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Notes d'auteur :
Les personnages que vous allez rencontrer dans quelques mots ont déjà fait l'objet d'une nouvelle, écrite il y a un certain temps mais jamais publiée.
Après PeF, peut-être :-)


Nom de l'épreuve : Et bien dansez, maintenant !

Résumé de l'épreuve : Peu importe où, quand, comment, et avec qui votre histoire se déroule. Vos personnages (ou votre personnage, il peut être seul), dansent, c'est tout. Ils peuvent être un, deux, trois, quatre… Peu importe. Votre récit doit simplement s'ancrer pendant une danse.
Lâchez-vous ! Vous pouvez emmener vos personnages dans un cours de danse classique, en plein milieu d'une boite de nuit... Ils peuvent également se retrouver les rois de la piste pour l'ouverture de leur bal de mariage ou encore improviser un slow avec des passants dans la rue.

Contraintes : Votre texte devra comporter 500 mots minimum. Vous décrirez les émotions d'un de vos personnages à un moment de l'histoire. Vous ferez également une description de l'environnement dans lequel il se trouve.

Délai de réponse : Vous avez jusqu’au 18 février 23h59 pour poster votre texte.

Bonne lecture !
La furinada

Un soleil de plomb tapait sur Traoumé. La place du village s’emplissait depuis des heures de proches et d’amis, et même d’inconnus. Il y avait là des représentants de plus de tribus que Gisèle n’en connaissait, malgré ses quarante ans. Depuis le petit matin, elle accueillait avec un sourire sincère tous ceux venus témoigner leurs regrets à sa fratrie.

Isidore Bonga avait rendu son dernier soupir avant-hier, après soixante-deux années sur terre. Gisèle et Guy, son époux, avaient appris la nouvelle par une voisine en rentrant d’une promenade en amoureux. Gisèle s’était signée, muette de stupeur. Rien ne laissait présager le départ de son père, si respecté à Traoumé et dans les villages voisins. La tribu des Nzema était parmi les plus anciennes de la région et Isidore était connu de tous, partageant son temps entre l’éducation des jeunes garçons de la tribu - parcourant parfois jusqu’à trente kilomètres dans une journée pour passer quelques heures avec un jeune du clan - et les soins de ses semblables. Isidore avait un don avec les plantes, il savait toujours quelle feuille mâchonner pour faire pousser les dents d’un bébé ou quelle racine il fallait râper sur le repas du jour pour assurer un sommeil serein à la famille épuisée par les vagissements dudit bébé. Tout récemment, il avait sauvé une femme dont les douleurs de l’enfantement avaient été si intenses qu’elle avait failli s’abandonner à rejoindre l’autre rive du fleuve de la vie.

Chaque famille du clan était redevable à Isidore. Mais le vieil homme s’en fichait. Il souhaitait simplement voir ses semblables prospérer, à Traoumé et dans toute la région. Sa simplicité était appréciée de tous, et on ne lui connaissait aucun ennemi.

Fille aînée du défunt, Gisèle était à l’entrée du village, accueillant les visiteurs. Elle se réjouissait de constater la présence de tout ce monde pour voir son père traverser le fleuve, la fête serait belle. Sa jeune soeur Valérie était avec les pleureuses, elles entouraient le coeur de la fête : son père, assis bien droit dans un fauteuil recouvert d’une tenture de coton rouge. Gisèle, Valérie et leurs deux frères l’avaient préparé la veille. Dès qu’ils avaient su que le trépas était arrivé, les choses étaient allées bon train. Gisèle avait décrété d’emblée que les funérailles auraient lieu le surlendemain et qu’elles seraient financées par Guy et elle-même. Il arrivait parfois que le départ d’un membre du clan vers l’autre monde soit repoussé de plusieurs jours, voire semaines, faute de finances suffisantes pour la furinada, cette fastueuse fête qui accompagnait ce dernier voyage. Mais Guy était l’un des plus grands exploitants de mines de diamant du Ghana. Depuis des années, son entreprise générait à elle seule un cinquième des recettes commerciales du pays. Alors financer les funérailles de son beau-père n’était vraiment pas un problème. Et il aurait été mal vu par le clan que l’enterrement soit différé alors qu’une telle fortune existait dans la descendance du défunt. Les Nzema répugnaient à laisser leurs morts attendre trop longtemps leur entrée dans l’au-delà. Plus elle était proche de la mort, meilleures étaient les chances de résurrection dans l’autre monde. Mais il ne fallait pas pour autant négliger la furinada, car de la somptuosité de la fête dépendaient également les chances de résurrection. Chaque cérémonie de funérailles était donc un compromis entre le délai entre la mort et la fête et le financement de la furinada.

