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La prison de la Sentinelle consistait en une tour inversée, un dédale de salles circulaires qui descendaient de plus en plus profond sous la cité de l’Académie. L’endroit était entièrement formé de cristaux similaires à ceux qui composaient les homoncules, l’Anima d’Ordre concentré et matérialisé. Le froid avait rapidement atteint une intensité insoutenable pour le corps humain, et Silmar et Prasine ne devaient leur survie qu’à une Arcane de feu qui maintenait une bulle de chaleur autour d’eux. Ils progressaient rapidement dans d’immenses cavernes vides, dévalant des pentes s’enfonçant toujours plus bas et contournant d’imposants piliers cristallins.

"Que vais-je bien pouvoir faire ? N'existe-t-il réellement aucun traitement contre la mutation ?"

Silmar secoua la tête.
"Hélas non. Je n'avais encore jamais assisté à une mutation provoquée par l'Anima du Chaos. Je peux affirmer, cependant, que ta vie n'est pas en danger. Ton potentiel est encore plus impressionnant que nous le pensions.” ajouta-t-il.

Prasine ricana sombrement. “Mon potentiel ? Si vous n’aviez pas été là, Céladon et Aliza auraient fini de la même façon que ces créatures. Et je les aurais probablement rejoint peu après, perdue comme je l’étais. Consumée.”

“Le Chaos est une discipline délicate à contrôler, mais pas impossible. Tu ne dois pas le laisser se nourrir de ta colère ou de ta peur, ou il te dominera.”

“Je ne vois aucun moyen d’accomplir une telle chose. A chaque fois que j’ai touché cette énergie, elle m’a entièrement submergé. C’est comme… comme essayer de…”

“De remonter un torrent à contre-courant.” termina Silmar.

Prasine leva les yeux vers le puissant maître. “Oui. Exactement.”

Il eut un petit sourire. “Tu ne dois pas te laisser emporter. Tu n’es pas un morceau de bois flotté, ballotté au gré des rapides. Tu dois être le rocher lisse au coeur du flot, qui sépare sans effort le torrent sans chercher à lui résister de front.”

“Vous maniez bien la métaphore, mais ça ne me dit pas comment m’y prendre en pratique.” Elle retrouvait peu à peu son esprit habituel.

“Si nous profitions de cette occasion pour t’entraîner quelque peu ?”

“De quoi voulez-vous parl…”

Elle s’interrompit. Au bout de la salle qu’il parcouraient, trois formations de cristal s’animèrent et s’arrachèrent de la paroi murale. Les homoncules avancèrent pesamment vers les deux humains.

“Je te soutiendrai pour t’éviter de sombrer. Garde mes paroles à l’esprit, souviens-toi de ne pas te laisser submerger.”

Prasine se concentra. Immédiatement, lorsqu’elle tenta de faire le vide dans son esprit, les visages de Relius et d’Aliza lui vinrent. Le torrent se fit plus fort, et son bras lui projeta de violentes ondes de douleur. Elle arrima fermement sa volonté : elle garderait le contrôle. Elle refuserait de s’immerger. Elle se tendit en direction du courant, avec précaution mais détermination. Elle y plongea son esprit et attira l’Anima en elle.

Son bras sembla exploser, de la lave coulait dans ses veines. En même temps, l’attrait du Chaos se fit plus fort. Elle sentit monter en elle la même exaltation, la même jouissance qu’elle avait ressenti dans la taverne, et qu’elle avait embrassé contre les homoncules.

Pourquoi y résister ? Quelle valeur avait le contrôle, lorsque l’abandon était si simple et si direct ?
Elle pensa à Sethann. Son père adoptif l’avait toujours mise en garde contre l’attrait du Chaos. Elle allait devoir lui faire face à son retour, et lui révéler tout ce qu’elle avait sur le coeur, toutes les erreurs qu’elle avait commis. Pourrait-elle à nouveau le regarder en face si elle ne se montrait pas forte cette fois au moins ? Verrait-elle à nouveau de la fierté dans ses yeux ?

