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Un autre groupe de jeunes apprentis passa devant elle, et elle se recroquevilla davantage dans le creux protecteur de son pilier.

Tant qu'elle restait dans l'ombre et maintenait sa concentration, nul ne pouvait la repérer. Ce talent lui avait déjà bien servi lors de son voyage jusqu'ici. A présent, paralysée contre le mur du grand hall de la Tour de l'Académie, serrant contre elle une ample cape sombre et jetant des regards apeurés vers chaque passant, elle se demandait ce qui avait bien pu la conduire dans cet endroit si étrange, si peuplé.

"Où est-tu passée ? Aliza !" l'appelait la sorcière.

Ignorant son véritable nom, ils l'avaient baptisée ainsi. Cela lui était égal, elle ne pouvait se souvenir de son nom, de toute manière. Le moindre effort pour se rappeler de quoi que ce soit avant son arrivée ne servait qu'à instiller en elle une profonde terreur.

"Des yeux d'alizarine." avait remarqué la sorcière, peu après leur rencontre.

Elle ne reconnaissait plus son propre visage, son propre corps. Était-elle née ainsi ? Elle en doutait, et ses hôtes semblaient en faire de même. Elle pensait pouvoir leur faire confiance, la jeune sorcière rouge, le grand mage sévère, et l'homme aux yeux de cristal.
C'était les autres qu'elle craignait. Il y avait tant de gens partout, dans cet endroit. Lorsque Prasine était venue la chercher ce matin-là et qu'elle l'avait entraînée dans les couloirs bondés d'apprentis et de maîtres, elle avait voulu disparaître.

Elle avait fini par réussir, finalement. Elle ne supportait pas les regards curieux qu'attirait son étrange apparence.

La sorcière finit par entrer dans son champ de vision, chevelure rouge ondoyant dans son sillage, tournant le dos à sa cachette.

"J'aurais dû me douter que ça ne serait pas facile." s'exclama-t-elle, les mains sur les hanches.

Aliza sentit la panique l'envahir et chercha frénétiquement une issue. Il lui fallait se déplacer, trouver un endroit sûr, une salle vide, un placard, n'importe quoi…

"Te voila enfin !"

Elle faillit envoyer valser sa cape en bondissant de surprise lorsque Prasine la saisit soudainement par les épaules.

"Je commence à m'habituer à tes disparitions !" remarqua cette dernière.

Aliza se fit toute petite. Prasine poussa un petit soupir, puis se rapprocha pour la dissimuler aux passants.

"Je suis désolée. Je sais que ça ne doit pas être facile pour toi, mais je t'assures que tu es en sécurité ici. Quand j'étais petite… j'étais un peu comme toi, tu sais. La première fois que Sethann m'a amenée ici, je me suis cachée dans une chambre inoccupée pendant trois jours avant que la faim ne m'en fasse sortir. Sethann m'attendait juste devant avec un grand plateau plein de fruits et de gâteaux. C'est le premier souvenir heureux dont je puisse me rappeler."

De malicieux, son sourire était devenu mélancolique. Aliza sentit son affection pour la jeune sorcière grandir.

"Ça ne m'a pas empêchée de n'adresser la parole à personne pendant plusieurs semaines. Et j'ai fini par le regretter, parce que lorsque j'ai rencontré mon premier véritable ami, je n'ai plus jamais été triste !"

Un petit sourire se dessina sur le visage d'Aliza. Prasine tendit les mains et ajusta la cape au-dessus de la tête de la jeune fille.

"Et à présent, j'aimerais que tu rencontres mes amis à ton tour. Je te demande juste un petit effort, ce n'est pas très loin."

Aliza hocha la tête. Elle s'en souvenait, à présent. La raison qui l'avait conduite jusqu'ici, dans ce lieu étrange dont elle ne savait rien. Son instinct l'y avait menée, parce qu'au fond d'elle-même, dans cet îlot qui lui appartenait toujours, elle sentait qu'elle pouvait y être en sécurité.

Elles se mirent en chemin, Aliza serrant sa cape autour d'elle pour ne pas voir les passants et marchant tout contre Prasine.

"Pour la plupart, il n'y a presque que des élèves à ce niveau de la Tour. Les élèves en sont les plus jeunes occupants. Ils étudient les bases de la manipulation d'Anima et les Arcanes les plus élémentaires, en général au sein de classes groupées sous la tutelle de nombreux maîtres." expliqua la sorcière.