Quand le flux de visiteurs se tarit enfin, Gisèle se sentit autorisée à rejoindre ses proches. Tristan et Eudes, ses frères, étaient aux côtés de Guy, et de Paul, le mari de Valérie, à droite du trône improvisé d’Isidore. A gauche, les belles-soeurs de Gisèle l’attendaient. Au centre, Valérie et une dizaine de pleureuses se lamentaient. A genoux sur un arc de cercle dont le centre était Isidore, elles tendaient alternativement leurs bras vers le mort, dans une danse lascive et gracieuse, telles des roseaux ployés par le vent. Derrière cette première rangée constituée des proches d’Isidore, s’amassaient les amis et connaissances venus accompagner le défunt dans son voyage final.

Gisèle adressa un petit signe de tête au chef du village, lui signifiant de commencer la cérémonie. Le chef Divister s’avança, faisant cesser les lamentations des pleureuses qui se relevèrent et reculèrent parmi la foule, sauf Valérie qui rejoignit les trois femmes sur la gauche de la place. Divister entonna un chant mortuaire et Gisèle sourit. Elle n’aurait pu rêver meilleur maître de cérémonie pour accompagner son père dans l’au-delà. La foule reprit le chant en canon. Chaque phrase vantait les qualités d’Isidore, ses accomplissements, tout au long de sa vie. Les pleureuses avaient été remplacées par un groupe de femmes du village qui vinrent entourer Isidore, dansant au rythme du chant, soutenues par les tambours qui battaient la mesure tout autour de la place. Les couleurs chaudes et mouvantes des robes des danseuses et de Divister vouaient la tristesse affichée des pleureuses aux gémonies et amenaient la joie dans le coeur du public. Isidore était parti, il avait quitté son enveloppe charnelle pour mieux renaître dans l’autre monde. Il fallait célébrer ce départ avant autant de joie qu’il devait en éprouver à rejoindre les sages de leur peuple, les puissants qui guidaient les simples mortels depuis l’autre rive du grand fleuve de la vie.

Après quelques minutes, la joie était dans tous les coeurs, y compris celui de Gisèle. Divister entonna un nouveau chant, luths et balafons se joignirent au choeur. La fête commençait véritablement à présent. Dans le public, chacun se laissait entraîner par la vivacité de la musique. Les sourires étaient sur les visages, les couples se formaient, se défaisaient et se reformaient à chaque mesure, sans se préoccuper des liens entre leurs membres. Les robes bariolées tournoyaient sur la place de terre battue, la poussière du sol s’élevait, dérangée par les pas de danse, noyant les pieds des centaines de visiteurs improvisés dans un brouillard rouge. Gisèle dansait aussi, elle était belle dans sa robe chamarrée. Elle passait de bras en bras, pleurant, riant. De l’étreinte fraternelle d’Eudes, elle passa aux bras tendres de son époux, qu’elle quitta pour quelques pas avec un chef de village voisin dont elle ignorait le nom. Les cordes des luths vibraient, tout comme les coeurs à l’unisson. Depuis son trône de coton rouge, l’enveloppe charnelle d’Isidore observait l’assemblée de ses yeux désormais aveugles. Mais chacun savait que le regard d’Isidore ne viendrait plus du trône à présent. Divister, armé d’un maillet, frappa un gong qui résonna soudainement dans l’assemblée. A cet instant, comme pour croiser le regard du défunt, toute la place leva les yeux vers le ciel d’azur.

Quelle scène étrange que cette foule en liesse soudainement interrompue dans son mouvement qui regardait le ciel. Un second coup de gong, et chacun reprit le cours de sa danse. La petite aux tresses plus longues que sa robe, sur la pointe des pieds au premier coup de gong, reposa les talons au sol et passa sous le bras de son cavalier avec un sourire. La mama qui étreignait son fils le remit à une autre femme de la foule. Valérie et son époux, qui avaient cessé leur baiser pour regarder le ciel, s’embrassèrent à nouveau. Divister chantait toujours, de sa puissante voix de baryton. Il évoquait à présent les pouvoirs conférés au défunt par sa dernière traversée. La toute-puissance de son esprit sur l’organisation culturelle de la communauté, sur la voie suivie par sa famille. A intervalles irréguliers, au gré de ses partenaires de danse, il revenait vers le gong, faisant se lever tous les visages vers le ciel quelques instants. Puis la fête reprenait son cours, chacun fêtait la mort au milieu d’un tourbillon de vie.