Elle planta sa volonté au coeur du torrent déchaîné, et l’arrima de tout son être, de toute son âme. L’énergie la parcourut sans la noyer, l’emplit sans la dominer. Elle fit face au déluge et puisa dans la force indomptable.

Elle forma le sort.

L'oiseau ardent s’éveilla et déploya ses ailes évanescentes. Cette fois, sa forme éthérée était teintée de pourpre. Il s’élança du bras tendu de Prasine et fonça droit sur les homoncules. Il transperça les deux premiers, les traversant sans même ralentir son vol, puis fit volte-face dans les airs et s'abattit sur la dernière créature dans une explosion de flammes indigo. Les homoncules transpercés se dissolvèrent progressivement, contre dévorés par un parasite. La déflagration avait creusé un large trou dans le sol de la caverne donnant directement sur le niveau inférieur.

Prasine laissa échapper un soupir de soulagement. Elle l’avait fait ! Elle avait maîtrisé le Chaos !

“Félicitations. Je savais que tu en étais capable.” la complimenta Silmar. “Sethann pourra être très fier.”

“Je n’en suis pas si sûre.” admit-elle. “Il s’est passé certaines choses, aujourd’hui…”

“Sache que je n’ignore rien de ce qu’il se passe dans cette ville.” déclara Silmar. “Je sais ce qui vous est arrivé dans cette taverne du quartier sud. Ce que tu y as accompli était ce qui devait se produire.”

“J’ai perdu le contrôle, et j’ai provoqué la mort de nombreux innocents ! Comment puis-je accepter une chose pareille ?”

“Tu n’as pas à l’accepter. Tu dois t’en souvenir, le garder en toi, au plus près de ta conscience. Tu as fait ce qu’il fallait pour neutraliser le Conclave. Les pertes innocentes sont un terrible et regrettable accident, mais tu dois toujours te souvenir de ce que tu as ressenti à ce moment là. Cette culpabilité qui te ronge, elle est la preuve que tu es une bonne personne. Tu dois toujours te souvenir des vies que tu as prises, mais n’oublies jamais les vies que tu as sauvées.”

Une profonde blessure que Prasine portait depuis l’incident de la taverne commença sa guérison. Elle sentit qu’un immense poids venait d’être ôté de ses épaules.

Silmar lui sourit chaleureusement, et son visage sévère prit pour la première fois un aspect profondément humain et vulnérable.

“A présent, achevons ce pour quoi nous sommes venus.”

Ils parcoururent bien d’autres salles et Prasine neutralisa d’autres homoncules, de plus en plus nombreux, avec un succès grandissant. Le froid continuait à se faire plus mordant à chaque étage, et l’Arcane protectrice fut maintes fois renforcée.

Enfin, ils parvinrent dans une immense pièce circulaire. Sous le sol cristallin s’étendait un océan bleu à la surface scintillante. Au centre de la salle, une formation glaciale était agglomérée en une sorte de trône sur lequel était figé, emprisonné un corps humain. Un homme de haute taille, aux cheveux blonds, se tenait devant le trône, le dos tourné aux arrivants.

“Maître Angevin.” Prasine avait lancé l’appel sans surprise. Elle se doutait de l’identité du traître, du conspirateur qui se cachait derrière l’attaque de la Tour depuis son face à face avec le sorcier squelettique. Par réflexe, elle ne put cependant se retenir d’ajouter le titre honorifique.

Le traître se retourna pour leur faire face. Ses yeux brillaient d’une intense lueur azurée. Ils n’étaient pas comme ceux de Silmar, entièrement transformés, mais hébergeaient plutôt une présence mystique, profondément enfouie. Derrière Angevin, le corps prisonnier du trône de cristal reposait sans la moindre trace de vie. Prasine crut reconnaître son visage figé, décrépit. Il lui était même familier, elle le croisait quotidiennement.

“Le Sorcier ?” s’écria-t-elle.

Angevin sourit. “En effet. La Sentinelle n’était autre que le Sorcier lui-même. Une histoire fascinante.”

“Quelle folie as-tu accompli ici, Angevin ?” gronda Silmar.

“Tout l’inverse d’une folie, Silmar. Contrairement à vous, j’ai osé recevoir l’illumination de l’Age Ancien. Et je comprends tellement de choses, à présent !”