Aliza risqua un coup d'oeil aux alentours. Ceux qui l'entouraient étaient de jeunes garçons ou filles qui avaient à peu près son âge, ou moins. Ils marchaient ou trottaient le long des couloirs, des livres sous le bras, riant ou poussant des exclamations.

Prasine continua.
"Ensuite viennent les apprentis. Une fois les bases assimilées et une certaine autonomie acquise, les élèves se réunissent par groupe de deux ou trois sous la direction d'un maître dédié. Les apprentis apprennent à contrôler des formes de magie plus avancées, et à exploiter leur talent particulier. Tout le monde est différent."

La jeune fille ne mit pas longtemps à repérer quelques apprentis adolescents réunis autour d'un mage adulte, ou marchant à sa suite.

"Il arrive un moment ou les apprentis deviennent suffisamment expérimentés pour voler de leur propres ailes. La plupart quittent la Tour et partent exercer leur art partout où ils le désirent. D'autres demeurent ici pour approfondir leurs connaissances, ou pour accomplir diverses tâches au service de l'Académie. Ce sont les adeptes."

Prasine se pencha vers Aliza.
"C'est ce que nous sommes, moi et mes amis. Nous y sommes, d'ailleurs."

Elle poussa la porte d'une grande salle d'étude baignée de lumière dans laquelle les attendaient un grand jeune homme au port fier et un garçon plus petit à la mine enjouée.
Aliza eut un mouvement de recul, mais Prasine referma vivement la porte derrière elle.

"Vous voila enfin." lança le jeune homme altier.

La sorcière posa une main rassurante sur l'épaule de la jeune fille.

"Aliza, je te présente Céladon," elle désigna le jeune homme qui s'inclina légèrement, "et Relius," le garçon lui fit un signe de la main, souriant, "mes amis et coéquipiers. Les gars, voici Aliza. Elle est un peu timide…" dit-elle en haussant légèrement le ton, "...alors je compte sur vous pour lui faire bon accueil."

"Bienvenue à l'Académie." la salua Céladon.

"Ravi de te rencontrer, Aliza !" s'exclama Relius.

Prasine se rapprocha d'elle et poursuivit sur le ton de la confidence :
"Céladon peut parfois paraître un peu rigide et hautain, mais au fond c'est un grand pleurnicheur. S'il t'embête, préviens-moi, il me mange dans la main."

L'intéressé haussa les yeux au ciel.

Sur le même ton :
"Relius est juste adorable, pour sa part."

Le garçon rougit.

Aliza se détendit. Elle sentait qu'elle avait fait le bon choix en venant jusqu'ici. Elle écarta sa cape pour dévoiler son visage et ses cheveux d'ivoire, et s'inclina devant les jeunes mages.

"Bien !" s'exclama Prasine. "Il ne te reste plus qu'une personne à rencontrer. Où est maître Angevin ?"

Céladon croisa les bras.
"Une affaire l'a empêché d'attendre votre arrivée, mais il nous a laissé ses instructions, à Relius et moi. Nous partons en ville pour une mission."

"Dés maintenant ? Et Aliza ?" demanda la sorcière.

"Elle peut venir avec nous !" proposa Relius.

"Maître Angevin l'avait prévu. Il a donné son autorisation." renchérit Céladon.

"Eh bien," dit Prasine, "si tu es d'accord, Aliza ?"

La dernière chose que la jeune fille aurait voulu, c'était de rester seule dans cette Tour pleine d'inconnus. Elle préférait encore accompagner ses nouveaux amis en ville. Elle pourrait peut-être retirer quelque chose de cette expérience. Elle hocha la tête avec assurance.

"Très bien." acquiesça Prasine. "De quel genre de mission s'agit-il ?"

Céladon sourit.

"Le genre que tu adores."

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La porte d'entrée explosa, projetant des morceaux de bois incandescents sur le dos de l'homme le plus proche. Lui et ses deux compagnons furent projetés au sol, et le manteau du premier commença à prendre feu. Son porteur s'agita frénétiquement au sol pour étouffer les flammes.

Alors que les deux autres se relevaient, une autre paire de bandits armés de lames et d'arbalètes déboula dans la pièce.

"Magots !" cria l'un d'entre eux en décochant un carreau vers la silhouette qui se dressait dans l'entrée.

