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Sethann reprit conscience dans la noirceur la plus complète.

Il était adossé à un mur de pierre et ses poignets étaient enchaînés au-dessus de sa tête. Tout son corps était perclus de douleur, en particulier au centre de sa poitrine, à l’emplacement de son ancienne mutation. Chaque inspiration lui était laborieuse, et sa détresse se fit plus profonde lorsqu’il se rendit compte que tout contact avec l’Anima lui était impossible. Il sentait l’énergie se mouvoir au-delà des ses sens, comme derrière une cloche de verre, mais se révélait incapable de l’atteindre. Cette réalisation dissipa la torpeur de son réveil et fit naître en lui une panique silencieuse. C’était différent de ce qu’il avait ressenti dans la caserne de la brigade arcanique ; cette fois, son corps même était vidé de cette force qui contribuait à le maintenir en vie. Il ne savait pas combien de temps il pouvait survivre sans elle. Déjà, ses battements de coeur lui semblaient irréguliers, luttant pour conserver leur rythme naturel.

Un cliquetis de métal précéda l’ouverture de la porte de sa cellule. Une lueur provenant de l’extérieur se déversa devant lui mais n’offrit qu’une visibilité médiocre, comme si une simple torche lointaine éclairait le couloir adjacent.
Une silhouette se découpa dans l’embrasure. Sethann ne pouvait rien distinguer de l’arrivant.

“Ah, enfin réveillé !”

Il connaissait cette voix. Des souvenirs vieux de plusieurs décennies lui revinrent.

“On va pouvoir se mettre au travail.”

L’homme sortit dans le couloir et un grincement métallique retentit. Il reparut et entra dans la cellule en tirant à sa suite une sorte de chariot roulant sur lequel étaient entassés divers objets de métal et fioles de verre.

“Drast à promis au peuple que l'exécution du boucher de Vernost serait exemplaire, mais fort heureusement il m’a accordé le privilège de te travailler au corps quelque peu avant le grand moment.”

Il leva un instrument allongé, un tison de fer, et déboucha une fiole contenant un liquide luminescent écarlate.

“Je n’aurais pas pu imaginer de meilleures conditions pour nos retrouvailles. Je parie que tu ne te souviens même plus de moi !”

L’homme plongea l’extrémité du tison dans le liquide écarlate, et le métal émit un grésillement. Une odeur de brûlé assaillit les narines de Sethann.

“Mais cette fois, je ferai en sorte de te laisser une forte impression.”

Il tendit le tison et en appliqua l’extrémité incandescente, brillant d’une lueur pourpre, contre la plaie cristalline de sa mutation. Ce ne fut pas une brûlure.

Toutes les fibres de son être hurlèrent à l’agonie. Son coeur s’emballa, touché au vif, et tous ses muscles valides se crispèrent jusqu’à la rupture.

Son tortionnaire retira l’instrument et en observa l’extrémité avec stupéfaction.
“Ça rigole pas, ce truc !”

Haletant, tremblant, couvert de sueur, Sethann parvint a souffler quelques mots :
“Ker.. Kerajaan…” L’homme tourna son visage vers le prisonnier. “Ginto…. Kerajaan…”

Le tortionnaire s’accroupit et approcha son visage de celui du mage. Sa bouche s’étirait en un vicieux rictus.

“Mince alors ! Le traître se souvient de moi ! Heureusement que tu es attaché, sinon je ne donnerai pas cher de ma peau et de celle de ma famille, mes amis, leurs familles, leurs amis…”

Tout en parlant, il s’était redressé et était retourné fouiller parmi les instruments de torture.

Sethann se souvenait en effet de Ginto Kerajaan, un mage roublard et mesquin avec qui il avait entretenu une longue rivalité lorsqu’il faisait encore partie des rangs impériaux. Kerajaan était toujours resté dans l’ombre du plus expérimenté, plus talentueux et plus influent Sethann, et cela avait développé chez lui une haine dévorante. Comment un mage de basse extraction, d’une famille sans nom, pouvait-il s’élever plus haut que lui, l’héritier de sa fameuse lignée ? En vérité, les Kerajaan avaient toujours été des sorciers de second ordre, mais leur loyauté sans faille envers l’empereur leur avait accordé une certaine reconnaissance.