“Vous avez fait assez de mal. Il est temps de payer pour vos crimes. ” le menaça Prasine.

“Comment peux-tu présumer connaître le bien et le mal, jeune fille ? Ce que j’ai accompli est au-delà de ces concepts sans fondement. Le bien et le mal ne sont qu’une différence de point de vue. Par exemple, voyez comme l’histoire à dépeint les Quatre Héros : aujourd’hui des dieux, autrefois des hommes et des femmes qui ont défié et vaincu le Haut Souverain, le Dieu Noir, l’Entité Malfaisante, peu importe comment vous choisissez de le nommer. Ne pouvant le détruire entièrement, ils le séparèrent en six fragments : son Corps, qui fut enterré sur le site de sa défaite. Son Esprit, qui fut confié au Premier pour qu’il le maintienne emprisonné à jamais. Son Coeur, que le Guerrier emporta. Son me, dont se chargea la Prêtresse. Son Ombre, que garda la Chasseresse. Et son Nom, qui fut conservé par le Sorcier. Chacun des Quatre s’exila quelque part dans le monde pour que jamais les fragments ne soient réunis. Mais eux-mêmes ne trouvèrent jamais de moyen de détruire ces fragments ; et finalement, leurs esprits faiblirent et les prisons qu’ils avaient façonné de leurs propres corps faillirent. Ainsi, les fragments recommencèrent à répandre leur influence sur le monde. Et aujourd’hui, le Nom à trouvé un nouvel hôte, qui l’accepte au lieu de le combattre. Je dispose à présent de toute la sagesse, de toute la mémoire ancestrale du Haut Souverain lui-même !”

“Vous êtes complètement fou !” l’interpella Prasine.

“Tu t’es soumis à une puissance qui te dépasse.” ajouta Silmar. “Tu n’as aucun espoir de le contrôler. Il fera de toi son jouet.”

“Silence !” hurla Angevin. “J’ai saisi cette opportunité, ce que tu n’as jamais osé faire. A présent, je vais débarrasser le monde de ton existence inutile et faire de l’Académie ce qu’elle aurait toujours du devenir !”

Il fit un simple geste. Prasine ressentit une compression mystique, comme si l’Anima de toute la salle se voyait mobilisée d’un seul coup. Un éclat lumineux l’aveugla durant un instant. Lorsqu’elle put distinguer ses alentours à nouveau, un épais pilier de glace s’étendait du sol au plafond là où s’était tenu Silmar. Le mage était piégé derrière la paroi cristalline, immobile. Ses yeux n’émettaient plus la moindre lueur.

“Prasine, tu sais que je ne t’ai jamais voulu de mal.”

“Jamais vou… Vous nous avez tendu un piège, à moi et aux autres ! Vous nous avez livrés en pâture à vos sbires !”

Angevin afficha une expression attristée. “Et j’en suis navré. J’avais besoin de vous ralentir pour accomplir la brèche du sceau. La présence de Silmar était déjà assez difficile à gérer, je n’y serais jamais arrivé avec vous dans mes pattes. Je savais bien qu’au moins certains d’entre vous s’en sortiraient. Et à présent, je vous offre, et à toi tout particulièrement, une place à mes côtés.”

Prasine n’en croyait pas ses oreilles. L’homme qui se tenait devant elle était bien Angevin, elle le sentait au plus profond d’elle-même. Une autre présence partageait son esprit, mais à ses côtés, la volonté d’Angevin était intacte. Il était bien celui qui les avait trahis. Le sang de Relius était sur ses mains.

Elle se saisit de l’Anima. Plutôt que de s’y abandonner, elle se servit de sa colère comme d’un ancrage, et l’énergie cascada en elle avec une facilité déconcertante.

“Voici ma réponse.” lança-t-elle.