A quelques centimètres du visage de la sorcière, le projectile se fracassa contre un mur invisible et ses fragments rebondirent contre les murs adjacents.
Un jeune mage de haute stature s'avança aux côtés de sa partenaire. L'Anima de l'Ordre, sous la forme d'une fine poudre bleutée, crépitait autour de ses mains.

"On peut compter sur toi pour une entrée fracassante, Prasine."

"Tu aurais préféré frapper poliment ?" répliqua-t-elle.

La sorcière se concentra. Une Arcane familière se dessina dans son esprit, une construction complexe de lignes, de courbes et de boucles enchevêtrées qui composaient une vaste structure. Elle se saisit de l'Anima ambiant et l'injecta dans cet édifice, les motifs prenant vie dans une lueur écarlate. Tel un géant d'osier, l'Arcane s'embrasa et se déploya, canalisant un pur feu élémentaire à travers ses veines. Tout cela n'avait duré qu'une fraction de seconde ; elle leva une main et un halo de flammes accompagna son geste. Une langue de feu se déploya au bout de son bras, s’étendit à travers la pièce et s’abattit sur deux de ses assaillants tel un fouet. Ils s'effondrèrent au milieu des débris tandis que la pièce s'emplissait une odeur de brûlé.
Les deux hommes encore indemnes avaient profité de la confusion pour se précipiter dans un passage menant au fond du bâtiment.

"Céladon, ils nous faussent compagnie !" s'écria Prasine.

"Les pauvres bougres se précipitent droit sur Relius." lui répondit calmement son ami tout en neutralisant d'un geste les bandits au sol, les immobilisant à l'aide de liens invisibles.

Alors que Prasine lui tournait le dos, le brigand qui avait écopé de la déflagration initiale se redressa, débarrassé de son manteau enflammé et un couteau à la main, et plongea dans une attaque vicieuse.
Une main lui saisit vivement le poignet et lui tordit le bras, l'obligeant à lâcher son arme dans un cri de douleur.
Céladon le fit pivoter afin de pouvoir le regarder en face.

"Chiens sans honneur." dit-il simplement.

Puis il fit durement résonner le crâne du bandit contre un mur.

"Vous ne méritez même pas que l'on gaspille notre Anima sur vous."

Prasine gratifia son compagnon d'un sourire radieux.
"J'aime beaucoup te voir te battre, tu sais." dit-elle en se dirigeant vers l'escalier menant à l'étage.

Des sons provenant de la pièce suivante, où les deux fuyards s'étaient engouffrés, attirèrent leur attention.

"Mais vous êtes combien, putain ?" s'exclama furieusement l'un des bandits.

"Lâchez vos armes et rendez vous, et j'essaierai de ne pas briser trop de vos os !" ordonna une voix juvénile mais pleine de détermination.

Les deux bandits éclatèrent de rire.

"Tu crois qu'on devrait aller lui prêter main forte ?" demanda Prasine en s'interrompant sur la première marche de l'escalier.

"On devrait le laisser s'amuser un peu. Ils ne sont que deux, après tout." répondit Céladon.

"Dégage du chemin, morveux !" s'écria l'un des malfrats.

Un craquement se fit entendre, puis enfla jusqu’à devenir un grondement qui secoua tout le bâtiment. D’épaisses branches de bois, grandissant et se tordant comme des tentacules, surgirent de la pièce voisine en emprisonnant les deux infortunés bandits qui finirent immobilisés, plaqués contre le mur opposé.
Relius entra dans la pièce et enjamba avec prudence les branchages larges comme des troncs.

“Qu’est-ce c’est que cette meeeerrggglll…” éructa faiblement l’une des victimes avant qu’une racine ne le bâillonne en s’enroulant autour de sa tête.

“Décidément, aucun de vous deux ne fait dans la finesse.” remarqua Céladon tout en piétinant vigoureusement les corps pour étouffer les flammes avant qu'elles ne se répandent.

“Je ne vois pas de quoi tu veux parler. J’y suis allé doucement.” rétorqua Relius avec un air satisfait.

Le jeune mage était un véritable prodige, conjurant des Arcanes d’Ombre contrôlant la croissance végétale que même les grands maîtres considéraient d’une complexité extrême. Il pouvait également accumuler d’immenses quantités d’Anima sans effort apparent, mais surtout déployer l’incroyable puissance de ses sorts avec une précision parfaite. Le contraire résulterait en une destruction incommensurable.

