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L’Académie était plongée dans le chaos.

Partout éclataient des escarmouches entre les membres du Conclave et les gardes de la cité, les sorciers de la Tour, ou même certains étrangers courageux. L’organisation qui rongeait la ville tel une maladie s’était entièrement mobilisée dans un assaut général contre Silmar et tous ceux qui lui étaient fidèles.

Prasine, Céladon, Relius et Aliza parcouraient les rues de la cité devenue un gigantesque champ de bataille urbain, cherchant à rejoindre la Tour. Leur progression était gênée par les combats et les dégâts causés par le Conclave, bâtiments effondrés, barricades de fortune ou chariots marchands renversés.

Le coeur de Prasine se serrait lorsqu’elle contemplait l’Académie ainsi projetée en état de guerre. La ville lui était toujours apparue comme un havre à l’abri de tout conflit majeur, mais il était clair aujourd’hui que la menace du Conclave avait été grandement sous-estimée. Elle s’assurerait à faire chèrement payer leurs actes haineux à la Sentinelle et ses sbires.

Enfin, ils parvinrent au pied de la Tour. De nombreux gardes gisaient au sol, abattus par les armes ou les Arcanes. Une féroce bataille avait lieu à l’intérieur de l’édifice, mais son pourtour immédiat se trouvait être relativement calme.

“Qu’attendons-nous ? Ils ont besoin de nous à l’intérieur !” s’écria Prasine.

“Je sais que la situation est urgente, mais ne nous précipitons pas dans la gueule du loup.” la raisonna Céladon. “Nous ne pouvons pas nous permettre de nous faire tuer par témérité. Il y a là-dedans des tueurs expérimentés qui se sont préparés à cette attaque des années durant.”

Il parcourut ses compagnons du regard. “Est-ce que tout le monde se sent en état de combattre ?”

Aliza acquiesça silencieusement. “Oui, je suis prêt.” déclara Relius.

Prasine observait la Tour, haute spire qu’elle avait toujours considéré comme son foyer. Céladon la prit par les épaules.

“Tu es sûre que tout va bien ?”

“Je vais très bien ! Nous perdons du temps !” répondit-elle agressivement. Elle se rendit compte que ses compagnons l’observaient avec inquiétude. Céladon avait une expression alarmée.

“Excuse-moi.” dit-elle dans un soupir. “Je suis un peu surmenée, mais ça ira. Je tiens à aller aider les autres !”

Céladon hocha la tête. “Très bien. Voila comment…”

Un grondement de tonnerre soudain l’interrompit. Du sommet d’un bâtiment proche s’écroula un tireur à l’arbalète embusqué qui s’écrasa au sol.

“Piourrrrrg !”

Ptarus, le foudraiglon, filait au dessus de leurs têtes. Des éclairs crépitaient dans son sillage. Alors qu’il survolait une rue voisine, une autre coup de foudre jaillit de l’oiseau mythique pour frapper une autre victime ignorante. Les quatre amis lui lancèrent des encouragements.

“Bien, Ptarus couvrira nos arrières ! Prasine, tu restes près de moi. Je m’occupe de te couvrir, et tu te chargera d’éliminer les mages renégats. Relius, tu vas causer le plus de dommages possible dans les rangs des non-mages. Aliza, tu t’assureras que nul ne le menace. Je compte sur toi pour te débarrasser des tireurs d’élite et des combattants isolés. Surtout, ne vous séparez pas.”

Ils pénétrèrent dans le grand hall de la Tour.
Des sorts mortels volaient en tous sens, criblant l’immense salle de cratères, de plaques de glace ou de pierres fondues. Les apprentis étaient postés sur les escaliers supérieurs et faisaient blocus pour empêcher aux envahisseurs d’ascendre la Tour. Les maîtres se tenaient sur la partie inférieure des escaliers, protégeant les apprentis et retenant le gros des troupes du Conclave.

