LINUS by Niamor
Summary:
© Thimoleon
Linus est un célèbre artiste de la Cité de Thèbes, fils de la muse Uranie et d'Apollon. Demi-dieu, il possède de grands dons de poète. Seulement voilà : il n'a plus la moindre inspiration. Il ne parvient plus à peindre, écrire, créer. Tout lui est insurmontable. L'orgueil blessé, il désespère de revenir en haut de l'affiche pour échapper au rejet et à la misère. Aux côtés de sa muse de toujours, Eugénie, sa quête le mènera plus loin qu'il ne le croit...
« ‘ Muse, conte moi l’aventure de l’inventif […] » -Homère, L’Odyssée.
Categories: Urban Fantasy, Réécriture Characters: Aucun
Avertissement: Discrimination (racisme, sexisme, homophobie, xénophobie)
Langue: Français
Genre Narratif: Roman
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 1 Completed: Non Word count: 5444 Read: 1408 Published: 04/10/2014 Updated: 07/10/2014

1. I. Le Triomphe Animal by Niamor

I. Le Triomphe Animal by Niamor
Author's Notes:
Cette histoire m'obsède depuis à peu près trois-quatre ans. Je griffonnais pas-ci, par-là... mais rien de concret jusqu'à présent. Les personnages n'avaient pas les mêmes noms et l'univers était bien différent. Cela ne me ressemblais pas. Puis j'ai persisté, abandonné et l'on m'a encouragé à poursuivre malgré tout. Ma recherche a finie par porter (je crois) ses fruits et j'ai fini par commencer à l'écrire vraiment.

C'est un projet qui me tient à cœur et je ferai tout mon possible pour aller jusqu'au bout. N'hésitez pas à me donner votre avis ! Cela me sera toujours utile !
AVANT-PROPOS
A une époque où les illusions des hommes s’effondrent, où l’on peut observer et disséquer notre monde sous toutes les coutures, s’autoriser la possibilité de ne plus croire en aucune magie ou sorcellerie : je viens vous demander de réveiller votre enfance et vos rêves. Ainsi, laissez se ressusciter les dieux des temps anciens profondément enfouis dans votre chair. Si loin de nous. Redonnez, le temps de ces quelques pages, le pouvoir aux muses, satyres et autres centaures. Allez contempler les vestiges grecs antiques comme on observe les affaires d’un ami ou la maison d’un voisin. Voilà longtemps qu’ils sont enfermés dans nos livres mythologiques, prisonniers du marbre des musées et de la peinture des toiles. Laissons-les envahir notre monde, partager notre ère et ses technologies. Qu’ils boivent notre vin, respirent notre atmosphère, fument des cigarettes, se vêtissent à la mode, usent et abusent de notre internet. Que même les immortels aillent mettre de la crème antirides ! En somme, considérez qu’ils soient tout simplement comme vous et moi…

« O Muse, conte moi l’aventure de l’inventif […] » -Homère, L’Odyssée.


PARTIE I : THÈBES

I.

Quel affreux vide c'était là. Tel un monstre le regardant sournoisement, moqueur et cruel... Ce rectangle blanc, éclatant, hurlait dans le for intérieur de Linus comme un enfant terrifié appelait sa mère. Voilà des mois qu'il n'avait pas peint une seule de ces toiles qui gardaient l'éclat insolent de la fraicheur, renvoyant la lumière solaire et artificiel du grand salon de la villa qui lui servait d'atelier. Pareil à d'innombrables miroirs renvoyant dans les yeux de leur propriétaire sa culpabilité, sa frustration de ne pas parvenir à créer... Le silence qui régnait dans l’atelier se brisa lorsque Linus envoya valdinguer ses pinceaux et ses pots de couleurs à travers la pièce en hurlant. Son corps tremblait tellement de rage que l’on aurait pu croire qu’il faisait un froid polaire en plein printemps. C’était pourtant bien réel. Posée sur le chevalet, désespérément blanche, le faisant frissonner de terreur. La toile. Passant sa main dans ses cheveux noirs et bouclés, Linus était las de souffrir de ce mal. Cela le rongeait doucement entre ses côtes, le vidant peu à eu de toute substance. Ses poumons commençant à se sentir oppressés, le jeune homme se hâta d’ouvrir en grand les persiennes qui obstruaient la porte vitrée donnant sur la terrasse vers laquelle il s’avança. Le soleil vint lui brûler les rétines tandis que le vent s’engouffrait doucement dans la pièce.

