Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Une patrouille de gardes armés jusqu’aux dents dépassa la ruelle sans ralentir. Sethann ne perdit pas de temps à les regarder s’éloigner et reprit prudemment sa progression entre les fières bâtisses de la Haute Cité. A mesure qu’il approchait de son but, le massif et ancien fortin qui servait de quartier général à la brigade arcanique, le quartier se révélait de plus en plus quadrillé par les hommes de la garde civile. Il ne se souvenait pas d’une telle activité lorsqu’il vivait lui-même à Sostine, et n’avait pas la moindre idée de ce qui pouvait autant agiter les forces de l’ordre impérial. Dans tous les cas, cela ne lui facilitait pas la tâche.
La plupart des patrouilles ne devraient pas lui poser de problèmes, mais la dernière chose qu’il voulait était d’attirer l’attention du craint et respecté capitaine de la brigade arcanique. Cahaya l’avait mis en garde, et Noster avait apporté de lumineuses précisions.

“Bramt Maekir Xian dirige la brigade d’une main de fer depuis un peu plus d’un an maintenant.” avait dit le vieil archiviste. “C’est un homme dur, un guerrier d’exception et un leader hors pair. Et, cela va de soi pour un poste pareil, un redoutable tueur de mages.”

“Qu’est-ce qui peut faire d’un homme un tueur de mages ?” avait demandé Cahaya.

“Tout comme les mages sont nés avec une grande sensibilité à l’Anima et la capacité de la manipuler, certaines personnes viennent au monde avec un corps et un esprit hermétiques à cette énergie.” avait expliqué Sethann. “Ils développent ainsi une sorte de résistance aux sorts, les rendant redoutablement difficiles à arrêter s’ils décident de s’attaquer à un sorcier. D’autres encore ne se voient dotés que de la sensibilité à l’Anima, mais restent incapables de la contrôler. Ceux là finissent presque toujours par haïr les mages qu’ils voient comme injustement privilégiés.”

Il s’était alors tourné vers Noster.
“Xian, avez-vous dit ? Un cousin à vous ?”

“Hum ! Une filiation aussi lointaine que possible, j’en ai peur. Les lignées de nos vénérables ancêtres, Aldon le sage et Maekir le sanguinaire, sont en conflit ouvert depuis des siècles.”

Pas d’aide à espérer de ce côté, hélas. Sethann n’avait en tout cas aucune intention de croiser ce dangereux personnage.

Il arriva en vue de l’imposante forteresse. La base de la brigade était un énorme cube de pierre qui se dressait là depuis les premières années d’existence de la ville, sans doute un fragment de la toute première citadelle conquise par l’empereur Sinnei avant son couronnement. Le bâtiment avait une particularité de taille qui le rendait parfait pour sa fonction : ses murs étaient parcourus d’Arcanes bloquantes, figées dans les fondations mêmes, qui empêchaient l’Anima de circuler à l’intérieur. En d’autres termes, quiconque se trouvait entre ces murs se retrouvait privé de magie.
Un problème épineux pour un mage désireux de s’y infiltrer pour commettre un larcin. Et y pénétrer par la porte principale était tout bonnement inenvisageable. Mais une solution était venue de Cahaya.

“Tu te souviens de mon père, j’ose espérer ?”

Sethann avait acquiescé avec une pointe d’amusement. Pomhart Rosaire, l’alchimiste fou, était un personnage difficilement oubliable.

“Nul n’ignorait son obsession pour les décoctions imprévisibles et hautement dévastatrices. Il s’était forgé une terrifiante réputation dans toute la capitale qui alla jusqu’à forcer les nobles de la citadelle à l’exiler de la cité. Eh bien, un des incidents ayant participé à la formation de cette réputation s’est produit tout près du fortin de la brigade arcanique, à l’emplacement de son ancien laboratoire. Une de ses expériences impliquant l’Anima du Chaos prit une tournure particulièrement inattendue, et le quartier tout entier fut dévasté, dévoré par un incendie de flammes pourpres que l’eau ne parvenait pas à éteindre. Il se trouve que l’incident provoqua la destruction d’une petite partie du fort, qui fut évidemment reconstruite.”

“Je ne vois donc pas en quoi cela pourrait me permettre d’entrer.” avait remarqué Sethann.

