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Notes d'auteur :
Vertical Horizon - Best I’ve ever had
22. Un si grand vide

Les larmes empêchent de voir, le deuil encore plus. Jean-Marie Poupart

JUSTICE POUR MICHELLE. C’était ce qu’on pouvait lire sur le sol.

Johnny Wright laissa le ballon de basket-ball rebondir à ses pieds et se pencha pour lire les inscriptions laissées en hommage à sa défunte petite amie. Autour de la plus grande inscrite en grosses lettres noires, il y avait des signatures d’amis et de proches de Michelle, des messages de soutien à sa famille, des dessins aussi - un poing brandi recouvert d’un gant noir et le drapeau américain.

- Tu sais qui a dessiné celui-ci ? demanda-t-il à son meilleur ami.

Eli, qui s’échauffait sur la ligne des trois points que les jeunes du quartier avaient dessiné à la craie, le rejoignit au centre du terrain.

- Je crois que c’est Mary.

Johnny ne put retenir une grimace. Il avait beau savoir que ça n’aurait sans doute rien changé au sort de Michelle, il ne pouvait s’empêcher d’en vouloir à sa meilleure amie. Si seulement elle n’avait pas couvert Michelle ce soir-là, si seulement elle n’avait pas menti à la police après sa mort. Si seulement…

- Ce n’est pas de sa faute, tu sais, lui dit Eli.

Johnny haussa les épaules. Il n’avait vraiment pas envie de parler de ça maintenant.

- Bon, on joue ?

Un sourire aux lèvres, Eli fit rebondir le ballon.

Les deux adolescents jouèrent pendant plusieurs heures. A un moment, des amis du lycée dont Mary vinrent se joindre à eux et prirent place sur les bancs de chaque côté du terrain. On était la première semaine de juin, un peu plus d’un mois après la mort de Michelle. Les cours étaient officiellement terminés et les vacances d’été avaient commencé. Les jeunes qui traînaient dans le quartier avaient tout le temps devant eux. L’après-midi s’écoulait avec langueur.

Mais Johnny n’avait ni la tête ni le coeur au jeu. Il faisait rebondir le ballon machinalement, shootait sans vraiment regarder le panier. Il était si distrait qu’à plusieurs reprises, il fit rebondir le ballon sur son propre pied. Ses amis se regardaient sans savoir que dire. Eli lui proposa à plusieurs reprises de rentrer se reposer mais il refusa.
Il n’avait aucune raison de rentrer chez lui. Sa mère était partie dans l’Ohio rendre visite à l’une de ses vieilles tantes. Quant à Hank, le copain ivrogne et incapable de sa mère … Ah, Hank. Moins on en parlait, mieux ça vaudrait.

La vérité, c’était qu’aussi triste que cela sonne, Johnny n’avait vraiment que deux personnes sur qui compter et l’une d’entre elles était six pieds sous terre. Michelle. Il ferma les yeux un moment et bien entendu, cela suffit à lui faire perdre le ballon.

Dans le tumulte des cris des joueurs, des encouragements des jeunes sur les bancs et de la musique qui s’élevait depuis un téléphone portable, un nouveau bruit vint s’ajouter, celui d’un moteur. Johnny et les autres adolescents se détournèrent et virent une voiture noire se garer juste derrière les bancs branlants.

Un homme noir au crâne chauve et à la carrure imposante en descendit. Il portait des lunettes de soleil qui le faisait ressembler à un lieutenant de police échappé des Experts : Miami mais tout le monde le reconnut. Cyrus Brooks. Officiellement : homme d’affaires local et activiste pour les droits civiques. Officieusement : le leader du gang des Black Saints Devils. L’homme salua d’un signe de tête les jeunes, dont certains faisaient partis des BSD avant de s’arrêter juste à côté de Johnny et Eli. Il tendit la main à Eli. Le jeune homme la serra sans hésiter, le visage impassible, mais Johnny savait que son ami haïssait Brooks. Mais il ne devait, ne pouvait pas le laisser le voir.

- Je voudrais parler à Johnny, annonça Brooks de sa voix suave.

