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La contrée ténébreuse s'étendait à perte de vue. Des bourrasques soulevaient des nuages de poussière noire qui tourbillonnaient au-dessus du sol rocailleux.
La jeune fille errait dans ce paysage dévasté, forme solitaire évoluant sous un ciel sombre et ponctué d'éclairs menaçants et silencieux.
Sa peau nue était offerte au vent mordant, son corps agité de frissons, pourtant elle ne ressentait ni chaleur ni fraîcheur.

Il lui semblait avoir marché des heures, des jours durant. Ses muscles étaient perclus de douleur, mais aucune respiration n'emplissait ses poumons.
Elle progressait sans but, à peine consciente de son calvaire. Elle ne voyait pas les tourbillons de poussière, ni le ciel strié d'éclairs, ni même le sol qu'elle foulait.
Elle ne voyait que les ombres qui l'entouraient, l'accompagnaient, la guidaient.
Elles dansaient autour de la jeune fille, tantôt l'encourageant, tantôt se moquant de sa faiblesse.
Les ombres était dotées de silhouettes vaguement humaines, leurs contours suggérant de troubles parodies d'hommes et de femmes.

D'aussi loin qu'elle puisse se souvenir, la jeune fille avait toujours connu les ombres. Elle n'avait jamais cessé d'arpenter la contrée ténébreuse, et les rires grinçants de ses noirs compagnons ne l'avaient jamais quitté.

Le précipice, en revanche, elle contemplait pour la première fois.

Un immense cratère s'enfonçait devant elle, pourvu sur sa profondeur de terrasses concentriques creusées à même ses flancs. Au fond de l'abîme brillait une lueur bleutée. A la vue de cette lumière, les frissons qui agitaient la jeune fille redoublèrent, et elle connut le froid comme si elle le ressentait pour la première fois.
Ricanantes et grimaçantes, les ombres se réunirent autour d'elle et la poussèrent vers le bord du précipice.
Elle tenta de résister, se débattit et cria, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Les ombres étaient trop nombreuses, trop fortes.
Après ce qui lui sembla durer une éternité, elle perdit pied et tomba. La lueur bleue grandit jusqu'à emplir sa vision, et le froid s'intensifia jusqu'à ce que ses yeux se retrouvent pris dans la glace, incapables de se détourner ou se fermer.

Elle hurla lorsque la lueur consuma son corps et transperça son esprit.

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Aliza se réveilla en sursaut.

Elle était seule dans sa chambre, en plein cœur des quartiers des apprentis, dans la Tour de l'Académie.
Il lui sembla que ses tympans résonnaient toujours de son cri. Cela faisait-il partie du cauchemar ?

Elle écarta les draps trempés de sueur. Depuis son arrivée à l'Académie, aucune nuit paisible ne lui avait été accordée. Les cauchemars soumettaient son esprit comme son corps à de violentes tensions.
De jour en jour, sa mémoire lui revenait par fragments. Et plus elle retrouvait de souvenirs, plus son appréhension concernant son passé grandissait. Chaque matin, lorsqu'elle émergeait de la contrée ténébreuse, l'horreur qui avait marqué sa vie se révélait un peu plus.

Elle se leva et s'étira, soulageant ses muscles endoloris. Elle s'approcha d'une bassine posée non loin et contempla un instant son reflet sur la surface de l'eau.
Son visage lui rendit son regard, ce visage à la peau grise et aux yeux rouges qu'elle reconnaissait comme le sien. Elle se dit qu’elle avait bien plus en commun avec les ombres de ses rêves qu’avec les personnes qu’elle côtoyait dans le monde éveillé.

Elle avait de l’affection pour Prasine, mais elle ne pouvait s’empêcher de haïr son regard. Elle la regardait toujours avec pitié, voyant en elle une victime, une faible jeune fille.
Elle détestait aussi les regards de Céladon et des autres maîtres, qui semblaient ne rien voir d’autre en elle qu’une curiosité, une étrange difformité à étudier.
Seul Relius la regardait différemment. Son regard était le seul qui lui était cher. Il demeurait, une fois hors de la contrée ténébreuse, le seul occupant de ses songes.