“Figure toi que les ingénieurs impériaux ne parvinrent jamais à reproduire les Arcanes qui encerclaient le bâtiment lorsqu’ils rebâtirent la partie détruite. Il se trouve donc, à cet endroit précis, un point faible que tu dois pouvoir traverser à l’aide d’un sort. Si toutefois tu possèdes une telle Arcane dans ton arsenal.”

Et il était fortuné pour Sethann que cela soit justement le cas.

Il longea le mur extérieur du fortin. Le bâtiment faisait face à l’avenue principale qui menait jusqu’aux portes de la citadelle, mais son flanc opposé était isolé dans une ruelle vide de toute activité. L’endroit serait parfait pour entrer sans attirer l’attention, et avec un peu de chance, conviendrait également à une fuite rapide et discrète.
Le mage se positionna à l’endroit précis qui lui avait été décrit par Cahaya. Il plaça une paume contre la pierre froide et conjura une Arcane d’une complexité qui aurait laissé la plupart des maîtres de l’Académie sur la touche. Il se saisit d’une mixture d’Anima d’Ordre et d’Ombre qu’il infusa dans sa création et projeta le résultat sur la solide paroi.
La pierre se courba vers l’intérieur, dessinant un cratère qui s’étendait de seconde en seconde. Au bout d’environ un mètre de profondeur, la paroi se fendit et révéla l’intérieur du bâtiment, plongé dans l’ombre. Sethann traversa d’un pas le tunnel mystique, qui se résorba après son passage. La pierre reprit lentement sa place naturelle.

Il se tenait dans ce qui semblait être une réserve. La petite pièce était remplie de caisses et de tonneaux de toutes tailles, et la seule lumière provenait d'une salle avoisinante d'où l'on pouvait entendre des voix. Immédiatement, le mage ressentit la pression qui se mit à peser sur son corps et son esprit en raison de l’isolation à l’Anima. Bien qu’une telle expérience ne lui soit pas totalement étrangère, il était loin d’apprécier la sensation.
Il respira profondément et se concentra sur son objectif. Il se posta près de l'ouverture et risqua un coup d’œil.

La salle voisine comprenait une table et quelques chaises, et semblait être une salle de garde attenante aux cellules. Quatre membres de la brigade étaient attablés et jouaient aux cartes, ponctuant leur partie d'occasionnelles exclamations enjouées ou colériques.
Sethann évaluait les options qui s'offraient à lui lorsqu'une injonction retentit dans un couloir attenant. Un cinquième soldat apparut dans la pièce.

“Vous n'êtes pas censés être en patrouille ?”

Les soldats bondirent sur leurs pieds.
“La relève ne s’est pas présentée, chef !”

L’officier fit un geste par-dessus son épaule.
“Le prisonnier n’ira nulle part. Allez prendre vos postes, je m’en charge.”

Ils saluèrent et sortirent vivement de la pièce. L’officier secoua brièvement la tête, soupira, et s’éloigna à son tour.

Sethann sortit de la réserve et emprunta le couloir opposé, qui longeait les cellules. Il avait choisi le moment de la journée où les patrouilles étaient les plus nombreuses, et où la caserne serait le moins fréquentée. Il ne savait pas combien de temps lui serait nécessaire pour trouver la salle où étaient conservés les documents, mais il supposait qu’il s’agissait d’un endroit bien gardé.

“Hé ! Hé, étranger !” L’appel venait d’une des cellules.

“Silence !” rétorqua Sethann.

Un homme s’avança contre les barreaux, à demi illuminé par les torches qui ornaient le couloir. Ses cheveux grisonnaient et son visage rude était figé dans une expression patibulaire, mais il était solidement bâti et se déplaçait avec assurance.

“Vous avez l’air de savoir ce que vous faites. Peut-être pourriez-vous me faire sortir de là ?”

“Je n’ai hélas ni le temps ni la possibilité de vous libérer. Navré.”

“Attendez ! Vous cherchez quelque chose, pas vrai ? Je connais un peu cet endroit. Faites-moi sortir et je pourrai peut-être vous aider. Les clés des cellules sont dans un compartiment sous la table, dans la pièce à côté.”

Sethann considéra l’homme un moment. Ses longues années d’expérience lui avaient apporté une bonne capacité d’appréciation des personnes qu’il rencontrait, et cet homme lui semblait sincère. A défaut d’honnête, ou digne de confiance. Il tendit l’oreille. Pas un bruit ne résonnait dans les couloirs de la caserne.
Il alla s’emparer des clés, dissimulées à l’endroit indiqué, et revint déverrouiller la porte de la cellule.

