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La majestueuse place qui s’étendait au pied de la Grande Cathédrale, dans l’ombre de la citadelle toute proche, était noire de monde. Les citoyens de la Haute Cité venaient nombreux pour boire les paroles du Grand Prédicateur Legima Drast, premier acolyte de la Dame d’Au-Delà. Une foule dense attendait patiemment l’ouverture des portes du titanesque monument.

Nul ne prêta attention au deux silhouettes qui s’écartèrent de la grande place pour se rendre dans une ruelle attenante aux jardins de la Cathédrale, eux-mêmes entourés d’un haut mur couronné de pointes de fer.

“Je n’aime pas te laisser y aller toute seule.”

“C’est le meilleur moyen.” répondit Cahaya à son compagnon inquiet. “Laisse moi faire ce dont je suis capable, et concentre toi sur ton propre rôle.”

“Consistant à rester assis et attendre pendant que tu prends tous les risques ?”

“Fais moi confiance. T’ai-je déjà fait faux bond ?”

“Je ne parle pas de cela.”

“Je sais.” Elle attira son visage à elle et l’embrassa tendrement. “Je dois le faire. Pas seulement parce que tu l’as décidé, mais aussi pour moi-même. J’ai passé une grande partie de ma vie à combattre au nom d’un mensonge. Si je peux débarrasser le monde d’un monstre comme Drast, j’aurai au moins racheté certaines de mes fautes.”

Sethann hocha la tête. Ce dont parlait Cahaya ne lui était que trop familier.
Il posa une main sur le mur de pierre, et un tunnel mystique s’y creusa en un court instant. Une haie de buissons apparut à l’autre bout.
Cahaya traversa l’ouverture et se retourna vers son compagnon. Il affichait une détermination stoïque, qu’elle ne l’avait encore jamais vu emprunter en sa présence. Était-ce là le visage du grand mage de l’Académie, surpassé seulement par le légendaire Silmar ? Même s’il tentait de le dissimuler, il avait bien changé depuis les terribles évènements qui l’avaient emporté loin d’elle. A présent, elle n’aspirait qu’à rester à ses côtés et lui apporter la paix qui l’éludait tant.
Et elle le ferait. Il ne lui restait qu’un devoir à accomplir.

“Sois prudente. On se retrouve à l’intérieur.” dit-il avant de s’éloigner en direction de la grande place. Une seconde plus tard, le passage mystique se refermait.

Cahaya jeta un coup d’oeil vers l’intérieur de la cour, cachée derrière l’épaisse haie.
Les jardins de la Cathédrale étaient un immense et magnifique complexe de buissons verdoyants, de plantes exotiques, de bassins réfléchissants et d’arches de pierre blanche. Elle se souvenait avoir parcouru ce lieu lors de sa précédente visite en tant qu’acolyte, de nombreuses années auparavant. Elle voyait désormais toute cette beauté d’un autre oeil, dissimulant la corruption du mal résidant entre ces murs.
Ou bien était-elle trop sévère ?
De nombreux acolytes parcouraient les jardins, affairés à entretenir les plantes ou quérir l’eau d’une fontaine. Cette paix n’était pas feinte. Elle ne pouvait juger les jeunes disciples influençables à travers l’ombre projetée par leur fourbe maître.
Néanmoins, sa mission prenait le pas sur toutes les autres considérations. Elle allait devoir gâcher la journée d’au moins une de ces paisibles servantes afin de poursuivre sa progression.