“Les Quatre nous préservent.” soupira son aîné. “Tu es tout seul ?”

Le garçon haussa les épaules.
"Je me suis retourné une seconde, et elle avait disparu."

Céladon secoua la tête.
"Il faut vraiment que Prasine apprenne les bonnes manières à notre nouvelle amie."

"Où est-elle, d'ailleurs ?" demanda Relius.

Pour toute réponse, une déflagration accompagnée de hurlements retentit au dessus d'eux.

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Les flammèches qui vivotaient sur les vêtements des bandits frémirent dans le sillage de la jeune sorcière alors qu'elle se frayait un chemin à travers l'étage dévasté. Elle contourna un angle et se retrouva face à un long couloir au bout duquel se trouvait une table renversée. Trois arbalètes se levèrent dans sa direction, leurs porteurs cachés derrière la barricade de fortune, et décochèrent une volée de carreaux qu'elle ne parvint à esquiver que de justesse d'un bond de côté. Elle jura silencieusement.

Elle pouvait conjurer les Arcanes avec lesquelles elle était familière sans difficulté, et disposait d'une excellente maîtrise de l'Anima. Mais seule une grande Adresse, au delà de ce dont Prasine était capable, pourrait permettre une précision suffisante pour atteindre une cible retranchée et inapprochable.
Dans cette situation, lancer aveuglément un de ses sorts incendiaires pourrait résulter en un véritable désastre. Elle ne tenait pas particulièrement à transformer la moitié du bâtiment en un brasier mortel susceptible de se propager dans tout le quartier.

Elle s’apprêtait à faire demi-tour pour aller trouver ses compagnons lorsqu'une silhouette sombre apparut soudainement à ses côtés.

Elle sursauta et poussa un petit cri de surprise.
"Arrête de faire ça !" s'exclama-t-elle. "J'ai failli te changer en boule de feu par réflexe !"

Pour toute réponse, Aliza lui lança un regard en coin de ses déconcertants yeux rouges. Elle était vêtue de cuir noir, et ses cheveux avaient été coupés juste au dessus des épaules. Depuis son réveil, Prasine ne l'avait jamais vue sourire ne serait-ce qu'une fois, et elle n'avait pas prononcé le moindre mot.

"Ils sont postés en embuscade au bout du couloir." expliqua la sorcière. "Je vais chercher Céladon et... hé ! Pas si vite !"

Avant qu'elle n'ait pu terminer sa phrase, Aliza s'était faufilée dans le couloir.
Prasine se risqua à observer par-delà l'angle.
Aliza progressait en direction des ennemis retranchés, et son corps avait pris cet étrange aspect indistinct qui lui permettait de se mêler aux ombres.
Les bandits hésitèrent un instant, se demandant sans doute si leurs yeux leur jouaient des tours. Il décochèrent finalement leurs projectiles, mais ils avaient trop attendu.

La jeune fille bondit dans les airs et sembla planer un instant, dos au sol, pendant que les carreaux filaient sous son corps.
Puis elle exécuta une pirouette et atterrit en abattant son pied sur la tête de l'un des brigands. Elle tournoya et dévia un coup de poignard d'une main, tout en brisant la trachée d'un autre adversaire d'un coup précis. Elle désarma le dernier homme d'une torsion du poignet, et lui envoya un somptueux coup de pied retourné en plein visage.

Un sifflement impressionné fut émis par Céladon. Accompagné de Relius, ils avaient rejoint Prasine et assisté à la scène.

“Elle est sensationnelle !” murmura Relius.

Ses deux amis le regardèrent avec des yeux ronds.
Sans afficher le moindre signe de fatigue, Aliza leur lança brièvement un de ses regards en coin avant de disparaître au bout du couloir.

“Hé, attends !” s’exclama Relius avant de se lancer à sa poursuite.

Prasine et Céladon l’observèrent s’éloigner d’une démarche enjouée.

“Notre petit bout de sorcier a bien grandi !” remarqua-t-elle avec amusement.

“Je dois bien admettre que notre nouvelle amie marie somptueusement la grâce à la brutalité.” reconnut Céladon.

Sa partenaire lui lança un regard meurtrier.
"Hé ! Je peux faire ça aussi !"

Le mage sembla pris de court.
"Heu… bien entendu, voyons ! Tu sais bien que… aïe !"