“La Dame vous bénisse, étranger.”

“Vous avez vu juste, je recherche l’endroit où la brigade entrepose le butin confisqué.”

L’homme sourit.
“A la bonne heure ! Je peux vous y conduire, et ce sera l’occasion pour moi de récupérer mes propres affaires. Suivez-moi.”

Il s’engagea dans le dédale du fortin, et Sethann le suivit de près, aux aguets.

“Vous ne semblez pas être du coin, je me trompe ?” demanda son guide.

“Vous ne pensez pas qu’il est imprudent de discuter ?” répondit le mage.

“Détendez-vous. La caserne est presque déserte. Votre arrivée est vraiment un don du ciel, la plupart des soldats sont en ville pour une opération d’envergure.”

“Comment le savez-vous ?”

“Je les ai entendu en parler. Ils ont mis la main sur un groupe de mages hors-la-loi. Ils vont les cueillir comme des petits lapins sans défense ! Ha ha !”

Le visage de Sethann dut s’assombrir perceptiblement, car l’homme remarqua :

“Ça a l’air de vous chagriner. Vous êtes un mage vous aussi, hein ?”

Sethann ne prit pas la peine de répondre. “Et vous ?” riposta-t-il. “Comment vous êtes-vous retrouvé derrière ces barreaux ?”

“Contrebande d’artefacts.” répondit-il simplement. “De vraies merveilles, tout droit venues de l’Académie. Mais la brigade m’a serré en pleine refourgue. Ce n’était pas la première fois, mais c’était celle de trop. Si vous n’aviez pas été là, ce sont les inquisiteurs de la citadelle qui m’auraient sorti de cette cellule. Et il aurait alors mieux valu que j’y demeure.”

La mage prit soin de ne rien laisser paraître à la mention de l’Académie.

Ils parvinrent finalement devant une solide porte aux multiples serrures réparties sur toute la hauteur de son chambranle.

L’homme jeta un regard vers Sethann.
“Vous avez un plan pour entrer, j’imagine ?”

Pour toute réponse, le mage tira de sa manche une minuscule fiole de cristal contenant une goutte de liquide écarlate. Il leva le récipient au-dessus de la serrure la plus haute, brisa de l’ongle le goulot délicat et fit couler l’unique goutte. Il recula alors vivement.
Lorsque le produit entra en contact avec la serrure métallique, il rongea et traversa l’acier comme une pierre lâchée dans l’eau. La goutte surgit en dessous de la serrure fondue et continua son chemin descendant en neutralisant une fermeture après l’autre.
Une fois la dernière serrure traversée, la goutte tomba sur le sol de pierre et poursuivit son chemin en ne laissant qu’un minuscule trou fumant.

L’évadé sifflota avec admiration.
“Sacré truc que vous avez là !”

Il poussa le battant qui s’ouvrit sans effort. Les deux hommes pénétrèrent dans la pièce et refermèrent la massive porte derrière eux, conscients de son apparence clairement dégradée. Le temps leur était compté, le premier garde qui passerait dans le couloir donnerait l’alerte.

La salle n’était pas très grande, mais partout trônaient des objets divers, des parchemins et des manuscrits entassés et des armes et armures pêle-mêle.
Sethann délaissa son compagnon et se mit à fouiner dans tous les documents et les livres qu’il pouvait trouver. Il y avait de tout et n’importe quoi, mais il pourrait peut-être trouver un indice qui le mettrait sur la bonne voie.

Il déroula un parchemin.

Chambellan,
L’événement est attendu pour la semaine prochaine.
Prenez vos dispositions pour l'organisation du grand banquet.
Soyez particulièrement attentif au confort de l'impératrice.
Le capitaine Kinrick se chargera de l'escorte jusqu'à la Cathédrale.
Voici une liste prévisionnelle des invités :
...


Cette lettre pouvait fort bien provenir des archives. Il consulta un second rouleau traitant de banalités similaires, une liste de marchandises de luxe.
Il commença à chercher frénétiquement dans la pile de documents, écartant des tas de parchemins et feuilletant à toute vitesse des ouvrages poussiéreux.

“Vous trouvez ce que vous cherchez ?” lui demanda l’évadé.

“Pas vraiment. Pas encore.” répondit-il distraitement.

Puis il s'interrompit.

Entre ses mains se trouvait un manuscrit antique et épais à l'apparence usée, dont la couverture était recouverte du sceau aux deux dragons. Fébrile, il l'ouvrit au hasard.