Deux oiseaux apparurent sur ses mains, et elle les envoya attaquer l’homme qui était à l’origine de tout son malheur. Les familiers fondirent sur leur proie avec une vitesse fulgurante, les ailes déployées, prêts à libérer leurs flammes pourpres.
Angevin fit un pas, et des éclats de cristaux fusèrent entre lui et sa jeune adversaire, criblant les familiers chaotiques. Ils explosèrent en faisant trembler toute la structure, et Prasine fut alors terriblement consciente de toute la matière qui se trouvait au-dessus d’elle, prête à s’effondrer.

Elle prépara un second assaut. Angevin éclata d’un rire franc et applaudit sa jeune apprentie. Il croisa ses mains derrière son dos et la considéra avec intérêt.

“Une Arcane exemplaire. Tu es décidément une mage très prometteuse. Tu intègres parfaitement les leçons qui te sont imparties par tes professeurs tout en y joignant ta propre fougue et ton imprévisible tempérament. Tu me rappelles tellement le Guerrier lorsqu’il m’a tenu tête, il y a cinq siècles…”

Prasine fit appel à une Arcane qui brûlait encore dans sa mémoire. Une étoile crépusculaire se forma entre ses mains, un point de passage canalisant l’Anima du Chaos. Elle libéra le sort et un rayon, similaire à celui qu’avait convoqué le renégat, vint frapper Angevin de plein fouet et traça un chemin incandescent à travers la caverne, provoquant la chute d’énormes blocs de cristal.

Lorsque le sort se dissipa, Angevin se tenait debout face à elle. Il lui manquait la moitié de son torse, consumé par l’attaque, et son bras se terminait juste sous l’épaule. Il émit un grognement ennuyé et un amas de cristaux se forma pour refermer ses blessures, remplaçant instantanément la chair disparue.

“Cessons ces enfantillages.”

Il tendit son bras, désormais identique aux griffes des homoncules. Les cristaux grandirent et se saisirent de Prasine, l’immobilisant contre la paroi de la caverne.

Angevin s’approcha.
“Je pourrais te montrer tant de choses.” lui dit-il. “Partager ma connaissance infinie avec toi.”

Sous ses pieds, la surface mouvante qui s’étendait sous le sol de la salle changea pour représenter plusieurs scènes. Elle en reconnut certaines, comme un village incendié qui ne pouvait être que son lieu de naissance.

“Souhaiterais-tu connaître la vérité sur ce qui s’est passé durant ton enfance ?”

L’image se métamorphosa, affichant désormais une plaine sombre balayée de poussière.

“Où peut-être le terrible secret de ton amie Aliza ?”

“Vous perdez votre temps !” cracha-t-elle.

Elle n’avait pas besoin de pouvoir bouger pour combattre, et elle invoqua une nouvelle Arcane. Une flamme pourpre naquit, suspendue en l’air entre son visage et celui du traître. Ce dernier sourit à cette pitoyable tentative. Prasine lui rendit un rictus et souffla sur la flammèche, la changeant en un torrent de feu chaotique qui engloutit la tête du maître.

Lorsque les flammes se dispersèrent, le coeur de la jeune sorcière se figea. Un visage cauchemardesque de cristal et de chair mêlée lui rendait un regard sinistre.

“Oooorrrrgl iiinnnsssoumission est si rafraîchissante !” s’exclama Angevin tandis que sa langue repoussait et que sa mâchoire reprenait sa position naturelle.

La scène changea à nouveau, et Prasine eut le souffle coupé.
Sethann gisait dans une cellule plongée dans les ténèbres, les poignets enchaînés, un filet de sang s’écoulant de sa bouche.

“Peut-être ceci suffira-t-il à te briser : la façon dont Sethann va trouver sa mort prochaine !”

Elle oublia tout. Les leçons, les mises en garde. Elle s’immergea dans le torrent une ultime fois.

Son bras gauche s’embrasa alors tout entier d'un feu chaotique, et cette sensation de souffrance absolue mêlée de plaisir intense la traversa de part en part. Ses vêtements se consumèrent, dévorés par les flammes pourpres. Elle ne ressentait pourtant ni le froid glacial du lieu, ni la chaleur extrême du feu qui courait sur sa peau. Son esprit n'était habité que par une unique obsession : le meurtre.