Elle fit une rapide toilette, enfila une fine chemise de nuit et sortit de la pièce sans un bruit.
Le couloir, bordé d'un côté par les portes des chambres et de l'autre par des arches donnant sur l'extérieur, était désert.
Il était encore tôt. La cité dormait, et une douce onde bleutée annonçait l'aube proche. Les rues étaient plongées dans l'ombre et rien ne bougeait.
Loin au sud, au-delà de l'horizon, se trouvait la ville côtière de Tiga Belas, l'océan, puis la cité de Sostine, capitale de l'Empire Sinnei.
Cette ville se trouvait bien au-delà du champ de vision d'Aliza, pourtant il lui semblait pouvoir distinguer au loin une immense masse noire, battant comme un cœur et secouant le monde de ses pulsations. Elle ressentait ce battement au plus profond de son âme, et le souvenir de la contrée ténébreuse lui revint. Elle frissonna, une sensation cette fois bien réelle, et se détourna pour regagner sa chambre.

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Prasine et Céladon rejoignirent la grande salle où le groupe se réunissait habituellement autour d'Angevin. Le maître n'était visiblement pas encore présent. A leur entrée, Aliza et Relius interrompirent une discussion qu'ils tenaient à voix basse.
Prasine se dirigea vers la jeune fille et, avec un discret clin d'oeil à l'attention de Relius, l'attira à l'écart.

"Je suis heureuse de voir que tu sembles plus épanouie."

Aliza lui accorda un petit sourire.
"Je vous suis reconnaissante de m'avoir accueillie."

"Excuse-moi d'être si directe," reprit Prasine, "mais je tenais à te demander si tu te rappelle de quelque chose."

Aliza secoua la tête.
"Je suis désolée, ma mémoire est toujours confuse. Tout ce que je sais, c'est que j'ai vécu quelque chose de terrifiant avant d'arriver ici, à l'Académie. Je... j'ai encore peur de me souvenir."

Prasine soupira.
"Pardonne moi de te demander cela. C'est juste que je m'inquiète pour Sethann. Depuis son départ, je n'ai pas pu me défaire de l'impression qu'il court un grand danger."

Aliza serra la main de la sorcière dans les siennes.
"Je te promets qu'aussitôt que j'en saurai davantage, je te dirai tout. Et maître Sethann est fort et sage, j'ai confiance en lui."

Elles partagèrent un sourire avant qu'Angevin ne fasse son entrée dans la salle.

"Merci de vous être réunis si tôt." débuta le maître d'un ton approbateur. "Nous avons découvert une opportunité de porter un grand coup au Conclave, si nous agissons avec célérité."

Ceci capta l'attention immédiate du groupe.

"L'administrateur du Conclave que vous avez capturé à fini par parler. Il nous a révélé que son organisation préparait une attaque de grande envergure contre la Tour. Un message contenant les détails de cette opération doit être remis à une assemblée de chefs du Conclave aujourd'hui même, dans une taverne du quartier sud. Je veux que vous assistiez à cette réunion et que vous interceptiez ce message."

Prasine et Céladon se regardèrent.
"Pourquoi ont-ils choisi un lieu publique pour une telle assemblée ?" demanda le jeune sorcier. "Pourquoi ne pas avoir prévu cela dans une planque secrète du Conclave ?"

Angevin croisa ses mains derrière son dos.
"Vos récents exploits semblent avoir fait beaucoup de bruit au sein de leur organisation. D'une part, ils savent que nous avons les moyens de dénicher nombre de leurs repaires supposés secrets. Et d'autre part, ils supposent probablement que nous hésiterons à faire appel à des moyens destructeurs dans un lieu publique. Et cette supposition est parfaitement exacte, bien entendu."

"Ce qui signifie qu'ils s'attendent à une intervention de notre part." en déduisit Prasine.

"Il serait imprudent de croire le contraire, en effet." affirma Angevin. "Je suis conscient du danger que représente cette mission, mais je suis convaincu que vous êtes préparés à la mener à bien."

"Je le crois aussi." déclara Céladon. "Nous ne vous décevrons pas, maître."

Les quatre jeunes personnes n'affichaient pas le moindre signe d'hésitation ou d'appréhension.