Le terrain au sol était entièrement occupé par les forces des assaillants. De nombreuses dépouilles gisaient contre les murs intérieurs, et les sbires de la Sentinelle restaient entièrement concentrés sur le front ascendant. Il s’agissait d’un atout considérable pour le groupe. S’ils parvenaient à frapper assez fort et pousser l’avantage de la surprise au maximum, ils pourraient peut-être renverser le cours de la bataille.

Prasine ouvrit les hostilités. Elle conjura une Arcane qu’elle n’avait encore jamais utilisé. Elle avait pensé ne jamais en avoir l’occasion, mais jubilait intérieurement à l'idée de la déployer à présent. Elle se concentra, et une majestueuse structure se forma dans son esprit. Elle étendit sa volonté pour embrasser l’Anima.
La blessure de son épaule s’éveilla. La douleur avait été constante jusqu’ici, mais à présent sa plaie encore à vif envoya une décharge dans le cerveau de la jeune sorcière.
L’attrait du Chaos fit irruption en elle. Elle laissait dériver sa volonté dans le flot d’Anima, et juste au-delà de l’énergie rougeoyante familière rugissait un torrent de force sauvage, indomptée. Incontrôlable.
Elle se mordit la lèvre et se força à résister. Elle réunit la juste quantité d’Anima et forma le sort.
Une forme ailée faite de flammes naquit sur ses doigts. D’un geste, elle lui fit prendre son envol en direction d’un groupe de mages du Conclave qui travaillaient de concert pour submerger les défenseurs. Le volatile enflammé décrivit un arc majestueux avant de plonger au coeur de l’assemblée ennemie.

La déflagration força les spectateurs à détourner le regard. Une vague de chaleur les traversa puis l’onde de choc menaça de les jeter à terre. Un nuage incandescent s’élevait lentement de la zone touchée, où ne se trouvaient plus que des restes carbonisés. Défenseurs comme assaillants se tournèrent vers les nouveaux arrivants, et la bataille vint à leur rencontre.

“Voila qui devrait nous annoncer comme il se doit.” remarqua Céladon en érigeant un champ de force arcanique autour de sa compagne.

Relius croisa les bras, et un profond grondement se fit entendre sous leurs pieds. Le bruit enfla jusqu’à ce que des tremblements secouent la bâtiment tout entier.

“Relius, qu’est-ce que tu…” commença Céladon.

Une gigantesque masse de bois pulvérisa le sol et s’éleva sous les pieds du jeune mage. Il affichait une détermination sans faille, et paraissait alors aussi sûr de lui que n’importe quel maître accompli.

“A mon tour.”

Le sol de la Tour explosa et d’immenses racines vivantes se déployèrent dans toute la salle, balayant sans effort les envahisseurs. Les lames mordaient profondément le bois, puis y restaient enfoncées tandis que leurs porteurs se faisaient écraser par les puissants appendices.

Sur une terrasse surélevée, quelques assassins armés d’arbalètes considérèrent que le jeune mage perché sur sa colossale plate-forme de bois constituait une cible de choix. Ils décochèrent une série de carreaux qui vinrent se ficher dans une branche épaisse qui venait de surgir à quelques centimètres du visage de Relius.

Plusieurs mètres en dessous, Céladon jura.
“Il va se faire tuer ! Je vais faire mon possible pour nous couvrir. Aliza, va au contact !”

Aliza acquiesça en dégainant ses deux dagues, puis se dissipa dans les ombres.
Au même instant, une boule de feu, un projectile de glace et un trait de foudre qui tournoyaient conjointement s’élevèrent au-dessus d’eux dans un arc. Céladon tendit la main et un assemblage lumineux de formes géométriques se déploya dans les airs. Les trois sorts s’écrasèrent contre la barrière mystique, et l’explosion résultante aveugla et assourdit temporairement Prasine.
Le manteau de Relius fut soufflé par l’onde de choc, mais lui-même ne réagit aucunement. Son regard était fixé sur les rangs du Conclave dans lesquels ses racines vivantes semaient une violente et implacable dévastation.
Le flash de la déflagration força les arbalétriers à se couvrir les yeux. Derrière eux, l’ombre s’était dissipée un instant pour révéler une silhouette prête à frapper.