Sans un mot, Prasine lui avait décoché un coup de coude en plein ventre avant de le laisser planté là.

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Les quatre jeunes gens pénétrèrent dans la dernière pièce de la planque. Un bureau couvert de butin et de paperasse occupait son centre. Juste derrière se tenait un homme enveloppé qui remplissait frénétiquement un grand sac avec tout ce qui lui tombait sous la main. Il ne remarqua pas leur arrivée.

"Piourg !"

Quatre paires d'yeux se tournèrent vers la source de ce son singulier, un animal rappelant vaguement un perroquet géant jaune pâle, et affublé de deux immenses yeux écarquillés qui examinaient nerveusement les arrivants. L'oiseau se tenait debout sur un perchoir en bois aux côtés de l'homme qui, ayant enfin remarqué la présence des jeunes envahisseurs, avait laissé tomber son sac et se tenait immobile, les traits figés par la surprise. Des pièces d'or s'échappèrent du sac renversé et roulèrent jusqu'au pieds des quatre jeunes.
Le silence flotta un instant dans la pièce. Enfin, Prasine exprima leur pensée collective.

"Qu'est-ce que c'est que cette chose ?"

L'homme ignora la question.
"Qu... qu'est-ce que vous voulez, à la fin ? Laissez-moi partir, je ne suis qu'un comptable !"

"C'est un foudraiglon !" s'exclama Relius. "Une espèce mythique !"

"Mythique ? Il à l'air malade." fit remarquer Prasine.

"Vous n'êtes pas un simple comptable," déclara Céladon, "vous êtes un des superviseurs du Conclave. Du moins, vous l'étiez jusqu'à aujourd'hui."

"Comment avez-vous découvert notre repaire ?" demanda le chef des bandits, reprenant un peu de contenance.

"Certains de vos confrères ont parlé." répondit Prasine. "Au sein de la Tour, nous disposons de méthodes très efficaces pour obtenir nos informations. D'ailleurs, vous parlerez vous aussi, si vous tenez à la vie."

L'homme hoqueta un rire étranglé.
"Vous croyez que je vais coopérer, après ce que vous avez fait à mes ho..."

La fin de sa phrase se mua en un cri de détresse alors que son visage se retrouvait plaqué contre le bureau. Aliza s'était faufilée derrière lui sans attirer le moindre regard, et maintenait sa tête d'une main tandis qu'elle lui bloquait le bras de l'autre. Une petite dague glissa de la main du bandit et tomba au sol dans un cliquetis.

Elle envoya valser l'arme d'un coup de pied, et tandis que Céladon se baissait pour la ramasser, elle exerça une pression qui fit craquer les articulations de l'homme. Une larme roula sur sa joue rougie par la douleur.

"Si j'étais vous, je me montrerais docile." conseilla Céladon. "Notre amie a un peu de mal avec le concept de pitié."

Un éclair emplit la pièce, et la silhouette d'un homme mûr aux cheveux blonds grisonnants apparut soudainement. Les mains croisées derrière le dos, l'homme promena un regard inquisiteur sur les alentours.

"Piourg !"

Céladon fut le premier à réagir.

"Maître Angevin !"

"Eh bien." commença le mage d'une voix profonde, "Je dirais que vous avez causé assez de désordre pour aujourd'hui."

Toujours immobilisé entre la prise d'Aliza et son propre bureau, le membre du Conclave émit un petit gargouillis.

"Nous terminerons cette conversation dans la Tour, si vous le voulez bien."

Le maître posa une main sur l'homme, et celui-ci disparut dans un éclat de lumière bleutée. Aliza, surprise, recula de quelques pas.

Céladon reprit la parole.
"Nous avons accompli la mission avec succès, maître."

Angevin porta un regard glacial sur le jeune adepte.
"Ce sera à moi d'en décider, Céladon."

"Mais nous avons vaincu les membres du Conclave qui se trouvaient dans le bâtiment, et même capturé leur chef !" s'exclama Prasine.

"Je n'ai jamais douté de cela. Mais votre performance aujourd'hui est pour moi une déception."

Le soleil déclinant projetait une lumière orangée dans la pièce, et quelques heures plus tard il aurait disparu derrière les murailles de l'Académie. Mais pour l'instant, le crépuscule baignait les visages des jeunes gens et de leur maître.
Céladon baissa les yeux, déçu. Relius prit une expression attristée. Aliza ne laissa rien paraître.
Prasine, elle, se leva et darda un regard féroce sur l'homme, indignée.