Une fraction de seconde, une lueur de crainte apparut dans le regard d’Angevin. Il recula vivement. Au contact du Chaos, les entraves qui retenaient la sorcière s'effritèrent, puis se brisèrent au premier pas qu'elle fit pour se rapprocher de lui, le bras tendu devant elle telle une torche. Le membre était désormais entièrement déformé, jusqu'au bout des doigts qui se terminaient en griffes.

Pour la première fois depuis son illumination, Angevin douta. Lui-même ne reconnaissait pas la forme flamboyante qui avançait vers lui, les yeux brûlants de haine, mais du fond de son âme, là où résidait désormais l'ancienne présence, monta un frisson de panique.

Il leva ses bras de cristal devant son visage. D'un simple revers de la main, Prasine les fracassa comme un enfant qui renverse une pile de jouets. Les membres pulvérisés retombèrent inutilement aux flancs du mage.
La sorcière enserra la tête d'Angevin de sa poigne mutée et immolatrice. Le maître poussa un hurlement alors que son visage se dissolvait, fondant sous l'effet de la fournaise magique. Son apprentie y mit un terme en lui broyant le crâne d’une torsion.

Le corps du mage s’effondra mollement sur le sol. Sur la surface cristalline couraient des fissures pourpres qui s’étendaient progressivement dans toute la salle. Un grondement retentissait, s'amplifiant sans cesse, et Prasine comprit qu’elle allait mourir enterrée ici. Elle n’en avait cure, sa vengeance était accomplie. Et elle n’aurait su se libérer du Chaos à présent. Le feu crépusculaire ne quittait plus les veines à vif de son bras. Elle ne disparaîtrait pas en paix, cependant. La folie du Chaos la garderait emprisonnée jusqu’à la fin.

Elle renversa sa tête en arrière et éclata d’un rire dément.

Des morceaux de glace s’écroulaient tout autour d'elle, dans un vacarme assourdissant. Elle n’entendit pas la prison de Silmar se fracturer.

Le mage se précipita vers elle, lui prit la main et ils disparurent ensemble dans un éclair.

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“Te revoila, petite frileuse !”

Aliza se réveilla sous les nuages noirs de la contrée ténébreuse. Elle était étendue sur le sol rocailleux, et un vent gris lui caressait le visage. Une des ombres était penchée au-dessus d’elle, et pour la première fois, elle distinguait nettement ses traits.
Il s’agissait d’un jeune homme qui semblait à peu près du même âge qu’elle. Il présentait les mêmes particularités qu’Aliza, les yeux rouges, les cheveux blancs et la peau grise. Il affichait un large sourire plein d’amusement.

“Qui êtes-vous ?” lui demanda-t-elle.

Il ne se départit pas de son sourire, mais son regard mima l’outrage.

“Nous marchons à tes côtés depuis tout ce temps, et tu ne te souviens même pas de moi ? N’aurais-tu pas de coeur ?”

“Ne la tourmente pas, Penkios.”

Une autre ombre avait parlé. A présent, Aliza remarquait qu’elles étaient toutes réunies autour de la plaine, et elle pouvait tous les examiner avec clarté.
Elle compta six hommes et cinq femmes, tous d’apparence et d’âge similaires aux siens. Tous l’observaient avec curiosité.
Celle qui avait levé la voix était une jeune femme à la beauté irréelle.

“Comme tu voudras, Sesi.” répondit le garçon. Son sourire se fit chaleureux. “Pardonne-moi, petite soeur. Comme tu l’as entendu, je suis Penkios.”

Petite soeur. Le terme fit sourire Aliza.

“Je peux vous voir et vous entendre.”

“En effet. Tu te retrouves ancrée plus fermement sur la contrée ténébreuse que jamais auparavant. Après avoir touché du doigt les portes de la mort, j’imagine.”

Le visage de Relius lui revint à l’esprit, et elle voulut pleurer. Mais aucune larme ne perla à ses yeux. Les larmes n’avaient pas leur place en ce lieu.

“Je suis désolé pour ton ami. C’était un gars bien.”

“Vous le connaissiez ?”

“Autant que toi, petite soeur. Après tout, nous vivons en toi.”