Prasine conjura un autre faucon ardent et lui fit suivre la trajectoire inverse de la triple attaque. Cette fois, son familier fut intercepté en plein vol. Un trait de glace le transperça, et son explosion jeta à terre un groupe d’envahisseurs. Dans l’espace ainsi dégagé, Prasine distingua trois mages du Conclave qui se tenaient réunis devant un étrange cratère creusé en plein coeur du grand hall. Une lueur bleutée semblait en sortir.

“Céladon !” cria-t-elle au dessus du vacarme. “Tu vois ça ? De quoi s’agit-il ?”

“Je n’en sais rien, mais ces mages semblent en protéger l’accès.”

Une intuition fit soudain irruption dans l’esprit de Prasine. Et si les membres du Conclave ne cherchaient pas à atteindre le sommet de la Tour ? S’ils ne faisaient que tenir cette position le temps d’accomplir leur véritable objectif ? Il lui sembla alors vital de découvrir ce qui se trouvait sous ce passage.
Elle observa le cours de la bataille. Leur intervention avait eu l’effet escompté, et les défenseurs de la Tour gagnaient du terrain. Le Conclave avait été pris en tenaille et serait bientôt vaincu, mais peut-être serait-ce trop tard.

“Nous devons descendre là-dessous !”

Céladon réfléchit un instant. Il arriva clairement aux mêmes conclusions que sa partenaire, et il leva la tête.

“Relius !”

Le jeune mage le regarda. Céladon pointa le doigt vers le cratère, et Relius hocha la tête. Il se concentra un instant puis tendit les bras.
Instantanément, toutes les branches géantes convergèrent vers l’endroit désigné. Les mages du Conclave furent soumis à un instant de panique.
Le premier d’entre eux disparut brièvement avant de réapparaître dans les airs au-dessus de Relius pour préparer une riposte. Sa tentative prit fin lorsque, comme sorti de nulle part, un poignard tournoyant se ficha en travers de sa gorge.

Aliza se tenait campée sur l’une des racines qui traversaient la salle à toute vitesse, et affichait un rare sourire à la suite de son lancer parfait. Elle adressa un clin d’oeil à Relius en passant près de lui.
Les deux mages restants se campèrent de chaque côté du cratère, chacun face à une masse d’appendices de bois meurtriers. L’un d’eux produisit un torrent de flammes qui consuma les tentacules plus rapidement qu’ils ne progressaient.
L’autre puisa dans l’Anima d’Ombre pour faire flétrir et mourir les racines qui s’approchaient de lui.
Cette situation se prolongea de longues secondes, et Relius lança un regard inquiet à Céladon.

“Nous devons les affronter directement.” indiqua ce dernier à sa partenaire.

“J’adore entendre ça.” répondit Prasine.

Céladon étendit les bras et déploya une sphère de protection autour d’eux. Ensemble, ils s'avancèrent au coeur du flot infernal.

“Tiens toi prête.”

Les flammes couraient à la surface du dôme invisible comme derrière une cloche de verre. Céladon modifia la forme de la structure tout en continuant d’avancer, et le feu se courba pour se propager dans la direction opposée. Le mage adverse se rendit compte du changement et il abandonna son sort. Les flammes s’estompèrent et Prasine put clairement distinguer leur adversaire.

“Vous ! Vous étiez l’un des nôtres !”

Le renégat sourit. “C’est plutôt vous qui n'êtes pas l’une des nôtres. C’est bien dommage, au demeurant.”

“Maintenant !” cria Céladon.

