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Notes d'auteur :

Bonjour à tous !

Voici un nouveau texte pour ce petit recueil. Il a été écrit pendant la nuit du 14 avril, le thème était souvenir. 

Bonne lecture !

 

- Mais te souviens-tu ?

 

La voix parcheminée de Margot avait traversé l’air. Avait-elle gagné les vieilles oreilles d’Aristide ? Le silence était éloquent. Plus éloquent que lui en tout cas.

 

- Te souviens-tu, Aristide, comme j’étais jeune en ce temps-là ? Je faussais compagnie à maman, pour courir à travers champ. Sur la bordure de la propriété de ton père, je m’arrêtais, je me dissimulais derrière le bouquet de noisetiers. Tu m’avais remarquée depuis longtemps, tu me l’as déjà dit. Mon petit manège n’était un secret pour personne. Pendant des heures entières, je te regardais travailler, jusqu’au jour où tu vins me chercher dans mon bosquet. Ton sourire, te souviens-tu…

 

Une nouvelle fois, dans la nuit de la chambre, seul le silence répondit à Margot. Elle ne savait pas pourquoi elle parlait ainsi. Certes, elle ne percevait pas le ronflement caractéristique du sommeil d’Aristide, mais tout de même… La nuit était bien avancée, et il ne montrait aucun engouement pour ces remémorations nostalgiques.

Ils étaient vieux. Ils n’avaient plus rien à goûter de la vie, si ce n’étaient les souvenirs justement. Il n’y avait plus rien à attendre, plus rien à apprécier que la tendresse qui les liait.

 

- Te souviens-tu, Aristide, ma robe de mariée s’était prise dans la portière de la voiture. Elle s’était déchirée, j’en aurais pleuré. Et puis, tu as pris mon visage dans tes mains, tu as posé ta bouche sur la mienne… Ma mère m’a disputée, après. Embrasser le futur marié avant l’autorisation du curé… Mais sous tes lèvres, j’ai oublié les basses préoccupations matérielles.

 

C’était vrai, ça l’avait toujours été. Leur vie avait été bien longue. Leur affection avait été exclusive. Pas d’enfants, pas d’attaches, rien que l’amour qu’ils s’étaient portés depuis le premier jour. Ils avaient quitté leur campagne pour la ville, ils avaient travaillé chaque jour, s’étaient abandonnés pour mieux se retrouver chaque soir. Ils avaient vécu l’un pour l’autre comme si le monde autour d’eux avait cessé de tourner.

 

- Te souviens-tu, Aristide, ce voyage à la montagne ? Nous avions dormi à la belle étoile, sous le regard de la Voie lactée, et lorsque le soleil s’était levé sur les sommets, le monde nous avait paru neuf tant il était beau. Tu avais dormi comme un loir, mais moi, j’avais profité des lueurs de la nuit et du jour, pour t’observer, encore et encore…

 

L’observer, elle aurait bien voulu le faire, à cet instant précis. Une angoisse sourde lui nouait les entrailles, c’était pour cela qu’elle parlait autant, pour cela qu’une nouvelle fois, elle ne dormait pas. Mais l’obscurité était si dense qu’elle en paraissait solide. Elle n’osait pas allumer la lumière. Elle se contentait de parler, continuellement, à en avoir la gorge sèche, pour ne pas laisser le silence devenir aussi épais que la nuit, pour ne pas perdre le fil, pour garder par le son le contact que l’œil avait perdu.

 

- Te souviens-tu, Aristide, le jour où mes cheveux ont commencé à blanchir ? Te souviens-tu des mots que tu avais prononcés pour me rassurer ? Que nous serions toujours jeunes parce que nous nous aimions comme des enfants ? C’est vrai, cela. Nous n’en avons jamais eu, d’enfants. Comment des enfants comme nous auraient-ils pu en élever d’autres ? Je regrette, parfois. Je me dis que nous sommes vieux et que tout prendra bientôt fin, sans qu’il n’y ait de double de toi et de moi mêlés pour perpétuer notre existence dans ce monde…

 

La peur serrait la gorge de Margot et lui tordait le ventre. Elle commençait doucement à mettre les mots sur ce qui l’angoissait le plus. Dans le silence d’Aristide, il y avait une drôle de solitude, une solitude comme elle n’en avait jamais connue. Elle se sentait désespérément seule, et c’est pour cela qu’elle parlait, comme si l’écho de ses mots pouvaient lui renvoyer l’ombre d’une présence.

 

- Aristide…

 

Dans la chambre obscure, la lumière naissait. Aristide était toujours silencieux, il ne ronflait toujours pas.

 

- Te souviens-tu, Aristide, lorsque tu m’as dit que rien ne pourrait nous séparer ? Te souviens-tu de cette promesse, chaque jour réaffirmée ? On dit que les mots trop prononcés perdent leur sens, mais c’est faux. Chaque jour nous nous répétions nos vœux, et ils ne sont jamais vidés de leur substance. Nous avions besoin de nous dire « je t’aime » parce que la force qui nous entraînais était trop forte pour rester silencieux. Le jour se lève à nouveau, et je t’aime, Aristide, et rien ne pourra nous séparer.

 

Margot prononça ces mots parce qu’elle était écrasée par l’angoisse. Rien ne pourrait la séparer d’Aristide et pourtant, elle ne s’était jamais sentie aussi seule. Elle avait l’impression que l’univers s’était vidé, à un moment, durant la nuit.

 

- Aristide…

 

Le jour entra finalement par la fenêtre de la chambre conjugale. Aristide ne ronflait pas. Il ne dormait pas. Ses yeux ouverts, sur le plafond, avaient l’éclat fixe d’une mauvaise photographie.

 

Il ne dormait pas. Il n’était pas réveillé non plus. Sa poitrine ne se soulevait plus.

Margot était seule, et le resterait.

 

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