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Notes d'auteur :
REM - Sweetness follows
L'horreur et la fatalité se sont donné carrière dans tous les siècles. Edgar Allan Poe

Peter et Jenny rentrèrent à l'hôtel, les affaires trouvées dans le box de Sally Quinn entassées sur le siège arrière de sa voiture.

Assisse à même le sol, au pied du grand lit, la jeune femme essayait de mettre au clair les finances de sa tante. Pendant ce temps-là, Peter rassemblait ses souvenirs.

Par une étrange coïncidence, il se trouvait qu’il avait été indirectement mêlé à la faillite de la banque Sheridan Brothers environ quatre ans plus tôt. A l’époque il enquêtait sur la mort de la fille du PDG de la banque. Il avait résolu le meurtre, transmis certaines des informations trouvées sur le volet financier de l’affaire au procureur et suivi de loin les retombées.

Le PDG s'était suicidé et seule la vice-présidente avait été jugée lors d'un procès pour délit d'initiés dont elle était finalement ressortie blanchie. Accusée d'avoir ruiné des centaines de clients crédules et d'avoir revendu en connaissance de cause ses actions quelques heures avant la faillite, elle avait engagé un escadron d'avocats surpayés pour la défendre et était sortie victorieuse de son combat judiciaire. Les images des anciens clients dévastés par le verdict près du tribunal étaient encore fraîches dans l’esprit de Peter, et pour cause : elles avaient fait la une de tous les journaux télévisés. Les Quinn devaient être tout aussi furieux, au vu de ce qu'ils avaient perdu lors de l’effondrement de la Sheridan Brothers.

Pris d'une soudaine inspiration, Peter alluma son ordinateur et tapa le nom d'Allen & Roth dans la barre de recherche.

- Bingo ! murmura-t-il.

Jenny leva la tête de ses papiers et se tourna vers lui. Ses yeux étaient un peu rouges à force de lire la longue litanie de chiffres et de dates des relevés de compte de sa tante.

- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Je savais que le nom d'Allen & Roth me disait quelque chose mais je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus. Mais je viens de me souvenir ...

Il tourna l'écran de son ordinateur vers elle pour qu'elle puisse voir. Elle se redressa sur ses genoux et lu par-dessus son épaule. Il essaya vainement de ne pas prêter attention à son souffle chaud, tentateur contre sa nuque.

- Allen & Roth est un cabinet d'avocats ?

Bêtement troublé par sa proximité, il eut un temps de retard.

- Euh … Oui, et pas n'importe lequel.

Il se reprit et lui expliqua.

- Ces dernières années, ils se sont spécialisés dans les recours collectifs contre de grandes banques. Vu le nombre de faillites et de scandales financiers depuis 2007, ils avaient de quoi faire.
- Attends … Tu penses que ma tante et Ned voulaient intenter un procès à la Sheridan Brothers ?
- Pourquoi pas ? Ils ont perdu les économies de toute une vie lors de la faillite et la vice-présidente vient d'être blanchie au pénal, expliqua Peter. Je pense que beaucoup d'anciens clients ne seraient pas contre un deuxième round, au civil cette fois.
- Dans ce cas, les deux noms sur le papier à en-tête d’Allen & Roth, Bradley Cummings et John J. Kerrigan, sont sans doute ceux d’avocats qu’elle a rencontrés pour parler d’un éventuel procès.

Jenny marqua une pause.

- Et peut-être …, murmura-t-elle, sans parvenir à cacher son excitation. Peut-être que les noms qu'on a trouvés sur l'autre papier sont ceux d'anciens clients lésés par la banque et que tante Sally et Ned voulaient contacter pour une éventuelle action de groupe. Ça se tient, non ?

Peter fit la moue, désolé d’avoir à tempérer son enthousiasme.