Prasine conjura une nouvelle Arcane. Dans la précipitation, elle se retint de justesse de puiser dans l’énergie chaotique pure. Elle tendit le bras droit devant elle et un fouet de force incandescente jaillit de la paume de sa main, se déploya en décrivant une majestueuse courbe avant de s'abattre violemment sur le mage du Conclave.
Le ruban de flammes éclata à son contact, se séparant en une pluie d'étincelles qui cascadèrent sur le sol et les murs environnants. Du point de collision scintilla un éclat pourpre.
Prasine entraîna Céladon à terre tandis qu’elle-même plongeait. Un rayon aveuglant, teinté d’indigo, jaillit du mage renégat et fusa à l’endroit où ils se tenaient un instant plus tôt. Le trait s’abattit sur l’un des escaliers et le traversa sans effort. La structure, tranchée net, s’effondra au sol en provoquant la chute de nombreux défenseurs. Lorsque le sort prit fin, une percée s’ouvrait dans la paroi même de la Tour.

Le mage s’approcha d’eux, une aura crépusculaire crépitant autour de son corps.
“Quelle déception. Vous devriez connaître la puissance sans égal du Chaos mieux que quiconque. Pourquoi choisir de vous retenir à présent ?”

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Aliza bondissait de branche en branche, cherchant un angle d’attaque propice lui permettant d’atteindre le mage. Celui-ci ne faisait pas le moindre geste, mais toute racine qui s’approchait de lui se flétrissait et tombait en poussière en quelques secondes. Elle pouvait distinguer l’Anima d’Ombre qui se déchaînait autour de lui. De la même façon que Relius s’en servait pour décupler la croissance des plantes, le sorcier leur ôtait toute force vitale. Qu’arriverait-il si un être humain entrait dans ce périmètre ? Sans doute rien de bon.
Son poignard restant entre les dents, elle luttait pour garder son équilibre sur les appendices qui s’écroulaient de plus en plus rapidement. Elle jeta un coup d’oeil vers Relius, mais il semblait concentré à continuer son assaut pour garder les mages occupés.

Plonge !

Elle bondit tout en pivotant, perdit pied et se rattrapa en plantant sa lame dans la racine la plus proche. Elle était seule sur son perchoir. Pourtant une voix avait résonné à ses oreilles.
D’une pirouette, elle se redressa et sauta sur la rambarde d’un des grands escaliers, surprenant quelques apprentis réunis à cet endroit.

N’aie pas peur, affronte ce mage de face !

Aliza se retourna et fouetta l’air de sa lame. Une paire d’apprentis s’écroulèrent en arrière, surpris par son attaque soudaine. Leurs exclamations confirmèrent ce dont elle se doutait, cette voix ne provenait pas de l’un d’entre eux.

“Qui ètes-vous ?” lança-t-elle.

Ce n’est pas le moment. Tu parcoures la contrée ténébreuse et tu as peur d’un peu d’Anima d’Ombre ? Allons !

Une silhouette se présenta à son esprit, une des ombres qui l’accompagnaient chaque nuit. Elle tourna son regard vers le mage du Conclave, et une certitude naquit en elle.

Elle se laissa tomber. Elle planta son poignard dans une longue branche descendante et freina sa chute avant d'atterrir lestement. Sous le regard surpris du mage et les cris de Relius, elle s’avança dans la zone de mort.
L’Anima sombre cascada dans son être comme un torrent en furie. Son corps prit une forme indistincte, noire comme l’abîme et fluide comme le vent. Deux flammes rouges brûlaient à la place de ses yeux. Une ténèbre liquide se sépara d’elle, prit progressivement forme humaine, et se précipita sur le mage renégat en un clin d’oeil.
L’homme n’eut pas la moindre chance de réagir. L’ombre mouvante bondit, tendit les bras vers le crâne de l’homme et, dans un craquement macabre, lui brisa la nuque.