“Tu me dégoûtes, tu sais ? Ce que tu as fait, cette pure abomination, a honteusement rejailli sur tous les mages de l’Empire. Par ta faute, nous passions alors aux yeux du peuple pour des monstres assoiffés de destruction, sans le moindre égard pour les vies innocentes.”

Il brandit à nouveau le tison et le planta dans la plaie du mage.
Au coeur de sa souffrance, il sentit distinctement son coeur s’arrêter. Il accueillit la sensation, acceptant la fin proche de son agonie. Mais son bourreau finit par retirer l’instrument et le feu qui le dévorait ne fut plus qu’une brûlure rémanente. Il ne sut si ce qu’il avait ressenti était un produit de son esprit délirant ou une réalité.

“J’ai du regagner lentement l’estime de mes supérieurs ! Mais aujourd’hui, je suis encore plus respecté que tu ne l’étais à l’époque. Je t’ai surpassé en tous points !”

Il jeta le tison sur le chariot dans un fracas métallique. Il aggripa le meuble et le dirigea en dehors de la cellule.

“Ne t’inquiètes pas, nous poursuivrons cette conversation bien assez tôt. Je dois aller m’occuper de ta copine.”

Sethann releva la tête et fixa Kerajaan. Le bourreau souriait, attendant cette réaction.

“Une vraie peste ! Mais assez à mon goût, je dois dire. Elle ne se laissait pas faire, au début, mais elle est beaucoup moins teigneuse depuis que je lui ai arraché ses dents une par une.”

Il fit claquer sa mâchoire.

Sethann se précipita en avant, tendant ses chaînes et écorchant ses membres contre les entraves métalliques.

“NON !”

Kerajaan ricana et sortit en refermant la lourde porte derrière lui. Sethann s’affala au sol, sanglotant. Tout ceci était de sa faute. Attaquer Drast était une terrible erreur. Il aurait pu écouter Cahaya… et fuir avec elle à l’Académie. Ils auraient pu y vivre en paix. Laisser l’Empire pourrir dans sa corruption, dans son malheur. L’Académie resterait intouchable quoi qu’il arrive, tant que Silmar s’y tiendrait vigilant. Qu’avait-il accompli ? Il les avait conduits, lui et Cahaya, à l’agonie et à la mort. Et ce faisant, il avait abandonné Prasine. Allait-elle apprendre sa mort ? Ou vivrait-elle le restant de ses jours sans savoir ce qu’il était devenu ? Dans tous les cas, elle le haïrait.

Il se souvint du rêve, si vivide, dans lequel il s’était vu plongé après sa confrontation avec Drast. Le massacre de Vernost, chaque détail intact, comme une empreinte parfaite du passé. Il avait ressenti la caresse du vent lorsqu’il se tenait aux côtés de Céleste, les cris des villageois résonnant dans la nuit. Il avait reconnu la douceur de la main de Prasine lorsqu’il l’avait secouru. Au cours des semaines qui avaient suivi, durant leur longue et laborieuse progression vers le nord pour rejoindre un port et quitter le pays, ils ne s’étaient pas une fois adressé la parole, tous deux marqués par le désastre qui les avait unis. Lorsque le courage vint à lui manquer, il croisait simplement le regard émeraude de sa jeune protégée et sa volonté de lui trouver un havre de paix se voyait renouvelée.

Et cela au moins, il l’avait accompli. Peu importe ce que Prasine penserait de lui, elle demeurerait en sécurité au sein de l’Académie. C’était tout ce qui lui importait.

Abattu, il laissa dériver sa conscience. Dans le silence étouffant, des voix retentirent. Sethann savait qu’elle n’existaient que dans son esprit, mais elles le transpercèrent néanmoins d’horreur. Des cris. Des hurlements de femme. Cahaya.
Sethann répondit aux cris. Il beugla, se débattit, emplissant sa cellule de bruit et son corps de souffrance pour ne plus rien ressentir d’autre. Le sang empoissait les loques qu’il portait.

Enfin, après une éternité, il se laissa choir.

Des jours, des années plus tard, la porte de la cellule s’ouvrit à nouveau. Sethann ne daigna même pas ouvrir les yeux.

“Laissez-nous.”