Il soupira profondément en fermant les yeux pour apprécier le fracas des vagues plus loin en contre-bas des remparts de Thèbes lorsqu’il entendit un tintement qu’il connaissait comme personne.

« Renonces-tu ? demanda Eugénie d’une voix distraite, en faisant pianoter ses doigts couverts de bagues.

-Non, répliqua sèchement Linus. Cela te ferait bien trop plaisir », dit-il en se tournant vers sa maitresse avec un sourire forcé.

Le regard dissimulé derrière des verres fumés, étendue gracieusement sur une méridienne, Eugénie lisait des poésies tout en fumant une cigarette. La jeune femme était de celle dont l’attitude traduisait à merveille la glorieuse indifférence. Les traits fins, le teint pâle et de longs cheveux d’un blond délavé encadrait ce visage longiligne que Linus connaissait par cœur. Sa robe d’intérieur dont le tissu fleuri s’étalait tout autour d’elle lui donnait les allures d’un fantôme gracieux. De ses doigts blancs couverts d’argent, elle chassa la cendre de sa cigarette avant de l’écraser et de poursuivre d’une voix absente :

« Ton cousin a beaucoup de talent.

-Il est surtout vaniteux, soupira d’exaspération l’artiste en jetant un regard sur la mer qui s’étendait à perte de vue.

Son air de dédain fit éclater de rire sa compagne qui se releva en passant une main dans ses cheveux.

-Ce n’est donc pas toi qui lui as donné de précieuses leçons ? N’es-tu pas fier ? lança-t-elle d’un ton guilleret. L’élève aurait-il dépassé le maître ?

-Arrête ça ! s’exclama le jeune homme en se massant les tempes du bout des doigts. Je n’arrive pas à me concentrer avec tes bêtises.

Piquée à son tour, Eugénie ramassa d’un geste brusque les feuillets éparpillés autour d’elle avant de se tourner vers l’artiste toujours de dos.

-Tu ne peux pas nier éternellement que quelque chose de va pas, Linus. Tu crèves de jalousie pour Orphée ! Occupe toi plutôt de tes toiles, dit-elle brusquement en disparaissant à l’intérieur de la villa.

Elle pouvait parler… Il ne faisait que ça ! Linus avait la sensation de perdre pied au point d’en devenir fou. "Cela va revenir" on lui disait souvent. "Comme toujours, tu le sais bien". Non, non il ne savait pas ! Bien sûr que cela lui arrivait toujours ! Mais sa mémoire, elle, effaçait la souffrance endurée pour la remplacer à chaque fois par l'ivresse du renouveau. Seulement, c'était la première fois que le passage à vide durait aussi longtemps. Non, Linus ne savait pas. Pendant qu’il contemplait les vagues éclairées par le soleil en déclin de l’après-midi, il ressentait avec plus de force encore le vide qui l’entourait. Créer était son seul but. Il respirait, buvait, aimait, marchait, rêvait dans ce seul et unique but. Esclave de son art, voilà ce qu'il était. Sans inspiration, il perdait une part de lui-même. Il était à bout de souffle, la cage thoracique écrasée par un poids invisible. Linus avait beau respirer profondément, l'angoisse était bien là. Tenace.
Lorsqu’il revint à l’intérieur, le peintre trouva une note griffonnée distraitement et épinglée en plein milieu de la toile vierge posée sur le chevalet :

« N’oublie pas le vernissage de ce soir.
Mon père compte sur toi.
E.
P.S. Laisse tes airs bougons au placard, Ce n’est vraiment pas assorti avec ton costume. »