"Excellent." Dans le regard du maître brillait une détermination qui répondait à celle de ses étudiants. "Alors, au travail. Le destin de la Tour sera peut-être joué aujourd'hui."

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Le quartier sud de la cité de l'Académie était un dédale d'échoppes d'artisans et d'auberges plus ou moins confortables, sujet à une constante activité mercantile à toute heure de la journée. Les ateliers de cordonniers, les tanneurs et les tailleurs bordaient des rues bondées qui serpentaient du pied de la Tour jusqu'aux murailles de la ville. Il s'agissait également de la partie de la cité où l'on croisait le moins de mages et d'artefacts arcaniques, tout l'opposé du grand bazar du quartier nord dont l’atmosphère était presque saturée de magie.

En plein cœur de cette ruche humaine se trouvait la taverne du vieux Jeff. L'endroit était vaste et bien tenu, et représentait un point de chute populaire pour les habitants les plus modestes du quartier. La taverne portait un autre nom à l’origine mais celui-ci était tombé dans l'oubli, et on la désignait à présent du nom de son illustre propriétaire, un noble déchu originaire de l'Empire.

Le vieux Jeff savait reconnaître les fauteurs de trouble. On ne passait pas d'une jeunesse de petit nobliau impérial à une vie de solide briscard aigri sans avoir croisé une belle brochette d'individus louches. Et de tels individus, Jeff en avait vu passer plus d'un dans son établissement. En tout cas, l'homme possédait une certaine capacité a ressentir les ennuis lorsqu'ils pointaient le bout de leur nez. Et cela, il le ressentait très certainement à présent.
La taverne était bondée ce jour là. Du coin de l’œil, tout en récurant vigoureusement son comptoir, il observait un groupe atypique attablé dans un coin sombre, à l'opposé de la cheminée. Il fit un petit signe à l'un de ses employés posté près de l'entrée, une brute aux larges épaules portant un gourdin à la ceinture. Les ennuis viendraient de là, et il allait s'assurer qu'il était prêt à les accueillir.

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Attablés dans ce coin sombre, trois individus conversaient à voix basse tout en jetant des coups d’œil nerveux aux tables voisines.

"Pas de doute, ça doit être eux là-bas." disait l'un d'eux en observant un autre groupe deux tables plus loin. "Les cheveux gris et un bandeau sur l’œil, et le type à côté maigre comme un squelette. Ça ne peut être qu'eux."

"Très bien." répondit un jeune homme portant une robe de voyageur grise dépourvue d'ornements.

Le groupe en question se trouvait dans son dos, et il ne fit aucun mouvement pour se retourner. Il inclina légèrement la tête en direction du coin ombragé, et une forme obscure sembla se détacher du mur et glisser discrètement en direction du groupe désigné.

"A présent, il ne nous reste plus qu'à attendre l'arrivée du messager."

"Céladon, je crois que le tenancier nous surveille. Il n'arrête pas de regarder par ici, en tout cas." reprit son interlocuteur.

Prasine, écartant quelques mèches flamboyantes dépassant de sa capuche, jura silencieusement. "Cet endroit est infesté de gens peu recommandables, et c'est nous qui l'inquiétons ? Aurait-il remarqué Aliza ?"

Relius leva une chope à ses lèvres avant de répondre. "Il ne l'a pas vue bouger. Son regard est resté sur nous."

Céladon se mordilla la lèvre. "Restez concentrés. Relius, tu surveilles le tenancier. On ne peut pas se permettre qu'il nous fasse remarquer. Prasine, tu continues d'observer les membres du Conclave." Il porta la main à son menton, songeur.

"Comment allons-nous identifier le messager dans toute cette activité ?" demanda Prasine.

"On s'en tient au plan." déclara Céladon. "Tant qu'Aliza ne se fait pas repérer, on attend son signal. Tout repose sur elle."

Prasine se renversa sur sa chaise et croisa les bras. Une étrange impression planait dans son esprit depuis qu'ils étaient entrés dans cette taverne. Pourtant, nul n'avait semblé leur prêter attention jusqu'à présent, et un rapide coup d’œil en direction du comptoir révéla que le tenancier était occupé à l'autre bout.
Elle se força à se détendre. Les membres du Conclave étaient au nombre de quatre, et deux d'entre eux correspondaient à la description que le prisonnier avait fourni à maître Angevin. Celui pourvu du bandeau sur l’œil était un ancien bandit de grand chemin, craint et respecté, qui s'était installé à l'Académie et avait rapidement atteint une position d'autorité au sein de l'organisation criminelle. L'autre, qui ressemblait à un cadavre décharné, était un mage renégat, un ancien apprenti de la Tour qui s'était retourné contre ses maîtres.