Ce n’était pas la voix de Kerajaan. Sethann releva la tête, et cette fois la lumière lui fit plisser les yeux. L’homme qui se tenait devant lui, grand et bien bâti, tenait une lanterne. Derrière lui, un garde referma la porte.

“Vous avez une mine effroyable.”

Le mage se demanda un instant s’il était bien réveillé, ou toujours piégé dans des limbes enfiévrées. Le capitaine Bramt Maekir Xian se tenait devant lui.

“J’espère que vous êtes en meilleure forme que vous n’en avez l’air.” remarqua celui-ci. “Sortir de cet endroit ne sera pas chose aisée.”

“Vous…” Il déglutit. Sa bouche était pâteuse, sa voix chevrotante. “Vous perdez votre temps. Vous feriez mieux de me laisser ici.”

“Ça ne risque pas.” Xian jeta un coup d’oeil à la porte de la cellule. “Après votre numéro dans la Cathédrale, Legima Drast à fait une annonce publique pour montrer à tous qu’il était sain et sauf. Il s’est présenté sur la grande place et vous a condamné aux yeux de toute la cité, vous et votre amie. J’étais présent, moi aussi, et ce que j’ai vu à ce moment là…”

L’officier était troublé.

“Je n’arrive toujours pas à y croire. Mais je comprends bien mieux la véritable nature de ces écrits que vous étiez venu chercher à la caserne.”

“Vous l’avez vu ? Le vrai visage de Drast ?”

Le capitaine acquiesça. “Je pense avoir été le seul. Sans doute en raison de ma résilience à la magie. Une telle vision aurait causé une panique générale dans toute la ville. Et c’est suite à cela que j’ai pris la décision de ne pas attendre les bras croisés que vous vous fassiez tuer.”

Il s’avança et exerça une torsion sur le collier de métal que portait Sethann. Immédiatement, la cloche de verre se brisa et l’Anima jaillit en lui, inondant son esprit et calmant ses blessures. Sa respiration se fit moins laborieuse.

“Merci, capitaine Xian.”

“Appelez-moi Bramt. Dans quelques minutes, nous serons peut-être morts tous les deux, maître Sethann.”

Le mage se redressa péniblement après avoir brisé ses entraves d’une pensée. Ses forces lui revenaient, sa récupération accélérée par l’Anima qui coulait dans ses veines au même titre que son sang.

“Dans ce cas, appelez-moi simplement Sethann. A vous l’honneur.” dit-il en indiquant la porte.

Bramt cogna trois coups au lourd panneau. Une clé tourna dans la serrure et le battant massif s’ouvrit. Le capitaine tendit le bras, saisit le garde et l’attira dans la cellule où il le neutralisa d’une prise à la gorge.

“Suivez-moi de près et je nous ferai sortir au plus vite.” dit-il.

“Pas encore. Je ne partirai pas sans mon amie.” insista Sethann.

L’exaspération passa sur le visage rude du capitaine. Il comprit néanmoins que cette condition ne serait pas discutable.

“Ça ne va pas nous faciliter la tâche.” commenta-t-il.

“Je sais. Laissez-moi prendre les devants, et couvrez plutôt mon angle mort.”

Bramt haussa les sourcils, surpris. “Vous avez l’intention d’affronter toute la garnison de la citadelle de front ?”

Sethann écarta légèrement les bras. Une fine poussière luminescente dansait autour de ses mains ouvertes, et les murs proches se couvrirent d’une fine couche de givre.

“S’il le faut.” répondit-il

Tous deux s’engagèrent dans le couloir sombre et désert, en direction du coeur du donjon de la citadelle. Ils dépassèrent de nombreuses cellules peuplées de pauvres âmes, et à tout moment Sethann s’attendait à y apercevoir la forme recroquevillée de Cahaya. Sa détresse récente ne l’avait pas encore entièrement quitté, mais le fait de pouvoir passer à l’action au lieu d’attendre la fin au fond d’une prison contribuait à maintenir sa concentration affûtée.

