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Notes d'auteur :

Et voilà le 10ème thème, "Tournent les violons"

 

Acide amertume

 

Paul, accoudé à la fenêtre, respirait l'air du crépuscule. Loin de l'humidité des couchers de soleils de son Somerset natal, les brises brûlantes de l'Afrique semblaient écorcher ses poumons. Avec des gestes lents, le médecin bourrait sa pipe à tabac, parfumant subtilement l'air du soir.

Derrière lui, on dansait, on jouait aux cartes, on s'agitait ; n'eut été la chaleur, on se serait cru en Angleterre. Les colons avaient emmené leurs femmes, leurs filles, leurs dentelles fines, leurs violons laqués et recréé sous des latitudes bien trop arides pour leurs peaux laiteuses de parfaits salons londoniens.

Et la haine bouillonnait dans la poitrine de Paul, plus acide que les vents qui balayaient la terre, plus grinçante et étouffante que les tempêtes de sable des déserts qu'il avait traversés pour venir jusqu'ici. Le médecin, pourtant en apparence placide, avec son impeccable moustache noire et ses grands yeux bleus au regard pensif, ne supportait plus l'Afrique. Il ne supportait plus la vérité putride et ignominieuse qu'elle criait tous les jours à son visage à la peau craquelée par le soleil. Ses mains étaient perpétuellement couvertes de sang, ici tentant de recoudre un estomac, là taillant une jambe, ici une main gagnée par la gangrène. Ce matin-là, un môme qui ne parlait que dans le charabia incompréhensible du Yorkshire lui avait claqué entre les doigts. Il pouvait encore voir sous ses paupières closes ce petit visage pointu, bleuté par la mort, ces tâches de rousseur et cet uniforme écarlate qui lui allait trop grand.

Et le soir même, il était sensé s'amuser, divertir l'épouse du colonel, valser avec ses trois filles délicates comme des poupées de porcelaine, au son de ces violons infernaux importés d'Angleterre.

Paul espérait voir le soleil craqueler leur vernis, rompre leurs cordes et enflammer leurs archers.

La nuit était tout à fait tombée à présent, et les yeux du médecin étaient incapables de percer l'obscurité opaque de la brousse ; s'il voulait observer quelque chose, n'importe quoi, il lui faudrait bientôt se tourner pour affronter les virevoltes des jupons et les sourires des officiers.

Paul préférait contempler le néant.

Et, surtout, l'écouter.

Loin, loin dans la nuit, les zoulous chantaient, et Paul voulait que leurs chants l'enveloppe tout entier, à la manière d'un linceul peut-être.

Certes, ils infligeaient les blessures qu'il soignait, ou tentait de soigner, jour après jour, mais il semblait au jeune homme qu'il agirait de la même façon si sa patrie était en danger, alors malgré tout ce qu'on lui disait il n'arrivait pas à les blâmer. Les violons grinçaient derrière lui, pour l'amusement des vrais coupables, que Paul vomissait de toute son âme ; leur musique s'affolait, comme si elle tentait de combattre avec sa virtuosité superficielle les lointaines voix de l'Afrique.

Le médecin, le visage toujours masqué par une expression aimable, laissa un mépris intense glisser de sa tête vers sa colonne vertébrale à la manière d'une sueur glaciale. Les voix zouloues, disparates et unies, le prenait aux tripes, là où les violons et les altos le laissaient de marbre. Il ne trouvait pas la musique africaine simple pour autant ; elle lui semblait profonde, comme une voix qui l’interpellait non pas du fin fond des âges ou des entrailles de la terre, mais de son propre ventre.

Paul posa le front sur le dos de ses mains, qui reposaient toujours sur le rebord de la fenêtre, laissant échapper sa fidèle pipe qui tomba dans le jardin avec un bruit mat rapidement avalé par les musiques qui s'élevaient de toute part. Son cœur s'affola, mais il refusa de bouger.

Il voulait entendre les violons s'éteindre lorsqu'il s’effondrerait.

Le gamin de ce matin-là n'était pas mort sous les coups de machette des zoulous, il s'était éteint dans la putréfaction écœurante du choléra. Paul ne s'était pas désinfecté, ne s'était pas lavé. Il avait nettoyé le corps du petit soldat avec patience, la gorge serrée par une haine qu'il ne parvenait plus à juguler, et n'avait parlé du malade à personne. Dans un état second, sans réfléchir à la morale de ce qu'il faisait, il avait répondu à l'invitation du colonel et s'était présenté chez lui baigné par la maladie.

Plusieurs spasmes le parcoururent, et il tomba brutalement sur le sol, tremblant et fiévreux, les lèvres barbouillées de salive et de bile. On poussa des hurlements, on s'agita, on tenta de faire revenir le médecin à ses esprits.

 

Les violons cessèrent leur ronde avec un cri grinçant, et l'infini terrible effara son œil bleu.*

Note de fin de chapitre:

* extrait du poeme "Ophelie" d'Arthur Rimbaud (mais avec "son" au lieu de "ton").

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