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Notes :
Nouvelle proposée dans le cadre d'un AT sobrement intitulé "Enquête"
Minuit. Heure du crime. L’inspecteur Le Virou est sur les lieux et contemple le corps sans vie d’une jeune femme étendue sur son lit de mort. Entortillée dans les draps, les bras en croix, elle fixe les traces de moisissure du plafond de son petit appartement, niché au premier étage d’une résidence insalubre au coeur d’un quartier sensible. Une bougie parfumée à combustion lente achève de se consumer et dégage un parfum enivrant à travers la pièce où le silence est d’argent et la parole dort.

La scène du crime n’a pas encore été polluée par les vautours. Les réseaux sociaux ne gazouillent pas de Twittos. Les coroners ne se pressent pas encore pour s’offrir un énième selfie avec en toile de fond l’objet de leur désir… celui de briller au côté d’une femme qui naguère n’était rien, mais désormais une icône. Elle fera les choux gras de la presse en quête de sensation forte, prête à faire la une d’un crime violent survenue dans la ville alors qu’à des milliers de kilomètres de là, des luttes armées entre fanatiques tournent au génocide de masse. La loi du mort kilométrique, comme ils aiment à le dire. D’ici quelques heures, c’est tout un monde en quête de preuves qui se pressera dans cette pièce, à la recherche du moindre indice, d’une empreinte, d’une trace d’ADN qui donnera lieu à investigation, inculpation, détention et pour le plus rusé, promotion. Le Virou, déjà sur les lieux, pourrait s’il le voulait en récolter les lauriers. Mais l’inspecteur, vêtu d’un pardessus beige et coiffé d’un chapeau démodé, n’est pas un enquêteur comme les autres. Son regard perçant photographie la pièce. D’obscurs mécanismes et autres réflexes se mettent en place. Toute une procédure d’investigation se met inconsciemment en marche. Pas de traces d’effraction sur la porte, quelques éléments du mobilier ballotés, une bouteille de vin - un seul verre, brisé, à côté - renversée sur la table qui macule d’un rouge sang une vieille tapisserie rongée par les mites.

La victime git sur le lit, sa nudité partiellement masquée par les draps entortillés autour de son bassin. Sa magnifique poitrine de déesse ne se soulève plus au rythme de sa respiration. Elle a rendu son dernier soupir expiatoire quelques heures plus tôt. Une petite culotte noire est roulée en boule, près de l’oreiller. Sans aucun doute, des traces de rapport sexuel seront facilement récoltées par les experts scientifiques. A côté des vêtements éparpillés de la victime, des sex toys jonchent le sol, vestiges d’une bonne soirée en perspective… et d’une activité sexuelle un brin délurée, voire déviante. Des traces d’ecchymoses sont nettement visibles sur son corps, dont certaines remontent à quelques jours ; preuve qu’elle n’en était pas à son coup d’essai. Des meurtrissures au poignet indiquent que madame était une habituée des menottes - menottes d’ailleurs accrochées au chevet du lit. De là à dire qu’elle n’a eu que ce qu’elle méritait, il n’y a qu’un pas. Mais force est de constater que cette épée de Damoclès lui pendait effectivement au nez…


Car la victime n’était pas inconnue des sévices. A plusieurs reprises, au cours des derniers mois, elle s’était rendue au commissariat. Essentiellement des mains courantes pour attouchement, des procès verbaux pour agressions verbales et injures, des dizaines de procédure pour harcèlement. Mais à chaque fois, la réponse avait été la même : il n’y avait rien d’assez concluant pour justifier une garde à vue. Pas de mise en examen en l’absence de résultat probant. « On n’est pas dans Minorité Reporte ici, ma p’tite dame », s’était-elle vue rétorquer. Le fait d’empêcher une chose d’arriver ne signifie pas nécessairement qu’elle doit se produire. Traduction sibylline : pour qu’on s’intéresse à vous, il faut qu’il vous arrive quelque chose. Les choses sont ainsi. La justice contradictoire dans toute sa splendeur.