- C’est possible, concéda-t-il, mais ça m'étonnerait. Déjà, ça n'explique pas à quoi correspondent les dates et en plus, je ne vois pas comment ils auraient pu obtenir le nom des autres clients.
- Je ne sais pas … Ils ont peut-être engagé un détective privé pour les retrouver ? suggéra la jeune femme avec un petit sourire.
- Oui mais avec quel argent ? N’oublie pas qu’ils étaient tellement fauchés qu’ils ont dû revendre leurs propres meubles !
- Mouais, tu as raison, ce n'est pas très crédible comme hypothèse, finit par reconnaître Jenny. Mais ça paraissait être une bonne piste.
- Je sais. Et toi, tu avances ?

Elle soupira en se passant la main dans les cheveux.

- Pas tellement, non. Une chose est sûre : l'inspecteur Ackles et les Sanchez ne mentaient pas quand ils disaient que Ned et tante Sally étaient ruinés. Mais il y a quand même quelque chose d'intéressant. J'ai examiné leurs comptes ces dernières années et jusqu'à il y a six mois, tout semblait normal. En 2008, ils ont emprunté une grosse somme pour ouvrir le Quinn's. Ils remboursaient petit à petit sans trop de problèmes jusqu'en 2010, date de la faillite de la Sheridan Brothers.
- Jusque-là, tout se tient.
- Mais ces six derniers mois, il y a eu des retraits réguliers et espacés au début puis de plus en plus rapprochés sur le compte de ma tante. Le dernier datait de la semaine précédant l'incendie et tiens-toi bien … Il s'élevait à trois milles dollars.

Peter haussa un sourcil et siffla, stupéfait.

- Trois milles dollars ? S'ils étaient si endettés, à qui est-ce que ta tante a pu verser une telle somme ? lui demanda-t-elle.
- C'est aussi ce que je me demande. C’est vraiment bizarre.
- En effet. Et tu sais ce qui est encore plus bizarre ? C'est que ma tante a gardé tout ça, cet article de presse, cette liste de noms et de dates, ces papiers sur le cabinet Allen & Roth et la banque dans un box fermé à double-tour plutôt que chez elle. Bref, des documents qui semblaient avoir une certaine importance à ses yeux, même si je ne comprends pas laquelle pour le moment. En fait, c'est comme si ...
- Comme si elle savait qu'il allait leur arriver quelque chose, acheva Peter.

OooOo


Lundi après-midi, les deux amis quittèrent leur hôtel pour la première fois depuis des jours. Jenny s’installa sur le siège passager, pas mécontente de laisser derrière elle leur chambre d’hôtel. Elle s’y sentait comme un lion en cage.

Si elle avait eu le choix, elle y aurait aussi laissé Peter.

Au cours du week-end écoulé, celui-ci s'était montré plus que maussade. Même s'il lui en coûtait de l'admettre, Jenny savait pourquoi : son ex-femme s'était remariée ce week-end. Il avait beau répété que c'était le nouveau beau-père de son fils qui l'ennuyait plus que le mariage en lui-même, elle ne le croyait qu'à moitié.

Malgré sa mauvaise humeur, Peter avait tout de même trouvé le temps de se pencher sur l'article de presse datant de décembre 1992. Celui-ci, court et strictement factuel, relatait la découverte du corps sans vie d'une jeune femme dans un squat de South Side, le quartier défavorisé de Charlestown. Elle venait visiblement d'accoucher mais pas de traces du nouveau-né aux alentours.

Et c'était à peu près tout ce que les deux amis avaient découvert, malgré leur recherche sur Internet et leur incursion dans les archives des journaux locaux. Personne ne semblait savoir qui était cette fille, ni quel pouvait être son lien avec Sally Quinn.

En désespoir de cause, Peter avait contacté le policier chargé de l'enquête à l'époque, l'inspecteur Ed Graham. Ce dernier avait aussitôt accepté de les recevoir, à la grande surprise de la jeune femme. Sans se l'expliquer, elle imaginait le vieil inspecteur à la retraite en homme acariâtre, grognon, et peu enclin à se confier. Elle espérait s'être trompée.

Mais ce n'était pas l'impression que le trajet jusqu'à la maison d'Ed Graham, sur une route de plus en plus sauvage, donnait.

- On va s'arrêter là, finit par décréter Peter après un énième tressautement de sa voiture.

Jenny regarda autour d'elle, dubitative. Ils étaient au milieu de … de nulle part, en fait.

