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La porte de la cellule s’ouvrit et laissa entrer la haute et digne silhouette de Legima Drast.

“Votre ami a encore un rôle à jouer et ne pourra pas être des nôtres, hélas. N’ayez crainte, je vous ai préparé un supplice à la hauteur de l'exécution qui suivra. Votre nom restera dans toutes les mémoires, plus encore que celui de votre fameux père. Lui, en tant que dément, disparaîtra un jour dans l’oubli. Les hérétiques, en revanche, sont maudits pour toute l’éternité.”

Cahaya ne bougea pas. Elle resta prostrée au fond de la cellule, la tête baissée, la chair des poignets noircie. Drast jeta un coup d'oeil au chariot du bourreau et nota que beaucoup d’instruments étaient usés, et la plupart des fioles étaient vides.

“Kerajaan y est allé bien trop fort avec elle.” se lamenta-t-il. “Il sera puni. Amenez la.” ordonna Drast à l’un des gardes qui l’accompagnait.

L’homme traversa la geôle nauséabonde et agrippa les cheveux de la prisonnière pour tirer sa tête en arrière.

Le visage de Ginto Kerajaan apparut, émacié et contusionné. Le mage bailloné émit un gargouillement de douleur en reconnaissant Drast.

“Que fait cet imbécile ici ?” s’écria ce dernier. “Où se trouve la prisonnière ?”

Le garde tira un couteau et trancha le bâillon du sorcier.

“Je… j’implore votre pardon, votre sainteté !”

Le prêtre tourna légèrement la tête. “Retrouvez la.” ordonna-t-il séchement aux gardes qui se trouvaient encore dans le couloir. Ceux-ci s’élancèrent dans le dédale de la prison.

“Voulez-vous bien m’expliquer comment une prisonnière sans défense, pieds et poings liés en plein coeur de ce donjon, a bien pu non seulement vous échapper mais vous laisser là à sa place ?” demanda Drast d’un ton venimeux.

Kerajaan produisit un gémissement étranglé. Un soldat paniqué se présenta dans l’embrasure de la cellule.

“Les gardiens de la sortie sud ont été neutralisés. La prisonnière est introuvable !”

Les yeux de Drast se rétrécirent en deux fentes donnant directement sur les feux de l’enfer.

“Que faites-vous ?” aboya-t-il à l’attention de l’un des gardes qui s’était penché pour libérer l’infortuné mage. “Cet idiot se trouve à sa juste place.”

Il tourna les talons et sortit de la cellule. “Ecumez la cité. Retrouvez cette hérétique !” tonna-t-il.

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Dvylika était accoudée au bord de la terrasse des quartiers des maîtres. Elle observait les rues de la cité dans laquelle la vie reprenait peu à peu. La muraille sud éventrée voyait passer de nombreux convois de matériaux et de vivres diverses tout au long des journées qui suivaient la bataille.

“Heureuse que tu sois rétablie.” lança-t-elle.

Prasine s’interrompit au sommet de l’escalier, surprise que son amie l’ait entendu approcher.

“Je voulais te voir, Aliza. Je veux dire, Dvylika.”

La princesse éclata de rire. “Je t’en prie ! Aliza fera l’affaire.”

Prasine la rejoignit, et lui toucha délicatement le bras. Son amie se tourna vers elle, et Prasine l’attira dans une étreinte réconfortante, silencieuse.

Elles restèrent ainsi un long moment, puis Prasine s’écarta doucement pour se pencher au dessus de la ville, aux côtés de son amie.

“Je suppose que tu vas repartir. Pour Sostine.”

Dvylika soupira. “J’ai beau avoir recouvré mes souvenirs, l’attachement que j’ai développé pour cet endroit est toujours présent en moi. Je ne me réjouis pas à l’idée de partir, mais il le faut.”

“Tu ne devrais pas y aller seule. C’est bien trop dangereux, surtout pour toi.”

Dvylika l’observa du coin de l’oeil. “Je ne pars pas seule. J’emmène Ryleon avec moi.”

Prasine se figea et détourna imperceptiblement la tête. “Je vois.”

La princesse prit la main de son amie. “Je ne te demande pas de lui pardonner ses crimes, mais tu devrais au moins lui donner une chance de te montrer le genre de personne qu’il est réellement.”