TROISIEME SERMON DU PÈRE LEGIMA DRAST
Durant l’Age Antique, lorsque l’Anima coulait dans les veines des élus et que le monde était vierge de toute corruption, régnait le Haut Souverain.
Béni soit son nom, le Souverain avait uni sous sa protection l’humanité toute entière. Après des siècles de conflit, le monde connaissait un âge de paix et de prospérité.
Mais le tyran connu sous le nom du Premier projeta sa volonté malfaisante hors de sa prison primordiale et asservit quatre âmes damnées dont il se servit pour jeter à bas le Haut Souverain.
Cependant ces guerriers impies ne purent éliminer totalement le Souverain, et ils écartelèrent son essence et se partagèrent son pouvoir.
Au fil des siècles, l’héritage des faux héros s’est éteint, et leurs esprits se sont affaiblis. Les fragments du Souverain refirent surface et donnèrent naissance à de nouvelles divinités, qui n’attendent que notre vénération pour s’unir à nouveau et mener le monde vers un nouvel âge d’or sacré.


Il tenait ce qu'il cherchait. Il se mit à parcourir les pages avec empressement.

“Vous avez fait tout ça pour un simple bouquin ?”

“C’est plus qu’un simple bouquin.” répondit-il sans détourner les yeux du grimoire. “Il est possible que…”

Sa voix s’éteignit.

Occupant toute une page jaunie, un dessin à l'encre noire représentait la dague aux deux dragons. Un texte accompagnait l'illustration.

La Dent de l'Abîme est le symbole du pacte formé lorsque une âme en perdition, piégée dans les limbes entre la vie et la mort, en appelle à la grâce de la Dame Noire et lui soumet son existence.
La Dent représente la main de notre Dame, tendue vers le monde matériel pour recevoir nos humbles offrandes. Lorsqu’une vie est achevée par sa morsure, l’âme du sacrifié est présentée à la Dame comme tribut.
En échange, l’existence du pactisé se voit accorder un sursis. La Dame étend sa volonté pour le préserver de la mort, la maladie et les basses entraves terrestres.
Aussi longtemps que le pactisé souhaitera prolonger son sursis, il devra persister dans ses offrandes à la glorieuse Dame.
Seul le sang peut acheter le sang.


“J’ai du mal à le croire.” reprit son compagnon. “Un mage aussi puissant que vous, prenant tant de risques pour un vieux grimoire poussiéreux. Cet objet n’est même pas magique.”

Sethann, encore secoué par ce qu’il venait de découvrir, tourna la tête vers son interlocuteur.
L’homme se tenait près de la porte. Il n’avait pas fait un pas depuis qu’ils étaient tous deux entrés dans cette salle. Il observait le mage d’un regard inquisiteur.

Sethann était paralysé. Une terrible suspicion était née en lui, mais bien trop tard.
L’homme frappa trois coups sur le battant de la porte, qui s’ouvrit pour laisser entrer quatre soldats armés. Il encerclèrent le mage impuissant.

“Attendez !” s’écria-t-il, pris de panique. “Vous ne savez pas ce que contiennent ces documents que vous avez ramenés. Les mensonges sur lesquels votre civilisation est bâtie !”

“Saisissez-vous de lui.” ordonna l’homme.

“A vos ordres, capitaine !” répondit un des soldats.

Ils s’avancèrent et s’emparèrent de Sethann qui ne put opposer aucune résistance.

“Regardez ces écrits ! Consultez-les ! Voyez les secrets que l’empereur veut garder cachés !” insista la mage à l’adresse du capitaine.

“Qu’êtes-vous réellement venu faire ici ?”

Il soutint le regard de l’homme inflexible. “Découvrir la vérité.”

“A quel sujet ?”

“Au sujet de l’empereur et ses noirs desseins. L’abomination qui soutient son règne !”

Le capitaine émit un bref grognement.
“Vous pourrez exposer vos théories aux inquisiteurs. Emmenez-le.”

Un des gardes asséna un coup à l’arrière du crâne du mage, qui fut réduit au silence et se laissa entraîner en direction des cellules.

Le capitaine Bramt Maekir Xian resta un instant seul dans la pièce, et posa une main sur l’ouvrage poussiéreux.

