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Notes d'auteur :
Un après-midi neigeux et des confidences entre une grand-mère et son petit fils... Il n'en faut pas plus pour apprendre des secrets de familles...
- C’est vrai qu’il n’était pas de première jeunesse, mais je l’aimais.


Mon petit-fils me regarde, désolé. A ses pieds, des morceaux de tasses venant de faire une chute mortelle. Le gamin a douze ans et aime venir jouer avec moi au Scrabble, le mercredi après-midi. On rigole, il me raconte ses secrets et on boit le thé, quand la tasse ne finit pas en mille morceaux à ses pieds.


- Et pourquoi tu l’aimes tant, ce service, mamie ? Il n’y a plus que la théière, maintenant…


Il regarde l’anse, mille fois recollée.


- … Et encore…


Je vois à son air intéressé qu’il veut vraiment savoir. Il sent que ces quelques morceaux de porcelaine, là, sur le carrelage, sont une partie de mon histoire qui s’en va avant moi. Et ça l’attriste, c’est certain.

Je me racle la gorge et le préviens.


- Tu sais, c’est long.


Il regarde par la fenêtre les flocons qui tombent, petit à petit, et me fixe de ses grands yeux bleus avec l’air de dire « ça tombe bien, j’ai que ça à faire. »


- C’était un cadeau de ma grand-mère, pour le Noël de mes vingt-et-un ans. Je venais d’être majeure et j’allais me fiancer sous peu. Les tasses étaient ébréchées et l’anse de la théière avait été recollée. N’importe quelle jeune fille ingrate dont je faisais à l’époque partie aurait été déçue d’un tel présent, mais pour moi, tout était différent. Je venais d’accéder à son plus beau secret. Tout avait commencé quatre ans plus tôt, pendant les vacances de Noël. Nous passions les fêtes chez mes grands-parents et j’avais pour habitude d’aider mamie à faire le sapin. Pour la première fois, elle m’avait autorisé à monter au grenier pour chercher tout le nécessaire. Je m’étais exécutée, curieuse de m’aventurer dans cet endroit encore inconnu de la maison. En poussant la vieille porte grinçante, je me souviens avoir été déçue. Pas de trésors cachés ou de vieilles malles défoncées attendant d’être découvertes, un jour, au hasard. Il n’y avait que des cartons, des caisses plastiques et autres boîtes usées que le temps avait couverts de poussière et de toiles d’araignées.

- Elle habitait là ta grand-mère ? demande-t-il.

- Pas exactement, je réponds. Elle habitait un peu plus bas, la grande maison dans laquelle des appartements ont été faits il y a quelques années… Tu me laisses continuer maintenant ?


Le petit fait un signe de tête et je repars dans mes explications.


- Je m’étais mis en quête, sur les indications de ma grand-mère, d’un vieux carton bleu contenant la crèche et les décorations. C’était un tel foutoir ! Impossible de s’y retrouver. Le grenier était en fait un bric-à-brac géant d’objets laissés là et oubliés depuis des décennies. Je cherchais près de la vieille poussette, comme elle me l’avait indiqué, mais je ne trouvais rien… J’avais donc commencé à fouiller un peu, à déplacer une boîte par-ci, à ouvrir un carton par-là… Et enfin, j’étais tombée sur le fameux carton. Il était en fait sous mes yeux depuis le début. Je me rappelle l’avoir pris dans mes bras et avoir fait demi-tour avec, pour redescendre. C’est à ce moment-là, je ne sais plus exactement de quelle manière, que je me suis pris les pieds dans un vieux tapis et que je me suis affalée de tout mon long, les décorations de Noël valdinguant dans la pièce.

- Aoutch ! s’exclame Thomas, me coupant dans mon récit. T’as dû te faire mal !


Je lève les épaules, après tout, tout cela remonte à bien longtemps.


- Le grenier était à l’étage, juste au-dessus de la cuisine, et ma grand-mère avait bien-sûr entendu le grand bruit qu’avait provoqué ma chute. Elle avait accouru, paniquée à l’idée que je me sois cassé quelque chose. Lorsqu’elle avait franchi la porte en me demandant à la hâte si tout allait bien, elle avait remarqué la boite à chaussures que je m’apprêtais à ouvrir, après avoir failli lui tomber dessus. Je me souviens de son regard à la fois surpris et choqué, comme si un fantôme venait d’en sortir, bien qu’après tout, ce fut un peu le cas. Elle s’était avancée vers moi, avait épousseté une vieille chaise qui traînait par-là, s’était assise et avait récupéré la boîte, sans un mot. Je ne reconnaissais pas ma grand-mère. Elle d’habitude si forte, si maîtresse d’elle-même, se laissait submerger par l’émotion et les souvenirs. Elle me regardait et m’avait fait promettre de ne rien raconter à personne de ce qui allait suivre. Jamais. J’avais acquiescé en me demandant ce que j’allais découvrir.


Je lève les yeux vers Thomas, qui me fixe, impatient de savoir la suite.


- Et après ?! demande-t-il.