Eugénie était simplement rentrée chez elle. Linus en connaissait une autre a qui il conseillerait la bonne humeur en crème de jour. Il prit la note entre ses doigts comme on capture un insecte et vint la jeter dans l’aquarium avant de se saisir de nouveau de son pinceau. Le temps qu’il fasse l’aller retour entre l’aquarium et le chevalet : les mots d’Eugénie disparaissaient dans l’eau…

Le soleil s’était couché depuis un moment déjà quand le jeune homme se décida enfin à reposer le pinceau dans le pot de peinture noire. Il l’avait tenu durant des heures, si fort que sa paume en gardait un souvenir rouge et douloureux. Toujours rien. S'affalant dans le long canapé de cuir trônant dans un coin de la pièce, le peintre aperçu le ciel par les fenêtres : le néant. Puis il regarda sa montre posée sur la table basse devant lui : voilà donc plus de quatre heures qu'il cherchait ? Lui qui parvenait parfois à plus de cinq toiles par jour... L’artiste se remémorait ce passé brillant, si proche et si loin à la fois. Comment en était-il arrivé là ? Tout avait commencé avec Eugénie, bien sûr. Alors, tous deux étudiants à l’Académie des Arts, ils s'étaient rencontrés pour ne plus se quitter ensuite, fascinés par l'un comme par l'autre. Fille unique du grand marchand d’art Athanase, elle lui avait présentée son amant du moment. Il tomba sous le charme de ses œuvres. "Un mélange subtile d'influences entre les peintres Zeuxis et Apollodore." disait le riche galeriste lorsqu'il présentait son nouveau protégé aux visiteurs et collectionneurs. Ou encore « un savant mariage de lumière et d’ombres. » L'artiste alors tout jeune trouvait ce discours d'intellectuels pompeux et creux, il ne cherchait pas à mettre de mots sur ce qu'il peignait mais, tout le monde y tenait semble-t-il. Car ses toiles s'étaient vendues en très peu de temps, victimes de leur succès, laissant au marchand et à l'artiste un salaire confortable. Les critiques des revues spécialisées ne parlaient plus que de lui : "Linus, la naissance d'un nouveau genre." ou encore "Linus : comment la peinture a trouvée son nouveau maître ?"... Il y avait des dizaines de couvertures ou articles de magazines du même ton accrochés sur le mur de l'entrée de la villa, que les mains habiles d’Eugénie avaient encadrées avec fierté comme pour constituer un mur à la gloire de son amant. Linus savait qu'elle le faisait davantage pour elle que pour lui-même mais, il s'en fichait, ce n'était pas cela qui était important après tout...

La jeune femme avait été pour lui la source d'un souffle incroyable sur ses toiles. Comme sa mécène, sa sœur, sa meilleure amie, sa maîtresse... Durant toutes ses années, le vent créateur s'était déchainé sur ses toiles exprimant les tréfonds les plus insoupçonnées de son âme. Il y avait eu de nombreuses périodes, plusieurs gammes de couleurs, d’innombrables formats. Contrairement à ses rivaux, il n’eut jamais le besoin de chercher ses modèles comme on cherche les pierres précieuses. C’était là sa chance d’être un demi-dieu. Fils de l’astre d’or et d’une muse, Linos connut dès sa naissance le privilège d’être plongé dans les eaux de l’Hippocrène, la fontaine de la création tandis que le commun des artistes ne parvenaient encore qu’à s’endormir par hasard auprès d’elle ou boire de son eau du bout des lèvres. L’inspiration était une partie intégrante de son être. Seulement, le souffle s'était affaiblit, s'était tarit, pour disparaitre totalement. Linus était désormais une lyre sans poète condamné au silence. C’est d’ailleurs la sonnerie de son téléphone portable qui rompit celui-ci, sortant l’homme de ses souvenirs. Il était depuis longtemps en retard.

Après avoir enfilé une chemise propre, une veste et enfin sauter dans sa voiture, Linus prit la route en vitesse jusque sur une des plus hautes collines de Thèbes, l’Agora, où se trouvait l’Académie des Arts, éclairée par d’innombrables flambeaux. Visible de tous dans toute la cité plongée dans la pénombre, le palais baigné de cette lumière dorée vacillante lui donnait les airs orgueilleux du divin, surplombant tout.