Elle se déplaça avec prudence et discrétion parmi les buissons des jardins, observant les acolytes qui vaquaient à leurs occupations. De longues minutes s’écoulèrent avant que l’occasion tant attendue ne se présente.
Cahaya repéra une acolyte isolée, accroupie dans un recoin formé par de hautes haies. Elle s’approcha silencieusement en tirant de sa poche un morceau d’étoffe qu’elle imbiba du contenu d’une petite fiole dorée. Elle se faufila dans le dos de son infortunée cible et lui plaqua l’étoffe sur le visage. L’acolyte émit un petit gémissement avant de perdre connaissance. Cahaya la déposa doucement sur le sol.
Ce traitement laisserait la pauvre dans cet état durant plusieurs heures, bien assez pour que la thaumaturge puisse compléter sa mission. Elle devait simplement s’assurer que personne ne découvre sa victime. Elle se déshabilla et enfila la tenue de l’acolyte, une soutane blanche comme neige qui exposait davantage de peau qu’elle n’en couvrait. Cahaya nota avec embarras qu’elle ne pouvait même pas dissimuler sa faucille sous le vêtement. Elle abandonna donc l’arme, et s’équipa néanmoins de la dague aux deux dragons qu’elle avait pris soin d’emporter.
Elle camoufla faucille et acolyte inconsciente dans un épais buisson, rabattit la capuche de la tenue sur sa tête, et sortit de sa cachette.
Elle traversa les jardins aussi naturellement qu’elle en était capable, et pas un acolyte ne leva la tête à son passage. La tension qui accompagnait cette partie de l’opération avait remplacé le bref émerveillement que la thaumaturge avait ressenti à son arrivée. Elle espéra que ses souvenirs ne lui joueraient pas de tours ; il lui fallait désormais trouver son chemin dans la Cathédrale elle-même, et parcourir l’aile des acolytes à la recherche de son objectif. Et le temps lui était compté.

Elle pénétra dans le bâtiment par une entrée bien moins grandiose que celle de la grande place, et se retrouva dans un long couloir parcouru de rais de lumière qui filtraient par de hauts vitraux.
La prospérité du lieu la toucha à nouveau, et sa haine envers Legima Drast s’amplifia encore. Ce qu’elle s’apprêtait à faire allait briser cette paix, peut être à jamais, et la responsabilité en incombait entièrement à ce monstre. Mais peu importe le prix, elle mettrait un terme à son existence corruptrice.
Elle croisa de nombreux acolytes, ainsi que quelques inquisiteurs qui provoquèrent chez elle des frissons d’appréhension, mais nul ne l’arrêta, nul ne s’adressa à elle.

Enfin, elle trouva ce qu’elle cherchait.
Elle se faufila dans une salle austère où conversaient plusieurs acolytes, l'aîné donnant des explications à ses cadets.

“... face à la grande statue. Pensez à baisser les yeux, ne croisez surtout pas le regard du Père. A la fin du second sermon, vous vous relèverez en prenant soin de garder la tête baissée. Le Père entamera alors la supplique à la Dame. On lui apportera le Calice, et après y avoir bu, il vous le passera chacun votre tour. Même à ce moment, ne le regardez pas, restez humbles. Buvez chacun une petite gorgée. Et prenez bien garde de ne pas renverser le vin ! …”

Cahaya se tenait au milieu de la pièce, paralysée. Durant le discours de l’aîné, elle s’était emparée d’une outre de vin sacré et y avait discrètement versé une préparation spécialement élaborée pour l’occasion. Elle se dirigeait vers le Calice, une coupe dorée qui trônait au centre de la salle, lorsqu’une terrible vérité lui était apparue.

“Eh, toi !” l’interpella l'aîné. “Dépêche toi de remplir le Calice, le sermon va bientôt commencer !”

Elle se força à avancer. Des vertiges l’assaillaient. Elle s’arrêta face au Calice, l’outre de vin entre ses bras tremblants.

“Qu'est-ce que tu attends ?”

L’acolyte la saisit par l’épaule et la fit pivoter. Il scruta son visage attentivement. Cahaya cessa de respirer.

“Tu es une confirmée ! Où est la novice chargée de porter le vin ?”

La thaumaturge ouvrit la bouche mais aucun son ne sortit de sa gorge. Sa langue lui semblait aussi sèche que du parchemin craquelé.

“Peu importe. Tu porteras le vin jusqu’à l’autel, au moins cela sera bien fait.”