Prasine tenta de repérer Aliza, mais l'illusion dont elle usait était trop efficace. Elle avait peur pour la jeune fille. Son rôle dans cette mission présentait des risques considérables, et leurs adversaires étaient des tueurs sans scrupules. Elle avait le désagréable sentiment que ces hommes n'hésiteraient pas à déclencher un massacre dans cet endroit si jamais ils se sentaient menacés.

Que pouvait donc bien chercher le Conclave ? Quel était leur objectif final ?
Seraient-ils prêts à sacrifier la prospérité de toute la cité au nom de ce but, quel qu'il soit ?
A ces pensées, elle sentit une sourde colère monter en elle. Les paroles de maître Angevin lui revinrent, du jour ou leur groupe fut officiellement assemblé.

"Les membres du Conclave sont des meurtriers, des bandits et des pillards qui ont juré allégeance à la Sentinelle, leur mystérieux leader. Nous savons très peu de choses à propos de la Sentinelle, mais il s'oppose depuis longtemps au règne de Silmar sur la cité, et ne souhaite rien d'autre que la chute de la Tour et l'anéantissement de tout ce que nous avons accompli ici. Silmar dépense constamment une grande partie de son pouvoir pour tenir l'influence de cet être à l'écart, mais certains esprits dotés de peu de volonté se plient néanmoins à sa domination. Ainsi, le Conclave grandit en dehors de ces murs et complote notre perte à tous. Aujourd'hui, Silmar a pris la décision de passer à l'offensive contre ses agents cachés dans la cité, et m'a confié la responsabilité de réunir une équipe d'adeptes capables de mener à bien ce combat. Je vous ai ainsi choisi. Acceptez-vous cette lourde responsabilité ?"

Bien entendu, aucun d'entre eux n'avait émis de réserves à l'époque. Au contraire, tous se sentaient investis de la confiance que Silmar et Angevin plaçaient en eux. Après tout, beaucoup d'adeptes de l'Académie ne connaissaient jamais de destin plus palpitant que de passer leur vie au sein de la Tour, dédiés à une recherche de connaissance sans fin.
Prasine ne supportait pas une telle idée. Elle ne rêvait que de prouver sa valeur à ses maîtres, et partir un jour à l'aventure aux côtés de ses amis et parcourir le monde entier pour découvrir ses secrets. Et si, pour y parvenir, elle devait écraser quelques malfrats qui se tenaient sur son chemin, c'est avec joie qu'elle l'accomplirait.

Un mouvement près de la table du Conclave la tira de ses rêveries. Un homme boiteux, appuyé sur une longue béquille et au visage traversé d'une longue cicatrice, se dirigeait vers les bandits.
Prasine se redressa, prête à donner l'alerte à ses compagnons. Mais l'homme passa près de la table sans s'arrêter et se dirigea vers le comptoir, sur lequel il se pencha avant d'être chaleureusement salué par le vieux Jeff.

Fausse alerte. La jeune sorcière laissa échapper un soupir de soulagement et promena son regard aux alentours.

Un frisson lui parcourut l'échine. Un homme attablé non loin, dans l'autre direction, venait de détourner les yeux une fraction de seconde après avoir croisé les siens.
Elle retint son souffle un instant. De quoi pouvaient bien parler ces hommes ? Leur conversation ne semblait-elle pas forcée ? Depuis combien de temps l'observait-il ?
Un éclat lumineux attira son regard. Une silhouette svelte dissimulée sous un grand manteau traversait la salle. Au creux d'un des plis du manteau, Prasine distingua le reflet métallique d'une lame d'acier.

La jeune femme saisit le bras de Céladon sous la table et lui pressa la main. Son expression alarmée alerta immédiatement son compagnon.

