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Notes d'auteur :
J'arrive plus d'un an après le concours mais j'étais persuadée d'avoir posté ce texte (écrit il y a fort longtemps pour le défi 2 du concours) !


Il fallait écrire une histoire en deux parties avec le point de vue d'un animal et d'un humain sur le sauvetage de l'un par l'autre.




Bonne lecture à toutes et à tous ♥
Oui’i - Willy

Savane brûlante, le soleil mord. Il fait toujours chaud et l’eau du lac ne remonte pas dans la terre ici. Il n’y a pas d’herbe, il n’y a pas d’arbre, il n’y a pas d’ombre. Pas de fraîcheur. Il y a juste des cailloux, des petits, des gros. Parfois, des très petits se coincent dans mes sabots. Ça fait mal, je tape pour les faire partir. Ça ne marche pas.

La faim est partout. L’humaine m’emmène un peu plus loin, peut-être qu’il y a de l’herbe. Quelque chose de vert. Elle a un petit humain accroché au dos, caché dans plein de couleurs. Il faut se dépêcher, l’eau est loin et il faut y retourner avant que le feu du ciel tombe derrière les grands pics au loin.

Savane brûlante, on ne sait jamais ce qui se cache dans les herbes sèches et jaunâtres. Du vert. Mes genoux tremblent quand je me penche. C’est sec. C’est peu. Mais ça fait du bien.

Je lève la tête, l’humaine n’est plus là.

Il y a pourtant quelque chose plus loin. Derrière le rocher ou derrière la butte. Mon pelage est de la couleur du sable, peut-être que ça ne me verra pas.

J’ai peur.

Il est là, tapi dans l’ombre. Il pense être silencieux mais à chaque mouvement, la terre grince sous son poids. Pousser un cri ? Se taire et disparaître ? Première option, j’espère que l’humaine va entendre.

Impossible de bouger. Il est là.





Maji
1671, ouest du lac Rudolf (Tukana)


Kamau était lourd dans mon dos. Le pagne tirait sur mes épaules qui me lançaient à chaque mouvement. Il dormait, sa respiration calme caressait ma peau, ça me rassurait. Ses petites mains s’accrochaient à mes colliers et sa tête dodelinait à chacun de mes pas.

Il fallait s’occuper des bêtes, surveiller les enfants, rentrer tôt pour s’occuper de la nourriture. Je n’étais qu’une parmi d’autres, une mère pour un nouvel enfant. J’étais la troisième femme mais je lui avais donné un fils. Mon mari, chef des Tukana m’aimait vraiment. Il nous aimait toutes, qu’on ait seize ou vingt-huit ans, qu’on ait enfanté ou non.

Nous avions toutes un rôle dans le village.

Le mien était de surveiller le troupeau, maigre cette année à cause de la sécheresse. J’amenais les vaches unes à unes près du lac lorsque les hommes s’en allaient à la chasse. Il était difficile de marcher sous le soleil brûlant. Le lac disparaissait lentement, chaque jour un peu plus l’eau s’en allait. Les herbes vertes étaient devenues jaunes depuis longtemps et il fallait marcher de longues distances pour nourrir les bêtes.

Un meuglement plus loin et, alerte, je me redressai. Kamau gémit dans son sommeil, secoué par le mouvement brusque. Je me dépêchai, forçant l’allure. Mes jambes brûlaient sous l’effort et ma respiration se fit dure, saccadée.

Ma sandale se coinça dans un caillou et la lanière céda. Sous la douleur et le choc, je tombai en avant, mes mains saignant sur le sol pour me retenir. La douleur était partout. Elle était dans mon pied, dans mes jambes fatiguées, dans mes épaules tirées et mes mains ensanglantées. Elle était sur ma peau mordue par le soleil et dans mes poumons compressés par l’air brûlant.

D’un geste du poignet, j’essuyai la sueur qui, de mon front, venait piquer mes yeux. Kamau se mit à pleurer, si fort que mes oreilles bourdonnèrent un instant. Dénouant le pagne, je le pris dans mes bras et le coinça contre ma poitrine.

Un autre meuglement.

Je m’élançai vers le bruit sans plus attendre.

« Oui’i ! »

L’animal meugla une fois encore et je sus que j’étais tout près. Je dévalai la bute avec précipitation, faisant attention cette fois-ci à ne pas trébucher. Kamau avait fini par se taire, bercé par les mouvements de ma course et je tentai tant bien que mal de le garder en sécurité entre mes bras frêles et sans force.

Ce fut là, au détour d’un immense rocher, que je le vis.

L’homme blanc.

