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Notes :
N'hésitez pas à me donner votre avis sur cette courte nouvelle, inspirée de mes expériences en gare...
Le froid nous berçait, dans nos blousons et nos écharpes, et il y avait quelque chose de pire que l’air qui gelait nos lèvres. Il y avait déjà une distance entre nous. Nous nous regardions, Anne et moi, incapables de nous parler, en piétinant sur le quai. L’endroit était traversé de passagers qui ne nous voyaient pas, tirant derrière eux des valises à roulettes ou portant de gros sacs difformes. Je sentais dans ma gorge l’air disparaitre, et juste à l’instant ou je pensais m’évanouir, vomir ou me mettre à pleurer, ma dernière tentative pour reprendre haleine réussissait. Et c’était peut-être pire encore. Mes poumons se dilataient et je parvenais à reprendre un souffle qui me serait enlevé de nouveau, qui prolongerait mon agonie. Et mes souffrances étaient ainsi, sans fin.
Alors que je me balançais dans mes baskets, d’avant en arrière, je sentais la solitude retrouver son logis dans mon ventre. Ces dernières semaines, son poids avait disparu comme on largue des sacs de sable. Un peu plus chaque fois qu’Anne et moi, nous partagions un moment de nos existences. Il me sembla alors que tout cela, tout notre bonheur partagé, se matérialisait en une grosse sphère, une planète qu’une force gigantesque envoyait dans l’univers, hors de portée.
Je traînais sous le grand toit d’acier et de verre de la gare.
Anne allait à Paris, et où ensuite ? Il lui fallait deux heures pour relier la capitale. Elle me fit remarquer qu’il ne lui faudrait pas plus de temps pour faire le chemin inverse. Elle riait comme s’il s’agissait là d’une bonne blague. Je sentais bien ce que cela voulait dire. Surtout ce rire, pour souligner l’évidence de son propos :
Il me faudra bien plus longtemps pour revenir. Bien des Paris-Nantes seront passés avant que je ne te revoie, hésitant sur ce quai.
Voilà ce qu’Anne ne voulait pas avouer et qui sautait aux yeux, échappé de son rire contraint. Elle pouvait bien serrer contre elle son sac et accrocher son regard à tous les éléments qui nous entouraient. Rien ne la retenait plus ici, même pas moi.
Je sais aujourd’hui que j’aurais pu la convaincre et je ne sais pas pourquoi je n’ai pas essayé de le faire… Voilà ce que j’aimerais me raconter. Mais la vérité c’est que j’ai su tout de suite que je pouvais au moins essayer. Si je ne l’ai pas fait, c’est uniquement pour moi. Parce que j’avais bien trop peur qu’elle me rit au nez, ou que tout bêtement, elle refuse.
Le train était immanquable. Il était à l’heure. Personne ne s’était installé à la place d’Anne, ce qu’elle s’employa à vérifier au moment où elle monta ses bagages dans l’emplacement prévu.
Elle redescendit un instant plus tard, l’air étonnement légère, tout à coup.