Des heures durant, les témoins du voyage d’Isidore battirent le sol de leurs pas rythmés par le bonheur. Isidore était parti, il avait quitté son enveloppe charnelle pour mieux renaître dans l’autre monde. Et cet événement méritait qu’on le célèbre avec toute la démesure possible. Gisèle et sa fratrie avaient missionné toutes les femmes du village depuis deux jours pour cuisiner les saveurs les plus goûteuses, les plus douces, les plus piquantes. Tout autour de la place ovale, d’immenses plats déposés à même le sol regorgeaient de toute cette nourriture, et les danseurs allaient se servir à leur guise. Des jarres emplies d’huile d’olive, de vin de palme ou de jus de fruits pressés le matin même, étaient aussi à disposition des convives.

Quand la nuit enfin tomba, un petit groupe de jeunes garçons enflamma des torches disposées un peu partout sur la place, illuminant le centre du village d’une lumière orangée et chaleureuse. Les visages étaient fatigués, mais les coeurs toujours en joie et les pieds entraînés par la musique dansaient toujours.

Soudain, tous les tambours s’arrêtèrent de concert. Gisèle, qui s’était retrouvée à l’autre bout de la place à force de changer de partenaire tous les trois pas, vit les convives s’écarter de son chemin et lui faire une haie d’honneur jusqu’à son père. Elle s’arrêta de danser, prit quelques secondes pour regarder la foule, sourit à tous et commença à remonter la place. Les tambours avaient repris, bas. Ils rythmaient son avancée émue jusqu’au trône de coton rouge. Arrivée face à son père, elle leva les bras au ciel au son d’un unique balafon. Elle se pencha ensuite sur lui, semblant l’étreindre une toute dernière fois. Mais ce n’était que pour mieux soulever le corps mort. Le luth rejoignit le balafon et Gisèle plaqua le défunt contre elle tout en se redressant. Faisant un tour sur elle-même, elle reprit sa danse éternelle, son père dans les bras. Tandis qu’elle ouvrait la rimortafé, la danse du mort, ses frères et sa soeur avaient rejoint l’avant de la foule. Suivant la tradition séculaire, après quelques tourbillons, elle tendit le corps mort à son cadet Tristan. Celui-ci virevolta aussitôt, continuant la rimortafé alors que Gisèle entonnait le chant qui accompagnait cette danse. Cette fois, plus question des qualités de son père, ni des pouvoirs de l’au-delà sur les simples mortels, elle chantait la résurrection, la renaissance, la puissance de la vie après la mort. Tristan passa le corps rigide à Eudes et sa voix rejoignit celle de Gisèle. Eudes valsa doucement avec le mort, l’entraînant un peu plus loin dans la foule pour rejoindre Valérie, presque au centre de la place bondée. Celle-ci ouvrit les bras à son approche, accueillant le cadavre de son père avec révérence tandis qu’Eudes reprenait également le chant post-mortem. Valérie dansait lentement, gracieuse parmi la foule immobilisée par le chant céleste. Elle finit par remettre le corps à Divister, qui l’attendait, et joignit sa voix pure à celle de ses aînés.

Alors la foule entama une farandole effrénée. Tandis que Divister allongeait le défunt sur l’autel prévu à cet effet, massant les chairs pour les assouplir et étendre Isidore sur le linceul de soie blanche, les quatre frères et soeurs terminaient leur chant. Bien vite, ils furent relayés par les luths et les balafons, les tambours et le chant de la foule. Chacun chantait et dansait la résurrection prochaine d’Isidore, saluant son arrivée sur l’autre rive. Divister, seul à ne pas danser et imperturbable, rabattit les pans du linceul sur le corps. Isidore était parti, il avait quitté son enveloppe charnelle pour mieux renaître dans l’autre monde. En communion avec le défunt et leurs ancêtres, les Nzema dansaient toujours.

Car la mort n’était qu’un voyage vers la vie éternelle.
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