------------------------

Pour une fois, la brume s'était dissipée, et le crépuscule embrasait le ciel de la capitale.
Dans la grande avenue de la Haute Cité qui menait à la la citadelle se mouvait une impressionnante procession. Des silhouettes en robes de jais et d'écarlate entouraient un homme enchaîné et aux yeux bandés.
Quatre inquisiteurs tenaient des chaînes reliées au collier de métal dont était muni leur prisonnier. D’autres se tenaient tout autour, brandissant de longues et fines hallebardes d'argent. Dans la lueur orangée du soleil couchant, ces armes semblaient couronnées de flammes dansantes, et l'assemblée était pareille à une parade de spectres en chemin vers quelque contrée ténébreuse.

Avec un éclair cristallin, une fiole pleine d'un liquide bouillonnant décrivit une courbe au dessus des pavés et se brisa en plein centre de la procession. Un épais nuage nauséabond se propagea et engouffra les inquisiteurs, dont les plus proches de l'épicentre furent pris de violentes convulsions avant de s’effondrer au sol, secoués de spasmes.
Ceux qui eurent le réflexe de retenir leur souffle se frayèrent un chemin au coeur du nuage, enjambant leurs confrères impuissants, et formèrent un cercle protecteur autour de leur prisonnier.

Une silhouette vêtue d’une ample robe, au visage dissimulé, se dirigeait vers eux, une longue faucille à la main. Un inquisiteur se fendit vers l’attaquant, qui plongea aisément sous l’arme à l’allonge inutile et taillada son adversaire avec une rafale de coups sanglants. Les inquisiteurs engagèrent le combat, mais dans la faible visibilité leurs hallebardes se voyaient aisément parées et contrées par leur assaillant, vif et mortel. La lame courbée décrivait des arcs meurtriers, comme si l’atmosphère elle-même s’animait contre les combattants impériaux.
Deux inquisiteurs s'effondrèrent, des ruisseaux de sang cascadant sur leurs tenues cérémonielles. La faucille trancha les chaînes qui retenaient le prisonnier, fracturant l’acier comme du verre.
L’homme libéré se débarrassa de son bandeau aveuglant, saisit la hallebarde du garde le plus proche et en retourna la hampe contre son propriétaire d’un coup qui l’envoya au tapis.
Son sauveur accrocha une autre attaque à l’aide de sa serpe et décocha un coup de coude fracassant au visage du dernier inquisiteur encore debout.

Tout ceci n’avait duré qu’une courte minute, et lorsque le nuage se dissipa au milieu de la grande avenue, les agents de la citadelle se relevèrent péniblement pour découvrir les entraves abandonnées et leur prisonnier disparu.

-----------------------

Sethann et Cahaya couraient à perdre haleine dans le dédale de ruelles le plus sombre qu'ils avaient pu trouver. De tous côtés leur parvenaient les sons de la poursuite, les injections autoritaires des inquisiteurs comme les manœuvres coordonnées de la brigade arcanique.

Alors qu'ils s'interrompirent un instant, sentant l'étau se resserrer inexorablement, deux bras puissants surgirent de l’ombre pour les saisir et les attirer dans une bâtisse abandonnée.

Cahaya écarquilla les yeux et leva sa faucille dans un geste défensif, tandis que Sethann se plaçait entre elle et l'homme qui leur faisait face.

La capitaine Bramt Maekir Xian se retourna, sortit dans la ruelle et lança :
"Déployez vous ! Je couvre cette zone !"

Après un acquiescement lointain et les pas des soldats s'éloignant, Xian revint dans la pièce et referma la porte de la bâtisse derrière lui.

"Vous avez finalement réfléchi à mes paroles." lui dit le mage.

"J'ai fait bien davantage." répondit Xian d'un ton sombre. "Vous n'avez fait qu'alimenter mes doutes. J'ai choisi de vous croire, étranger. Je ne supporte pas l'idée d'être la seule âme de cette satanée ville qui trouve que quelque chose ne tourne pas rond dans l'Empire."

"Vous allez donc nous aider ?" demanda Cahaya.

"N'exagérons rien." répondit le soldat. "Je reste un officier militaire, et de mes actes dépendent non seulement ma vie mais aussi celle de mes hommes. Je ne vais pas me rebeller sur un coup de tête. Si vous avez été sincère tout à l’heure, mage, alors faites ce que vous êtes venu faire. Découvrez la vérité."

Xian se défit d'un lourd sac qu'il déposa aux pieds du mage. On en voyait jaillir des extrémités de rouleaux de parchemin.