Ils débouchèrent sur une vaste salle. La partie principale du donjon était une immense structure cubique, sur le pourtour de laquelle étaient réparties les geôles sur plusieurs niveaux. Le centre était ouvert, descendant à pic jusqu’à de profondes douves. Les plaintes des prisonniers y résonnaient tels des choeurs de damnés, dissonants et funèbres. Le résultat était un lieu de cauchemar.
Des patrouilles de gardes parcouraient chaque niveau, un membre de chaque groupe transportant une longue perche surmontée d’une lanterne. Lorsque Sethann et Bramt apparurent, longeant les geôles du niveau le plus élevé, des appels retentirent et les patrouilles se mirent en mouvement.

“Comment allons-nous localiser votre amie ?”

Sethann se pencha au dessus du vide central. “Il me suffit de trouver la bonne personne. Nous sommes déjà repérés, de toute manière…”

Il tendit un bras et conjura une Arcane. Une petite étoile quitta sa paume et flotta jusqu’au centre de la prison.

“Protégez vos yeux.” conseilla-t’il au capitaine.

L’étoile explosa, projetant une intense lumière qui emplit le donjon tout entier. La plupart des gardes qui avaient le regard tournés vers eux se retrouvèrent aveuglés. Sethann repéra néanmoins, deux niveaux en dessous de lui, un homme qui l’observait directement. Et dans son regard, la peur côtoyait la haine.

“Voila où nous allons.” indiqua-t-il à Bramt.

“Pas sans résistance.” commenta ce dernier en tirant de sa ceinture une longue épée au pommeau noir.

Devant eux, un groupe de six gardes se déployait en formation serrée pour leur bloquer le couloir. Et derrière, des bruits de poursuite se faisaient déjà entendre. Sethann fit un geste, et un mur de glace se forma pour obstruer le côté d’où ils étaient venus. Son sort luminescent déclina et les travées se retrouvèrent plongées dans la pénombre.

“Il faut avancer.” dit-il.

“Halte !” cria l’un des gardes. “Jetez vos armes et rendez-vous !”

Pour toute réponse, Bramt se jeta sur eux avec un cri d’intimidation. Il dévia une première lame et terrassa son porteur d’un large revers qui fit reculer un autre assaillant. Un troisième se fendit et fut écarté d’un coup de gantelet en pleine mâchoire. Le second combattant se porta au contact et fit peser sa lame contre celle du capitaine.

Les trois autres soldats s’avançaient pour profiter de l’ouverture, mais se jetèrent au sol lorsque une pluie de pointes gelées s’abattit sur eux.
Bramt contra son adversaire, le déséquilibra du coude et lui assena son pommeau en plein visage.
L’un des soldats au sol ne se releva pas, criblé de fragments de glace. Un autre fut expulsé d’un coup de pied du capitaine, tandis que le troisième se redressait pour le prendre à revers.
Son attaque fut cueillie par Sethann, maniant une étrange lame faite de glace solide et effilée. L’arme du garde resta prisonnière du gel, et le mage l’acheva d’une Arcane qui le projeta sur le mur voisin.

Bramt examina avec intérêt l’épée de glace. “Vous avez réellement besoin de cela ?”

Sethann fit un habile moulinet. “Reconnaissez que ça a une certaine classe.”

Le capitaine aboya un bref rire, et les deux combattants dévalèrent l’escalier menant au niveau inférieur.

A une vingtaine de mètres devant eux se tenait un groupe de soldats en position défensive. Le mage en compta une dizaine de front, et beaucoup d’autres étaient postés à l’arrière en soutien.

“En joue !” lança l’un d’eux. Une batterie d’arbalètes se levèrent dans leur direction.

Bramt s’était figé, l’épée levée devant lui, lorsque Sethann lui passa devant. Le capitaine sentit un subtil changement dans l’air.

“Nous n’avons pas de temps à perdre.”

Le mage tendit la main.
Une onde de choc s’écrasa au coeur de la phalange, envoyant valser les arbalétriers le long du passage. Certains gardes se retrouvèrent fracassés contre le mur tandis que d’autres basculèrent dans le vide central. Des carreaux décochés au hasard par les tireurs projetés ricochèrent autour des deux assaillants.
Sethann s’avançait déjà parmi les soldats terrassés, et ceux qui pouvaient encore bouger s’écartèrent de son passage en rampant. Bramt le suivit de près.

“Vous avez bien récupéré.” commenta-t-il.