Il se détourna et reprit la dispense de ses instructions aux novices. Cahaya regarda leurs visages, si jeunes et innocents, l’un après l’autre. Par les Quatre, celle-ci ne devait pas avoir plus de quatorze ans !
Et très bientôt, ils trouveraient tous la mort de la main de Cahaya. Elle transportait un liquide contenant le poison le plus puissant et le plus agonisant imaginé par l’esprit humain, crée pour cette occasion unique de débarrasser le monde de la menace que représentait le père Legima Drast. Et elle découvrait à présent que cette abomination qu’elle avait mise au point allait également emporter des vies pures et innocentes.

Elle pouvait tout arrêter, il était encore temps. Elle pouvait briser cette outre maudite, fuir la Cathédrale et trouver un autre moyen de tuer Drast. Sethann comprendrait. Il ne donnerait jamais son accord à une telle tragédie.

Ne le donnerait-il pas ?

Cahaya elle-même s’était lancée dans ce plan avec l’intention de ne reculer devant aucun sacrifice. Elle savait le mal que représentait Drast, et elle se trouvait à présent au point de pouvoir toucher du doigt son objectif.
Son regard se reporta à nouveau sur les novices. La plus jeune s’aperçut de son observation, et lui offrit timidement de grands yeux bleus vierges de tout péché.

“C’est le moment.” déclara l’aîné. “Allez vous placer devant l’autel. Toi, tiens toi prête avec le Calice.”

Cahaya se tenait devant le passage menant au coeur de la Cathédrale. Les paroles de Legima Drast lui parvenaient par de puissants échos.
Entre ses mains jointes, le Calice était plein d’un liquide d’un rouge profond comme l’abîme.

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“Ce témoignage nous est rendu, afin que le fidèle prenne courage. La Dame est au-dessus de la peur, elle est la protectrice de ceux qui lui font confiance. Raison pour laquelle, elle protégera ses disciples en disant aux barbares venus les envahir : laissez en paix ceux-ci.
La Dame est notre assurance, et elle le déclare en disant : j’ai gardé ceux qui se sont donnés à moi, et aucun d’eux ne s’est perdu. C’est pour cela qu’elle nous exhorte en ces termes : prenez courage, j’ai vaincu le monde.
Le fidèle se doit d’imiter le courage de la Dame et servir l’héritage du Haut Souverain avec abnégation, même dans les moments de persécution. Soyons courageux, car la Dame d’Au-Delà notre mère prend soin de nous et nous sauve de toute détresse.”

Le père Legima Drast étendit les bras et les acolytes se relevèrent. La nef de la Grande Cathédrale était pleine de citoyens impériaux pendus à chaque parole du prédicateur. Ce dernier, vêtu d’une ample soutane blanc et or, posait sur ses fidèles un regard bienveillant et son visage plaisant rayonnait de bonté. Les acolytes gardaient les yeux baissés, mais la vénération se lisait avec clarté sur leurs traits délicats.

“Que le sang versé au nom des faux dieux impies soit maudit, que leurs adorateurs foulent du pied une terre à jamais recouverte de cendres, et que la lumière leur soit occultée. Que le sang versé au nom de notre Dame soit consacré, que ses fidèles marchent sous un nouveau crépuscule glorieux, et que leurs destinées connaissent l’exaltation.”

A ces mots, Cahaya pénétra dans le choeur de la Cathédrale, le Calice entre ses mains. Un silence absolu s’était installé, et elle passa devant les acolytes alignés en osant à peine respirer. La lumière du jour cascadait depuis les absidioles, baignant les fidèles qui occupaient la nef mais laissant les acolytes et Drast lui-même à contre-jour, les délimitant en silhouettes sombres.

