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Notes d'auteur :
Léon, il suffit qu'il vous fixe un instant de son regard perçant pour que vous soyez touchés...
Il est là, en plein centre-ville, assis sous un porche en plein milieu d’une rue passante, qui n’a de passante que le nom, vu l’heure tardive.

Il est assis sur un carton, recroquevillé, des couvertures et vieux sacs de couchage amoncelés sur lui pour le réchauffer tant bien que mal. Impossible de dormir, il fait bien trop froid. Il aimerait être en été pour ne pas sentir chaque muscle de son dos se raidir à cause des -6° qu’affiche l’enseigne lumineuse de la pharmacie, juste en face. Il voudrait être en juin plutôt qu’en décembre, pour fermer les yeux quelques heures et se reposer un peu.

Léon est usé, mais pas parce qu’il est vieux, il n’a d’ailleurs que trente-cinq ans. Le poids de la vie, la misère, les nuits blanches et les journées sans fin lui donnent cette triste mine. Pourtant sous ses traits tirés et ses rides précoces, Léon a un beau visage, presque enfantin. Il aurait besoin d’un bon coup de ciseaux dans sa chevelure poivre et sel et de tailler un peu sa barbe mais il suffit qu’il vous fixe un instant de son regard perçant - presque envoutant - pour que vous soyez touchés.

La plupart des passants détournent les yeux quand ils passent devant lui. Pour eux, il n’est qu’un clochard comme un autre que les erreurs de choix de vie ont mené ici, sous le porche d’un immeuble de la rue des Canotiers. Léon s’en fout, il a appris avec le temps à vivre avec le dégout qu’il inspire ou même la peur, parfois. Pourtant malgré ses airs un peu bourrus, il ne ferait pas de mal à une mouche. Il est juste un peu méfiant et se protège comme il peut.

Il fait un froid de canard, en ce 17 décembre, mais ça dure depuis des jours. Il ne craint pas le vent, il est habitué, mais il regarde le ciel avec appréhension. Léon a peur de la pluie et de la neige, qui viendraient tout gâcher, tremper ses couvertures et ruiner ses cartons.

Les nuits d’hiver sont déjà difficiles à supporter, pas besoin qu’en plus la météo s’en mêle.

Léon s’emmerde, se les pèle. Il farfouille, là, sous ses couvertures, et en ressort une cigarette qu’un jeune homme lui a donné dans l’après-midi.

Il la porte à sa bouche, l’allume. Les premières bouffées semblent lui réchauffer tout le corps. Il prend son temps, tire doucement pour faire durer le plaisir ; il n’a que deux clopes pour la nuit.

Hélas toutes les bonnes choses ont une fin et c’est à regret que Léon balance son mégot au loin et essaye ensuite de reposer son dos contre le mur et de fermer les yeux, en vain.

Il voudrait sortir sa guitare mais réveillerait à coup sûr la voisine du dessus, celle qui, contrairement à lui, a tout le loisir de pouvoir dormir bien au chaud dans un vrai lit. Alors il attendra demain.

Personne ne sait ce qui a amené Léon à la rue. Il est là, c’est tout. Tout le monde ignore, mais si une chose rend cette rue un peu plus belle, de jour, c’est quand Léon gratte les cordes de cette guitare abimée.

Les regards se tournent vers lui, certains s’arrêtent, d’autres posent même une pièce, un ticket restaurant ou une cigarette dans son vieux bonnet noir qu’il pose à ses pieds. La journée, Léon pince sa peine sur sa gratte. Il fredonne, invente des paroles, chante de cette voix douce qu’on ne soupçonnerait même pas. Il entonne des chants de Noël pour faire plaisir aux enfants dont les parents tiennent fermement la main, des fois que la misère soit contagieuse.

Il part loin, dans un monde où tout va bien. Quand il joue, Léon n’est plus seul, il communique, il est presque heureux. Il se dit qu’il compte un peu, que si le froid finit par avoir sa peau, ceux qui prennent le temps de lui sourire remarqueront son absence et qu’il leur manquera peut-être.

Mais pour l’heure c’est la solitude et ce fichu thermomètre qui continue de dégringoler. Léon allumerait bien la deuxième cigarette mais après un débat avec lui-même, décide de la garder pour plus tard, quand il en aura plus besoin.

Il est deux heures du matin. Au loin, une voiture avance doucement et stoppe net devant lui. Un grand gaillard en descend. Il s’approche, se baisse à son niveau et pose la main sur son épaule.


Léon le connait depuis deux ans. Youssef est bénévole dans une association de quartier.

Ils échangent un instant, Youssef lui offre un sandwich et un café. Il prend des nouvelles, s’inquiète des crevasses que Léon a sur les mains, lui propose de le suivre au chaud pour finir la nuit mais Léon refuse, il a ses habitudes.

Après un instant, Youssef remonte dans la voiture pour continuer sa ronde.

Léon le regarde partir avec un fin sourire puis ses yeux se posent sur le médiator que le bénévole lui a offert avant de se relever.

Ce soir c’est sûr, il n’est pas seul.
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