Le mage ne lui répondit pas, poursuivant sa progression sans ralentir. Bramt reconnaissait cette démarche : celle d’un homme déterminé à atteindre son but ou à mourir en essayant. Il se demanda à nouveau s’il avait fait le bon choix en s’alliant à ce sorcier étranger.

Le jour de l’arrivée de Sethann à Sostine, Bramt avait immédiatement ressenti son immense pouvoir écrasant, étouffant. Qu’est-ce qu’un mage d’une telle puissance était venu faire à Sostine ? Il avait alors soigneusement suivi chacun des mouvements du sorcier, et cela l’avait conduit aux révélations qui l’avaient lancé sur la voie qu’il suivait à présent.
Legima Drast, le patriarche du culte de la Dame d’Au-Delà, était un monstre qui se servait de ses pouvoirs pour manipuler les habitants de la cité. Ainsi, la cruauté du régime était tolérée, oubliée. Bramt lui-même se montrait imperméable à cette tromperie en raison de ses capacités particulières, et les doutes qui le rongeaient s’étaient progressivement changés en une terrifiante certitude. Il ne pouvait plus vivre pour servir et protéger cet ordre corrompu ; il vivrait donc pour l’anéantir.

Ils arrivèrent au niveau inférieur, et Sethann se figea. Il retint Bramt d’un geste lorsque celui-ci arriva à sa hauteur.

“Laissez-moi celui-là.”

Devant eux, en plein milieu du passage, se tenait Ginto Kerajaan, les yeux écarquillés par l’appréhension. Une seconde passa, puis le mage tourna les talons et s’enfuit.

Sethann s’élança à sa poursuite.

“Kerajaan !” cria-t-il.

“Sethann !” lui répondit une voix depuis l’une des cellules proches.

Le mage s’interrompit.

“Cahaya ! Où es-tu ?” s’écria-t-il en jetant des regards frénétiques dans chaque geôle proche.

“Ici !”

Sethann localisa la source de sa voix et, d’une Arcane, enfonça la porte. Il pénétra dans la cellule et produisit une petite lueur.

Cahaya était saine et sauve. Elle était attachée de la même façon qu’il l’avait été, mais semblait physiquement intacte. Son compagnon brisa ses entraves et la prit dans ses bras.

“Tu vas bien ! J’avais peur que...”

Elle l’embrassa. “Pas autant que moi ! Mais je savais que tu viendrais.”

Le mage était submergé par un soulagement indescriptible. Pour la première fois depuis sa libération, l’espoir avait véritablement ressuscité en lui.

“Je n’aurais rien pu faire seul.” dit-il en accompagnant Cahaya hors de la geôle.

Bramt la salua d’un petit signe de tête.

“Nous avons un ange gardien, il me semble !” s’exclama-t-elle en adressant un chaleureux sourire au capitaine.

“Hélas, nos ennuis ne font que commencer.” remarqua ce dernier en indiquant le bout du couloir.

Une nouvelle patrouille s’était assemblée un peu plus loin. Un appel retentit, et ils se retournèrent pour découvrir un autre groupe de gardes qui leur coupait toute retraite. Ils étaient cernés.

“Je me charge de ceux d’en face.” déclara Sethann. “Je vous laisse les autres.”

Cahaya ramassa une épée qui traînait au sol et prit place aux côtés de Bramt.

“Vous devriez rester derrière moi, madame.” lui dit celui-ci.

Elle le foudroya du regard. “Vous êtes décidément tous les mêmes !”

Une vague de froid explosa derrière eux, et ils s’avancèrent ensemble dans la mêlée. Cahaya tailladait ses adversaires de coups précis et rapides tout en dansant sous leurs ripostes, tandis que Bramt parait et contrait les attaques avec toute sa force et sa brutalité. Ensemble, il creusèrent un sanglant chemin dans les rangs ennemis. Elle désorientait et affaiblissait suffisamment ses opposants pour que lui puisse les écraser sans effort, et lui brisait avec aisance leurs défenses pour lui permettre à elle de plonger et porter le coup fatal.