Elle parvint devant le prédicateur et, les yeux baissés, lui présenta le Calice en le levant devant elle. Il s’en empara, et Cahaya recula pour se placer aux côtés des autres acolytes immobiles. Un frisson se déplaçait le long de son échine. Le moment de vérité était venu. Il lui fallait rester concentrée, se préparer à fuir le bâtiment et la cité elle-même, mais elle était incapable de détourner son esprit du visage de la jeune novice. Elle tenta de se raisonner, de s’enhardir, elle se disait que la mort était peut être préférable à une vie de servitude sous la domination d’un homme aussi néfaste que Legima Drast, mais de telles pensées la révoltèrent. Qu’était-elle devenue au nom de cette guerre ? Car il s’agissait bien de cela. Il était stupide et égoïste de croire que tout cela allait cesser une fois réfugiée à l’Académie. Tout ceci était plus grand et plus important qu’elle même, que Sethann ou même Drast. Les horreurs de ce conflit les suivraient où qu’ils aillent, et la fuite était impensable. Sethann ferait face, il combattrait jusqu’au bout. Elle aussi.

Et elle venait de porter le premier coup.

Drast leva le Calice.
Seul le sang peut acheter le sang.

Un rai de lumière fit scintiller la coupe dorée et l’éclat força Cahaya à détourner le regard un instant. Legima Drast tenait le Calice devant lui, mais ne fit pas mine de le porter à ses lèvres. Avec lenteur et délibération, il se déplaça. La thaumaturge retint sa respiration lorsqu’il passa devant elle et s’arrêta au bout de la rangée formée par les acolytes. Il tendit le Calice à l’un d’entre eux.
La jeune novice leva son beau visage vers le père. Elle le fixa de ses grands yeux bleus, simultanément terrassée de peur et d’admiration. Drast lui sourit chaleureusement.
Elle saisit la coupe et la porta à ses lèvres.

Une exclamation outragée monta de la foule des fidèles. Le Calice rebondit sur le sol du choeur, son contenu écarlate éclaboussant les dalles blanches. Cahaya se tenait entre Drast et la novice, son regard noir fixé sur le père interloqué.

“Que signifie cela ?” tonna-t-il.

“Vous serez le seul à mourir aujourd’hui !”

Cahaya brandit la dague sacrificielle et la plongea dans le coeur du prédicateur.

Les acolytes hurlèrent et se précipitèrent pour aider leur maître. La foule explosa dans un rugissement de colère et de confusion. Les fidèles étaient debout, certains avançant vers le choeur, d’autres se précipitant vers la sortie, d’autres encore figés sur place.
Au pied de l’autel, Cahaya poussait les acolytes en direction du passage qui menaient vers l’aile du bâtiment. Elle leur criait des choses indistinctes tout en les maintenant à distance de l’homme effondré au sol, qui rampait faiblement vers le centre du choeur en laissant une traînée de sang dans son sillage.

Au beau milieu de la masse furibonde des fidèles, un homme encapuchonné se dressa et s’avança dans le vaisseau central. Il leva les bras avant de les abattre de chaque côté de son corps. Un grondement de tonnerre retentit dans la Cathédrale, le sol trembla, et des éclairs crépitèrent autour de l’homme qui semblait avoir atteint une taille prodigieuse.

“Sortez tous d’ici !” retentit une voix d’une violence qui rivalisait avec le coup de tonnerre, “Quittez ce lieu si vous tenez à vos vies !”

La panique s’empara de chaque âme présente dans le bâtiment, et ce fut la débandade générale. Les citoyens se ruèrent vers la sortie de la Cathédrale telle une vague inarrêtable, se scindant pour contourner le géant furieux qui se dressait parmi eux. En quelques instants, le lieu avait été déserté à l’exception de Sethann, Cahaya, ainsi que la forme prostrée de Drast.

Le mage tendit l’oreille. Des clameurs venant de l’extérieur annonçaient l’arrivée de potentiels problèmes. Les inquisiteurs seraient là d’une seconde à l’autre, évidemment.
Il se tourna vers l’entrée du bâtiment et conjura une Arcane. Abandonnant toute prudence, il se saisit de toute l’Anima qu’il se sentait capable d’atteindre et érigea un gigantesque mur de glace qui isolait entièrement le choeur du reste de la Cathédrale. Que les inquisiteurs s’amusent à traverser cela.
Le vertige résultant de cet effort le saisit et il chancela, mais le temps leur était compté. Il se reposerait plus tard. Il s’approcha de Cahaya et la prit par les épaules. Elle était secouée de tremblements.