Nous avions entendu des histoires à leur sujet. Des frères venant du sud qui en avaient eux-mêmes rencontrés. Mais jamais un homme blanc ne s’était aventuré jusqu’au Tukana. Mon mari disait souvent que seuls les guerriers qui avaient trahi les leurs s’approchaient autant de nos terres. Il nous racontait que c’était des hommes mauvais, égoïstes, qui au lieu d’accepter leur destin, fuyaient leur tribu et leurs familles.

« Oui’i ! » criai-je encore pour attirer l’attention de la bête.

L’homme qui tenait une arme étrange dans ses mains sursauta et se tourna pour me faire face, la pointant dans ma direction. Je sentis ses yeux s’attarder sur ma poitrine nue, mes jambes tremblantes. Sans retenue, il me fixa, enveloppant mon corps d’une caresse brûlante. Puis, après ce qui me sembla durer une éternité, l’homme aperçut Kamau dans mes bras et abaissa son arme.

Fière, ne voulant montrer mon angoisse, je relevai le menton et soutins son regard.

Un homme mauvais.

Pourtant, il n’en avait pas l’air.

Je m’approchai doucement de l’animal qui n’avait osé bouger. Oui’i se laissa attraper par les cornes sans émettre le moindre signe de protestation.

« Cet animal appartient à mon mari, affirmai-je assez fort pour que l’homme entende. Vous ne pouvez pas le tuer, il m’appartient. »

Il fronça les sourcils et fit un pas en avant. Instinctivement, je reculai. Il laissa alors tomber son arme sur le sol et leva les mains devant lui, comme lorsqu’on tentait de calmer un animal. Etais-je cela pour lui ? Un animal, sauvage ?

L’homme se mit alors à parler. Je ne compris pas un mot de ce qu’il dit. Pourtant, en écoutant sa voix si douce, si grave, je fus certaine qu’il était impossible qu’il me menaça.

« Je vais partir maintenant, » annonçai-je en reculant encore, mon bras tremblant sous le poids de mon enfant.

L’homme esquissa un mouvement brusque qui me fit sursauter. Il s’approcha un peu plus et cette fois je ne bougeai pas, le laissant réduire la distance entre nous.

« Will, murmura l’homme en posant la main sur sa poitrine. Will. »

Cette fois il l’avait répété plus fort. Voyant que je ne répondais pas, il recommença. Puis il pointa sa main vers moi et je compris enfin ce qu’il voulait.

« Mon nom est Maji, répondis-je. Maji.
- Maji. »

J’hochai la tête, en signe d’approbation. L’homme, Will, se tourna alors vers l’animal et refit le même geste.

« Oui’i, son nom est Oui’i, » expliquai-je alors, ne pouvant empêcher un sourire de naître sur mes lèvres.

L’homme me regarda et laissa échapper un rire franc et sincère. Sur le moment, je ne compris pas ce qu’il trouvait drôle mais ne dis rien. Je voulais que le temps s’arrête, juste pour quelques minutes.

« Willy, répéta l’homme entre deux hoquets de rire. Willy ! »

Je ne répondis pas et fit un pas en arrière. Il fallait que je rentre. Je ne le voulais pas mais je le devais. J’assenai une tape sur la croupe de l’animal qui s’en alla vers le lac sans demander son reste.

J’allai faire demi-tour lorsque l’homme m’attrapa par le bras. D’un sursaut, je le repoussai, me libérant de sa poigne. Il murmura quelque chose, comme pour me calmer et sortit un médaillon de l’intérieur de son vêtement. Doucement, il le déposa sur ma paume.

L’homme ne retira pas sa main tout de suite, laissant ses doigts caresser mon poignet. Mais lorsqu’il le fit, mon corps fut parcouru d’un frisson de refus qui me surprit moi-même.

Je fis miroiter l’objet entre mes doigts, il était très beau et brillait sous le soleil.

« William Jonathan Moore. »

Je le regardai bêtement, n’ayant pas compris ce qu’il me racontait. Il pointa le médaillon du doigt et répéta. Je baissai les yeux pour détailler l’objet encore une fois, essayant de comprendre ce que cela pouvait signifier.

Au loin, j’entendis Oui’i meugler.

Je soupirai. Le temps avait repris son cours. Il fallait rentrer, il fallait oublier. J’allai le remercier et lui rendre son présent, puis partir, sans un regard en arrière. J’allais effacer ce moment de ma mémoire, faire de cette rencontre un rêve, un songe qui disparaitrait chaque jour un peu plus. Pourtant, rien de cela ne serait possible.

Quand je redressai la tête, l’homme avait disparu.




Note de fin de chapitre:
Merci beaucoup d'avoir lu ! ♥
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