La sorcière retira sa main. “Il en a fait bien assez.”

Elles restèrent silencieuses un moment, puis Dvylika reprit :
“Et toi, qu’as tu décidé pour la suite ?”

“Je n’en sais rien.” admit Prasine. “Je ne désire rien de plus que de rester ici, aux côtés de Sethann. Pourtant…”

“Pourtant, tu brûles toujours du désir de combattre.” termina son amie.

Prasine lui adressa un petit sourire.

“Sache que si tu le désires, tu seras la bienvenue à mes côtés lorsque j’irai reprendre le trône.”

“La proposition est tentante.” admit la sorcière. “Je vais y réfléchir.”

Elle s’éloigna.

“Ne réfléchis pas trop longtemps.” lui lança Dvylika. “Mon père n’attendra pas éternellement.”

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Sethann se tenait sur le haut balcon du sommet rebâti de la Tour, les mains croisées derrière son dos.

“J’ai quelque chose à vous avouer au sujet de Vernost.” déclara-t-il.

Ryleon était installé à quelques pas du maître, assis sur un bloc de pierre.

“Je sais déjà tout ce qu’il y a à savoir.” répliqua-t-il. “Il ne s’agissait pas d’une attaque de bandits menés par vous, mais de soldats impériaux conduits par Céleste.”

Sethann se retourna.

“C’est exact, mais ce n’est pas cela que je voulais vous révéler.”

“Je crois savoir de quoi vous voulez parler, et ça m’est égal. C’est entièrement grâce à vous que ma petite soeur est en vie, et pour cela ma gratitude vous est acquise.”

Sethann fronça les sourcils. Une cape blanche était rabattue sur le côté gauche de son corps, dissimulant son infirmité.

“Qu’avez-vous prévu de faire, à présent ?” demanda-t-il.

“La princesse m’a demandé de l’accompagner à Sostine, et j’ai accepté. Il me reste de nombreux comptes à régler avec l’Empire. Je souhaiterais plus que tout demeurer aux côtés de Kira… Prasine… mais il me semble que cela ne serait pas une bonne idée. Et je serai tranquille en la sachant en sécurité ici même, avec vous.”

Sethann hocha solennellement la tête.

“Maître !”

Prasine s’avança dans la pièce à ciel ouvert, simple plate-forme au sommet des ruines. Elle remarqua la présence de Ryleon.

“Qu’est-ce qu’il fait ici ?” demanda-t-elle d’un ton glacial.

“Je m’en allais.” répondit-il en se levant.

“Attendez, Ryleon. J’ai quelque chose à vous dire à tous les deux.” intervint Sethann.

L’homme imposant resta debout, inconfortablement. Prasine l’ignorait et regardait droit devant elle.

“Prasine, je dois te révéler quelque chose dont je ne t’avais jamais parlé. C’est au sujet de la nuit où ton village à été attaqué.”

La jeune sorcière se raidit, appréhendant les paroles sérieuses de son tuteur. Elle en oublia son aversion pour l’autre occupant de la pièce.

“Cette nuit là, c’est un incendie qui a dévasté la majorité du village et fait le plus de victimes. Il ne s’agissait cependant pas d’un simple incendie. C’était un mur de flammes destiné à empêcher les victimes de fuir, d’origine magique. Et le responsable de ce sort terrible n’était autre que moi.”

Prasine prit un ton sec. “Pourquoi me dites-vous cela ? Vous étiez sous le contrôle de cette femme, non ? Vous n'êtes pas responsable de ce qui s’est passé.”

“La responsabilité n’a rien à voir là dedans.” continua Sethann avec patience. “Le sort qui a piégé ces gens, qui en a tué beaucoup et condamné les autres, est né de mon esprit, peu importe la volonté qui était à l’origine de l’acte. Ce feu destructeur était le produit de ma propre magie. Mon Arcane. Et peu importe ce que je pouvais me dire, la culpabilité ne m’a jamais quitté. J’ai toujours supporté ce fardeau.”

“C’est ridicule !” s’écria Prasine. “Vous n’avez pas à porter un tel poids ! Vous pouvez simplement le laisser aller !”