“Je suis désolée. Je ne pouvais pas laisser faire une chose pareille…”

“Tu as fait ce qu’il fallait. Nous allons mettre un terme à tout cela. Tiens toi prête, sortir d’ici ne sera pas aussi facile que prévu.”

Elle acquiesça, la volonté lui revenant peu à peu.
Sethann se tourna vers Legima Drast. Le prédicateur avait cessé de ramper, et les observait avec une expression que le mage ne put identifier. Son visage était creusé et sa respiration saccadée, mais son regard était déterminé et parfaitement déroutant sur un homme aux portes de la mort.

“C’est la fin pour vous, mon père. Vous allez pouvoir rejoindre votre Dame dans cet au-delà que vous chérissez tant. Et l’empereur vous suivra bientôt.”

“Vos paroles n’ont pour seul effet que de révéler votre profonde ignorance, mage.” La voix du prédicateur était claire et assurée.

“Je dois bien admettre que certaines choses m’échappent encore. Mais puisque vous n’avez visiblement rien de mieux à faire pour le reste de votre existence, peut être allez vous daigner m’éclaircir sur certains points. A en croire vos propres textes sacrés, vous et l’empereur commettez des sacrifices rituels pour prolonger vos vies. Comment ?”

Drast écarquilla les yeux. Puis l’étonnement qui se peignait sur son visage fit place à un amusement dédaigneux.
“Vous connaissez déjà cette réponse. La Dame nous accorde sa protection et sa bénédiction. Elle ne requiert que d’insignifiantes offrandes. Seul le sang peut acheter le sang !”

Le dégoût et la colère envahirent Cahaya. Sethann fronça les sourcils.

“Je crois savoir que votre dernière offrande vous a filé entre les doigts. De qui s’agit-il ?”

Un rictus malsain déforma la façade du prêtre.
“Elle ne vous l’a pas dit ?” Un petit ricanement lui échappa. “Elle ne le sait pas elle même, n’est-ce pas ? Le toucher de la Dame l’a donc affectée bien davantage que je le pensais !”

“De quoi parlez vous ?”

“Cette dague avec laquelle vous m’avez frappé est bien plus qu’une simple lame de métal. Elle est un artefact divin, un point de concentration à travers lequel la Dame peut exercer son influence. Malgré toute sa puissance, elle ne peut simplement se manifester dans notre réalité et s’emparer d’une âme de son choix. Le sacrifice doit être préparé, un passage doit être ouvert. Et une fois ce contact établi, la simple proximité de la Dame crée un vortex d’Ombre qui engloutit l’être sacrifié et rend son âme vulnérable à son absorption.”

Sethann se remémora avec un point de vue renouvelé le corps entièrement changé de la jeune étrangère.
Le discours de Drast gagna en intensité. L’homme semblait se redresser un peu plus à chaque mot.

“Et bientôt, notre Dame aura accumulé suffisamment de puissance pour quitter sa prison et s’incarner pleinement dans notre réalité ! Alors nous pourrons accomplir notre devoir, et conduire le monde à un nouvel âge d’or !”

Le mage eut un terrible pressentiment. Drast en révélait beaucoup trop, et se montrait bien trop vigoureux. Il voulut préparer une Arcane, mais la concentration l’éluda.

“Et vous, misérables insectes, avez cru pouvoir me terrasser avec ce même artefact qui est la source de mon pouvoir !”

Le prêtre se leva et, d’un geste, arracha la dague de sa poitrine. Le sang tâchait sa soutane mais la blessure semblait invisible.
La panique le gagnant, Sethann tenta à nouveau de conjurer un sort, mais son esprit était confus. C’était comme si une lumière intérieure était braquée sur sa vision, aveuglant son contact avec l’Anima.
Drast porta son regard sur lui et il recula, repoussé par une force invisible. Cahaya hurla et s’effondra à genoux, son visage enfoui dans ses mains. Des larmes s’échappaient entre ses doigts.

