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Tout a commencé avec un cahier abandonné sur le rebord d’un banc, dans un parc familial où j’avais mes petites habitudes de promenade matinale. C’était un cahier rouge à spirales, de format A4, à petits carreaux, tout à fait ordinaire, impersonnel, comme on en voit par dizaines au rayon fournitures des grandes surfaces. Ce détail n’est pas important pour la suite de l’histoire, sauf pour moi.

Comme chaque matin, je me suis assis. Pourquoi changer une habitude, même si aujourd’hui, ma routine rassurante se trouvait quelque peu perturbée par la découverte de cet intrus sur MON banc ?

En temps normal, j’aurais passé, comme tous les jours, quelques minutes à m’imprégner de l’odeur des arbres, de l’herbe fraîche baignée par la rosée du matin. J’aurais observé nonchalamment les quelques joggeurs passer devant moi, en laissant traîner mes yeux un peu plus insistants sur les formes des jolies joggeuses. Juste comme ça, pour le plaisir des yeux.

Mais décidément ce matin, rien n’était comme d’habitude. Ce cahier, aussi banal d’aspect fut-il, semblait me provoquer. La couverture luisait sous les rayons du soleil d’un rouge vif provocateur. C’était sûr, ce cahier m’appelait.

C’est stupide, allons ! C’est juste un cahier d’écolier. Que pouvais-je bien découvrir d’autre que des formules mathématiques d’un élève de l’école voisine, ou peut-être les notes d’un projet marketing d’un cadre supérieur.

Qu’auriez-vous fait à ma place ? La curiosité humaine ne résiste jamais bien longtemps face à l’appât d’un secret à découvrir. J’ai balayé des yeux les alentours, déjà reconnu coupable par la seule intention de toucher ce cahier.

L’objet du délit entre mes mains, j’ai passé ma main sur la couverture lisse, dans l’espoir qu’elle me révélerait le contenu et satisfasse ma curiosité sans commettre l’outrage ultime de l’ouvrir.

Peine perdue. Le vent lui-même vint s’immiscer dans l’histoire qui démarrait entre ce cahier et moi, faisant souffler une petite brise qui s’engouffra sous la couverture et la souleva de quelques millimètres. C’était suffisant pour que j’entrevoie la couleur d’une encre bleue sur la première ligne et que je saisisse au vol les premières lettres manuscrites.

Ang…, le journal d’…

La couverture était retombée sur la page. Cette fois, c’en était trop ! Laissant libre cours à mon petit démon intérieur, j’ouvris en grand le cahier. Le titre apparut alors en toutes lettres.

"Angéline, le journal d’une pute."

Pendant près de deux minutes, mes yeux ne décolèrent pas du dernier mot. Il ne pouvait être ce que je lisais. Peut-être était-ce une anagramme, ou un pseudonyme ? Ou encore une farce ! Peut-être était-ce un code secret ! Oui, sans doute : Interpol, le FBI, la DGSE ou je ne sais quelle section d’espionnage, devaient sûrement être à la recherche de ce cahier. Peut-être.

Ou non. Le mot était simple. Rien de plus simple même, familier, vulgaire et mondialement connu. Pourquoi étais-je tant choqué de le voir étalé, parfaitement aligné sur la ligne directrice du cahier. Moi-même j’usais et abusais de ce mot en permanence, avec toutes ses variantes, surtout lors des soirées arrosées à vouloir faire le malin avec les potes.

Les courbes voluptueuses des lettres, la calligraphie harmonieuse, ne laissaient aucun doute quant à l’identité – et le métier sans doute - de son auteure. Quant à moi, j’entrais dans l’intimité d’une prostituée, au sens figuré, entendons bien, mais bien décidé à connaître la suite de ce journal, refusant d’écouter mon petit ange rabat-joie qui me sermonnait au coin de l’oreille.

Au détours d’un arbre, j’entendis des bruits de pas. Je levai la tête, deux femmes approchaient de moi. L’une d’elles poussait un landau. Comme pris en faute, je camouflais le fruit défendu sous mon manteau. Si ces femmes n’étaient pas si occupées à discuter chiffons et couches culottes, elles auraient certainement pu remarquer mon visage cramoisi et mon regard qui se détournait à leur passage. Peut-être auraient-elles pu penser qu’elles me plaisaient et que je rougissais de timidité !

Je les laissai s’éloigner, préférant mettre un terme à ma promenade. Ces quelques secondes de lecture avaient fait perdre tout le charme innocent de cet endroit, que je me refusais de souiller davantage.
Note de fin de chapitre:
Entre curiosité et moralité, qui aura le dernier mot ?
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