- Ici ? Tu n'as pas peur qu'on nous la vole ?
- Je doute que qui que ce soit passe dans le coin. De toute façon, on n'a pas le choix si on veut un jour arriver chez Ed Graham.
- Tu connais le chemin ?

Peter haussa les épaules en effectuant un geste vague de la main.

- Lequel veux-tu que ce soit ? Il n'y en a qu'un seul.

Ils parcoururent une courte distance sans rien voir d'autre que les haies et l'immense ciel bleu au-dessus de leur tête. Puis le petit chemin décrivit une courbe vers la gauche et descendit soudain une pente raide au flanc d'une colline, leur offrant une vue inattendue sur toute la vallée qui s'étendait sous leurs yeux.
Jenny et Peter suivirent l'étroit passage de terre bordé de haies hautes et sauvages. Le sentier, sinueux, caillouteux, était parsemé de nids-de-poule et elle dut reconnaître que Peter avait eu raison de les faire s'arrêter : en voiture, ils auraient déjà crevé depuis longtemps.

Le chemin s'ouvrit sur un bois et au moment où la jeune femme commençait à croire qu'ils s'étaient perdus, ils débouchèrent sur une petite maison.

- Enfin ! souffla Peter.

Un vieil homme vint à leur rencontre et leur serra la main à tour de rôle en se présentant comme Ed Graham.

- Vous n'avez pas eu trop de mal à trouver ?
- Euh ...

Graham éclata de rire.
- Je vois ce que vous voulez dire, jeune fille. C'est vrai que c'est isolé par ici mais au moins, personne ne vient me chercher de noises.

« Ça, j'imagine », se dit Jenny qu'on avait plus qualifiée de jeune fille depuis quelques années déjà.

- Dites donc, ça ne vous dérange pas si on reste dehors ? Il fait beau, autant en profiter, non ?

Ils acquiescèrent et s'installèrent juste sous le porche, Graham dans un fauteuil à bascule sans doute plus vieux que lui, Jenny et Peter côte à côte sur la balancelle.

- Si ce n'est pas indiscret, je peux vous demander pourquoi vous vous intéressez à cette vieille histoire ? s'enquit le retraité. Ça remonte bien à vingt ans !

Jenny hésita un instant mais Peter avait déjà pris les devants.

- La tante de Jennifer, qui est décédée il y a peu, avait conservé un article de presse relatant la mort de cette jeune femme. Nous aimerions trouver un lien, s’il existe, entre elles deux.
- Comment s’appelait votre tante ?
- Sally Quinn, mais peut-être l’avez-vous connue sous le nom de Sally Vaughan. C’était le nom de son premier mari.

L’ancien policier plissa les yeux puis secoua la tête.

- Je n'ai pas entendu parler d'une Sally Quinn ou d’une Sally Vaughan au moment de l'enquête. Non, votre tante ne s'est jamais manifestée. Personne ne l'a fait d'ailleurs. À vrai dire, cette pauvre gosse n'avait pas l'air d'intéresser grand-monde à l'époque. Uliana a eu une vie plutôt tragique.
- Uliana ? releva Peter. Vous connaissez son nom.
- J’ai essayé de découvrir le fin mot de cette affaire, de comprendre ce qui avait bien pu lui arriver alors j’ai décidé de remonter aux origines.
- Et vous avez découvert quoi ?

Les lèvres pincées, la jeune femme se tourna vers Peter. Avait-il besoin de se montrer aussi pressant avec la seule personne qui semblait savoir quelque chose sur cette fille ? Fort heureusement, l’inspecteur Graham ne sembla pas se formaliser de ses manières un peu brusques.

- Notre inconnue s’appelait Uliana Golovkina. Elle a fui l’Europe de l’Est peu de temps après la chute du mur et a débarqué à New York. Comme elle n’avait pas un sou et ne connaissait sans doute personne, je pense qu’elle a commencé à se prostituer. En atteste une arrestation pour racolage sur la voie publique en mars 1991.
- Que faisait-elle à Charlestown au moment de sa mort dans ce cas ? se demanda Jenny à voix haute.

Le policier retraité haussa les épaules.

