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Notes :
Texte écrit pour le concours Marions-les ! organisé par les beiges.

Ranger à l'Honneur : s'approcher suffisamment d'un bâtiment pour tirer une salve aux canons.

L’Amiral en chef Pierre de Villeneuve se tient, les jambes écartées, les mains jointes dans le dos, sur le pont supérieur principal du vaisseau de ligne le Bucentaure, en une posture martiale. Par la large vitre du cockpit, s’étend devant lui le célèbre secteur Trafalgar, seule porte de l’immense champ d’astéroïde qui sépare l’Empire de France du Royaume Britannia. Quelques une de ces roches en perditions dérivent au gré des courants spatiaux, en une course nonchalante, rebondissant parfois, indolentes, sur la coque de leur vaisseau.

Au loin, de l’autre côté de la ceinture d’astéroïde, la flotte britannique avec à sa tête, le terrible HMS Victory, commandé par le non moins terrible Amiral Horatio Nelson.

De Villeneuve jette un coup d’œil à bâbord par la large vitre du pont supérieur ; à ses côtés se tient le Redoutable, que mènent le Capitaine Lucas et son équipage. Les ordres de l’Empereur sont clairs : mener la flotte franco-espagnole dans la passe de Trafalgar, et ranger Nelson à l’honneur pour leur ouvrir la voie vers Britannia.

Son esprit s’égare quelques instants et son regard se perd dans le vide spatial.

Si Christophe Colomb n’était jamais revenu des Amériques, pense-t-il, peut-être mènerions-nous cette bataille sur Terre. Et ce serait la Mer, et non cette ceinture d’astéroïde, qui nous séparerait de notre ennemi de toujours.

L’explorateur avait en effet ramené de son voyage, plus que la nouvelle de la découverte d’un nouveau continent, un objet qui changerait la destinée de l’Humanité. Un émetteur, qui avait envoyé un signal à travers les étoiles, au peuple qui l’avait laissé là de nombreux siècles auparavant, les Nevans.

Les Nevans avaient beaucoup voyagé à travers les galaxies, et, souhaitant établir des contacts avec les autres espèces pensantes, avaient laissé sur différentes planètes abritant la vie, des balises. Lorsque celle découverte par Colomb s’activa, les Nevans revinrent sur Terre, et furent plus qu’heureux de partager leur savoir avec les hommes. Mais ils étaient également terriblement naïfs, et une fois l’humanité en possession d’une source d’énergie illimitée offerte par leurs nouveaux amis, le conflit entre les différents Empires tourna à la catastrophe, et le Grand Cataclysme survint.

Une explosion telle qu’elle dérégla de façon irréversible l’atmosphère de la Terre, conduisant les hommes à un exode massif. Les Nevans, horrifiés par la conduite des terriens, quittèrent la galaxie pour ne plus y revenir.

Si seulement ces damnés extra-terrestres n’avaient pas révélé leurs secrets à nos ennemis, se dit-il, las, Napoléon aurait conquis le monde… la Lune, même, peut-être (1).



— Amiral, le reste de la flotte espagnole s’est joint à nous. Quels sont les ordres à leur transmettre ?

L’officier qui a l’a rejoint est un soldat aguerri qui a déjà servi à ses côtés par le passé. Il connait l’homme comme étant fiable et mesuré, et apprécie son flegme et son caractère égal en toutes circonstances. Il se tire avec difficulté du spectacle hypnotisant de l’immensité de l’espace pour poser ses yeux sombres sur son interlocuteur.

— Combien ? demande-t-il simplement.

— Huit bâtiments lourds, Monsieur, répond l’officier. Ce qui nous fait trente-trois vaisseaux de ligne attachés de sept frégates.

Quarante vaisseaux. Villeneuve se surprend à penser que deux de plus auraient fait un nombre plus harmonieux, sans vraiment savoir pourquoi (2).

— Les bâtiments de ligne espagnols sont-ils de classes équivalentes ? questionne-t-il, le regard perçant.

— Pas même proche de l’être, Amiral. Le tonnage du Santisima Trinidad est deux fois plus élevé que celui du San Leandro, et le reste de la flotte est aussi disparate, tant en taille qu’en nombre de canons.

Villeneuve se renfrogne. Il a étudié Nelson, et il sait que l’affrontement qui s’annonce ne sera pas une bataille rangée. Il s’attend à ce que le Vice Admiral, à son habitude, tronçonne sa flotte en chargeant à travers, espérant le désorganiser et provoquer un engagement rapproché. Il sait que seul une tactique infaillible permettra d’éviter l’abattage méthodique de ses unités par l’Amiral britain.

