mon âme jusqu'à la corde, et envoyer autant d'esprits que possible me précéder en enfer. Peut-être que j'y serais accueilli comme un petit prince, ou tout au moins un marquis.

Les yeux verts du commissaire étaient vrillés sur Adrien, pourtant le contempler lui donnait la nausée. En vingt ans de carrière, il n'avait jamais vu pire carnage que celui provoqué par cet adolescent à la gueule d'ange.

-Ne me regardez pas avec ce dégoût naïf, c'est très incommodant, surtout de la part d'un homme de votre âge et de votre profession. Il n'existe pas d'innocents, seulement des coupables qui s'ignorent. Mais je vous donnerais tout de même un conseil : Belzebuth est malin. Lorsque vous passerez un pacte avec lui à votre tour, pesez le moindre de vos mots...

-Pourquoi je passerais un pacte avec Belzebuth ? l'interrompit le commissaire, dans un état second.

Le visage du gamin s'étira alors en un sourire sadique, qui déforma ses traits et le rendirent hideux.

-Parce que je vais vous expliquer comment faire. Et que cette formule restera gravée au fer rouge dans votre cerveau, pour le restant de votre vie. Cette nuit, je vais mourir, parce que mes douze ans de... d'arrêt de jeu touchent à leur fin. Pour l'instant vous me croyez fou, bon à être enfermé, mais lorsque vous verrez demain, ce petit corps partir pour la morgue, vous comprendrez que je ne vous ai pas menti. Et lorsque vous serez vieux comme je l'étais, fatigué de ce monde injuste et cruel, et que vous voudrez le voir brûler... Vous céderez, comme moi avant vous, et comme celui qui m'a donné le secret des enfers avant moi. C'est une chaîne de damnation vieille comme le monde et que vous ne pourrez pas briser...

Le commissaire voulait plaquer ses mains contre ses oreilles, crier, quitter la pièce en courant, fuir la compagnie de ce môme fou à lier et qui le terrifiait, mais il resta immobile, la bouche ouverte et les yeux écarquillés, écoutant Adrien verser son poison dans son oreille, comme ensorcelé.

 

 

 

Note de fin de chapitre:

J'espère que mon "apprenti Faust" vous aura plu !

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