Trois personnes se présentèrent à l'entrée de la taverne et refermèrent la porte derrière eux. Leurs expressions étaient malsaines, et leurs regards braqués sur les trois adeptes.
Soudain, le vieux Jeff cria quelque chose à son employé qui tira son gourdin. Le tenancier lui-même retira ce qui semblait être une vieille rapière de derrière le comptoir.

Les membres du Conclave se levèrent et le borgne retourna d'un geste toute la table, qui se retrouva propulsée contre le mur voisin. Un cri retentit et Aliza apparut, projetée à terre par l'impact.
Simultanément, presque toutes les personnes présentes dans le bâtiment tournèrent leur attention sur les jeunes sorciers. La plupart dégainèrent des armes et convergèrent vers le coin où se trouvaient leurs cibles.

Toute la taverne se retrouva plongée dans la confusion.
Céladon et Relius se levèrent à leur tour et Prasine les imita, une Arcane se formant par réflexe dans son esprit. Elle vit l'homme borgne tirer un sabre de sa ceinture et porter un coup d'estoc à Aliza, toujours au sol.
La rage l'emplit et elle rassembla son Anima. L'Arcane commençait à prendre vie lorsque une violente secousse détourna son attention et brisa sa concentration. Le sort avorté s'effondra en elle, et ce fut comme si une explosion retentit dans son crâne. Elle tituba et mit un instant à remarquer la garde du poignard planté dans son épaule gauche.
Alors que la douleur submergeait ses sens comme une vague inarrêtable, elle vit la silhouette à l'ample manteau, une femme à l'expression cruelle, qui s'approchait d'elle munie de deux autres couteaux. La femme se fendit d'un rictus et leva un bras pour lancer un nouveau projectile, et Prasine se retrouva comme paralysée.
Un choc violent retentit, et la femme s'effondra sans vie. L'homme à la cicatrice avait surgi pour la terrasser d'un coup de sa solide béquille. Prasine le vit se tourner vers un autre adversaire et brandir à nouveau son arme de fortune. Elle remarqua également que le tenancier était lui aussi au cœur de la mêlée, taillant de tous côtés à l'aide de sa rapière. Elle chercha ses amis du regard, mais ne put les repérer dans le chaos qui avait conquis l'endroit.
Deux autres assaillants s'approchaient d'elle, maniant des épées courtes. Prasine tenta de conjurer une autre Arcane ; sa tête semblait prête à exploser. Elle produisit le premier sort qui lui vint, et y déversa toute l'Anima qu'elle put accumuler. L'effort fut si douloureux qu'elle en perdit l'équilibre et que sa vision se brouilla, et elle s'effondra au sol alors qu'une déflagration retentissait et qu'une vague de chaleur passait au-dessus d'elle. Des cris d'agonie retentirent parmi les chocs métalliques des armes et les impacts des corps qui s'écroulaient sur le plancher de la taverne.
Elle se soutint d'une main posée au sol, au milieu d'une flaque écarlate grandissante. Son bras gauche pendait inutilement à son flanc, ruisselant de sang.
Elle devait arrêter le saignement à tout prix. Si elle perdait connaissance ici, elle serait une proie facile pour les assassins du Conclave.
Elle serra les dents et agrippa la poignée de la dague enfoncée dans son épaule. Avec un cri, elle arracha l'arme. La douleur explosa, et elle sentit sa conscience la quitter.

Désespérément, elle rassembla tout l'Anima qu'elle était capable d'atteindre. L’agonie qui emplit son esprit contribua à la maintenir éveillée, et elle conjura une Arcane qui se présenta spontanément dans ses pensées. Il s'agissait d'une structure étrange et complexe, et la jeune sorcière l'infusa de toute l'énergie à sa disposition.

Le feu prit vie en elle.

Elle se retrouva traversée d'une souffrance comme elle n'en avait jamais connu, au-delà de toute imagination. Sa vision s'emplit d'une lumière crépusculaire, et elle sentit toutes les fibres de son être, toutes les cellules de son corps s'embraser.

Elle se releva d'un bond. Le monde était plongé dans l'ombre, et elle se retrouvait incapable de distinguer précisément l'intérieur de la taverne. En revanche, elle voyait clairement les assaillants qui l'encerclaient, lui apparaissant comme des silhouettes de flammes pourpres.
Les quatre hommes arboraient des expressions allant de la surprise à la frayeur. Deux d'entre eux brandissaient des massues, et un autre tenait une arbalète pointée sur la sorcière.