Lorsque l’auto franchit les grilles du grand palais à colonnades qu’était l’Académie, Linus sentit son estomac se nouer davantage. Il sentait d’avance que tout cela n’allait pas lui plaire à la vue des dames joliment coiffées, drapées de leurs toges chatoyantes et des hommes en costume, nœud papillon et souliers vernis assortis. En garant sa vieille décapotable, Linus ne put s’empêcher de laisser s’échapper un râle mécontent, la mine sombre. Il n’allait vraiment pas aimer cette soirée, se répéta-t-il intérieurement lorsqu’il gravit les grands escaliers du perron en jetant douloureusement un œil sur l’immense affiche qui se déployait au vent, le long des colonnes de marbre :

« ORPHEE, Le Triomphe Animale
Exposition exceptionnelle »


Un rictus déforma légèrement les lèvres du brun à sa lecture alors qu’il montait une à une les marches blanches d’un pas lourd comme un condamné montant à l’échafaud. Orphée avait beau être son cousin, depuis qu’il avait explosé artistiquement depuis un an, il ne le supportait plus. Lui qui avait été son maître dans son apprentissage des arts, Linus était dégouté de voir son ancien protégé se faire avaler aussi facilement par le titan qu’était l’Académie. Continuant de bougonner jusqu’ à ce qu’il franchisse la grande entrée où se pressait déjà du monde, l’un des gardiens qui contrôlaient les invitations officielles le reconnut aussitôt et l’invita d’un signe de la main à contourner l’attroupement. Les membres du gotha thébain le reconnurent à leur tour avant de se mettre ici ou là à murmurer sur son passage en cachant poliment leurs bouches d’une main précieuse ou se penchant à l’oreille du voisin avec un petit sourire pincé. Ce qu’il pouvait détester ces soirées mondaines qui sentaient le toc des bijoux plaqués or et les effluves des journaux à scandales, pensa Linus en serrant les dents. Ce n’était plus un secret pour personne que l’artiste ne produisait plus une seule toile depuis longtemps. Le vigile détacha un cordon rouge pour le laisser passer et le peintre le salua poliment en ignorant autant que possible les quelques journalistes qui se hasardaient à l’interpeler de loin sous les flashs de photographes affamés. Il était hors de question qu’il leur donne des confessions comme de la viande à des chiens enragés.

A l’intérieur du palais de l’Académie la soirée battait déjà son plein. Les lieux étaient noirs de proches de la famille royale, de sénateurs, de leurs maitresses comédiennes, de poètes, critiques et originaux plus ou moins connus en tout genre avec des serviteurs déambulant dans un immense ballet hasardeux, des plateaux de coupes de champagne et de victuailles à la main. Linus scruta l’assemblée quelques instants en restant discrètement dans un coin, respirant profondément. Il devait rester calme, ne rien laisser voir pour ne pas se faire déchiqueter…

« Tu arrives bien tard, lui souffla Eugénie à l’oreille en arrivant dans son dos. J’ai fini par croire que tu ne viendrais plus, dit-elle avec un petit sourire en lui tendant une des deux coupes qu’elle tenait dans ses mains blanches.

-Tu as eu le nez creux, je me suis retenu de vomir jusqu’à l’entrée, répliqua Linus d’un ton cynique. L’hypocrisie d’ici empeste jusqu’au forum. Je ne pensais pas qu’il y aurait autant de journalistes…

-Fais un effort s’il te plait, supplia la jeune femme dans un soupir. Mon père veut te voir et ton absence aurait d’autant plus été commentée comme une insulte par l’opinion publique, souligna-t-elle en balayant la salle de son regard limpide. On va éviter ce genre de publicité, qu’en dis-tu ? demanda-t-elle en portant un regard insistant vers son amant avant de boire une petite gorgée d’alcool.

-Dis plutôt que cela aurait fait bien trop plaisir à Orphée, fit le peintre avec un sourire mauvais en distinguant la tignasse de boucles d’or de son cousin au loin dans la foule. Tu lui as dit ce que tu pensais de son carnet de brouillons ?