-Les voyages forment la jeunesse ! S’exclama-t-elle.
Je lui souris mais je ne pouvais pas me cacher que le sourire qu’elle me renvoya était semblable au mien : raide.
Les départs forgent le caractère… Il y en a eu tellement que j’ai appris à m’en faire un doux chagrin. J’aime entrer en solitude comme on entre sous la couette ou dans un livre. Je ne connais pas l’euphorie qu’il y a à quitter un lieu où l’on a vécu, et aimer vivre, et aimer tout court. Le train qui vous arrache du cœur votre famille, votre maison, vos amis. La sensation que cette grosse machine vous emporte et vous ouvre la voie d’un monde nouveau et singulier, qui n’appartient pas à ceux que vous laissez derrière et qui s’étend sans limite dans votre tête, non, je ne la connais pas.
Je connais le lent retour du silence sur le quai. Les dernières paroles qui résonnent dans votre crâne délavé de ses couleurs quand l’autre monte dans un train, et que l’on voudrait être content pour elle. Je sais ce que signifie être là, sans pouvoir la suivre autrement que des yeux, jusqu’à ce qu’elle échappe à la vue. Je sais ce qu’il y a d’étrange à regarder quelque chose filer à Grande Vitesse tandis qu’on est figé dans le sol.
Je suis resté là où l’on m’a mis sur la terre. Je suis bien le seul. Et on s’étonne autour de moi parce que la mode est aux voyages, à l’entreprise, au développement, je crois… Et parce qu’il n’y a rien à faire, à la campagne. Ceux qui sont partis, Anne la première, se morfondent sur mon sort. Quand je ne suis pas là, je sais qu’ils rient de moi, de ma vie et de mes yeux qui n’ont rien vu du monde.
Il leur arrive pourtant à tous, pour un jour ou deux, de revenir sur leurs pas. Sur le quai, je les attends : ils m’ont appelé. Je suis venu les chercher. Les retrouvailles sont toutes les mêmes : Ils parlent beaucoup, et puis se taisent progressivement en reconnaissant le pays qui les entoure et où ils n’auront jamais fait que passer….
Je joue le jeu. Je leur raconte ce qui a changé, ici. Ça ne dure pas longtemps par rapport aux récits de l’Asie du sud-est et de la route 66, du grand Paris, et des capitales européennes. Mais quand ils n’ont plus rien à dire, tous, et Anne la première, ils regardent un peu autour d’eux. Mon modeste intérieur, ma table en noyer, le plateau en métal, les tasses et le sucrier.
Là, au-dessus de mon bureau, j’ai soigneusement punaisé toutes leurs cartes postales. Thomas en Californie, Lili en Suède, Martin et Pauline à Cuba. Anne à Montréal, puis à New-York, puis à Rio, puis à Santiago…
Anne regarde cet étalage de couleurs qui lui rappelle peut-être quelque marché aux épices. Elle caresse rêveusement mon chien, brave petit épagneul (quelque chose comme ça) recueilli deux ans plus tôt et qui ne quitte plus ma maison que pour me suivre le temps d’une ballade. Le chien lui lèche déjà la main avant de se coucher à ses pieds… Anne le regarde, attendrie. Il me semble que quelque chose passe dans ses yeux. De nouveau, elle jette un œil sur l’intérieur de la maison. A part la chambre et la salle de bain, elle peut tout embrasser d’un regard, depuis sa chaise.
C’est modeste et tout petit. C’est mon univers. Anne ne me répond pas, d’abord, puis elle acquiesce comme si je venais de résoudre une grande énigme… Je termine mon café en respectant son silence, mais quand je la regarde de nouveau, Anne à l’air d’avoir soudainement vieilli.
Je pense à cette réplique : les voyages forment la jeunesse. Je pense au paradoxe des jumeaux, à la théorie de la relativité qui veut elle aussi qu’Anne soit imperceptiblement plus jeune que si elle n’était jamais partie…. Elle ne me regarde pas.
Dans mon coin, j’ai tellement espéré ces retrouvailles qu’à présent, toute la maison a l’air d’avoir attendu avec moi. Les deux chaises, les deux tasses, le petit canapé, la cheminée et la chambre unique. J’ai fait comme un nid, sans aide et sans demander d’avis, à l’instinct comme les oiseaux. Le constat me foudroie sur place ! Anne s’apprête à parler, je l’interromps :

-Quand est-ce que tu repars… ?

Je ne sais pas pourquoi mais cette fois je parie sur le Vietnam. Elle va me dire demain ou mercredi, je pars au Vietnam.
J’allais nous resservir de café. J’allais me lever pour en refaire. Mais Anne a pris mon bras. Elle a retenu mon geste. Elle m’a retenu là, pour que je reste où j’étais, que je ne m’éloigne pas d’elle. Elle a dit :

-J’ai envie de rester…
Note de fin de chapitre:
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