- Aucune idée. Les filles qui faisaient le trottoir avec elle m’ont dit qu’elle avait débarqué à Charlestown vers juin 92.
- Donc, si elle a accouché dans les heures précédant son décès en décembre de la même année, elle était déjà enceinte quand elle est arrivée ici, fit Peter, songeur.
- Elle voulait peut-être changer de vie, justement à cause de son bébé.

Peter se tourna vers elle, un sourcil haussé.

- Changer de vie ? En se prostituant ?

Jenny savait qu’il pensait à sa propre mère et garda le silence.

- On n’est pas sûr qu’elle ait continué longtemps après son arrivée à Charlestown. Les filles qui ont accepté de me parler m’ont raconté qu’elle ne l’avait vue qu’une ou deux fois, leur indiqua Graham. Ensuite, plus de trace de Uliana jusqu’à ce qu’on retrouve son cadavre dans ce squat en décembre.

Ils demeurèrent silencieux un moment, comme pour rendre hommage à cette pauvre jeune fille qui, des remous meurtriers de la chute du communisme en Europe de l’Est aux sordides squats de South Side, n’avait connu que drame et tragédie.

- De quoi est-elle morte ? L’article ne le précisait pas …
- Hémorragie consécutive à l’accouchement.
- Vous êtes certain qu’elle n’a pas été victime d’un homicide ? demanda Peter.
- Absolument, leur assura Ed Graham. Elle était en bonne santé, en-dehors de ... enfin vous voyez. Et c’est ce qui est encore plus bizarre à mon avis … Elle était presque en trop bonne santé, pour une fille qui était censée vivre dans la rue, qui gagnait sa vie en faisant des passes. C’est pour ça que je suis convaincu qu’elle avait arrêté ce genre d’activités.
- Mais dans ce cas, comment a-t-elle fait pour survivre durant tous ces mois ? s’enquit le détective privé. Si elle avait été serveuse, ou un truc du genre, quelqu’un, un employé ou un patron, aurait signalé sa disparition. Surtout une femme enceinte.
- C’est la question à un million de dollar.

A cours de question, ils restèrent silencieux quelques instants.

- Et le bébé ? finit par demander Peter.
- Pas la moindre trace. Notre médecin légiste était formel pourtant : elle a bel et bien accouché juste avant de mourir mais le nourrisson est resté introuvable. On a cherché partout, dans les hôpitaux de la région, sur le parvis des églises, dans les parcs ou autres squats de la ville, mais on a fait chou blanc, leur expliqua Ed Graham. Il y a une association qui s’occupe d’adoption dans le coin. Ça s’appelle Save Children mais eux non plus, n’ont pas trouvé de bébé sur le pas de leur porte.

Sur le coup, en entendant ce nom, Jenny ne tiqua pas. Ce n’est que plus tard, alors que Peter et elle retournaient vers sa voiture, qu’elle se souvint. Cela lui revint comme un flash et elle vacilla l’espace d’un instant.

Elle s’arrêta au beau milieu du chemin et se tourna vers son ami, une main sur son bras.

- Jenny, tout va bien ? Tu as l’air un peu pâle … On peut faire une pause si tu veux, ajouta-t-il d’une voix douce et pleine de sollicitude.

Elle secoua la tête, tentant d’oublier à quel point cet homme pouvait la faire fondre parfois. Mais ce n’était pas le moment. Il fallait qu’elle se souvienne, qu’elle fasse remonter ses souvenirs à la surface.

- Non, ce n’est pas la peine de s’arrêter, souffla-t-elle. Mais je viens de me rappeler d’un truc.
- Quoi donc ?

Il la regardait d’un air intéressé maintenant. Elle avait piqué sa curiosité.

- Tu sais, cette association qu'a mentionné Ed Graham ? Celle qui s’occupe d’adoptions ? Save Children ?
- Oui ?
- Ma tante y a travaillé un moment.

Elle reprit son souffle et ajouta, maintenant sûre de son fait, certaine de la véracité de ses souvenirs :
- En fait, elle travaillait là-bas à l’époque où cette Uliana est morte et son bébé a disparu.
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