-Ses poèmes, oui, insista la blonde. Et cesse de te focaliser autant sur lui, cela devient franchement malsain. Tu n’as même pas remarqué ma tenue…

Linus reporta son regard noir sur sa compagne et constata qu’elle s’était vêtue d’une longue robe ample et vaporeuse en voile rouge sans aucuns bijoux pour l’agrémenter, soulignant sa frêle silhouette et son teint pâle.

-C’est parfait, fit Linus avec un sourire rassurant. J’apprécie l’hommage.

C’était en effet une tenue similaire à celle que portait Eugénie lorsqu’il l’avait peint pour la première fois, une dizaine d’années auparavant. La jeune femme retrouva un grand sourire réjoui.

-En espérant que cela t’inspire, lui dit-elle au creux de l’oreille.

A peine avait-elle prononcée ces mots que Linus retrouva déjà l’envie de filer quelques torgnoles à Orphée. Son sourire se crispa à cette pensée, essayant de s’en débarrasser en trempant ses lèvres dans le champagne. L’ivresse aidera peut-être ? L’idée était difficile à envisager quand on constatait que partout ce n’était qu’Orphée : sur les murs et les piédestaux ce n’était que lui et encore lui en peinture et en sculpture de divers animaux sauvages féroces. Encore heureux que ce ne soient pas des autoportraits, se dit Linus avant de voir au loin un homme aux airs poupins et aux tempes grisonnantes leur faire des signes au loin, s’agitant dans sa toge mordorée.

-On dirait que ton père souhaite m’achever tout de suite », murmura le brun à sa maitresse en lui offrant son bras alors qu’ils avançaient à travers la foule pour rejoindre le marchand d’arts, Athanase.

Le couple échangea sourires de circonstances, salutations et politesses fades sur leur chemin avec des personnalités de leur connaissance jusqu’à arrivé à la hauteur du père d’Eugénie qui dominait l’assemblée d’une demi-tête et les accueillit en leur tendant ses bras de paternaliste, le teint rouge et aussi souriant qu’un Bacchus.

« Ha ! Voilà enfin un invité de marque ! S’exclama-t-il avant de se tourner vers l’homme avec qui il discutait auparavant. Sans vouloir vous vexer, sénateur, plaisanta-t-il.

-Vous êtes une crapule, renchérit l’homme politique en question, riant de bon cœur avant de saluer le couple plus sérieusement et de serrer la main au marchand. Je vais vous laisser à vos divagations pour le moment, il faut absolument que je discute avec le conseiller du roi pour obtenir audience. Adieu ! »

Athanase regarda son ami disparaitre dans la foule en riant, les mains posé sur son petit ventre rond avant de reporter son attention sur Linus et sa fille. Son sourire s’atténua quelque peu en posant un regard perçant sur le peintre.

«Content que vous nous fassiez enfin l’honneur de votre présence mon cher Linus, dit le marchand avant de se servir une grappe de raisin sur un plateau qui passait près de lui. Un peu plus et l’opinion publique vous croyait mort, ajouta-t-il en ricanant avant de déguster un grain.

-Oh n’exagérez donc pas, fit Linus avec un sourire toujours plus crispé. Vous auriez été le premier informé, dit-il en jetant un regard éloquent à Eugénie qui lui pinça le bras pour qu’il évite trop d’insolence.

-Mort ou pas, j’espère tout de même que votre travail avance, fit le marchand d’art plus froidement avec une petite moue.

Linus hésita quelques secondes pour répondre mais sa muse lui emboita le pas.

-Il avance, papa, affirma Eugénie avec un sourire étincelant. Merveilleusement bien, même.

-Formidable ! s’exclama Athanase avec des yeux exorbités, mâchant férocement son raisin. Combien ? demanda-t-il aussitôt en se tournant vers Linus, les yeux brillants d’avidité.

-Eh bien…

-Treize ! Renchérit la blonde en imitant l’excitation de son père qui semblait ne pas en croire ses oreilles.