Aliza elle-même fonçait déjà vers son autre ennemi, qui avançait sur ses amis terrassés.
Il se tourna vers elle et leva un bras, une lueur pourpre étincelant au creux de sa paume. Aliza bondit et son corps décrivit une spirale en plein air. Le bras du mage tomba au sol, nettement sectionné. L’homme ouvrit la bouche pour hurler, mais sa gorge se remplit de sang et il s’effondra avec un simple gargouillement.
Aliza récupéra sa dague plantée à la base du crâne du renégat. Sa peau avait retrouvé sa solidité et sa teinte grise, et lorsqu’elle se retourna pour chercher du regard l’ombre liquide, elle ne la vit nulle part.

“C’était incroyable ! Tu es vraiment pleine de surprises !”

Elle se retourna pour découvrir Relius à ses côtés. Le jeune mage avait une expression fatiguée, mais il lui souriait. Aliza était encore confuse après ce qui venait de lui arriver, mais le sourire de son ami lui apporta un réconfort immédiat. Elle parvint à le lui rendre.

“Relius, Aliza ! Tout va bien ?” s’écria Céladon qui s’approchait aux côtés de Prasine.

Cette dernière examinait avec désarroi une de ses mèches de cheveux roussie par un sort.

“Oui, nous avons gagné ! Les forces du Conclave restantes se sont repliées, et les maîtres se sont réunis pour organiser leur poursuite !”

Céladon poussa un soupir de soulagement. “Les Quatre soient loués.”

“Nous ne pouvons pas encore nous reposer.” déclara Prasine. Elle était penchée au-dessus du cratère lumineux. “Il se passe quelque chose là-dessous.”

Aliza observa l’étrange ouverture et fut assaillie par une nouvelle vision : le cratère glacial qu’elle avait rencontré dans la contrée ténébreuse. Elle frissonna instinctivement.

“En effet, j’entends des combats. Et l’Anima est agitée.” confirma Céladon.

“Alors on y va. Vous vous sentez d’attaque ?” demanda Prasine.

Relius acquiesça avec ardeur. Celui-là ne baisserait décidément jamais les bras. Aliza aurait de tout coeur souhaité les mettre en garde, mais comment l’expliquer ? Elle se revit plongeant dans le cratère. Les ombres elles-mêmes avaient voulu qu’elle affronte cette épreuve, elle n’allait donc pas se défiler à présent.

“Allons-y.” dit-elle.

Céladon hocha la tête et se pencha au dessus du passage.

“C’est très profond, mais il y a un escalier descendant sur le côté. Relius, tu peux nous créer une passerelle ?”

Un instant plus tard, ils dévalaient tous les quatre les marches de l’escalier en spirale qui s’enfonçait loin sous la Tour. A mesure qu’ils descendaient de plus en plus profondément, Aliza sentait le froid s’insinuer en elle. La lueur bleutée se faisait plus brillante à chaque pas.

Enfin, ils débouchèrent dans une vaste salle circulaire. Le sol y était parcouru de veines lumineuses formant un immense motif, mais celui-ci était défiguré par une large brèche d’où jaillissaient des formations cristallines. Certaines de ces formations se mouvaient comme des créatures vivantes et étaient engagées dans une violente lutte avec un mage.
Ce dernier déployait d'impressionnantes Arcanes et affrontait les monstres de cristal par le feu, la foudre et la force pure, mais les créatures se rassemblaient, se reconstituaient et reprenaient inlassablement leurs assauts.

“Maître Silmar !” lança Prasine.

Le seigneur de l’Académie leva la tête vers le groupe.
“N’approchez pas ! C’est trop dangereux !”

Une bande de créatures se jetèrent sur le sorcier. Au même instant, d’autres avaient pris les nouveaux venus pour cibles et escaladaient la paroi de la salle pour les atteindre, plantant leurs griffes cristallines dans la pierre.

“Restez groupés !” ordonna Céladon. “Nous devons porter assistance au seigneur Silmar !”