— Faites passer un message à l’Amiral Gravina. Qu’il ajoute ses bâtiments les plus lents à notre formation principale en ligne. Il sera chargé de mener l’arrière-garde qui sera dissimulée par les vaisseaux lourds et fondra sur la flotte de Nelson lorsqu’elle tentera de percer la nôtre. Qu’il emmène avec lui les navires de classe Téméraire Algésiras, Pluton, l’Aigle, le Fougueux, l’Argonaute et l’Achille. Donnez-lui également le Tonnant l’Indomptable, ainsi que le Swiftsure et le Berwick. Leurs équipages sont combatifs et performants à la manœuvre. Je laisse à son jugement la sélection de ses propres unités. Communiquez aux frégates légères Cornélie, Hermione, Hortense, Thémis et Rhin, ainsi qu’à l’Argus et au Furet, de former une flotte attachée qui servira de support à l’avant-garde.

— Bien Monsieur, accuse réception son subordonné avant de se mettre au garde à vous, demandant implicitement la permission de se retirer.

L’Amiral le libère d’un signe de tête, puis retourne à sa contemplation. Il sait que le combat sera âpre. La flotte espagnole est vieillissante, et les équipages français inexpérimentés malgré des bâtiments récents et homogènes. Il connaît mal Gravina, même s’il le sait compétent, et les deux armadas n’ont que rarement manœuvré de concert. A l’inverse, la flotte britaine est redoutablement efficace, et animée d’une ferveur quasi-religieuse à l’égard de Lord Nelson qu’elle suivra jusqu’en en enfer.

Il pense à son propre équipage. Mis à part quelques officiers rôdés, il s’agit essentiellement de jeunes éléments, inexpérimentés pour la plupart. Que Dieu les préserve, ils n’ont même pas de chirurgien ! Le vieux médecin du bord a été retrouvé mort quelques jours auparavant, de ce qu’on a décrété être une crise cardiaque. Que ne donnerait-il pas pour un chirurgien ! Les hommes deviennent frileux lorsqu’ils savent que personne n’est là pour les rafistoler de retour d’escarmouche. Ah, un chirurgien… Oui, il donnerait cher pour un de ces vieux puits de science rabougris, virtuose du scalpel, dut-il être naturaliste, violoniste, agent secret, même ! ou pire, irlandais (3).

Quand le rapport arrive annonçant la fin de la mise en place de la flotte, Villeneuve s’ébroue. Il donne l’ordre à la flotte d’avancer lentement et s’approche de l’hologramme représentant l’armada, au centre du pont principal. Celle-ci remonte en une longue file formée des seize vaisseaux de ligne, franchissant en son centre la passe de Trafalgar.

Au loin, il peut apercevoir la flotte britaine qui s’est également mise en mouvement, ses vaisseaux se rapprochant à vive allure de la formation franco-espagnole.

Il a placé son propre bâtiment, le Bucentaure, ainsi que les plus lents de l’escadre tels que le mastodonte Santisima Trinidad, au centre de la file. Il sait que Nelson tentera de percer sa formation à cet endroit-là, comme il l’a déjà fait mainte fois par le passé, encerclant les bâtiments un par un, les liquidant puis passant au suivant.

Et il compte là-dessus.

L’arrière-garde qu’il a confiée à Gravina, cachée derrière la masse de l’avant-garde et du centre, surprendra Nelson en se portant au secours des bâtiments pris à parti, empêchant leur anéantissement et la rupture de la formation.



Les britains se rapprochent et en effet, ils ont amorcé, en un ballet d’une précision terrifiante, la courbe qui les mènerait travers de sa flotte. Emmenés par le flamboyant HMS Victory, les vingt-sept bâtiments se scindent en deux colonnes. A la tête de l’une d’elles, le HMS Royal Sovereign, presque-jumeau du Victory, se dirige vers le Fougueux et le Monarca qui se trouvent à quelques encablures derrière lui. La seconde, menée par Nelson secondé du HMS Téméraire, fond droit sur lui.

Villeneuve se crispe.

Quelque chose l’inquiète. Alors que le centre et l’avant-garde progressent, la formation se distend. Les vaisseaux espagnols sont lents et peu manœuvrables, et les français, plus légers, ne peuvent se maintenir à leur allure, sous peine de ne pouvoir esquiver les astéroïdes qui dérivent autour d’eux, ou échapper à l’attraction des petites lunes qui gravitent autour de la planète Britania. La flotte, trop hétéroclite, ne parviens pas à maintenir l’escadre.