"Je vous trouve injustement sévère, maître Angevin !" s'exclama-t-elle. "Que voulez-vous de plus ? Nous avons entièrement nettoyé l'endroit sans subir le moindre dommage ! Et nous avons même secouru cette… chose !"

A l'énonciation de sa présence, le foudraiglon releva le bec.
"Piourg !"

Angevin fit un geste impatient.
"Je ne conteste pas vos résultats. Le bilan de cette opération est optimal. Ce sont vos méthodes que je critique."

Il les fixa tour à tour de ses yeux clairs. Si Sethann était comme un père pour Prasine, Angevin était un peu comme son oncle. Il avait toujours été tolérant et compréhensif envers elle, la poussant à développer ses compétences au-delà de ce dont elle se pensait capable. Son jugement présent lui était donc incompréhensible.

"Silmar ne m'a pas demandé de vous envoyer réduire en miettes tous les repaires connus du Conclave. Nous affrontons un opposant ancien et puissant, disposant de ressources très vastes. Vous avez eu beaucoup de chance aujourd'hui. Nos ennemis ne sont pas tous des voleurs à la tire et des malfrats communs. Avec de telles démonstrations de force, vous allez attirer des adversaires dangereux qui seront préparés à votre arrivée."

Prasine ne répondit rien, mais une étincelle de défi brûlait toujours dans ses pupilles émeraude.

"Toi, Prasine," commença Angevin, "tu fonces tête baissée en comptant sur ta puissance brute pour décimer ton opposition avant qu'elle ne puisse répliquer. Jusqu'à maintenant tu n'as été confrontée qu'à des adversaires plus faibles, mais même parmi ceux qui ne maîtrisent pas l'Anima il existe des tueurs de mages. Et bien entendu, tu te trouveras forcément un jour face à un sorcier plus doué que toi. Tu dois te servir de tes dons pour savoir à qui tu t'attaques, comment le vaincre, et surtout comment rester en vie."

Le maître se tourna vers un autre de ses étudiants.
"Tu fais preuve de davantage de retenue, Céladon," continua-t-il "mais ta trop grande confiance en toi pourrait te desservir. Tu es l'un des meilleurs éléments de la Tour, inutile de le nier, mais là dehors se trouvent toutes sortes de gens dangereux disposant de toutes sortes de compétences."

Il marqua une pause pour laisser ses auditeurs absorber ses paroles. Prasine s'était rassise et semblait songeuse, son regard distrait. Relius se tordait les mains en attendant son tour.
Céladon semblait partagé entre l'envie de contredire le maître et celle d'en entendre davantage.

"De plus, en tant qu'aîné," poursuivit Angevin, "tu es responsable de la sécurité de tes coéquipiers."

Il se tourna vers Relius.
"Mes paroles sont encore plus importantes dans ton cas, Relius. Je suis satisfait de ta grande maîtrise de l'Anima, mais tu n'as pas encore la maturité nécessaire pour combattre dans cette guerre. Tu dois suivre les instructions de Céladon et t'en remettre à son expérience. J'ai accepté que tu deviennes le plus jeune adepte de l'histoire de la Tour et que tu accompagnes tes amis, et je n'entends pas revenir sur cette décision, mais tu dois faire preuve de prudence."

Le jeune mage encaissa la leçon plus sereinement que ses compagnons.

"Oui, maître Angevin. Je ne vous décevrai pas."

Angevin hocha la tête, satisfait, et se dirigea vers la dernière personne présente dans la pièce.

Aliza était adossée dans un coin assombri, à l'opposé de la lumière qui filtrait à travers la fenêtre, observant timidement le maître.

"J'ai pu admirer tes compétences particulières, jeune fille, et je dois dire que cela m'a beaucoup intrigué. Ton affinité particulière avec l'Anima d'Ombre semble te permettre d'altérer certaines propriétés de ton corps, sans même faire appel à une Arcane. Un tel concept dépasse le cadre des études menées par tous les maîtres de l'Académie, à l'exception peut-être de Silmar lui-même."

Elle fixait le mage sans mot dire de ses grands yeux écarlates.

"Silmar n'a pas exprimé d'objections à ce que tu participes à ces missions, et je me range à sa décision. Tant que tu ne nous donnes pas de raisons de te traiter en tant qu'ennemie, nous te considérerons comme une alliée."

