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Notes d'auteur :

On passe maintenant à l'époque contemporaine. 

Bonne lecture !

Nouvelle écrite dans le cadre de la Nuit du 12 novembre 2016. 

Et derrière ses yeux fermés il peut l’apercevoir, cette table surmontée du plus immense festin qu’il a pu voir de sa vie. Derrière l’odeur des gaz d’échappement et derrière le bruit de la pluie sur le béton, il perçoit même le fumet de ces mets qu’il devine savoureux.

C’est une salle de palais comme il l’a toujours rêvée, et il voit la nourriture luire de graisse et de miel à la clarté tremblante des torches et des cierges. Il voit, là, ce cochon de lait qu’il a toujours vu représenté dans les vieux films, et qu’il a tant de fois lorgné dans les devantures des attrape-touristes de la rue Saint Séverin. Autour du cochon, des côtelettes ruisselantes, des fruits mûrs à la robe brillante, des gâteaux couverts de miel et d’épices, une montage d’épis de maïs grillés, ici des crêpes, là, un fromage coulant dont le parfum délicieux surnage et parvient à ses narines avant tous les autres.

Là-bas enfin, un pâté engageant, une belle miche de pain aux graines dans laquelle est planté un couteau à la lame brillante et au manche ouvragé, qui reflète en milles éclats la lueur chiche des flammes. Plus loin encore, des courges farcies des meilleures viandes. Il a l’impression qu’il peut avancer dans cette salle richement décorée et pourtant si vide, et dévorer ces mets qui n’attendent que lui. Il lui semble un instant qu’il n’a qu’un pas à faire, qu’à ouvrir la bouche même, pour que ces fruits glacés ou ces délicieux pilons de poulet le rassasient de leurs saveurs parfaites.

Pains d’épices, potages fumants, vins ambrés, il se sent devant ce spectacle comme l’âne de Buridan : partagé entre chacun des côtés de cette table qui ploie sous le poids des victuailles, il lui semble qu’il ne réussira jamais à choisir, qu’il restera immobile à tout jamais, incapable de faire un pas, car incapable de donner sa préférence à un met plutôt qu’à un autre.

Et puis, finalement, il se décide. Il voit ce jambon séché à l’arôme si fort qu’il doit être de ces charcuteries italiennes dont il a entendu parler mais qu’il n’a jamais eu réellement l’occasion de goûter. Un petit couteau à la lame pointue l’accompagne sur le plat de cristal où il repose, prêt à être dévoré par le premier affamé venu. En le découvrant, il sent son estomac qui gronde, et il se rappelle que cela fait des jours qu’il ne mange qu’à moitié. Comme il aimerait couper une épaisse tranche de ce jambon, le poser sur cette belle miche de pain doré, et y planter ses dents gâtées, qui le font atrocement souffrir mais qui fonctionneront encore assez bien pour dévorer ce cadeau des dieux, et puis peut-être entamer encore cette pomme brillante, et cet immense gâteau couvert de miel et d’amandes.

Il fait un pas alors, prêt à ouvrir la bouche, il a l’impression que les parfums sont encore plus forts, il sent déjà la chaleur des torches, et ses papilles gustatives s’agitent dans l’expectative d’une saveur depuis si longtemps oubliée. Il surmonte la faiblesse dans laquelle il se trouve, cette faim qui le tenaille depuis des jours à l’en empêcher de marcher, à l’en empêcher de tenir debout. A nouveau sur ses pieds, appuyé sur cette canne qu’il a défendue chèrement la veille encore, contre cet idiot de clochard qui voulait la lui voler. Il avance. Il n’ose pas ouvrir les yeux, il n’est qu’odorat et goût en cet instant, il sait, enfin, il va pouvoir manger...

 

Cruellement, il trébuche. Les genoux dans la flaque, il revient à lui. Sa tête lui tourne et sa faim lui donne un cruel vertige. Dans sa bouche, l’âpre saveur du rien, l’amer fumet du vide, le goût de la faim, l’absence de succulence. Il frissonne sous la pluie, remarque une fois seulement la voiture passée que c’était contre lui qu’on klaxonnait. Il est au milieu de la route, presque inconscient sous le coup de la faim. Il se redresse tant bien que mal et, aidé de sa canne, il avance péniblement. Il voit cette jeune femme jeter un sandwich à peine entamé dans une poubelle. Tant pis pour le festin, il est trop faible pour marcher jusqu’à lui. Il mangera de ce sandwich-là, qui, finalement, sera meilleur que tous les jambons de Parme de ses rêves.

Car lui, au moins, à l’immense avantage d’être réel, et d’être accessible à ses pauvres jambes flageolantes d’errant affamé. 

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