Il n’eut même pas besoin de préciser seul à seul. Tous les jeunes s’éclipsèrent. La musique s’estompa jusqu’à s’évanouir complètement. Eli ne bougea pas tout de suite mais Johnny lui fit signe de s’en aller.

Il n’appréciait pas particulièrement Brooks et avait toujours trouvé son numéro de second avènement de Malcolm X un peu ridicule mais ne lui vouait pas la même haine qu’Eli. Ou Michelle. En fait, il le laissait plutôt indifférent. Beaucoup de choses laissaient Johnny Wright indifférent.

- Johnny, mon garçon, comment est-ce que tu vas ?

Il haussa les épaules. Les journées passaient, toutes similaires les unes aux autres, il faisait beau, chaud. Dans un an, il aurait fini le lycée. Et Michelle n’était pas là, elle ne reviendrait pas. Elle n’irait pas au bal de promo des terminales l’année prochaine, elle n’obtiendrait jamais son diplôme. Elle n’irait pas non plus à Princeton, son rêve depuis qu’elle avait cinq ans.

- Je te comprends, dit Brooks en posant sa main sur son épaule.

Johnny en doutait mais il hocha la tête sans le regarder. La prise sur son épaule se resserra.

- J’ai quelque chose à te montrer.

Le jeune homme remarqua alors qu’une large enveloppe dépassait de sa poche. Il la sortit et la lui tendit.

- Qu’est-ce que c’est ?
- Quelque chose que tu dois voir. Vas-y, ouvre-la.

Pris d’une soudaine et inexplicable appréhension, il ouvrit l’enveloppe. Plusieurs photos en tombèrent. Il se pencha pour les ramasser et sentit son estomac se retourner. Deux jeunes homme, un brun et un blond, tous deux la vingtaine, apparaissaient sur chaque photo. A l’aéroport, devant l’entrée d’une majestueuse résidence, dans un bar. Johnny les reconnut. Il s’agissait de…

- David Fitzgerald , déclara Cyrus Brooks d’une voix toujours aussi douce.
- Qu’est-ce que ... ? Qui est-ce qui a pris ces photos ?

Son « patron » fit un geste vague de la main.

- Des amis à moi. Ne t’occupe pas de ça.

Johnny continuait de regarder les photos. Sur la dernière, les deux étudiants étaient assis sur la terrasse d’un café, entourés d’autres amis. Pour l’avoir vu à la télé lors de son arrestation puis de sa remise en liberté, il savait que le blond était Gregory Dawson. Celui qui prétendait avoir eu une liaison avec Michelle. Il riait à gorge déployé, une main sur l’épaule de son ami. Ces photos lui donnaient envie de vomir.

- Je croyais qu’ils étaient partis. Qu’ils étaient retournés dans leur fac.
- C’était le cas. Ils sont retournés dans leur fac de fils à papa après avoir été libérés par ce connard de procureur et l’autre traître - Matt Howard. Mais ils sont revenus la semaine dernière et d’après mes sources, ils ont l’intention de passer tout l’été à Charlestown. Et regarde-les, ces deux porcs ! Regarde comme ils vivent bien, sans remords, sans une pensée pour Michelle.

Le jeune lycéen ferma les yeux pour ne pas s’imaginer Michelle morte, son corps sans vie trimbalé au fond d’un coffre de voiture puis flottant dans les eaux du fleuve. Ces images hantaient ses cauchemars. Il se réveillait souvent au milieu de la nuit, en nage et le visage ruisselant de larmes. Ces temps-ci, il avait pris l’habitude de dormir le visage presque entièrement enfoncé dans son oreiller pour ne pas réveiller Hank s’il criait pendant un cauchemar. Il savait ce qu’il se passerait sinon. Chaque matin, invariablement, son oreiller était trempé.

Malgré le temps ensoleillé, Johnny frissonna. En face de lui, Brooks continuait de parler.

