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Notes :

Voilà mon humble participation à l'épreuve des douze travaux d'HPF.

“Homme libre, toujours tu chériras la mer !”
Baudelaire.

L’eau à perte de vue. Une eau claire, sans moutons à sa surface. Apaisante.

Vêtu d’un bermuda en jean, d’un t-shirt blanc et de son éternelle casquette de capitaine, Éole fixe l’horizon. Il est assis derrière le gouvernail. Un air de Bossa Nova s’échappe de la cabine. Un cigare à la bouche, une bouteille de Rhum qu’il porte de temps en temps à ses lèvres lui tiennent compagnie.

Le soleil est haut dans le ciel. Le voilier glisse lentement sur la mer. Il n’y a pas beaucoup de vent. Mais, ce n’est pas important. Il a le temps. Prendre son temps pour profiter de la vie, c’est son credo depuis plusieurs années. Il faut trois jours pour rejoindre l’autre île, mais il n’est pas à un jour près.

Éole est né sur un voilier pendant un énième tour du monde de ses parents. Photographe et biologiste marin, ils ont ressenti l’appel de la mer très tôt. A dix-sept ans, ils ont acheté un voilier qu’ils ont aménagé au fur et à mesure. Il s’appelait « Poséidon », en hommage au Dieu de la mer. C’est sur ce bateau qu’Éole a fait ses premiers pas et ses premières chutes aussi. Petit, c’était son terrain de jeux.
C’est pour ça qu’il ne se sent heureux que sur la mer. Sur terre, il est gauche, ses pieds s’emmêlent. Il déteste ça. Lui, souffre du mal de terre !

Il collectionne les voiliers. Il en a quatre. Cinq, en comptant le petit nouveau qu’il est train de réparer. Il aime les épaves à la coque trouée. Directement, il imagine ce qu’il pourrait faire pour leur donner une nouvelle vie. Il peut passer des heures, des jours, des semaines, des mois, et même des années à travailler sur ceux-ci. Il connaît les forces et les faiblesses de chacun de ses protégés.

Le cinquantenaire enlève sa casquette qu’il jette à l’intérieur de la cabine, se passe une main dans sa tignasse grisonnante et s’allonge sur le banc de la poupe. C’est l’heure de la sieste. Bercé par les mouvements, il ferme les yeux et s’endort rapidement.



– Merde

Pendant sa sieste, Éole a senti un changement dans le mouvement de l’eau. Un mouvement à peine perceptible, que seul un marin confirmé comme lui est capable d’identifier.

En quelques secondes à peine, il est debout. Le soleil est caché par des nuages sombres et menaçants. Au large, des éclairs illuminent le ciel. Une tempête arrive droit sur lui. Il n’a pas le temps. Il empanne. Il doit garder la houle dans le cul du bateau et maintenir une certaine vitesse pour ne pas se transformer en jouet dans les vagues.
La houle est très longue, le vent souffle fort et la mer déferle. Le paysage est beau et menaçant à la fois. Hypnotisant peut-être.

Debout derrière la barre, il retient son souffle. Il vient de calculer l’amplitude entre le sommet de la vague et le creux de celle-ci. Elle fait dix mètres. Rien ne va l’arrêter. Il n’y a pas de terre à l’horizon pour la stopper. Rien à part ce voilier qui ne devrait pas être là.
La mer est blanche comme la neige. Le cigare entre les dents, Eole se concentre, un pli se forme entre ses deux sourcils. Le bateau glisse du sommet de la vague vers le creux de celle-ci. Une pente vertigineuse. Un coup il est au creux des vagues, un coup au sommet.

Il n’est rien, c’est un grain de sable dans cette mer déchaînée. Il doit être humble.
Toujours en short et t-shirt, il est trempé, mais il s’en moque. L’important c’est de manœuvrer.
Autour de lui, le bruit est impressionnant et effrayant. Il est attaché à deux points. Avec une tempête pareil, il sait que s’il tombe à l’eau, c’est la mort assurée.

Il ne peut rien faire d’autre que les gestes qu’il connaît. C’est une marionnette et la nature joue avec elle. La tempête est trop forte. Avec des mouvements lents, il déplace ses points pour affaler la grand-voile. A ce moment-là, tout ce passe rapidement. Il tourne la tête et écarquille les yeux lorsqu’il la voit. Une vague immense, une vague qui va renverser le bateau. Il le sait. Ses sangles sont bien accrochées, mais avec la force de l’eau ce n’est pas suffisant alors, il s’accroche de toutes ses forces au mât. Ça passe ou ça casse. Il sait que cette fois-ci il risque d’y rester. Au moment où l’eau frappe le bateau, il ferme les yeux et pense à sa vie. Trop courte. Il sent l'eau le frapper avec violence. Il retient son souffle. Le voilier se couche sur le côté et se remet en position grâce à la quille.

Il n’a pas le temps de réfléchir à la mort qui était très proche. Il profite d’une accalmie pour faire le point. Il y a un capharnaüm sur le pont. Les dégâts sont importants. Mais, il sait qu’il ne peut rien faire de plus. Il doit attendre. Il entre dans la cabine et ferme tout. La VHF est grillée. Impossible de donner sa position. Il n’y a plus qu’à attendre.


Le voilier est échoué sur une île inhabitée. Cela fait sept jours. Et ses réserves prévues pour cinq jours sont épuisées. La nourriture ne manque pas quand on aime pêcher. Mais l’eau est un autre souci. Il a exploré l’île à plusieurs reprises et n’a pas trouvé une seule trace d’eau autre que la mer qui l’entoure. C’est un souci vital. Une fois les réserves d’eau vidées, la soif s’est rapidement faite ressentir. Voir toute cette eau sans pouvoir la boire est une vraie torture !

Allongé sur le sable, Éole avale difficilement sa salive. Il est épuisé, assoiffé. Il sait que s’il ne se ressaisit pas, ce sera la fin.
Il regarde avec envie l’eau autour de lui.
– Crétin, il jure à haute voix.
Il peut désaliniser l’eau très facilement. Avec une énergie nouvelle, il se rend dans son voilier qui est couché sur le côté. Il n’est pas certain de pouvoir le réparer rapidement. Il fouille dans les armoires, balançant le reste des ustensiles sur le sol en bois. Il siffle lorsqu’il sort un grand saladier et un bol plus petit. Heureux, il saute à terre en protégeant son précieux butin.

Il remplit aux trois quarts le saladier d’eau de mer, place le petit bol en son centre et y glisse un caillou dedans pour l’alourdir légèrement et recouvre le tout du film plastique usagé qu’il a trouvé dans la cabine. Grâce au soleil, la température de l’eau va s’élever, de la vapeur d’eau se former et de petites gouttelettes d’eau douce vont se coller au film plastique et retomber dans le petit bol.
Bien sur, Éole sait qu’il va devoir être patient pendant quelques heures. Mais savoir qu’il pourra bientôt étancher un peu sa soif le rend optimiste.
Il voit son isolement forcé d’un œil nouveau. Que demander de plus que la mer, le sable et la tranquillité ? C'est sur que ses cigares et le rhum lui manquent un peu, mais il peut s’y faire.
– C’est l’heure de la sieste.

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