Prasine fit appel à une Arcane familière, destinée à faire naître une simple flamme. Elle se gorgea d'Anima, et une sensation totalement nouvelle la parcourut.
C'était différent d'une infusion normale. L'agonie emplit son crâne, mais elle l'accepta, l'embrassa et la canalisa en direction de son sort. Elle ressentit un éclair de jouissance lorsque l’énergie la quitta pour prendre forme dans le monde, et les quatre silhouettes qui l'entouraient s’éparpillèrent comme poussière balayée par le vent.

Lorsqu'elle revint à elle, les sons des combats étaient devenus lointains.

La taverne était entièrement dévastée. Les tables et les chaises avaient été réduits en miettes, et les murs autour d'elle avaient disparu. Elle se tenait au centre d'un petit cratère donnant sur la rue déserte. Aux alentours, de nombreux bâtiments s'étaient partiellement effondrés et des flammèches vivotaient un peu partout. De nombreux cadavres jonchaient le sol, mais de ses quatre derniers assaillants ne subsistait plus aucune trace.

Une douleur sourde martelait encore son crâne, mais la blessure sur son épaule gauche semblait avoir été cautérisée. A travers ses vêtements en lambeaux ensanglantés, elle pouvait distinguer avec révulsion la chair carbonisée autour de la plaie, et elle souffrait encore beaucoup, mais le sang ne coulait plus.
A pas hésitants, Prasine s'éloigna de l'épicentre de la destruction et regarda autour d'elle. Il n'y avait nulle trace de ses amis.

Elle tâcha de reprendre ses esprits et de considérer la situation. Elle pouvait entendre des gens qui luttaient tout autour d'elle, dans les rues avoisinantes. Que cela signifiait-il ? Les habitants de l'Académie avaient-ils pris les armes contre le Conclave ?
Elle devait absolument retrouver Céladon, Relius, et Aliza...
Elle avait vu Aliza se faire attaquer par l'homme borgne. Elle avait vu le sabre la transpercer...
La détermination chassa sa lassitude. Elle n'abandonnerait pas ses amis ! Jamais !

Elle commença à se diriger vers la bataille qui lui semblait la plus proche lorsque des pas retentirent sur les pavés derrière elle. Elle pivota pour découvrir le mage renégat du Conclave qui l'observait à quelques dizaines de mètres, un sourire mauvais aux lèvres.

"Ainsi donc," déclara-t-il d'une voix grinçante, "la petite protégée de Sethann manie le Chaos. Très impressionnant. J'espère que tu apprécies ton œuvre."

Un frisson glacial parcourut Prasine. Ses craintes se révélaient fondées. Elle avait perdu le contrôle et s'était laissée aller à permettre à l'Anima du Chaos de canaliser sa forme pure et destructrice. Elle observa les alentours.

Des fissures s'étaient ouvertes dans le sol, serpentant jusqu'aux bâtiments éventrés de chaque côté de la rue dévastée. Des pans entiers de bâtisses avaient été arrachés à leur structure, et des corps inanimés dépassaient de sous les tas de débris.
Elle était responsable de tout cela. Tant de mort... de désolation...

Le mage poursuivit.
"Le maître avait raison à ton sujet. Ton potentiel est bien trop grand pour être gâché à suivre les enseignements des maîtres rétrogrades et timorés de la Tour. Tu peux encore choisir de nous rejoindre. Je me ferais un plaisir de parachever ton éducation !"

Elle pensa à la confiance qui lui avait été accordée par Angevin, Silmar... Sethann...
Comment allait-elle pouvoir leur faire face après tout cela ? Elle avait trahi leur compassion. Et ses amis étaient peut-être morts par sa faute, eux aussi !

Une colère sourde monta en elle. Elle pouvait sentir l'Anima du Chaos tout autour d'elle, ardent et tempétueux, et elle brûlait de le toucher à nouveau, de sentir sa puissance traverser son corps. Elle n'avait plus rien à perdre désormais.

"Vous rejoindre ?"