- C’est notre ville Johnny, d’accord ? Ici, c’est chez nous. On est nés ici, putain de merde ! On a essayé de laisser la justice faire son travail et regarde ce qu’il s’est passé. Mort accidentelle, mon oeil ! Maintenant, il faut que quelqu’un agisse. Ça, ce serait la vraie justice.
OooOo


- Je m’ennuie comme un rat mort, annonça Peter par-dessus la voix enjouée d’Ellen DeGeneres.
- Arrête un peu, c’est Jim Carrey l’invité d’aujourd’hui. Et de toute façon, les médecins t’ont dit de te reposer.
- Ça fait une semaine que je me repose.
- Ça ne fait même pas cinq jours.
- C’est pareil. C’est la première fois que je passe autant de temps cloué au lit. Je ne suis même pas sûr que mes jambes fonctionnent encore après tout ce temps sans bouger.
- Ha ha. Hilarant, Peter.

Il soupira.

- Jenny, je suis censée retrouver ta… fille. Comment veux-tu que je le fasse si je reste cloîtré dans cette chambre d’hôtel vingt-quatre heures sur vingt-quatre heures ?

Jenny haussa les épaules et attrapa la télécommande. Elle baissa légèrement le son.

- J’ai attendu toutes ces années Peter. Quelques jours de plus ou de moins n’y changeront pas grand-chose. Par contre, ça pourrait faire une sacrée différence pour ta jambe. En plus, maintenant que le FBI est sur l’affaire, on pourra aller encore plus vite.

Peter grimaça en se déplaçant sur le lit à la recherche d’une position plus confortable pour son dos endolori par plusieurs heures passée allongé dans la même position. C’était bien beau de faire guérir sa jambe mais à quoi cela lui servirait-il s’il finissait à moitié bossu ?

- Alors là, je ne compterais pas trop là-dessus à ta place. Les gros bras du FBI tentent de démanteler SC et je suis sûr qu’ils finiront par y arriver. Mais…
- Qu’est-ce qui t’inquiète dans ce cas ?
- Je pense qu’en résolvant le meurtre de Uliana Golovkina, celui de Mark Simmons et ceux de Ned et Sally, ils pensent avoir fait le plus important, expliqua Peter. Faire définitivement couler SC serait la cerise sur le gâteau. Pour ce qui est des gamins adoptés par contre, … Honnêtement, je ne suis pas sûr que qui que ce soit ait vraiment envie de savoir quel enfant a atterri où. Beaucoup des clients et donateurs de l’association sont de gros poissons, notamment des hommes politiques ou ceux qui financent leurs campagnes.
- Et les élections municipales ont lieu dans cinq mois, rappela tristement Jenny.
- Exactement. Ce n’est pas le moment de faire éclater un nouveau scandale en impliquant quelques riches hommes d’affaires dans des adoptions illégales et du trafic de nouveau-nés. Surtout dans une ville où il y eu des émeutes il y a à peine un mois.
- Sans parler du fait que l’adoption de ma fille était sans doute tout sauf officielle.

Peter ne le dit pas à voix haute mais cette partie l’inquiétait grandement. Jenny avait raison : l’adoption de sa fille avait (très) probablement eu lieu sous le manteau. Quel genre de personnes adoptait un bébé dans ces conditions ? Il avait presque peur de le découvrir, surtout après ce qu’ils avaient appris sur certains des clients de Save Children et l’organisation elle-même.

Et bien sûr, il y avait aussi le fait qu’il ne savait pas vraiment où commencer. Il ne connaissait même pas le prénom de la fille. Enfin, une promesse était une promesse et il ferait l’impossible et même plus pour l’honorer. Et puis, il comprenait le besoin de connaître une bonne fois pour toute la vérité de Jenny. Toutes ces secrets, tous ces mensonges avaient fini par détruire la vie de sa tante Sally et lui avaient coûté la vie, en fin de compte.

Au milieu des rires préenregistrés de l’émission, on toqua à la porte. Aussitôt, Peter amorça un mouvement pour se lever mais un regard noir de son amie suffit à le maintenir en place, enfoncé entre plusieurs coussins. Il leva les yeux au ciel.

Jenny ouvrit la porte. De là où il était, il distinguait une femme grande et brune, élégamment vêtue d’un chemisier et d’une jupe taille haute.