"Comme une amie !" ajouta Prasine joyeusement.

Les joues d'Aliza semblèrent s'assombrir encore, et elle enfouit son visage entre ses bras. Nulle personne présente ne put retenir un sourire.

"C'est tout pour aujourd'hui." conclut Angevin. "Regagnez la Tour et reposez-vous bien ce soir."

Alors que les quatre amis se dirigeaient vers la sortie du bâtiment ravagé, le maître leur lança :
"Et félicitations pour votre succès."

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La nuit était tombée, et la grande terrasse était déserte. Surplombant les jardins suspendus qui s'étendaient au nord-est de la Tour, la terrasse était pourvue de nombreuses tables et constituait le lieu de réunion et de détente des étudiants entre deux cours. En contrebas, par-delà les jardins exotiques, résonnait l'activité nocturne de la cité avec ses clameurs et ses lumières.

Les étudiants avaient regagné leurs quartiers ou s'étaient rendus en ville, et Prasine et Céladon se trouvaient là seuls attablés devant un repas mérité.

"Angevin a raison." disait Céladon. "Nous avons eu beaucoup de chance aujourd'hui. J'ai été imprudent, je ne peux plus me permettre de nous exposer ainsi à de tels risques. La prochaine fois, nous nous préparerons attentivement."

"Ce sont plutôt eux qui ont eu de la chance." remarqua Prasine. Elle agita un doigt en l’air, et un petit cercle de flammes tournoya en s’élevant au dessus d’eux. "Je n'ai même pas eu l'occasion d'utiliser ma meilleure Arcane. Nous n'aurions même pas eu besoin d'entrer, on aurait simplement pu admirer le feu d'artifice depuis la rue."

Céladon fronça les sourcils.

"Allez, détends-toi un peu !" s'écria-t-elle en lui souriant. "C'était tellement grisant de passer enfin à l'action ! Combien d'heures ai-je passé enfermée dans une salle de cours à rêver d'une aventure comme celle-ci ?"

"Je te comprends." admit-il. "Ça m'a plu de pouvoir enfin participer directement au conflit contre le Conclave. Mais nous ne devons pas les sous-estimer. S'ils avaient été aussi simples à vaincre, Silmar s'en serait chargé lui-même. Seulement, il doit rester concentré sur l'emprisonnement de la Sentinelle. Il nous incombe d’attaquer les ramifications de son organisation."

Prasine leva les yeux vers la nuit, et son regard s'y perdit un instant. Elle frissonna.

"Sethann me manque. J'espère qu'il sera bientôt de retour."

"Je suis sûr qu'il va bien."

"Évidemment qu'il va bien !" rétorqua-t-elle vivement.

Ils restèrent silencieux durant quelques minutes.

“Pardonne moi. Je crois que je suis un peu fatiguée.”

“Tu n’as rien à te faire pardonner.”

Prasine scruta son partenaire. Il était toujours si sérieux, si protecteur. Il pensait que la responsabilité de tout leur groupe reposait sur ses épaules, et cela lui pesait. Mais il faisait tout pour ne pas le montrer. Il apparaissait fort en toutes circonstances, mais Prasine savait ce qui se cachait derrière cette façade.

“Je ne t'ai pas remercié de m'avoir protégée." dit-elle en posant sa main sur celle de Céladon.

À ce tendre contact, il se détendit.

"Je ne veux pas que tu baisses ta garde," continua-t-elle, "cela me rassure de te savoir à mes côtés face au danger, veillant sur nous."

Un sourire apparut sur le visage du jeune mage.

"Je ne voudrais pour rien au monde me trouver ailleurs qu'à tes côtés."

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Relius s'avança hors de l'ombre.
Une silhouette noire se dessinait, auréolée par la lumière de la lune, installée sur le rebord d'une des grandes fenêtres arquées de la Tour. Une jambe repliée contre elle et l'autre pendant au dehors, elle observait la cité lumineuse qui s'étendait bien plus bas.

A l'approche silencieuse du jeune garçon, elle tourna son regard écarlate, scintillant, vers lui.
Relius dut réprimer un frisson qui menaçait de le paralyser. C'était la première fois qu'il se retrouvait seul avec elle. Il n'arrivait pas à croire sa chance de l'avoir retrouvée, en plein milieu d'un étage désert et plongé dans les ténèbres. Ce n'était pas le moment de se dégonfler.