Face à Sethann étaient postés, accroupis derrière les fantassins, des arbalétriers de chaque côté des travées, les armes levées et prêtes. Il ne pourrait les neutraliser tous en un seul sort et se défendre en même temps. Il conjura une Arcane qui n’existait jusque là qu’en théorie dans son esprit. Une plaque de glace se forma au dessus de son poignet et grandit jusqu’à former un écu protecteur. Il le leva devant lui alors que les carreaux partaient, et les projectiles fracassèrent la surface gelée. Ils ricochèrent néanmoins sans lui infliger de dommages significatifs. Les tireurs rechargèrent, les fantassins chargèrent, et Sethann reproduit un écu plus solide d’une main et projeta un sort offensif de l’autre.
Un vent glacial s’abattit sur les soldats les plus proches, qui se couvrirent en un instant d’une couche de givre et s’effondrèrent au sol, transis de froid. Deux gardes parvinrent à sa hauteur. Sethann para l’attaque du premier sur son bouclier et bloqua celle du second à l’aide d’une épée de glace nouvellement convoquée. Il se débarrassa des deux combattants juste à temps pour bloquer une nouvelle salve de carreaux, puis il se défit de son glacial équipement pour conjurer une dernière Arcane qui cribla les tireurs d’une grêle vicieuse.

A peine Sethann avait-il abaissé sa garde qu’un éclair fusa, traversant le passage dans un éclat aveuglant, et vint frapper la lame de Bramt levée au dernier moment pour protéger le mage. La foudre traversa le corps du capitaine qui sembla y rester insensible.

Au bout du couloir se tenait Ginto Kerajaan, un bras levé et une lueur menaçante au fond des yeux.

“Kerajaan !” l’interpella Sethann. “Je t’offre une chance de prouver ta supériorité. Affronte-moi seul à seul.”

“Ce n’est pas prudent.” intervint Bramt. “Laissez-moi plutôt m’en charger, je n’en ferai qu’une bouchée.”

Ce fut Cahaya qui répondit : “Non, laissez-le faire.” À son partenaire : “Juste une chose : ne le tue pas.”

Sethann haussa un sourcil à son intention.

“Promets-moi.” insista-t-elle.

“Comme tu voudras, traître. Une fois que j’en aurai fini avec toi, je m’occuperai de livrer tes complices à Drast.” cracha Kerajaan.

Il claqua des doigts, et le son qu’ils produisirent fut une explosion qui, par sa seule puissance, assomma Sethann et ses compagnons. La tête emplie d’un bourdonnement, des étincelles dansant devant ses yeux, le mage fut incapable de réagir lorsqu’un éclair vint le frapper en pleine poitrine et l’expédia à terre quelques mètres plus loin.

“C’est une folie !” s’écria Bramt. “Je vais m’en occuper.”

“Non !” intervint Cahaya en le retenant. “Faites-lui confiance, je vous en prie. Ne le sous-estimez pas.”

Kerajaan s’approcha de son adversaire, toujours immobilisé, et projeta un nouvel arc de foudre qui s’abattit avec un puissant coup de tonnerre, fracassant la pierre. Lorsque la poussière de l’impact retomba, Sethann avait disparu.

Kerajaan se projeta sur le côté juste à temps pour esquiver un pic de glace acéré qui fendit l’espace où il se trouvait. Sethann se tenait derrière lui, au bout du passage, auréolé d’une lueur bleutée. Trois pics similaires apparurent autour de lui et fusèrent le long du couloir. Le mage impérial leva les deux bras, et un bloc de pierre entier fut arraché du sol et se dressa pour intercepter les projectiles. Il fit un nouveau geste, et l’énorme rocher fut projeté vers son adversaire.

“Je t’ai surpassé !” hurla Kerajaan.

Il étendit les bras et sept étoiles jaunes apparurent autour de lui. Le bloc de pierre vola en éclats au moment d’atteindre Sethann, et à ce moment précis les étoiles projetèrent sept éclairs simultanés au même emplacement.

L’explosion résultante anéantit un pan entier de la salle. Les murs furent réduits en miettes et le niveau sur lequel les combattants se tenaient s’écroula sur ceux qu’il surplombait, entraînant une série d’effondrements catastrophiques. Les gardes qui étaient, jusque là, en train d’observer le combat de loin prirent la fuite dans une panique générale. La moitié du bâtiment s’affaissa sur lui-même, et par une brèche qui montait jusqu’au sommet, la lumière du jour y pénétra.