- Bonjour, est-ce que Peter Westerfield est là ?
- Oui. C’est à quel sujet ?
- Barbara Simmons a un message pour lui.

Peter ne pouvait pas voir le visage de Jenny qui lui tournait le dos mais il imaginait aisément ses sourcils se soulever pour marquer sa surprise. Que lui voulait donc la vieille dame ?

- Comment va-t-elle ? voulut savoir Jenny.
- Mieux.
- Est-elle sortie de l’hôpital ?

Peter savait qu’après tout ce qui s’était passé au cours du dernier mois - ou des dernières années, si on voulait être honnête - Jenny se souciait bien moins de la santé de Barbara Simmons que des informations qu’elle pouvait éventuellement lui procurer. Peut-être la co-fondatrice de Save Children savait-elle quelque chose sur l’adoption de sa fille biologique.

- Pas encore, non. Pourrais-je entrer ?

Après un instant d’hésitation, la porte de leur chambre s’ouvrit en grand et Jenny s’effaça pour laisser passer la nouvelle arrivante. Celle-ci traversa la pièce puis vint se poser juste devant Peter, juchée sur ses talons hauts.

- Je suis l’avocate de madame Simmons, se présenta-t-elle sans toutefois donner son nom. Elle voulait que je vous dise que la réponse est au sous-sol.
- Pardon ?
- Barbara Simmons a reçu le message que vous avez laissé sur son répondeur le matin de la … du regrettable incident auquel vous avez été mêlé chez elle avec Derek Bishop.
- Je ne suis pas sûr de savoir …
- Je suis sûre que vous finirez par comprendre, monsieur Westerfield, lui assura l’avocate avec une confiance que Peter lui-même était loin de ressentir. Souvenez-vous seulement de ceci : ce que vous cherchez est au sous-sol. Sur ce, je vous souhaite une bonne fin de journée et une rapide convalescence. Au revoir.

Et elle quitta la pièce sans demander son reste, passant devant une Jenny tout aussi surprise que son ami.
OooOo


Une nouvelle fois, Jenny avait besoin d’espace. En début d’après-midi, elle avait laissé Peter à l’hôtel devant la dernière saison de How I Met Your Mother et était sortie se balader. Ce n’était pas qu’elle avait spécialement besoin de fuir son ami mais elle avait besoin de solitude. Pour réfléchir.

L’enquête était terminée, aussi bien celle, officieuse, de Peter que celle de la police. Ils avaient démasqué le meurtrier de tante Sally et oncle Ned. Derek Bishop avait avoué et avait été mis en examen pour le double meurtre des Quinn, le meurtre de Mark Simmons et la tentative de meurtre sur la personne de Barbara Simmons. Il dormait en ce moment même à la prison du comté d’Orange, en attendant que la date de son procès soit fixée ou que son avocat parvienne à un accord avec le procureur sur sa peine.

En tant que médecin légiste qui témoignait régulièrement lors de procès, Jenny savait que même dans une petite ville comme Charlestown, le processus judiciaire prendrait du temps, plusieurs mois dans le meilleur des cas.

Elle pouvait rentrer chez elle et tenter de se reconstruire. Aller de l’avant. Reprendre le travail, préparer ses vacances d’été. Avant les meurtres, elle projetait de passer quelques semaines à Cabo avec des amis et de travailler ensuite pour obtenir une promotion bien méritée. Mais maintenant … Tout cela lui semblait futile à présent.

Plus tôt dans la journée, elle avait appelé sa patronne à l’institut médico-légale de New York pour l’informer des résultats concluants de l’enquête. Mais confrontée à la question de son retour au travail, Jenny n’avait su que dire et avait fini par botter en touche, prétextant « quelques problèmes à régler » pour retarder encore son retour à New York.

Que lui était-il donc arrivé ?

Au fond d’elle-même, Jenny savait qu’elle n’avait pas de raisons objectives de rester à Charlestown. Le peu qu’elle devait à sa tante, c’était de l’enterrer et d’aider à résoudre son meurtre. C’était désormais choses faites. Alors pourquoi était encore là ?