"Je vais disperser les patrouilles assez longtemps pour vous permettre de filer. Ne perdez pas de temps dans les parages."

Puis il sortit. Les deux compagnons l'entendirent aboyer quelques ordres à ses hommes.

Au bout de quelques instants, Sethann se détendit. Cahaya poussa un soupir de soulagement.

“Tu as été parfaite. Merci.” Son regard se posa sur la menaçante faucille que tenait sa partenaire. “Où as-tu appris à te battre comme ça ?”

Cahaya lui lança un regard furieux. “Pas toi aussi !”

Le mage fut prit au dépourvu. “Qu’est-ce que j’ai dit ?”

Elle traça du doigt la courbe de la lame.
“La plupart des gens pensent que les thaumaturges ne font que rester en arrière et attendre la fin de la bataille pour traiter les blessés.” dit-elle avec détachement. Elle fit tournoyer avec dextérité l’arme entre ses doigts. “En vérité, nous sommes tout aussi doués pour trancher dans le vif que pour recoller les morceaux. Et certains sont même plus doués pour cela.”

------------------------

Le capitaine Xian se tenait au milieu de l'avenue où venait de se dérouler le carnage. Ses hommes finissaient de ratisser le quartier, mais ils ne trouveraient rien. Trois inquisiteurs gisaient morts, quatre autres étaient entre les mains des thaumaturges. Tous étaient furieux et honteux d'avoir subi un échec aussi humiliant.

Xian maudit silencieusement le mage et sa partenaire. Après cela, ses supérieurs allaient mettre la cité sans dessus-dessous, et sa vie deviendrait nettement plus compliquée.

Cependant, il ne ressentait aucune sympathie pour les inquisiteurs. Il ne voyait en eux que des brutes assoiffées de torture et de meurtre. Il était bien placé pour savoir que la cité regorgeait de criminels et d'anarchistes qui ne désiraient rien de plus que semer le chaos, et que seule une force militaire puissante et sans pitié pouvait empêcher la capitale de sombrer.

Alors pourquoi ces doutes l'assaillaient-t-ils constamment ? Et la venue du mage n'avait fait qu'envenimer la situation.
Jurant silencieusement, il se détourna du charnier et repris le chemin de la caserne lorsqu'une voix l'interpella.

"Un instant, capitaine."

Xian reconnut instantanément cette voix grave et puissante, comme provenant de la terre elle-même.
Il se retourna et fit face à un colosse revêtu d'une armure de métal doré, aux contours menaçants, partiellement recouverte de voiles écarlates, et coiffé d'un heaume démoniaque. Il dominait tous les hommes présents par sa taille monstrueuse et sa masse prodigieuse. On s'attendait à sentir le sol trembler à chacun de ses pas.

Le capitaine inclina la tête.
"Général Ryleon."

"On rapporte que le prisonnier était retenu dans votre caserne, avant son transfert."

"C'est exact."

"Que savez-vous sur lui ?"

Xian jura intérieurement. Il avait croisé le général une paire de fois auparavant, et l'homme inspirait une respect (mélé de crainte) universel. Le capitaine le constatait à présent, mais ne pouvait en expliquer la raison. Il y avait plus chez le colosse qu'une simple intimidation physique.
Il n'accueillait pas avec joie la perspective de lui cacher des informations aussi vitales.

"Il s'agit d'un mage venu d'outre-mer. J'ignore la raison de sa venue. Il a été capturé alors qu'il tentait de s'infiltrer dans la caserne."

"Pourquoi ? Que cherchait-il ?"

"Je l'ignore, général."

Ryleon resta un instant immobile, son expression dissimulée par son heaume. Xian sentit un frisson lui parcourir l'échine.

"Qu'en est-il de son complice ?"

"Aucun de mes hommes ne l'a aperçu."

"Et ces deux fugitifs vous ont totalement échappés, à seulement quelques pas de votre quartier général ?"

Le capitaine se raidit.
"La majorité de mes hommes se trouve à l'autre bout de la Haute Cité, à mener une opération---"

Le général fit un pas en avant. Son ombre recouvrit entièrement Xian.
"Je ne suis pas intéressé par vos excuses, capitaine Xian."

Le capitaine se tut, le regard fixe.

"Vous êtes responsable de la garde de la Haute Cité." reprit Ryleon. "Ne m'obligez pas à intervenir personnellement dans votre juridiction."