Le Mont-Blanc est percuté par une roche qui a rebondi sur la coque du Formidable, provoquant l’explosion d’un des moteurs latéraux principaux. Il ralenti, et est forcé de rétrograder à hauteur du Héros, loin derrière. Laissant une ouverture béante à sa place initiale, que le San Fransisco de Asis ne peut combler, du haut de ses presque quarante ans de services, étant incapable de rattraper le flambant neuf Duguay-Trouin qui le précède dorénavant.

Les britains se rapprochent.

— Reformez la ligne ! beugle Villeneuve, ses mains se crispant sur la console holographique.

Les ordres sont retransmis, mais sitôt que les français ralentissent, ils sont inexorablement déportés vers les déchets spatiaux qui bordent la passe, et se retrouvent incapables de voler de conserve avec les espagnols, plus imposants, qui n’ont pas ce problème.

— Reformez la ligne ! hurle-t-il encore. Maudits soyez-vous !

C’est alors que l’escadre de Gravina rompt soudain sa formation pour venir se placer à hauteur des espaces qui se sont créés entre les bâtiments de la ligne principale, colmatant les brèches.

Villeneuve assiste, impuissant, à la formation d’une ligne de bataille unique qui a valu par le passé à l’Empire tant de défaites contre les britains.

— Amiral, le Victory et le Téméraire seront au contact du Santisima Trinidad dans moins d’une minute.

Trop tard. Il ne pourra pas reformer sa ligne avant l’engagement.

Mettant de côté sa fureur, il ordonne :

— Que l’avant-garde fasse demi-tour ! Que tous les vaisseaux en amont du San Francisco se rabattent vers nous pour prendre Nelson en tenaille ! Il faut éviter à tous prix que le Trinidad soit encerclé. Que tous les bâtiments engagent le combat !

Les rapports parviennent de tous côtés.

« La ligne a été enfoncée en arrière du Santa Ana »

« Le Fougueux a ouvert le feu et engagé le Royal Sovereign »

« L’escadre légère a fait demi-tour »

« L’avant-garde poursuit sa route »

— Retransmettez les ordres à Dumanoir ! Qu’il fasse demi-tour ! Nous avons besoin de l’avant-garde !

— A vos ordres !

L’Amiral se retourne vers le Commandant de bord.

— Capitaine Magendie, ouvrez le feu sur…

Il est interrompu par un fracas assourdissant. Villeneuve se raccroche in extremis à la console, tandis des sirènes se mettent à hurler.

L’officier de pont fait son rapport à Magendie :

— Le Victory nous a lâché une bordée, capitaine. La poupe et le pont supérieur sont ravagés. Sur les quatre-vingt-six pièces d’artilleries, la majeure partie est hors d’usage. Nos moteurs principaux sont touchés, et nous ne pouvons pas nous désengager.

Villeneuve, qui est resté silencieux, secoue lentement la tête. L’abordage, si tôt dans la bataille, du vaisseau amiral franco-espagnol, n’est pas de bonne augure. Comment ont-ils su ?

Le capitaine Magendie tire son sabre.

— Bien. Préparez-vous à être abordés.

_______


« Dumanoir ne bouge pas ! L’avant-garde nous abandonne ! »

— Continuez à transmettre !

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« L’Intrépide et le Neptuno se portent à notre secours, ils rompent avec l’avant-garde ! »

_______


« Le Redoutable aborde le Victory ! »

_______


England expects that every man will do his duty.

« Nelson est mort ! »

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L’Amiral en chef Pierre De Villeneuve se tient, les jambes écartées, les mains jointes dans le dos, sur le pont supérieur principal du vaisseau, alors que retentit autour de lui le fracas des tirs et des explosions. Le Bucentaure a été abordé, et déjà les britains investissent son bord. Pas de retour possible pour lui.

Dommage, pense-t-il.

L’Histoire le retiendra seul responsable du désastre qui mena à la défaite de la plus grande flotte jamais rassemblée de mémoire de terrien. Se souviendra de lui comme ayant été possédé par Nelson, et fermé à jamais le passage vers Britannia à Napoléon.

Le capitaine britain, un blanc-bec à l’uniforme flambant neuf, s’avance vers lui d’un pas preste, et lui demande dans un français un peu hésitant :

« Votre sabre, je vous prie, Monsieur. »

Villeneuve tire alors lentement sa lame, et, fixant l’officier face à lui, lui en présente le pommeau. Il ferme ensuite douloureusement les yeux, alors que le britain s’empare de son épée.



Dommage.
Note de fin de chapitre:

(1)La Lune seule le sait (2000), roman de Johan Heliot

(2)Le Guide du Voyageur Galactique (1979), roman de Douglas Adams

(3)Les Aubreyades (1969-2004), série de Patrick O’Brian



Les 3 genres étaient Space Opera, XIXème, et Uchronie. L'aviez-vous deviné ? ;)
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