“Notre immortalité n’est qu’un effet secondaire.” expliqua calmement Drast en examinant la dague. “La Dame nous l’accorde afin que nous puissions la servir au mieux. Bien entendu, l’empereur n’est pas au courant de cela. Sa seule fonction est de nous fournir des sacrifices de grande qualité. Pour lui, le pacte formé avec la Dame n’est qu’un moyen de prolonger son règne. Il est persuadé que, sans lui, l’Empire est condamné à la déchéance et à la ruine. Son ambition est admirable, mais ultimement futile. Le règne de notre Dame succédera au sien, et son empire ne sera qu’une marche dans notre ascension.”

Sethann se fit violence. De toutes ses forces, il poussa son esprit à former une Arcane. Une structure apocalyptique se forma dans ses pensées, une construction cyclopéenne représentant la force pure. Il attira à lui toute l’Anima qu’il pouvait ressentir, puis en attira encore davantage ; son esprit s’embrasa au contact de cette énergie incommensurable, qu’il déversa dans l’Arcane grotesque.

Il forma le sort.

Legima Drast écarquilla les yeux, surpris. Sa tête, son cou et ses épaules flottaient au dessus d’un vide béant qui s’étendait jusqu’à ses genoux. L’onde de choc pulvérisa l’autel, fracturant les statues et les dalles de pierre, et renversa Cahaya et Sethann comme des fétus de paille couchés par une tempête.

Lorsque le mage reprit ses esprits, il se redressa péniblement. Son mur de glace tenait bon, mais des chocs retentissaient de l’autre côté et des silhouettes sombres se dessinaient à travers la surface cristalline. Cahaya reposait à quelques mètres, immobile. Il sentit néanmoins qu’elle était en vie.
Il porta son regard là où s’était tenu Drast. Une masse de chair informe formait un petit tas sur le sol, au milieu des restes de la blanche soutane.
Sethann s’approcha prudemment.
La chair se gonflait comme animée par une respiration. Une bulle rose se forma à sa surface et un globe oculaire y apparut avant de fixer son regard sur le sorcier.

Une déflagration retentit dans son esprit et il se retrouva paralysé. Son âme était soumise à l’agonie mais il était incapable de s’en dégager. La terreur le submergea.
La masse de chair grossit, s’éleva, tripla de volume. Des yeux naissaient sur toute sa surface, des dizaines de pupilles cauchemardesques fixées sur le mage.
L’horreur atteint une taille telle qu’elle projetait une ombre recouvrant totalement le choeur. A son sommet, une excroissance apparut et se déforma jusqu’à devenir une parodie du visage de Legima Drast. Un rictus étirait sa bouche édentée, et ses yeux se multiplièrent.

Les ténèbres engouffrèrent Sethann.

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Les cavaliers s’arrêtèrent à la lisière du village.

Le clair de lune ne faisait que souligner les contours des hommes encapuchonnés et vêtus de noir, mais se trouvait reflété avec éclat par la robe blanche de la femme pâle aux cheveux d’or. A ses côtés chevauchait un homme au visage tendu, ses yeux creusés par la lassitude.
Ils observèrent le village niché au coeur de la vallée qui s’étendait devant eux. Vernost. Un modeste hameau hébergeant peut être une dizaine de familles dans de simples maisons de torchis et de chaume, agencé autour d’une petite place ornée d’un puits. En plein coeur de la nuit, rien ne bougeait, et l’approche des cavaliers était passée inaperçue.
Les hommes encapuchonnés démontèrent, tirèrent de courts glaives, et se postèrent à l’entrée de la vallée.

La femme en blanc se tourna vers son compagnon.
“Établis un périmètre.” lui ordonna-t-elle d’une voix douce.