Certes, il y avait sa fille mais Peter avait raison quand il affirmait qu’il aurait beaucoup de mal à la retrouver. Et si Jenny savait que l’enfant à laquelle elle avait donné naissance dix-sept ans plus tôt avait été adoptée par une famille des environs, elle n’avait en revanche aucun moyen de savoir s’ils étaient restés dans le coin toutes ces années. Et elle avait déjà fourni à Peter le peu d’informations qu’elle avait sur l’adoption. De ce côté-là non plus, elle ne pouvait pas faire grand-chose. Et pourtant…

La jeune femme avait marché dans les rues de Charlestown des heures durant, ne s’arrêtant que pour passer un coup de fil à Peter pour lui dire qu’elle rentrerait tard et que ce n’était pas la peine de l’attendre pour manger. Elle avait bien remarqué, en partant de l’hôtel puis au téléphone, que son attitude l’intriguait mais il n’avait fait aucun commentaire. Peut-être mettait-il son étrange comportement sur le compte du stress de ces derniers jours.

Revenue à l’hôtel, Jenny fit le tour du bâtiment érigé sur deux étages pour directement regagner la chambre sans savoir à passer par la réception. Elle passa devant la voiture rouge de Peter. Elle montait les escaliers quand elle entendit quelqu’un l’appeler. Malgré elle inquiète, elle demeura là où elle était, la main sur la rambarde, attendant que le nouvel arrivant ne sorte de la pénombre qui enveloppait les rues de Charlestown en cette fin de soirée. Elle retint un soupir de soulagement en reconnaissant l’homme.

- Bonsoir Jenny. Je suis Jack Kerrigan, vous vous souvenez de moi ?
- Oui, vous êtes l’avocat que ma tante avait contacté avant sa mort.

Ils s’étaient vus dans un café pour discuter de la possible action en justice de tante Sally contre son ancienne banque quelques semaines auparavant mais Jenny avait l’impression qu’il s’était passé plusieurs mois.

- Qu’est-ce qui vous amène à Charlestown ?
- Je voulais vous parler de votre tante.
- Si c’est par rapport à l’enquête sur sa mort, elle a été résolue et il s’avère que ça n’avait rien à voir avec sa banque finalement.

Kerrigan hocha la tête.

- J’en ai entendu parler, oui.
- Qui vous l’a dit ?

Son visage particulièrement séduisant se fendit d’un sourire.

- J’ai mes sources.
- Et je suppose que ce sont ces mêmes sources qui vous ont aidé à me retrouver. Parce que je ne me rappelle pas vous avoir donné l’adresse.
- Touché.
- Je ne sais pas si je dois être intriguée ou effrayée, monsieur Kerrigan.
- Jack. Et la première option.
- Très bien. Je suis donc intriguée, décréta-t-elle en souriant malgré elle. Et si on entrait ? La chambre n’est pas très grande mais on sera tout de même plus à l’aise que dehors.

Le charmant avocat lui enjamba le pas. S’il trouva étrange qu’il n’y ait qu’un seul lit dans la pièce, il ne le laissa pas paraître.

Peter était allongé au milieu du lit, la main encore sur la télécommande. Jenny fit signe à Jack de s’installer sur une chaise avant d’aller voir son ami. Résistant à la tentation de lui ébouriffer les cheveux - il détestait cela - elle le réveilla en douceur.

- Hein ? Qu’est-ce qui se passe ?
- Réveille-toi marmotte, on a de la visite.

Il se redressa avec précaution puis jeta un coup d’oeil curieux vers le coin où avait pris place l’avocat.

- Jack Kerrigan. On s’est déjà parlé au téléphone.
- Ah oui. Euh… Enchanté.
- De même. Après une petite pause, il ajouta : Vous devez vous demander ce que je fais à Charlestown ?

Jenny poussa légèrement son ami puis s’installa en tailleur contre un coussin.