Les rayons du soleil tranchaient les nappes de poussière qui baignaient toute la salle. Cahaya et Bramt s’étaient retranchés sous une arche restée debout, et ils observaient avec appréhension l’éboulis qui avait en partie recouvert la douve centrale, sur lequel se tenait Kerajaan.

Le mage éclata de rire.
“Voila donc tout ce dont l’Académie est capable ! N’ayez crainte, général Ryleon ! Nos ennemis sont des enfants qui jouent aux magiciens !”

Il s’interrompit lorsque un nouvel écroulement révéla, au coeur des décombres, une sphère parfaite de glace polie de la taille d’un homme.
Kerajaan s’en approcha, ses mains crépitant d’éclairs.

“Un dernier tour de passe-passe, traître ? N’as-tu rien d’autre à…”

La sphère explosa et le mage fit un vol plané à travers la pièce. Il heurta un pilier à moitié effondré et termina sa course dans ce qu’il restait des douves.
Il se dressa avec un rugissement, et l’eau se mit à bouillir, parcourue d’éclairs. Son cri se mua en un hurlement de douleur lorsque, en un instant, l’eau se solidifia et piégea le mage au centre d’un lac de glace.

Sethann émergea des fragments de la sphère, un demi sourire aux lèvres.
“Tu n’es pas encore prêt pour la cour des grands, Kerajaan.” dit-il.

Cahaya le rejoint et se jeta dans ses bras. Bramt rengaina son épée, promenant un regard impressionné sur la désolation qui les entourait.

“Je pense que vous vous êtes suffisamment amusés.” déclara ce dernier. “Si nous réfléchissions à sortir d’ici ?”

“Nous n’aurons pas à réfléchir longtemps.” répondit Sethann en pointant du doigt une ouverture que l’éboulement avait pratiquée dans un mur.

Ainsi, les trois compagnons s’évadèrent de la prison impériale. Ils traversèrent le passage et sortirent au grand jour.

Ils se retrouvèrent au bord de la grande esplanade qui s’étendait au centre de la citadelle, derrière les murailles intérieures et au pied du palais impérial.
Sur cette esplanade se trouvait la légion impériale au grand complet, dix mille combattants d’élite parés au combat. Et cette armée avait attendu leur arrivée.
Face à Sethann, Cahaya et Bramt se tenait un immense guerrier recouvert d’une armure dorée menaçante, au heaume représentant un crâne de démon, et laissant flotter au vent des voiles écarlates. Deux énormes épées effilées reposaient dans ses mains gantelées d’or.
Aux côtés de ce géant souriait une femme aux cheveux de lumière et vêtue de blanc immaculé. Ses yeux perçants sondaient jusqu’à l’âme de ceux qu’elle regardait.

“Bonjour, Sethann.” dit Céleste. “Quel plaisir de te revoir !”

Sethann en oublia tout le reste.

Un choc électrique traversa son esprit, et il conjura une Arcane. Il n’aurait qu’une seule et unique chance de mettre un terme à tout ceci. Sa confrontation avec Kerajaan l’avait épuisé, mais il fit appel aux limites de sa volonté pour réunir toute l’Anima qu’il pouvait atteindre. Avant que quiconque n’ait pu faire un geste, il forma le sort.

Mais rien ne se passa. L’Anima fut libérée et l’Arcane se désintégra, laissant son esprit vide à l’exception d’une présence étrangère. Il reconnut cette sensation et ouvrit la bouche pour hurler.

Non ! Pas ça !

Ses lèvres n’avaient pas bougé, et pas un son n’était sorti de sa gorge. Il était prisonnier de son propre corps.

“Général Ryleon,” commença Céleste de sa voix douce et claire, “débarrassez-nous de ce traître.”

Le colosse s’avança en direction de Bramt.

“Capitaine !” s’écria Cahaya.

“C’est inévitable, à présent.” lui répondit-il solennellement. Il tira son arme et se mit en garde. “Reculez, je vous prie.”

Le général s’arrêta devant Bramt, et celui-ci leva son arme. Ce qui se passa alors, Sethann était incapable de le décrire. Le géant frappa de ses deux épées, mais le mouvement décrit par les lames n’avait rien de naturel. Il ne s’agissait pas d’une trajectoire compréhensible par un observateur humain. Le colosse tenait ses armes normalement un instant, et une fraction de seconde plus tard elles avaient changé de position et d’angle.