Ils se mirent en marche. Lorsque les premières créatures arrivèrent à leur niveau, elles furent stoppées par les protections de Céladon et repoussées par les attaques de Prasine. Elles étaient composées de fragments de cristal agglomérés et semblaient être maintenues entières par une puissance invisible. Les flammes ne leur infligeaient aucun dommage, seule la force de frappe des sorts les maintenaient à distance.
Une seconde vague de créatures approchait. Lorsque le premier monstre parvint à portée de Prasine, il s’élança en direction du groupe tout en arrangeant ses cristaux en forme de pointe. Les sorts de feu glissèrent sur sa surface sans le ralentir, et le monstre s’abattit au coeur du groupe. Prasine et Céladon se projetèrent contre le mur pour esquiver les cristaux tranchants, tandis que Relius et Aliza se jetèrent vers le bord de l’escalier.
Les créatures suivantes suivirent l’exemple et se propulsèrent vers les jeunes combattants tout en se réarrangeant en pointes mortelles.

Avant qu’Aliza ne puisse réagir, Relius l’avait entraînée dans le vide. Elle ne vit pas comment les autres s’en sortirent, mais une violente explosion secoua la zone qu’elle venait de quitter.
En pleine chute, une racine géante se déploya sous leurs pieds et les réceptionna. Ils filaient à travers la haute salle perchés sur l’appendice de bois, Relius la maintenant par la taille.

“Il faut les aider !” lui cria-t-elle.

Le jeune mage s’apprêtait à lui répondre lorsque son regard se fixa derrière eux. Aliza tourna la tête. Un groupe de créatures avait bondi à leur poursuite, et l’une d’elles s’écrasa sur la branche et la sectionna dans un déchirement de bois fracassé. Leur plate-forme céda et ils chutèrent à nouveau.

Aliza se réceptionna au sol avec une roulade, quelques mètres en dessous. Elle chercha frénétiquement Relius du regard, mais se retrouvait encerclée par les homoncules de cristal qui refermaient lentement leur emprise sur elle, lui coupant toute retraite. Elle se retrouva dos au mur, sans aucun moyen d’en appeler à ses amis.
Elle s’immergea dans les ombres. Cette capacité lui était instinctive depuis aussi longtemps qu’elle puisse se souvenir, il lui suffisait d’abaisser les barrières matérielles qui retenaient l’Ombre en elle, derrière sa peau et le long de ses veines. Le monde perdit ses couleurs, et elle longea le mur à toute vitesse pour échapper aux créatures.

Elle n’avait pas parcouru cinq mètres que l’un des monstres abattit sa griffe cristalline sur elle. Elle sentit une déchirure, et sa vision se teinta d’écarlate. Elle perdit l’équilibre et s’effondra, sa bouche emplie de sang. Elle tenta de se redresser, mais chaque mouvement la mettait au supplice, chaque goulée d’air enflammait sa poitrine. Une mare sombre s’étendait autour de son corps terrassé. Trois créatures levèrent leurs griffes, et Aliza ferma les yeux. La dernière chose qu’elle entendit fut la voix de Relius.

“Aliza ! Non !”

Un énorme fracas retentit comme si la salle toute entière s'écroulait, puis les sons des combats lui parvinrent comme assourdis. Des mains touchèrent son visage. Elle se cabra sous l’effet d’une douleur soudaine, et sa blessure irradia des vagues de souffrance à travers son corps. Mais elle sentit qu’elle venait de se détourner des portes de la mort. Elle ouvrit les yeux pour découvrir Relius penché sur elle, inquiet et visiblement concentré sur une Arcane. Seuls quelques fins rais de lumière bleue filtraient entre les énormes branches qui les recouvraient tous deux comme un cocon.

“Tu… vas bien…” articula-t-elle.

“Aussi longtemps que je vivrai, je ne te laisserai pas nous abandonner. Tu entends ?”