Elle promena son regard sur la plaine sombre qui s’étendait à perte de vue. Elle le voyait si clairement à présent. Cet endroit était sa propre âme.

“Qu’êtes-vous ?”

Penkios soupira. “C’est le moment des révélations, j’imagine !” Il se tourna vers les autres ombres. “Quelqu’un veut s’y coller ?”

Seuls quelques rires et une paire de sourires lui répondirent. “Très bien !”

Il se redressa et commença à parcourir un large cercle autour d’elle.

“Quelle est la chose la plus ancienne dont tu te souviennes ?”

Aliza réfléchit un instant. “Je fuyais les ténèbres… je courais pour atteindre la lumière. Et elle m’a menée à l’Académie.”

“Et ces fameuses ténèbres ?”

“Je n’en sais rien… Sostine ? Quelque chose à Sostine.”

“Oui, Sostine.” acquiesça Penkios. “La citadelle, pour être précis. Le palais impérial.” Il la fixa avec intensité. “C’est là que tu es née. Là que tu as vécu tes premières années.”

Il lui tourna le dos. L’assemblée écoutait avec attention.

“Tu étais une petite fille calme et discrète. Tu rencontrais peu de gens, et durant seize longues années tu n’as jamais posé un pied en dehors de l’enceinte du palais. Et, un jour, on est venu te chercher. On t’a conduite loin sous le domaine, au fin fond des catacombes qui s’étendent sous la citadelle. Te souviens-tu de la suite ?”

Aliza était agitée de tremblements. Sa mémoire lui revenait, à présent que le discours de Penkios l’avait amorcée.

“On m’a attachée… sur un autel en pierre. Un grand homme vêtu de blanc s’est muni d’une dague, et…” Sa voix se brisa.

“Et t’offrit à la Dame Noire.” termina Penkios.

“Je l’ai vue !” s’écria Aliza, dominant ses sanglots. “La source des ténèbres… Elle venait pour me prendre !”

“Oh, pas te prendre toute entière.” précisa Penkios.

“Mais elle n’a pas pu.” continuait-elle. “Elle en a été empêchée… par…”

Elle promena son regard sur les ombres.
“Vous tous ! Vous m’avez sauvée !”

“Oui, petite soeur.” affirma Penkios. “Nous tous. Le peu qui restait de nous, en tout cas. Ce qui subsistait… qui subsiste encore après que la Dame Noire ait consumé nos âmes. Nous avons rempli notre part, détournant l’attention de la Dame assez longtemps pour te libérer, et tu as rempli la tienne. Tu as échappé à tes bourreaux, fui la citadelle et t’es dissimulée sur un navire en partance pour un autre continent. Magnifiquement opéré !”

Aliza ferma les yeux. La vérité lui apparaissait progressivement, l’effroyable vérité.

“Pourquoi m’avoir sauvé ?”

“Parce que tu es notre seul espoir, Dvylika.”

La jeune femme qui venait de parler s’était tenue à l’écart depuis le réveil d’Aliza. Elle s’avançait à présent au centre du groupe. Son visage était figé dans une mélancolie et une tristesse infinie, et Aliza sentit sa gorge se nouer à sa seule vue. Penkios s’écarta pour la laisser approcher.

“Qu’avez-vous dit ?”

“Tu as oublié qui tu étais, mais il est temps pour toi d’assumer ton héritage. Tu es Dvylika Sinnei, notre soeur cadette. Douzième fille de notre père, l’empereur Alekian Sinnei. Et douzième sacrifice à la Dame Noire.”

Aliza… Dvylika encaissa le choc. Ce fut comme si un miroir avait tout à coup été tourné vers elle, mais elle avait toujours su ce qu’elle allait y découvrir. La connaissance était simplement enfouie sous une masse d’horreurs et de souffrances. A présent, avec tout ce qu’elle avait vécu depuis son arrivée à l’Académie, toutes ces épreuves glissèrent sur sa conscience. Elle se tenait au-delà de tout, au-delà du doute et de l’incertitude. Elle était… à nouveau... Dvylika.

Elle se leva. Son regard s’était durci, et elle se tenait droite parmi le cercle de ses frères et soeurs.