Linus leur jeta à tout deux un regard halluciné, face à deux diables qui sortent de leurs boîtes. Il ne comprenait pas comment la situation avait pu lui échapper de la sorte aussi rapidement. Il était estomaqué.

-Treize toiles ? Mais c’est fantastique ! Continua le marchand d’une voix gutturale en tapotant ses mains machinalement sur son ventre. Quand puis-je les voir ? demanda le père d’Eugénie en donnant une tape amicale sur l’épaule du peintre.

-Cela va être compliqué, fit froidement Linus en jetant un regard furieux à une Eugénie devenue soudain gênée et moins bavarde.

-Comment ça ? demanda Athanase en regardant successivement l’artiste et sa fille, sans comprendre et quelque peu inquiet. Linus… Ne me dis pas que tu as tout brûlé sur un coup de tête comme cet imbécile de Craton, par pitié…, supplia le marchand en entrainant les deux jeunes gens à l’abri des regards et des oreilles indiscrètes derrière une grande colonne.

Maintenant qu’Eugénie avait mit le doigt dans l’engrenage mensonger, le peintre se voyait mal reculer sans y laisser de nombreuses plumes et, pourquoi pas, quelques lambeaux de chair au passage. Car lorsque Athanase sortait les griffes il fallait être d’une prudence féline. Il décida qu’il valait mieux jouer le jeu de sa compagne pour le moment. Linus leva ses mains en signe d’apaisement vers l’armoire à glace en toge qu’il avait pour protecteur.

-Du calme, Athanase, fit le jeune homme. Il n’est rien arrivé de fâcheux, n’est-ce pas ? Interpela-t-il alors la pâle blonde qui approuva discrètement son attitude d’un regard avant de caresser avec douceur la main de son père pour endormir le loup.

-Non, papa. Tout va bien : Les treize toiles existent bel et bien !

-Mais elles ne sont pas finies, précisa bien vite Linus pour couper court à tout ennui supplémentaire. Je ne voulais pas vous en parler pour l’instant car je ne trouve pas encore le projet suffisamment abouti…

-Tu sais comme il est perfectionniste, renchérit Eugénie, un petit sourire attendrissant aux lèvres.

L’homme aux cheveux grisonnants sembla plongé dans des réflexions intenses, restant silencieux quelques instants avant de retrouver une expression plus apaisée. Il souffla fort son soulagement avant de laisser échapper un des ses rires gutturaux qui le rendaient apprécier de tous (ou presque).

-Ho ho ! Mon p’tit Linus ! S’esclaffait-il en secouant son ventre. Vous me surprendrez toujours, n’est-ce pas ? lança le marchand avec un regard pétillant en venant tapoter du bout de son gros index le torse de l’artiste qui recula d’un pas sous sa force.

-Je fais mon possible en tout cas, répondit le brun avec un petit sourire contrit.

Athanase s’exclama haut et fort qu’il fallait absolument fêter cet événement comme il se doit avant de claquer nerveusement des doigts pour indiquer aux serviteurs de leur apporter plus de vin. Eugénie fût des plus heureuses en constatant de la paix entre les deux hommes de son existence avant qu’elle ne s’éclipse pour saluer des amis un peu plus loin, sa robe pourpre flottant à sa suite comme des ailes. Se laissant enfin l’opportunité de respirer, Linus s’éloigna à son tour du marchand jusqu’à ce que celui-ci l’attrape vivement par le bras en l’attirant à lui. Sa grande main le tenait fermement comme une pince et son expression était bien différente. Un frisson courra dans la nuque de Linus à sa vue, si près de son visage rouge.

-Pas d’entourloupe, fit d’une voix sombre le marchand d’art. Ma fille t’adule toujours autant mais je ne suis pas dupe.

-Je ne vois pas où vous voulez en venir, fit le peintre en serrant les dents, essayant de se dégager de l’étau à son bras qui se resserra davantage.

Le marchand lui lançait un regard terrifiant, un rictus déformant son nez et sa bouche. On aurait dit un sanglier près à charger.