Sethann secoua la tête. “Non, ma fille. Ce n’est pas le genre de personne que je suis. Ce n’est pas le genre de personne que tu es, et je suis convaincu que Ryleon non plus.”

Ryleon jeta un regard en coin au maître, tandis que Prasine faisait de même en direction de son frère. Le meurtrier, le monstre. Son propre frère. Il tourna son regard vers le sien et elle se retrouva parcourue du même frisson glacial qui l’avait assailli cette nuit-là. Elle haïssait ce regard, si similaire au sien. Ce regard plein de souffrance, de culpabilité et de compassion.

“Nous supportons ces fardeaux.” continua Sethann. “Nous gardons cette culpabilité, cette douleur en nous, au plus proche de nôtre âme. Elle nous définit, fait de nous ce que nous sommes. Et, tout en portant ce poids, nous allons de l’avant. C’est tout ce dont nous sommes capables.”

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Le voyageur progressait lentement sur la route du nord-est. Il marchait depuis déjà bien longtemps, et il marcherait encore pendant de longs mois avant d’atteindre sa destination, si les Quatre lui souriaient.

Il déboucha une petite gourde et but quelques gorgées d’eau. Ses vivres étaient presque épuisées, et il lui faudrait trouver bientôt une auberge où se restaurer.

Au bout d’une autre heure de marche, le voyageur croisa la route d’un homme menant un chariot tiré par une paire d’ânes.

“Salutations, l’ami.”

“Hola, voyageur. Une belle journée à vous.”

“Sauriez-vous où se trouve l’auberge la plus proche ?”

L’homme releva le bord de son chapeau d’un pouce. “Par là-bas ? Rien avant cent cinquante kilomètres, je le crains.”

Le voyageur grogna un petit rire. “Tant pis. Je me débrouillerai durant quelques jours.”

“On peut savoir où vous vous rendez, comme ça ?”

“Vers les terres qui s’étendent au-delà de Parakai.”

L’homme tira sur les rênes de ses bêtes. “Mais par les Quatre, il n’y a rien là-bas ! Vous voulez vous perdre au bout du monde ?”

Le voyageur sourit. “On peut dire ça, l’ami. Bonne route à vous.”

“Je vous souhaite de changer d’avis.” lança l’homme. “Ces mages, de plus en plus cinglés…” ajouta-t-il dans sa barbe.

Silmar ricana légèrement. Le grand air lui faisait le plus grand bien. Depuis quelques jours, la voix du fragment qui habitait son esprit s’était tue, et il pouvait baisser sa garde.

Il n’y avait pas “rien” au nord-est, au-delà des terres hostiles de Parakai. Il y avait la Grande Désolation. Et, en son centre, le Temple du Premier. Le lieu qui l’avait vu naître et grandir.
La menace des fragments pesait toujours sur le monde, mais le Premier saurait quoi faire. Si toutefois Silmar parvenait à sa destination sans devenir, comme la Sentinelle, une autre marionnette asservie à la volonté du Nom.

Mais le soleil brillait, et les voix s’étaient tues. Il parviendrait à sa destination.

Il rentrerait chez lui.

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Sethann était seul au sommet de la Tour.

Le soleil déclinant projetait une lueur irréelle sur la pièce à ciel ouvert.

La paix était revenue sur l’Académie, mais un grand vide béait dans son âme. Il l’ignora. Il y avait tant de labeur à accomplir. La cité devait être reconstruite, la Tour rebâtie, les maîtres réunis, les apprentis retrouvés. Les cours devaient reprendre. Le commerce devait recommencer à circuler. Il n’avait pas le temps de penser à autre chose.

“Tu m’avais promis de m’emmener, de me montrer l’Académie. Tu m’avais promis une vie heureuse et paisible à tes côtés.”

Il entendait sa voix sans cesse, et son âme agonisait en se languissant de sa présence, de son rire, de sa chaleur. Il lui suffisait de fermer les yeux pour revoir son visage, sentir son souffle sur sa nuque...
Il lui faudrait accepter cette ultime solitude, et porter ce poids avec tous les autres. L’Académie avait besoin de lui.

Il se retourna.

Cahaya se tenait au centre de la pièce. Elle lui souriait, radieuse.

“Il est temps de tenir ta promesse.” dit-elle.


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FIN
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