Il ne s’agissait que de paperasse, qui serait stockée et oubliée dans des archives poussiéreuses, puis détruites au terme du délai de conservation légal. L’entretien avait toutefois tourné rapidement à l’affichage d’un voyeurisme des plus pervers. Faisant état d’un excès de zèle inaccoutumé de la part d’un fonctionnaire de police, l’agent en charge de la rédaction du procès verbal avait fini par sortir du cadre strict de la transcription des faits pour solliciter des détails des plus intimes. La vue de cette splendide jeune femme brune, disponible (« Célibataire ? - Oui »), de son décolleté affriolant faussement négligé, de ce visage de poupée à peine maquillée, de ses lèvres pulpeuses et de son regard à faire tomber avait réveillé en lui une curiosité malsaine et mal placée. Le souci du détail. Certes, on ne pouvait rien y faire, mais ça n’empêchait pas le consciencieux fonctionnaire d’enchaîner question indiscrète sur question indiscrète. « La procédure, mademoiselle ». Récolter un maximum de détails, non pas tant pour étoffer le dossier que pour alimenter les discussions à venir avec les collègues. Réticente au départ, la jeune femme avait fini par s’y prêter, tout d’abord par résignation, puis par pure provocation.

Mademoiselle Style faisait partie des appelés venus renforcer le vivier de chair à canon destiné à inculquer des compétences - « Pas des connaissances » - à nos chères têtes blondes. A l’issue de l’obtention de son certificat, bradé en ces périodes de pénurie professorale, cette jeune titulaire en zone de remplacement - TZR, dans le jargon de l’Education nationale - avait été affectée dans l’un des collèges les plus sensibles de la métropole. Une formation sur le tas, des conditions de travail dégradantes, une absence totale de soutien de la part de sa hiérarchie, un manque de considération de la part de ses collègues plus aguerris, une agressivité manifeste de parents d’élèves chômeurs aussi prompts à vouloir lui expliquer son métier qu’à réclamer leur « salaire » aux caisses d’allocations familiales, sans parler de l’ingratitude et de l’insolence de leur progéniture. Défaite, impuissante et complètement crevée, mademoiselle Style avait cru pouvoir trouver en Christian une roue de secours providentielle.

Elle l’avait connu par le biais d’un site de rencontres, sans engagement et sans lendemain. Un choix totalement assumée par celle qui ne voulait surtout pas se poser mais plutôt trouver une échappatoire à sa petite existence morne. Sa relation avec Christian n’était ni blanche ni noire, mais plus nuancée. Leurs ébats, qui n’avaient rien à envier à cinquante certaines nuances, auraient fait rougir de plaisir la ménagère de plus de 50 ans avide de ces lectures graveleuses. Elle avait au départ vécu cette relation dépassionnée et débridée sans se poser de question sur son mystérieux partenaire. Menottes, matraques, contention, le « greffier » avait alors appris un tout autre usage des objets qu’il utilisait quotidiennement dans le cadre de son service. Les choses avaient pourtant fini par déraper lorsque Christian s’était montré plus agressif, violent et possessif. Les appels masqués - jamais de sextos - s’étaient multipliés. Les strangulations étaient devenues plus longues, les coups plus violents, les objets plus tranchants. C’est alors qu’elle avait commencé à prendre peur et craindre pour sa vie. Il connaissait son adresse, était déjà venu plusieurs fois chez elle. Elle avait fait changer les serrures de sa porte, mais elle habitait au premier étage, côté rue, dans un immeuble vétuste situé au coeur d’un quartier malfamé, sans caméra, sans digicode, sans gardien et soit dit en passant, au loyer exorbitant. Le lot des étudiants et des jeunes travailleurs en mal de se loger dans cette ville gangrenée par la corruption et le trafic. Elle ne connaissait pas la véritable identité de Christian - « sans doute un pseudonyme » - ni son numéro, ni son adresse, ni aucun détail intime. Côté physique, son signalement était plutôt celui d’un individu quelconque, brun, yeux marron, taille et corpulence moyennes. Pas de quoi lancer un avis de recherche et mobiliser des agents qui avaient déjà « d’autres chattes à fouetter ».

L’affaire, qui n’en était pas une, avait donc été classée sans suite et remisée au placard.