“Je crois te connaître.” dit-elle à la jeune femme mélancolique. “Je t’ai vue… dans le palais. Un portrait dans les appartements.”

“Je suis Viena, l’aînée de notre fratrie. La seule pour laquelle notre père ait ressenti de l’amour. Je fus le seul sacrifice qu’il n’avait pas prévu, le seul enfant dont la perte le blessa. Après ma mort, et l’accomplissement de son pacte avec la Dame, il ne s’attacha plus jamais à aucun de ses descendants, qui n’existèrent que pour être sacrifiés.”

“Tu le hais.” déclara Dvylika.

Une lueur sauvage étincela dans les yeux de son aînée. “Plus que quiconque ici.”

“C’est compréhensible.” intervint Penkios. “Nous autres n’avons presque jamais vu cet homme. Il restait aussi distant que possible. Pour nous, il n’est qu’un meurtrier sans visage. Pour Viena, il est un père, un monstre et un traître.”

“Pourquoi ?” demanda enfin Dvylika. “Qu’est-ce qui a pu pousser notre père à sacrifier ses propres enfants ?”

Un frisson collectif parcourut l’assemblée des silhouettes noires. Sur tous les visages, Dvylika put lire un profond ressentiment, mais personne ne semblait enclin à lui répondre.

Sauf Viena, qui éleva la voix et raconta avec véhémence :
“L’année de mes seize ans, notre père fut terrassé par une terrible maladie. Durant des jours, les plus grands thaumaturges du continent du succédèrent à son chevet sans le moindre résultat. Le mal impitoyable le rongea jusqu’à ce que la raison même ait déserté son esprit, et l’Empire se prépara à un terrible deuil face à l’inévitable. Mais dans son agonie, notre père se vit offrir un choix par une entité maléfique qui vint à lui. Persuadé que son empire ne lui survivrait pas, il décida de sacrifier une vie… une simple, minuscule vie… pour préserver la prospérité du dominion et garder le chaos loin de la civilisation qu’il avait bâtie.”

Le silence se fit. Ses frères et soeurs regardaient au loin, perdus dans leurs pensées. Peut-être ne réflétaient-ils là que le propre sentiment qui l’emplissait.

“Une fois le pacte maudit formé, il fut forcé de poursuivre les sacrifices à la Dame toutes les vingt années pour préserver sa propre existence.”

“Ainsi,” continua la sensuelle Sesi, “nous ne sommes devenus rien de plus que des offrandes, du bétail élevé pour l’abattoir, dont l’existence était ignorée de tous sauf des plus proches complices de l’empereur.”

Dvylika se remémora un autre élément qui l’avait toujours laissée confuse.

“Je n’ai jamais été douée pour les acrobaties. Je ne me suis, de plus, jamais battue. Pourtant, à mon arrivée à l’Académie, tous ces talents, et bien d’autres, me vinrent naturellement. Je suppose que vous n’y êtes pas étrangers ?”

Penkios retrouva le sourire.
“Tu supposes bien, chère cadette. Dvi et Trys, là-bas,” dit-il en désignant deux jeunes hommes robustes adossés à un rocher, “étaient des fauteurs de trouble et des bagarreurs hors pair. La belle Astuoni,” continua-t-il en indiquant une svelte athlète qui lui fit un clin d’oeil, “est la seule à avoir réussi à quitter brièvement le palais grâce à ses talents d’acrobate. Et Olika, qui fait la tronche par ici, adorait jouer avec des couteaux.”

Il lui fit une profonde révérence. “Tu portes en toi un peu de chacun d’entre nous.”

Dvylika regarda tour à tour ses frères et soeurs, sa famille. Sa véritable famille. Ceux qui seraient toujours à ses côtés quoi qu’il arrive, et dont elle portait l’héritage de plus d’une manière.

“Je crois savoir ce que vous attendez de moi, à présent. Mais je veux vous l’entendre dire.”

Viena prit la parole.
“Tu vas quitter cet endroit et partir pour le sud. Tu vas rejoindre Sostine, affronter les légions de l’empereur. Tu vas faire face à notre père. Et tu vas le tuer.”
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