Le colosse se détourna et s'éloigna à pas pesants. Xian s'autorisa à respirer, et essuya la sueur qui perlait sur son front.

Maudit soit ce mage.

-------------------------------

Sethann faisait les cent pas, envoyant valser des monticules de papier à chaque foulée et brisant les vagues de fumée que Noster émettait depuis son fauteuil. Cahaya promenait son regard entre le vieil archiviste, plongé dans l’ouvrage antique, et le mage.

"Peut-être pourrais-tu t'asseoir ?" suggéra-t-elle.

“Qu’en pensez vous, Noster ?” demanda impatiemment Sethann.

Ce dernier referma le livre et s’affala sur son siège, les yeux perdus dans le vague.

“Tout ceci dépasse l’imagination. De telles abominations, commises juste sous notre nez ! De telles révélations pourraient bien renverser le pouvoir impérial.”

“Alors il n’y a aucun doute possible ? Vous en arrivez à la même conclusion que moi ?”

Noster regarda le mage en face. La curiosité naturelle qui animait ses traits avait disparu, et il paraissait avoir cent ans.

“Je crois avoir deviné ton raisonnement, mon garçon, mais je ne suis pas certain de pouvoir accepter une telle possibilité. Même à la lumière de tes récentes découvertes.”

“Pardonnez-moi,” intervint Cahaya, “mais de quoi parlez-vous exactement ?”

Sethann leur tourna le dos et plongea son regard dans les ténèbres qui s’étendaient entre les bibliothèques.

“L’empereur et le père Legima Drast sont en vie depuis plusieurs siècles, cela au moins est une certitude. Je n’y avais jamais accordé grande attention, car une telle longévité n’est pas inimaginable pour les plus puissants manipulateurs d’Anima, comme Silmar. Moi-même, je suis presque centenaire. Mais si la longue vie de l’empereur et de son acolyte étaient le résultat de quelque chose de plus obscur ?”

Un souffle glacial sembla traverser la pièce.

“Si leur immortalité était entretenue par des sacrifices humains ?” poursuivit le mage. “Seul le sang peut acheter le sang.”

Un silence pesant s’installa. Cahaya l’observait avec une expression effrayée.

“Ce qui ferait de cette pauvre jeune fille, arrivée à l’Académie en pleine détresse, une victime parvenue à s’enfuir.” conclut Sethann.

“Si nous décidons d’admettre tout cela,” déclara Noster, “il serait logique de penser que l’empereur va tout faire pour retrouver cette fille et la capturer.”

Cahaya se leva d’un bond.
“Dans ce cas, l’Académie serait en grand danger !”

“Je le crains.” reconnut le mage.

“Dans ce cas, nous devons partir. Tous ensemble. Nous t’accompagnerons à l’Académie !” s’exclama la thaumaturge.

Le mage soupira. Une expression de peine et de fatigue se peignit sur ses traits.
“Je ne peux pas rentrer maintenant. Je ne vous ai pas dit toute la vérité sur la raison de ma présence ici.”

Noster fronça les sourcils, et Cahaya regarda son compagnon avec appréhension.

“Depuis longtemps, Silmar sentait un grand mal se déployer ici, à Sostine. Il était cependant dans l’incapacité d’agir directement, son attention presque entièrement dédiée à contenir une menace similaire au sein de l’Académie. Avec l’arrivée de la jeune réfugiée, il a pressenti que les évènements allaient s’accélérer, et qu’une action de notre part devenait inévitable. Alors qu’il mène le combat là-bas, il m’a envoyé ici pour porter un coup décisif à notre ennemi.”

“Votre ennemi ?” murmura Cahaya. “L’empereur ?”

“L’empereur n’est qu’un pantin.” répondit le sorcier avec gravité. “La véritable menace se tient dissimulée dans son ombre, et manipule le destin de l’Empire depuis déjà bien longtemps. Je veux parler de la Dame d’Au-Delà, la Dame Noire.”

“Et par quel moyen comptes tu attaquer une telle créature ?” lui demanda Noster.

“Je ne le peux pas.” Sethann leur tourna le dos, perdant son regard dans l’obscurité. “J’ai l’intention d’éliminer le maillon faible de cette religion malfaisante. L’homme qui possède toutes les réponses.”

Il se retourna et une lueur de détermination brûlait au fond de ses yeux. D’un geste, il désigna l’épais grimoire. “Le chef d’orchestre de cette obscure symphonie. Legima Drast.”
Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.