Seul dans la pièce aux allures de chambre mortuaire, l’inspecteur Le Virou repasse méthodiquement dans sa tête le film des événements. La porte est verrouillée de l’intérieur. La ruelle est paisible, peu fréquentée, sans caméra de surveillance. « Il » est donc passé par la fenêtre - ouverte, en cette saison printanière - en se hissant tranquillement à l’échelle de secours. Il s’est introduit dans l’appartement pour tomber nez à nez avec la victime. Elle-même, à l’affût d’une échappatoire éthylique, a le nez déjà plongé dans un verre de vin bon marché. Elle est assise en tailleur sur son canapé, les cheveux en bataille, vêtue d’une simple nuisette en soie d’un bleu azur - comme ses yeux. Lorsqu’elle le remarque, la stupeur fait très vite place à la peur panique. La discussion ne dure pas très longtemps - le mobile de la visite étant clair. Des éclats de voix emplissent la pièce, des éclats de verre jonchent la table. Il attrape la demoiselle par la taille et les cheveux et la conduit dans la chambre. Leurs ébats provoquent des remous, des chaises sont renversées, des objets décoratifs jetés à terre. Elle se débat, tente de crier, d’appeler au secours, sans trop d’espoir. Sur le moment, sa nuisette se déchire et laisse entrevoir un sein parfait, si rond et si ferme qu’il ne donne envie que de le dévorer. Son excitation à « lui », jusque-là grandissante, devient frénétique. Il raffermit sa prise et la pousse violemment contre le lit. Les menottes sont, comme il s’y attend, à proximité. D’une main experte, il s’en empare et menotte fermement sa proie au chevet du lit. Les mains tremblantes d’excitation, il ouvre les pans de sa nuisette, révélant ses courbes de rêve et une petite culotte noire en dentelle, qu’il lui retire délicatement. Il en hume les arômes enivrants, cherchant à rester maître de lui-même, puis lui enfonce profondément dans la bouche pour la faire taire. La nuisette est quant à elle arrachée et jetée sans ménagement au sol.
Les quelques minutes qui suivent - si longues et à la fois si courtes - demeureront leur petit secret

Un secret qu’elle emportera dans la tombe.

A défaut d’être un gendre idéal, le fameux Christian a les allures d’un suspect tout désigné. L’inspecteur sait déjà que la traque du meurtrier sera difficile. Aucun élément tangible ne permet de remonter jusqu’à lui. L’enquête de voisinage ne conduira à rien de probant, la majorité des locataires - des étudiants, pour la plupart - ayant déserté l’immeuble en ces périodes de vacances scolaires. Aucune empreinte ne sera relevée, aucune trace d’ADN ne sera prélevée. L’affaire fera grand bruit un petit moment avant d’être balayée par le flot continu d’informations déversées par les médias jour après jour. Pas le moindre indice. L’inspecteur ferme les yeux et se concentre. Aucun bruit ne vient rompre la tranquillité de la nuit. Une odeur persistante de myrtille s’insinue dans ses narines. Il rouvre les yeux, porte son regard vers la bougie et fronce les sourcils. La cire a coulé sur la table et abîmé le livre - La vie est belle - posé dessus. A cet instant, c’est le déclic. Eureka. Il jette un dernier coup d’oeil sur la victime et réajuste le col de son pardessus. On dit qu’un incendie domestique se déclare toutes les 2 minutes en France et qu’il survient généralement la nuit. Tous les enquêteurs ne le savent pas. Mais Le Virou n’est pas un inspecteur comme les autres.





C’est un inspecteur de l’Education nationale, à qui sa jeune « protégée », nouvellement affectée, a fini par tout raconter en détail, comme un appel à l’aide. C’est aussi un opportuniste, un pervers, un détraqué sexuel en proie à de violentes pulsions frénétiques. C’est un homme à l’affût, à la recherche de l’ultime trip, de l’extase, du défi perpétuel, bref, de tout ce qui pourrait bouleverser son triste quotidien et assouvir ses fantasmes les plus déviants. Un homme en quête d’épreuves.

Une vague odeur de brûlé se répand dans la pièce. Heureux, confiant, tout sourire, Le Virou s’approche de la fenêtre… et repart par où il est entré.
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