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Notes d'auteur :

Et voilà pour le onzième thème, Vieux Lyon ! 

Samouraï

 

Kaneko avançait doucement sur les pavés des rues de Lyon, faisant attention à ce que l'ourlet de son kimono de soie ne traîne pas sur le sol irrégulier. Sa petite fille, vêtue d'un jean et d'un polo aux couleurs de son équipe universitaire, marchait lentement à ses côtés, une ombrelle en dentelle étendue au-dessus de leurs têtes.

-Ici, c'est ce qu'ils appellent un bouchon. C'est comme un restaurant je crois, mais je ne suis pas certaine d'avoir saisi la différence entre bouchon et restaurant. La nourriture est très étrange au début, mais quand on s'y habitue ce n'est pas mauvais du tout !

Kaneko hocha la tête en souriant, silencieuse, encore étourdie par le voyage. En 80 ans, c'était la première fois qu'elle quittait le japon.

-Si vous le désirez, nous pourrions y souper. Il existe bien quelques endroit qui servent de la nourriture japonaise mais...

Himawari grimaça avec dégoût, et Kaneko rit.

-Ce serait avec plaisir, répondit la grand-mère.

Un large sourire se peignit sur le visage de sa petite fille, qui s'interrompit devant une porte en bois semblable à toutes les autres.

-Par ici, dit-elle.

Kaneko, surprise, regarda de chaque côté de la vieille rue en pierre.

-Nous rendons visite à des amis à toi ?

-Non, non, répondit Himawari, une expression excitée et mystérieuse sur le visage, accompagnant sa grand-mère jusqu'à la porte dont elle tourna la poignée.

Une ruelle s'enfonçait dans les profondeurs des maisons, cachées à ceux qui n'en connaissaient pas l'entrée.

-C'est un passage secret en quelques sortes, expliqua la jeune femme. Ça s'appelle une Traboule. Deborah m'a raconté que pendant la guerre, les habitants s'en servaient pour échapper aux ennemis.

La bouche de Kaneko forma un O parfait, son visage ridé comme la peau d'une vieille pomme transformé par l'émerveillement. Himawari, ravie de son effet, ferma son ombrelle avant de monter la marche et de tendre la main à sa grand mère pour l'aider à avancer.

Elles marchaient, bras dessus bras dessous, si doucement que l'écho de leurs pas se discernaient à peine.

Kaneko contemplait à la dérobée le profil de sa petite fille. Lorsqu'elle avait quitté Tokyo pour poursuivre ses études universitaires en France, mue par la passion pour le rugby que lui avait transmise ses frères, Takeshi, le fils aîné de Kaneko, lui avait dit avec fierté que sa fille était la digne héritière de la vieille famille de samouraï tombée dans l'oubli dans laquelle elle était née. Kaneko avait détesté cette idée. Elle avait haï l'idée du corps frêle de Himawari écartelé et roué de coups par jeu, et avait longtemps refusé de la voir. Et puis, deux mois plus tôt, malgré son jeune âge, Himawari avait été sélectionnée en équipe nationale ; l'honneur était tel que Takeshi avait supplié sa mère d'accepter de se rendre au stade. Kaneko avait fini par céder ; quoiqu'elle refusât à l'époque de l'admettre, sa petite fille lui manquait. Elle avait passé presque toute la première mi-temps le bras levé devant les yeux, la manche de son yukata dissimulant le terrain, tremblant à l'idée de voir sa petite fille malmenée. Et puis elle avait entraperçu le visage de Himawari : belle ; vivante, heureuse, féroce, comme embrasée par un bonheur fou. Son âme d'acier trempé transperçait son regard.

Dans l'obscurité de la traboule, Kaneko repensait à tout cela, et, émue, elle serra dans sa main celle de sa petite fille avec douceur et maladresse.

 

Lorsqu'elles quittèrent le long tunnel pour retrouver le soleil éblouissant de l'extérieur, Kaneko ne voyait plus rien du vieux Lyon, elle n'avait d'yeux que pour le sourire éblouissant de Himawari, qui regardait droit devant elle.  

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