- Je sais que finalement Linda Thompson n’était pas lié au meurtre de votre famille mais ça ne veut pas dire qu’elle est complètement innocente non plus.
- Jack, vous êtes juriste. Ce n’est pas à vous que j’apprendrais qu’en droit, il y a ceux qui sont coupable et ceux qui ne le sont pas. Le reste importe peu.
- Au civil, la limite à partir de laquelle on estime que la partie lésée mérite compensation est bien plus floue.
- Vous voulez toujours intenter un procès à Thompson ?
- Exact. Votre tante n’est pas la seule cliente qui a été laissée sur le carreau. Il y en a des centaines d’autres. Le seul ennui c’est que même si je suis persuadé que votre tante possédait une preuve accablante en la forme de ce mystérieux enregistrement, si je ne peux pas le présenter, le procès tombera à l’eau avant même d’avoir commencé.

Peter prit une profonde inspiration mais Jenny le devança.

- On pense que ma tante possédait un enregistrement de Thompson passant un appel à son courtier en bourse pour vendre toutes ses actions quelques heures à peine avant la faillite, déclara-t-elle.

Les yeux de Kerrigan s’arrondirent comme des toupies.

- Comment … ?
- Thompson a une résidence secondaire à Charlestown qu’elle utilise fréquemment. L’appel a été passé depuis le bar que possédait ma tante.
- Et l’enregistrement, vous l’avez ?

Peter secoua la tête.

- Il a pu être détruit pendant l’incendie.
- Je ne pense pas, dit Jenny. Réfléchis : tante Sally était persuadée qu’on s’était introduit dans son appartement et elle devait forcément savoir que c’était pour récupérer l’enregistrement.
- Donc le plus logique serait qu’elle l’ait caché ailleurs, conclut Kerrigan qui suivait admirablement la conversation même s’il découvrait à l’instant la moitié des informations. Mais où ?
- Elle louait un box à l’extérieur de la ville. Tu crois qu’on a pu manquer quelque chose quand on y est allé ? demanda-t-elle à Peter.
- Impossible, on a tout fouillé de fond en comble.
- Peut-être un coffre-fort dans sa nouvelle banque, hasarda Kerrigan. Je sais que ça paraît assez culotté de cacher un enregistrement qui pourrait détruire son ancienne banque au siège de sa nouvelle mais….

Mais Jenny ne l’écoutait plus. Elle venait de se souvenir de quelque chose.

Le dernier week-end. Tante Sally et oncle Ned étaient venus la voir à New York quelques temps avant leur mort. Si Jenny ne se souvenait pas avoir remarqué quoi que ce soit d’étrange dans leur comportement, elle se souvenait en revanche d’un autre élément suspicieux. Rétrospectivement, il était évident que Sally n’était pas venue pour visiter New York et elle n’était pas du genre à faire des visites de courtoisie. Prétextant un mauvais rhume, elle avait passé les deux jours cloîtrée dans l’appartement de sa nièce. Pourtant, Jenny ne se rappelait pas l’avoir entendu tousser une seule fois. Pas même un petit reniflement. Sally n’était pas malade, elle voulait juste se retrouver seule chez Jenny.
- Il est chez moi, dit-elle d’une voix blanche.

Peter et Jack se tournèrent vers elle d’un seul mouvement.

- Elle a passé un week-end chez moi à faire semblant d’être malade. Mais ce n’était pas parce qu’elle voulait m’éviter, comme je le croyais. Elle voulait simplement être seule pour pouvoir cacher l’enregistrement sans que je ne me doute de quoi que ce soit. Linda Thompson soupçonnerait d’abord qu’elle l’avait planqué chez elle à Charlestown puis dans son box - il ne devait pas être difficile de découvrir qu’elle en louait un - mais jamais elle n’aurait pensé qu’il était chez moi, à New York ! s’exclama-t-elle.

Peter paraissait quelque peu dubitatif.

- Jenny, ça me paraît un peu tiré par les cheveux.
- Je trouve que ça se tient au contraire, contra Kerrigan. De toute façon, c’est facile à vérifier. Il suffira de fouiller votre appartement.

Jenny sourit en douce. Finalement, il semblerait qu’elle allait bien retourner à New York.
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