Oui, il veillait sur elle. Elle pouvait sentir sa force, sa volonté, entièrement tournées vers elle. Elle comprit qu’elle l’aimait. Pour la première fois depuis la perte de sa mémoire, elle retrouva une raison de vivre. Elle tendit la main et lui caressa la joue. Relius posa sa main sur celle de la jeune fille et lui sourit.

La lumière emplit soudain leur refuge. Aliza cligna, tentant d’habituer ses yeux éblouis. Elle vit le seigneur Silmar, qui la regardait avec une expression indéchiffrable. Céladon était là, les yeux écarquillés. Et Prasine avait la bouche grande ouverte, comme pour hurler. Des larmes couraient sur son visage, et une colère dévastatrice emplissait son regard.
Relius aussi pleurait, et ses larmes coulaient sur le visage d’Aliza. Elle en essuya une avec ses doigts, et les retira teintés de rouge.

Une pointe de cristal jaillissait de la poitrine de Relius, s’arrêtant à un cheveu du corps d’Aliza. Les yeux du jeune garçon exprimaient un regret infini, et il tendit la main vers elle lorsque la créature leva son bras et l’envoya valser à l’autre bout de la salle.

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Elle se tenait au bord du précipice. Devant elle se déchaînait toute la puissance de l’univers, inconcevable pour l’esprit humain. Le flot se tordait, se déchirait, lui hurlait de s’abandonner. Elle s’exécuta. Elle se jeta dans le torrent de tout son être, et la force réduisit son âme en miettes.

Un brasier avait prit vie sur son épaule gauche, à l’emplacement de sa blessure. Elle vit la chair devenir pourpre et calcinée, les veines battre d'énergie chaotique. Elle attisa la fournaise de sa haine et de sa fureur, et le feu devint folie pure.

Elle tendit le bras et fit appel à son Arcane de fouet ardent. Au lieu d'un ruban de flammes, ce fut un véritable torrent de feu crépusculaire qui se déploya depuis sa paume ouverte. Le fouet grandissait, sa trajectoire dessinant des angles cassants, pareil aux ramifications de la foudre. Elle abattit son bras et le sort déferla sur les créatures.
Les homoncules se noyèrent dans le maelström, l’énergie anathème dissolvant leur essence même, anéantissant leur simple forme d’Anima solidifiée. Le feu chaotique rongea l’endroit, creusant les murs, nivelant le sol, léchant même la haute voûte.

C’était cela ! Faire table rase de toute opposition. Pour la première fois de sa vie, Prasine se sentait entière, comblée. Son bras incandescent fouettait de droite à gauche, de gauche à droite, partout ou les créatures se dressaient. Elle baignait dans le flot chaotique qui avait envahi ce lieu maudit. Tout ce qu’elle avait à faire, tout ce qu’elle désirait, était de poursuivre son oeuvre jusqu’au bout, creuser ce cratère jusqu’au centre de la planète. Et une fois cela accompli, elle ferait de même avec la surface. Table rase.

Le flot cessa tout à coup. L’Anima reflua et Prasine se vit refoulée sur le rivage du torrent. Elle se débattit de toutes ses forces pour replonger au coeur de la folie, mais elle était retenue par une puissance extérieure. Déjà, elle sentait son esprit reprendre sa place naturelle, ordonnée, raisonnable. Elle avait été touchée par le Chaos, et le retour à la raison fut comme une agonie pour elle. Elle cessa de lutter.
Silmar se tenait derrière elle, une main sur son épaule.

Elle prit une inspiration, la première depuis de longues minutes, et laissa la douleur l’envahir. Son bras s’était changé, de l’épaule au coude, en un immonde entrelac de chair rouge et craquelée. Sous la peau sèche et rugueuse, couverte de crevasses, couraient des veines battantes parcourues d’ondes pourpres.
Des larmes roulèrent sur ses joues, mais aucun son de sortit de sa gorge nouée.