Les traits de Sethann se crispèrent. Une goutte de sueur perla sur son front et roula le long de son visage, et son corps s’agita de tressaillements.
La femme ne dit rien, mais l’observa avec amusement pendant un instant.
Enfin, le mage eut comme un spasme. Au même moment, la nuit s’illumina.
Un immense mur de flammes s’éleva à la lisière du village, à quelques mètres du groupe d’hommes armés, et se déplaça rapidement en encerclant le hameau. Le feu léchait les bâtiments qui se trouvaient sur la périphérie extérieure, et des incendies se déclarèrent avant même que le mur flamboyant n’ait achevé sa course, formant un cercle enfermant totalement le village.

Des cris paniqués s’élevèrent des maisons en flammes.

“Déployez-vous.” ordonna la femme blanche, d’une voix toujours mielleuse mais couvrant le rugissement du brasier naissant et les hurlements des villageois.

Les hommes se mirent en marche aussitôt. Se divisant en groupes de trois ou quatre, ils se répartirent dans tout le hameau. Certains se postèrent à l’extérieur des masures incendiées, d’autres s’engouffrèrent dans les bâtiments encore intacts en abattant leurs portes. Les hurlements se multiplièrent.

Les villageois commençaient à fuir leurs demeures embrasées, se précipitant à l’extérieur dans une panique aveugle. Les assaillants les attendaient, puis passaient méthodiquement les familles au fil de l’épée. Hommes, femmes et enfants furent froidement massacrés.
La femme blanche et son compagnon observaient cette scène, dos au mur de flammes. Le hameau tout entier s’était transformé en un infernal charnier. L’odeur du sang et de la chair brûlée emplissait la nuit, illuminée par les brasiers. Les cris des victimes résonnaient dans la vallée, seuls à pouvoir franchir la prison incandescente.
La femme était inchangée, insensible à ce qui se déroulait devant elle. Sethann était couvert de sueur et semblait souffrir le martyre, mais aucun son ne s’était échappé de ses lèvres depuis leur arrivée.

Enfin, la nuit résonna du choc métallique des armes. A ce son, la femme se redressa. L’un des hommes debout sur la place du village regarda dans sa direction, et elle lui fit un signe de tête. L’homme siffla, attirant l’attention des autres attaquants, et il indiqua du poing la maison d’où était provenu le son. Tous les hommes convergèrent vers la bâtisse désignée et, par petits groupes, s’y engouffrèrent.
Les chocs métalliques se décuplèrent. Cette fois, les cris des assaillants se distinguaient clairement parmi le grondement de la fournaise.

Plusieurs minutes s’écoulèrent avant que les sons ne s'éteignent. Pas un seul homme n’était ressorti de la maison.
La femme mit sa monture en marche et celle de son compagnon en fit de même.
Elle avança jusqu’au centre de la place et mit pied à terre. Le mage l’imita et la suivit alors qu’elle s’approchait lentement de l’endroit en question.

La maison ressemblait à toutes les autres, et son étage supérieur était déjà à moitié dévoré par les flammes. La femme en blanc pénétra dans l’entrée, et Sethann entra à sa suite.
Un étrange carnage avait eu lieu dans la pièce principale. Le sol était jonché de cadavres, les assaillants gisant morts par dizaines. Un couple de paysans était étendu près de l’entrée d’une autre pièce.

Au centre de la salle se tenait un jeune garçon. Il était couvert de sang, mais nulle blessure n’était visible sur son corps puissamment bâti. Il tenait un glaive dans chaque main, volés à ses adversaires. Il fixait les deux arrivants d’un regard intense, les yeux pleins de haine et de fureur, comme ceux d’un fauve acculé.

“Tout va bien.” lui dit la femme en blanc. “Tu n’as plus rien à craindre, il n’y a plus de bandits.”