-J’en ai vu d’autre tu sais, fit Athanase avec un sourire mesquin. Des artistes en panne…

-Je ne suis pas en panne, insista Linus entre ses dents en lui rendant ses yeux noirs, levant fièrement le menton. Le marchand le repoussa violement en arrière, relâchant enfin sa prise, l’air toujours renfrogné.

-Qu’en sais-tu ? répliqua le marchand sur le même ton. Ils ne sont plus là pour en témoigner, dit-il en désignant le palais et ses hauts plafonds avant de retrouver une attitude plus calme mais tout aussi inquiétante. Je te laisse une semaine pour terminer, indiqua-t-il.

-Sinon ? Osa demander Linus en serrant les poings, s’enfonçant les ongles dans les paumes. Athanase rajusta sa toge chatoyante en affichant un sourire triomphant.

-Et bien… Je pense que l’Académie se contentera merveilleusement de ton remplaçant, dit-il en désignant la galerie où étaient exposés les œuvres d’Orphée. Ce qu’il y a de pratique avec vous les demi-dieux : c’est qu’il y en a toujours de disponible…

Linus, tremblant, se retenait de se jeter sur lui pour fracasser son sourire suintant de médisance. Le marchand d’art, quant à lui, sembla plus que satisfait de son petit effet et prit congé sans un mot de plus en retournant dans la galerie avec les invités, son petit ventre rebondissant en rythme avec ses pieds lacés dans leurs sandales.

Une fois Athanase enfin hors de vue, le peintre s’appuya contre une colonne, le souffle court. Son cœur battait à une cadence folle. Il ferma les yeux, respirant profondément, sentant des sueurs froides lui couler dans le dos. La pensée des treize toiles qu’il allait devoir réaliser ces prochains jours était un véritable cauchemar ! Le jeune homme n’avait aucun sujet en tête, images ou couleurs. Il lui faudrait un miracle pour s’en sortir et la vue de la diarrhée créatrice de son cousin ne l’aiderait pas davantage… A cette pensée, il s’approcha d’une petite fontaine à quelques mètres de lui pour s’asperger le visage afin de se redonner du courage et de laver ses peurs. Contemplant quelques instants son reflet dans l’eau miroitante, Linus se sourit comme pour se moquer de lui-même. Il se trouvait bien fatigué déjà.
Profitant de cette accalmie dans ce palais trop grand pour lui, Linus passa une main dans ses boucles noires, obstinément dressées sur sa tête. Un peu de courage, se dit-il en se forçant à respirer doucement. Ce n’est pas Athanase qui te tuera, pensa-t-il ensuite en avalant cul sec une autre coupe, toujours son sourire cynique aux lèvres. Il se releva en étirant ses épaules, rajusta sa chemise froissée et s’élança d’un pas décidé vers la grande arche qui ouvrait sur la galerie surpeuplée. Il allait veiller à éviter autant que possible le père d’Eugénie. Le peintre déambula alors entre les différents groupes de mondains, les mains dans les poches, feignant un sourire décontracté lorsqu’on l’interpellait ou le saluait.

« A quand votre prochaine expo ? » demanda d’une voix surexcitée une comédienne en rose au bras d’un vieux sénateur.

Tous avaient cette question aux lèvres. De vrais affamés, se répéta avec tristesse Linus alors qu’un jeune neveu du roi et ses amis se prenaient en photo avec leurs smartphone à ses côtés. Lui avaient-ils demandé son avis ? Non, bien évidemment, se dit-il en forçant un sourire vers l’objectif. Il avait l’impression d’être un trophée de chasse, un peu comme les toiles bestiales de son cousin. Parvenant enfin à échapper aux divers invités en filant bien vite vers un endroit plus tranquille de la galerie, il se surprit à s’arrêter devant les œuvres qui faisaient l’admiration de tous ce soir-là. Des bêtes, des gueules, des poils, des plumes… Il n’y avait que ça, partout sur les tableaux et dans la galerie. Cela paraissait peut-être beau, mais Linus trouvait l’ensemble oppressant. Il pinçait les lèvres d’un air dubitatif devant une immense tête de lion, figée dans un rugissement, quand un grand jeune homme aux boucles blondes vint à ses côtés.