Derrière elle, Céladon était accroupi aux côtés d’Aliza et de Relius. Il la regardait sans la reconnaître, et cela ne fit qu’ajouter à sa détresse.
La salle toute entière était noire et brillante, la pierre elle-même vitrifiée par l’énergie déchaînée.
Elle avait répandu cette destruction sans le moindre égard pour ses amis survivants. Durant cette expérience, elle n’avait même pas eu la moindre pensée pour eux.

Silmar se porta près de la forme inanimée d’Aliza.
“Elle vivra, mais nous devons lui trouver de l’aide au plus vite.”

Prasine sécha ses larmes et se redressa. Un éclair de douleur lui parvint de son bras, et elle chancela.

Le mage s'en rendit compte.
"Par le Premier." dit-il en s'approchant d'elle. "C'est une mutation."

Céladon poussa une exclamation, mais Prasine ne fit que serrer les dents. Elle avait étudié la théorie, elle se doutait de se qui lui arrivait depuis la taverne. Elle ne voulait rien de plus que disparaître à jamais, rester enfermée ici où elle ne pourrait plus jamais faire de mal à personne, mais il lui restait un devoir à accomplir.

“Nous allons les ramener en haut.” dit-elle.

Céladon restait prostré près du corps de Relius, fuyant son regard. Sa carapace était brisée, et cela fendait le coeur déjà agonisant de la jeune sorcière.

“J’ai bien peur de devoir te demander de rester, Prasine. Il me reste un combat à mener, et je vais avoir besoin de toi.” dit Silmar avec regret.

“Pourquoi ?” demanda-t-elle avec colère, une main plaquée sur son bras difforme. “Pour affronter la Sentinelle à votre place ? C’est bien ce qui se trouve là-dessous, n’est-ce pas ?”

Céladon fixa la brèche qui éventrait la salle. Silmar acquiesça.
“En effet. Le sceau à été brisé, et si nous n’arrêtons pas la Sentinelle, son influence va se répandre à travers toute l’Académie. Ce sera la fin de cet endroit, et le monde entier sera menacé.”

“C’est votre responsabilité. Nous en avons assez fait.” Elle ne ressentait aucune gêne à s’adresser ainsi au puissant mage.

“Je crains que mon intervention seule ne suffise pas. Je peux contenir la Sentinelle et restaurer le sceau de l’intérieur, mais je vais avoir besoin de ta maîtrise du Chaos ne serait-ce que pour l’atteindre.”

Prasine soutint son regard, avec ses déconcertants yeux de cristal. Restaurer le sceau de l’intérieur, avait-il dit.
Elle examina son bras difforme. Comment allait-elle faire face à Sethann à son retour ? Elle se remémora la taverne, la rue. Elle avait déjà dépassé le seuil, il lui était impossible de faire marche arrière. Son regard alla de Céladon, désemparé, à Relius, qui s’était sacrifié pour celle qu’il aimait, à Aliza, inconsciente et blessée. Qui les avait tous sauvés plus d’une fois.

Elle s’agenouilla près de Céladon.
“Je vais le faire.” lui confia-t-elle. “Si c’est ce qui est nécessaire pour venger Relius, je le ferai. Tu dois aider Aliza.”

“Je t’en prie, sois prudente.” lui répondit faiblement son compagnon.

Elle l’enlaça tendrement. “Je te le promets.”

Elle se leva et rejoignit Silmar au bord du précipice. Les cristaux qui jaillissaient de la surface avaient été nivelés par la vague chaotique, mais la surface intérieure semblait pleine des formations scintillantes et glaciales.

“Jeune Céladon, je te donne ma parole que Prasine reviendra saine et sauve.” assura Silmar.

La sorcière échangea un dernier regard avec son compagnon, et suivit Silmar sur les pentes cristallines qui s’enfonçaient dans le dédale glacial.

“Vous ne devriez pas faire de promesses que vous n'êtes pas capable de tenir.” lui dit-elle.
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