Il ne bougea pas et ne répondit rien. Ses mains serraient fermement les glaives ensanglantés. Son regard passait de la femme au mage, mais ce dernier pensa que peut-être ne les voyait-il pas vraiment. Il semblait en état de choc.
La femme se déplaça. Sethann ne la regarda pas, soutenant plutôt le regard du jeune garçon. Il ne parvenait pas à comprendre ce qui pouvait bien avoir eu lieu. Ce gamin avait-il réellement massacré tous ces hommes à lui tout seul ? Sans subir la moindre blessure ?

Puis ce fut comme une libération, un poids insoutenable qui lui aurait été enlevé. Son esprit s’éclaircit, et pour la première fois depuis bien longtemps, il était à nouveau maître de son corps. Enfin libre ! Il se souvenait même de son nom !

Il parla. Du moins, il ouvrit la bouche pour le faire, mais seul un flot de sang en sortit. Une terrible douleur se propagea dans sa poitrine, et son souffle lui manqua. Il s’effondra à genoux et baissa la tête. Une pointe de lame dépassait de son torse, et son sang se vidait le long de son corps. Il émit un grognement et s’effondra, la tête reposant sur un des cadavres.
Sa vision se brouilla, mais il distingua la silhouette de la femme en blanc qui s’approchait du jeune garçon.

“Tu n’as plus rien à craindre, à présent.”

Les yeux vides du garçon reposaient sur lui.

“Je m’appelle Céleste. Je suis venue te sauver. Viens avec moi, tu seras en sécurité.”

Soudain, l’expression du gamin changea. Ses traits se relaxèrent. Toute souffrance, toute tension quitta son visage, et le vide s’y installa. Il lâcha les glaives et prit la main de la femme. Sans un dernier regard pour l’homme agonisant, ils sortirent de la maison.

Sethann se redressa péniblement. La dague qui l’avait transpercé gisait au sol derrière lui. Il arracha sa tunique ensanglantée pour révéler, à la place de sa blessure, un petite formation de cristal juste au niveau de son coeur. Une mutation d’Ordre lui avait sauvé la vie. La douleur était toujours vive, cependant.
Il se leva avec difficulté. Des poutres craquèrent et des braises cascadèrent tout autour de lui. La maison allait s’effondrer très bientôt. Il se traîna avec peine jusqu’à l’extérieur, sa cicatrice mystique propageant des ondes glaciales à travers son corps affaibli.
Le brasier mourait peu à peu autour du hameau, de nombreuses bâtisses réduites à de sinistres tas de cendres et de braises d’où jaillissaient des ossements épars, noircis.

Sethann comtempla la dévastation, sachant qu’elle était son oeuvre. Il sentait encore dans son esprit l’empreinte de l’Arcane qui avait convoqué le mur de flammes. Le désespoir s’empara de lui. Il avait retrouvé la liberté, mais à quel prix ? Comment pouvait-il prétendre au droit de vivre après avoir causé un tel désastre ? Et ce n’était pas le premier. Cela faisait des années que l’Empire le maintenait en servitude, exploitant ses talents pour commettre des atrocités. Mais jusqu’ici, ses victimes avaient été des soldats, des mages adverses. Lorsqu’il contemplait la destruction qui suivait ces combats, il voyait des champs de bataille. Il voyait un ennemi vaincu.

Ceci n’était qu’une boucherie.

Il observa la couche cristalline qui s’étendait sur sa poitrine. Il se rendit compte avec détachement que son coeur ne battait plus, seul l’Anima faisait fonctionner son corps désormais. Il lui suffisait de lâcher prise, et sa vie s’éteindrait de la même façon que ces flammes mourantes.

Un bruit inhabituel, étranger, lui fit faire volte-face. Il s’approcha d’un chariot de bois dissimulé entre deux bâtiments, à moitié écrasé par l’effondrement d’une poutre incandescente.
Le son se fit plus clair : des sanglots.
Le mage se jeta au sol. Recroquevillée sous le chariot, tout juste épargnée par le bois fracturé, se tenait une petite fille frissonnante. Ses cheveux rouges étaient tachés de cendre, et ses yeux émeraude pleins de larmes.

Sethann tendit la main vers elle.
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