- Après… Elle a ouvert la boîte, laissant apparaître un service à thé en porcelaine de Limoges. Il n’avait guère servi - si ce n’est jamais - mais certaines tasses étaient pourtant usées et l’anse de la théière menaçait de casser ; probablement le résultat d’un transport laborieux. Ma grand-mère était la seule à connaître son existence. Après un instant de silence, elle me dévoila tout, comme si les mots étaient bloqués au fond de sa gorge depuis bien trop longtemps. Elle commença par me raconter Louis. Louis le jeune commis de la ferme où elle accompagnait parfois la gouvernante, lorsque celle-ci allait chercher le lait. Louis était un jeune homme qu’elle connaissait depuis des années sans pour autant le fréquenter. Ils ne faisaient pas partie du même monde. Lui était issu du milieu agricole et elle, fille du pharmacien du village, vivait plus aisément. Tout était digne d’un roman à l’eau de rose. Deux jeunes adolescents que tout oppose et qui, pourtant, se remarquent et se plaisent. Une amourette d’adolescents, supposée n’être rien de plus, et pourtant. Ma grand-mère avait presque seize ans lorsqu’ils commencèrent à flirter en secret, un après-midi d’hiver, lui avait deux ans de plus. C’était en janvier 1914.

- Et ben, ça date pas d’hier ! ne peut s’empêcher de s’exclamer le marmot, me tirant un sourire au passage.

- Lorsque la guerre éclata en août, je reprends, Louis fut réquisitionné et promit de lui écrire souvent. Dans un élan d’espoir, ma grand-mère lui promit qu’ils se retrouveraient et qu’elle attendrait chacune de ses permissions avec impatience.

- Ce qu’elle fit ? s’avance Thomas.

- Ce qu’elle fit. Pendant deux ans, ils échangèrent des lettres, toujours en secret mais de plus en plus passionnées. Lorsque Louis avait une permission, elle attendait la tombée de la nuit pour le rejoindre et ils passaient des heures ensemble. Elle bravait l’interdit mais elle s’en moquait ; tout risquait de s’arrêter du jour au lendemain. Début février 1916, Louis lui donna rendez-vous un soir. Il lui annonça qu’il allait repartir, que sa permission avait été écourtée. Il lui expliqua qu’il avait fait une halte par Limoges en rentrant et qu’il lui avait ramené un cadeau, faute d’être là pour son anniversaire. Il s’excusa, la prévint que la boîte avait été abimée dans le transport et que, probablement, certaines choses seraient cassées. Ma grand-mère avait ouvert le paquet et découvert un service à thé magnifique. Elle me précisa qu’il lui avait déposé un baiser sur le front en chuchotant : « pour tes longues soirées d’hiver, tu m’enverras un peu de chaleur à distance. »


Mon petit-fils rigole, sans doute étonné par tant de retenue.


- Et oui, tout était différent à l’époque, lui expliqué-je. Ma grand-mère était une fille de bonne famille et jamais, selon ses parents, une telle relation n’aurait été envisageable.

- Continue s’il te plaît, me demande Thomas.

- Un sanglot avait étouffé sa voix. J’avais remarqué ses yeux humides et lui avais tendu un mouchoir. Elle m’expliqua que ce soir-là, elle l’avait vu pour la dernière fois. Louis était mort sur le Chemin des Dames deux semaines après, à l’âge de vingt ans et le seul souvenir palpable qu’elle ait de lui était réuni dans cette boîte. Cinq tasses ébréchées - la sixième ayant été brisée pendant le voyage - et une théière. Ma grand-mère avait tu depuis toujours cette histoire et je me trouvais à la fois désolée pour elle mais fascinée devant la tragédie qu’elle avait vécu, des années auparavant. Elle me fit promettre de ne rien dire de son vivant. Nous avons alors refermé et reposé la boîte à côté d’autres babioles en tout genre.

- Han ! s’exclame-t-il. Horrible comme destin !


Je valide d’un signe de tête.


- Quatre ans plus tard, sous le sapin, le service m’attendait. Ma grand-mère, en me l’offrant, me fit promettre de me servir des tasses qui étaient encore utilisables, et tant pis pour l’importance qu’elles avaient à ses yeux. « Elles ne méritent pas de rester cachées », m’avait-elle dit. Comme excuse pour éviter les questions, elle m’avait laissé inventer une histoire de récupération de vaisselle pour une association caritative et m’avait fait promettre de les utiliser, le jour où je serai mariée.


Je regarde Thomas.


- Ce que j’ai fait. Les années ont passé, le service a vécu.

- Je suis désolé d’avoir cassé la dernière tasse, tu sais.


Je regarde par la fenêtre. Repense à tous ces destins brisés par la guerre. La neige embrume un peu mon esprit alors que les souvenirs de ma grand-mère refont surface.
Le gamin m’observe, silencieux.


- Je sais, je lui réponds. Mais elle a eu une belle vie.
Note de fin de chapitre:
Merci de votre passage, n'hésitez pas à laisser un petit commentaire pour me dire si vous avez aimé ou pas ;)
Un très bon anniversaire à ma marraine ♥
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