« Alors, cousin ? Comment trouves-tu cette expo’ ? demanda Orphée en montrant toutes ses dents, visiblement ravi.

Et voilà. Il ne manquait plus que celui-là rapplique pour assassiner une bonne fois pour toute sa soirée, pensa Linus en se laissant le temps de répondre en dégustant amèrement son champagne.

-C’est… intéressant.

-Et c’est tout ce que tu en penses ? S’étonna le peintre en vogue. Je t’ai connu plus bavard. Aller ! Pas de langue de bois entre nous : ton avis compte pour moi.

-Etrange… Tu ne m’as pas consulté depuis un an, railla Linus avec un sourire mauvais continuant de fixer la grande toile.

La réplique de son cousin laissa Orphée mal à l’aise qui semblait se tortiller légèrement aux côtés de son ancien professeur.

-C’est que je n’ai pas eu trop de temps pour moi, dit-il avec un petit sourire. Tu connais ça toi aussi.

Ces quelques paroles vinrent pincer les nerfs de Linus qui, n’y tenant plus, posa enfin ses yeux noirs sur le blond.

-Je vais te dire ce que j’en pense, siffla-t-il froidement. Vulgaire, voilà ce que c’est, dit-il en désignant la toile devant lui.

-Je… Je crois qu’il y a un malentendu, Linus. Tu…

-Tu sais pourquoi c’est vulgaire ? Le coupa son cousin, plus agité. Est-ce que tu sais pourquoi tu les peins ?

Quelques regards commençaient à se poser peu à peu sur les deux artistes quand Eugénie réapparut, s’approchant à grands pas pour venir au bras de son compagnon.

-Tout va bien ? demanda-t-elle d’un air badin à Orphée tout en serrant très fort le bras de Linus.

-Je les ai peins parce que c’est beau, fit le blond au brun, comme une évidence avant de se tourner vers Eugénie. Je pense que tu vas devoir le raccompagner, il est saoul », dit-il d’un air crispé avant de disparaitre dans la foule.

En le voyant partir renfrogner, Linus se mit à rire nerveusement tandis que la jeune femme essayait tant bien que mal de le guider vers la sortie.

« Regardes le ! Il fuit cet imbécile, ricanait le peintre. Je lui fais peur.

-Tu fais peur à tout le monde, Linus », fit sèchement Eugénie en l’attirant fermement le plus loin possible des regards, vers l’entrée déserte du palais.

Après avoir claqué vivement la portière de la voiture de Linus, Eugénie démarra le moteur pour les ramener à la villa. Le jeune homme continuait de marmonner dans sa barbe, fébrile. Ils restèrent silencieux de longues minutes tandis que la voiture traversait la nuit et la cité endormie. Une fois que la décapotable dépassa le forum, le peintre se mit enfin à parler :

« Et bien, tu m’as mit dans un beau pétrin, dit-il avec un sourire cynique. J’ai bien fais de venir !

-La ferme, Linus, siffla la jeune femme tremblante de colère, les yeux brillants. J’ai fais ce que j’ai pu pour te protéger, c’est tout.

-Me protéger ? S’esclaffa le peintre. J’ai une semaine pour peindre treize toiles, Eugénie ! Tu m’as mit dans la merde !

Sa muse devint alors plus pâle, essayant de se concentrer sur la route.

-Je… Je ne savais pas, dit-elle d’une vois blanche.

Le silence retomba sur le couple et le bruit du moteur de la voiture combla à son tour le vide jusqu’à ce qu’ils se garent enfin dans l’allée de la villa. Linus rentra sans un mot ni un regard pour Eugénie et parti directement se coucher. Elle n’alla pas le rejoindre dans la chambre. Posant lourdement sa tête sur l’oreiller, Linus essaya d’oublier sa soirée et se laissa plonger dans le sommeil. Le rouge du visage d’Athanase et les dents blanches d’Orphée restaient pourtant imprimés sur ses rétines.


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End Notes:
La suite sera publiée dès que possible ;)
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