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Notes d'auteur :

Bonsoir !

Voici le deuxième chapitre de cette fiction qui, j'espère, saura vous plaire. L'atmosphère sombre des précédents chapitres s'obscurcit encore dans celui-ci.

Bonne lecture !

Lyssa.

Morgane eut un sourire faussement avenant. Ses yeux, perçants, paraissaient détailler chaque élément de ce qu’elle entrevoyait chez Gersan avant qu’elle ne laisse ses prunelles dériver dans l’auberge et sur ses charmants clients. Penchant lentement la tête sur le côté, elle entrouvrit les lèvres et prononça quelques mots dans une langue qu’il ne comprit pas. De l’ancien breton peut-être ou un tout autre langage dont elle seule connaissait la portée.

Gersan n’avait jamais eu foi en les fames et, d’après celles qu’il avait connu, il s’en félicitait chaudement. Il n’avait pas plus confiance en ses compatriotes mâles, ces bougres lâches qui vous traversaient de leur lame rouillée pour quelques sous. Quant aux Dieux, les nouveaux comme les anciens, il s’en moquait de l’anjorner jusqu’aux vêpres. La crapule croyait en lui-même et en son coutelas, en sa faculté à dépouiller ceux qu’on appelait les honnêtes gens. La sorcière pouvait connaître toutes sortes de charmognes et utiliser ses pouvoirs de devinance contre lui, il était certain qu’il s’en méfierait comme de la peste et du choléra réunis. Plus que de n’importe qui.

L’homme grogna alors et son regard s’attarda sur les corps des habitués de la taverne, celui d’Isalt qui se dénudait sous le nez d’un des alcooliques qui éructait, les chopines de bière qui cognaient l’une contre l’autre et en débordait, le fin filet de vin qui coulait du tonnelet. Figés à jamais par un simple geste de cette bonne femme, par l’un de ses mauvais tours. Comme l’un des rustres gardait le poing en l’air et qu’un autre bataculait sans jamais toucher le sol, comme glacé dans une attitude somme toute ridicule, Gersan lâcha un rire gras qui résonna contre les murs de la taverne.

- Avec vous, nul besoin d’estriller les manants pour en faire les poches, remarqua-t-il avec un rictus. Où est le plaisir de les voir choir les tripes à l’air, Dame Morgane ?
- Tout le plaisir est à celui qui a l’occasion de choisir, Messire Gersan, répliqua-t-elle, ses lèvres se plissant sournoisement. Je venais justement vous en donner l’opportunité.

Morgane n’avait pas pris la peine de se baisser vers lui. Un silence de mort régnait dans la grande salle de l’auberge et le houlier regretta presque le ton continuellement grivois de la patronne des lieux et les bastailles sanguinolentes des marauds. Cette femme était fourbe, manipulatrice, maline. Elle était pire que lui. Était-ce réellement la curiosité qui le poussa à savoir quel genre de marché l’ensorceleuse avait à lui proposer ou la mauvaiseté de la damoiselle lui plaisait ? Lui-même n’aurait su le dire. Toujours fut-il qu’il lui fit signe de continuer.

Morgane s’éleva de toute sa hauteur et il put sentir sa haine dans chaque mot, chaque inspiration qu’elle inhalait, chaque souffle qu’elle expulsait. La rancœur de la sorceresse remplissait tout l’espace et le coeur du bandit, s’il en avait encore un, se comprima dans sa poitrine.

- Voici quelques années déjà que le roi Arthur a le séant posé sur le trône de Camelot et gouverne toute la Bretagne, vous n’êtes pas sans l’ignorer. J’ai entendu moult boniments vantant sa place et son nom. Mon cher demi-frère est porté aux nues, resplendissant dans la lumière pendant que je me terre dans l’ombre. Pourtant, Arthur Pendragon n’a de lignée pure que le nom. Un bâtard, c’est tout ce qu’il est ! cracha-t-elle.

Si Morgane était belle et plus encore, sa haine la rendait toute autre. Ses traits se tordaient sous l’animosité qu’elle ressentait, tout son être devenait soudainement aussi laid que l’était son âme, et Gersan se fit la réflexion qu’il avait au moins le mérite de ressembler à ce qu’il était vraiment en son for intérieur. Un bandit, un pillard, un meurtrier. Il ne trichait pas sur les apparences.

Machinalement, l’homme attrapa sa chopine mais, en se rendant compte qu’elle était vide, il poussa un juron à en faire pâlir les pucelles.

- Mortecouille ! Il n’y a donc plus personne pour me servir une cruche de vinasse ! s’exclama-t-il en jetant à la sorcière un regard de reproche. Soyez assuré que votre jactance ne m’escagace pas, Damoiselle Morgane, dit-il avec un sourire qui laissait penser le contraire. Croyez-moi, j’ai assez de vécu pour savoir une chose, une seule. Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas ressentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Presque essoufflé par sa tirade, l’homme se laissa basculer contre le dossier du tabouret sur lequel il était avachi, claquant vulgairement sa langue pour signifier sa soif. Morgane n’avait pas bougé, les yeux fixés sur la sale trogne de la crapule face à elle. Il crut un instant qu’elle allait l’occir d’un mouvement de sa main gantée mais il n’en fut rien. Dans la taverne se fit entendre un hurlement de femme, de ribaude terrifiée. Sans un regard pour Isalt, Morgane laissa retomber sa main et la camoufla sous son épaisse cape noire.

- Faites, mon ami. Ensuite, nous discuterons de mon offre.

Derrière eux, Isalt tremblait. Qu’allaient-ils faire d’elle après qu’elle eut rempli sa part du contrat ? La paillarde essuya ses mains moites sur ses jupes et, essayant de cacher la peur insondable qui l’envahissait à chaque pas qu’elle faisait, tentant vainement de ne pas remarquer les corps pétrifiés, s’avança jusqu’à eux en priant pour que le comptoir du bar la protège de leurs diableries.

Illusions folles de la gueuse qui s’apprête à trépasser…

Note de fin de chapitre:

Lequel de mes deux (anti) héros vous paraît le plus "sympathique" ? Personnellement, si j'avais absolument à choisir, je prendrais Gersan. Pauvre Isalt qui aurait sans doute préféré rester figée ! ;)

La référence de ce chapitre est celle d'un texte en prose de Baudelaire Le Spleen de Paris qui se nomme Enivrez-vous. (en gras dans le texte)

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