Il s'approcha, portant un plateau de nourriture.

"Excuse moi, j'ai pensé que tu aurais peut-être faim."

Elle ne répondit rien, évidemment, mais Relius crut déceler une imperceptible inclinaison de sa tête. Il ne savait pas vraiment s'il s'agissait d'un acquiescement, mais faire demi-tour n'était plus une option.
Il s'installa sur le rebord du côté opposé à Aliza et déposa le plateau entre eux.

Un nœud se forma dans son estomac, et il lui sembla qu'une éternité s'écoula avant qu'elle ne s'empare d'un pilon de poulet et l'entame voracement.
Relius ne put s'empêcher de l'observer béatement tandis qu'elle mangeait avec appétit et buvait de grandes gorgées de vin de figue. Au bout d'une minute elle s'aperçut de son regard insistant, s'interrompit un moment, puis poursuivit son repas à un rythme plus calme. A la grande surprise de Relius, un léger sourire s'était dessiné sur son visage délicat.

Il sourit à son tour et se servit.
Il mangèrent ainsi en silence, se jetant de petits regards furtifs. La nuit avait apporté une brise fraîche qui achevait de chasser la pesanteur des journées chaudes et agitées de l'Académie. De la musique leur parvenait depuis les rues en contrebas, et des lueurs magiques ou non se propageaient dans les airs au gré des spectacles, des artistes de rue et des festivités.

Relius se sentait parfaitement heureux ici, dans l'obscurité de la Tour désertée. Ils avaient vidé le plateau de ses victuailles, et il remarqua qu'Aliza s'était à nouveau plongée dans ses pensées, quelles qu'elles fussent, le regard perdu au loin.

"Tu étais vraiment impressionnante, aujourd'hui." dit-il.

Elle reporta son attention sur lui.

"Ce que tu es capable de faire," continua-t-il, "c'est fascinant. Tu pourrais me le montrer à nouveau ?"

Elle resta parfaitement immobile.

Quel imbécile ! pensa Relius. Je ne fais que l'importuner !

Il s'aperçut qu'il ne pouvait plus supporter son regard intense. Il se leva pour rejoindre ses quartiers alors même qu'Aliza tournait la tête, et le temps que Relius soit sur ses pieds elle avait disparu.

Son départ avait été si brusque que le jeune mage ne sut pas si elle avait répondu à sa requête ou si elle s'était simplement éclipsée pour le planter là.
Il parcourut des yeux les alentours à la recherche d'une ombre mouvante, mais ne remarqua que les tours que lui jouait son esprit dans l'obscurité. Dans un lieu aussi saturé de magie que la Tour de l'Académie, qui savait ce qui pouvait apparaître dans le noir ?
Une frayeur soudaine grandit en lui et il décida de regagner sa chambre au plus vite, avant que son imagination ne laisse place à la réalité et que quelque chose ne s'aperçoive de sa présence seul dans les couloirs déserts.

Il avait avancé d'un pas lorsque une chose froide le saisit à la nuque.

Il hurla et bondit vers l'avant, s'éloigna de quelques foulées maladroites avant qu'enfin il ne domine ses instincts et parvienne à se retourner.

Aliza se trouvait là, juste devant la fenêtre qu'ils venaient de quitter. La lumière de la lune éclaircissait sa peau qui apparaissait presque bleue. Elle avait plaqué sa main contre sa bouche et était secouée de petits tremblements.

Relius avait à peine pu reprendre ses esprits quand la jeune fille éclata de rire.
Sa voix cristalline se répercuta sur les murs de pierre, le long des couloirs sombres et dans la nuit animée.
C'était la chose la plus inattendue que Relius aurait pu imaginer, et il resta sans voix tandis qu'Aliza riait à gorge déployée.
Il se joignit à elle, amusé de sa propre réaction comme de celle de son amie.

"Tu m'as juste un peu surpris !" se justifia-t-il finalement.

Aliza se tut et l'observa avec un sourire, haussant les sourcils. Elle fit un pas dans sa direction et se dissout à nouveau dans les ombres.
Un frisson parcourut l'échine du jeune garçon.

"Euh... non, ça ira ! J'ai compris !"

Une brise le frôla, comme un mouvement tout proche. Il tourna les talons et s'enfuit dans le dédale de la Tour.

Leurs rires retentirent longtemps dans l'obscurité cette nuit-là.
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