Elle éclata de rire. Elle voulait montrer à cet ignoble individu que ses paroles n'avaient aucun effet sur elle, mais à ce moment elle ne reconnut pas sa propre voix. Un ton sinistre et terrifiant résonnait dans ses oreilles.

"J'écraserai toute votre misérable clique de meurtriers de mes propres mains !"

S'abandonner à la fureur était si simple, tout lui semblait alors si évident ! Elle n'avait qu'à tendre sa volonté vers le torrent d'énergie bouillante qui cascadait autour d'elle, et elle pouvait anéantir cet homme comme un insecte !

Le mage ne montrait aucun signe d'intimidation, mais son sourire s'élargit.
"Une telle détermination est réellement admirable ! Quel dommage qu'il ne soit pas possible de raisonner avec une personnalité aussi enflammée que la tienne. Le maître m'avait prévenu."

Il agita la main, et l'air autour de Prasine sembla se comprimer. Un froid intense s'insinua dans ses membres, et sa poitrine se retrouva comme emprisonnée, lui coupant le souffle. En un instant, une couche de glace solide se forma sur ses jambes, clouant ses pieds au sol. La glace se répandit et la recouvrit jusqu'au cou, ne laissant que sa tête libre.
La jeune sorcière haleta, cherchant désespérément à emplir ses poumons. Elle sentit ses forces la quitter. Elle tenta de conjurer une Arcane, mais tout son corps lui semblait dépérir de seconde en seconde, la plongeant dans une panique frénétique.

Le mage s'approcha d'elle. Sa maigreur extrême, ses orbites creusées et son sourire carnassier lui donnaient la parfaite apparence d'un squelette. Il posa une main osseuse sur la joue de la jeune femme et elle tenta de hurler, mais aucun son ne sortit de sa gorge paralysée.

"A présent, regarde-moi dans les yeux, sale chienne. Je veux voir la chaleur quitter lentement ta peau..."

Son rictus resta entièrement figé alors que deux éclairs d'acier étincelèrent un instant sous son menton. Une gerbe de sang jaillit sur la couche de glace qui recouvrait Prasine et l'homme s'effondra sans un bruit, révélant Aliza qui se tenait derrière lui, une dague tachée de sang dans chaque main brillant du même éclat que ses yeux écarlates.

Relius apparut et posa une main sur la prison de glace qui englobait la jeune sorcière, et une vibration mystique la traversa. La carapace mortelle se fissura et finit par se briser, laissant sa prisonnière s'écrouler dans les bras de Céladon.

"Les Quatre soient loués, tu es vivante !" s'exclama-t-il.

Les lèvres bleuies, frissonnant de tout son être, Prasine ferma les yeux et parvint à esquisser un sourire.

"Vous êtes sains... et saufs..."

"Cela n'a pas été facile." reconnut Relius. "Nous sommes tombés droit dans un piège."

Prasine regarda ses compagnons tour à tour. Céladon avait reçu une coupure au visage et ses vêtements étaient en lambeaux. Relius avait l'air indemne, mais une profonde détresse teintait son regard. La jeune femme détourna les yeux, ne voulant pas révéler son propre changement à ses amis.
Aliza, quand à elle, était entièrement couverte de sang.
Cette dernière se rendit compte de l'attention que Prasine lui portait.

"Ce n'est pas le mien." dit-elle d'une voix dépourvue d’émotion.

La jeune sorcière retrouvait petit à petit la sensation dans ses membres. La douleur était omniprésente, mais au moins elle ressentait quelque chose. Tout en la tenant dans ses bras, Céladon la baignait d'une Arcane régénératrice dont il avait le secret.

"Nous devons retourner à la Tour au plus vite." dit-il avec détermination. "Prévenir maître Angevin. Il saura quoi faire."

Prasine agrippa le bras de son ami. Le froid s'était réinstallé en elle, provenant cette fois du plus profond de son âme.
…tombés droit dans un piège...
...le maître avait raison...
…le maître...

Une énorme explosion retentit soudain, et la cité toute entière trembla.
Les sons des combats redoublèrent d'intensité.
Au nord, un nuage de poussière constellé de fragments scintillants bleutés s'élevait tout autour de la Tour de l'Académie.
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