Cahaya poussa un cri. L’épée de Bramt retomba sur le sol à quelques mètres de là, et le capitaine pivota. Une fente rougeoyante lui barrait le corps de l’épaule gauche jusqu’à la hanche droite. Les yeux vides, il s’effondra dans un flot de sang.

Le général reprit lentement sa place aux côtés la femme blanche. Cahaya était paralysée.

Ce monstre n’était pas sous le contrôle de Céleste. Là avait été l’erreur de Sethann. Il l’avait cru vulnérable, mais elle s’était simplement emparée de son esprit sans le moindre effort.
Malgré l’apparence intimidante du général, Sethann savait que sous cette armure était dissimulé le visage, désormais adulte, du jeune garçon qui avait été l’objectif de l’attaque de Vernost. Un être exceptionnel, un guerrier invincible, un soldat parfait. Un atout que l’empereur avait été prêt à payer avec le sang de tout un village d’innocents.
Mais il servait l’Empire de son plein gré.
Le mage comprit alors. Les soldats, cette nuit-là, avaient été déguisés en bandits. Nulle marque de leur allégeance n’avait été dévoilée. Le garçon n’avait jamais su que l’Empire était responsable du massacre.
Céleste n’avait nul besoin de le contrôler. Leur sort à tous était scellé depuis le début.

S’écartant du corps mutilé de Bramt, Cahaya agrippa le bras de son compagnon. D’un geste sec, le mage la repoussa.

“Sethann… ?”

“Tout est de ta faute.” dit-il. Elle leva des yeux rougis de chagrin vers lui, et il répondit avec un regard froid et cruel. “Si je n’avais pas perdu mon temps à venir te délivrer, rien de tout cela ne serait arrivé.”

Des larmes coulèrent sur le visage de sa partenaire.

Qu’est-ce que tu me fais faire, Céleste ?

Cahaya fronça les sourcils. Elle se tourna vers la femme en blanc, la colère crispant ses traits.
“Vous ! C’est vous, tout cela !” s’écria-t-elle avec fureur.

Elle se précipita sur Céleste et leva son épée. Elle ne fit que trois pas avant que Ryleon ne la terrasse d’un coup de pommeau sur la tempe.

Sethann se débattit, se portant par réflexe au secours de son amie, mais à nouveau son corps ne bougea pas.

“Général, mettez donc un terme à ses souffrances.” ordonna la femme en blanc.

Espèce de monstre ! Si tu touches à un seul de ses cheveux...

“Drast la veut vivante.” répondit-il d’une voix profonde.

Céleste fusilla le colosse d’un regard venimeux.
“Je me fiche de ce que Drast veut. Tuez-la ici et maintenant !”

Ryleon tourna lentement son heaume démoniaque vers elle. Il s’avança jusqu’à la recouvrir de son ombre.

“Pourquoi ne m’y forcez-vous pas ?” lui demanda-t-il froidement. “Libérez le mage un instant et servez-vous de moi pour le faire.”

Céleste joignit ses lèvres en une moue désapprobatrice et baissa les yeux face au guerrier.

“Ne vous avisez plus jamais de vous adresser à moi sur ce ton, femme.” lui dit le général d’un ton impérieux.

Il n’est donc pas un pantin docile.

“Kerajaan !” appela-t-il.

Le mage, grelottant et en haillons, émergea des ruines de la prison.

“Oui, général ?” bredouilla-t-il.

“Ramenez la captive dans sa cellule.”

Je reviendrai te chercher, Cahaya ! Je te le promets ! Reste en vie, je t’en supplie !

Céleste s’avança vers Sethann et posa une main sur sa joue. Elle avait retrouvé son sourire, cette façade mensongère qui dissimulait sa nature malsaine.

“Je suis si heureuse que nous soyons enfin réunis. Tu es la clé dont nous avions besoin !”

Elle se tourna vers Ryleon. “Nous avons une princesse à ramener chez elle, général.”

Le guerrier se tourna vers l’armée assemblée et déclara d’une voix puissante :
“Au nom de l’empereur, nous marchons sur l’Académie !”
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