Vandale by litsiu
Summary:

Illustration : litsiu

C'est l'histoire de deux gars et d'une bombe (de peinture).

Categories: Romance, Atelier, concours Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: #14 - Ville
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 2707 Read: 1601 Published: 05/07/2014 Updated: 05/07/2014
Story Notes:
Participation à l'atelier #14 - Ville

Libre

Texte libre inspiré par le thème de la ville.

1. Chapitre 1 by litsiu

Chapitre 1 by litsiu
- Elle est tellement conne que j'ai envie de la tuer.
- Sérieux ?
- Grave. J'étudie le crime parfait. Mate ma collection de polars.

Mathias tire sur le joint, les joues creusées, les lèvres exsangues et les yeux cernés. Il est allongé sur son lit défait. Le drap n'est pas très net et il y a souvent des miettes de biscuit dedans, je les sens quand je passe la main dessus, ou dans mon dos quand je suis dessous. J'appelle sa chambre « l'antre du hamster », pour rigoler, et ça le fait rire, mais pas tout le temps.
Je marmonne un « hum » qui n'engage à rien de temps en temps, tandis qu'il me noie sous un dégueulis verbal rageur. Il me parle de sa belle-mère, de sa demi-soeur, et de son frère, non, pas le petit, celui qui est parti de la maison. De loin il est moins chiant et on peut se rappeler les bons moments. Avec les autres, ça se bouffe le nez, un peu comme des rats dans une cage trop petite. Surtout la fille de sa belle-mère, qu'il déteste passionnément.

- J'en peux plus. Elle me crache à la figure en permanence, comme si elle apprenait à chier des paillettes dans son école de branleurs. Mais en vrai elle crève de jalousie, parce que j'ai un mec et pas elle. Elle a jamais dû voir de queue en vrai à part la mienne, tu vois. Enfin je sors de la salle de bain à poil histoire qu'elle ait un aperçu de la chose parce que vingt-cinq ans et toujours chez ses parents avec ses posters d'acteurs de série trop moches partout dans sa chambre, c'est trop de virginité au mètre carré. Mais j'ai rien le droit de dire parce que j'ai pas de casier judiciaire mais pour les vieux c'est pareil. J'ai graffé un beau « Alcatraz » sur la porte de ma chambre, ils m'ont tué. Ils sont hermétiques à l'art si c'est pas dans un musée. Puis ils me font le coup de la famille recomposée, il faut que je fasse des efforts, faut qu'on apprenne à vivre ensemble, mais en vrai c'est juste elle qui pose problème, parce qu'elle a toujours été fille unique. C'est une foutue princesse. Alors, par pitié... Achève-moi ou laisse-moi venir chez toi.

J'hésite. Si je ne dis rien, peut-être qu'il va se lasser. Pas que je ne veuille pas de lui, enfin pour de l'occasionnel, oui, mais tout le temps ? Il s'attire des ennuis rien qu'en les regardant. Il me dévisage, ou plutôt il voit quelque chose sans vraiment fixer. Ca doit être moi, mais je ne sais pas vraiment ce que je suis dans ces yeux-là.

- T'es mineur, dis-je enfin.

J'esquive.
Je ne décide pas, je temporise. Il semble dépité, mais il y a comme une attente dans son silence.
Je ne le brise pas.
Lâche.

- On sort, dit-il. Je veux tester ma Poltergeist.

Il glisse ses bombes de peinture dans les logements de sa ceinture. Elle lui donne un air de kamikaze prêt à se faire sauter dans le métro. Encore un argument contre. Il a l'habitude d'avoir de l'argent, de s'acheter le meilleur matériel, et moi, je vais en faire quoi de ce gosse de bourge détraqué ? Même s'il se débrouille bien, et que ni les amendes, ni les travaux d'intérêt général ne l'ont découragé.
Mais c'est bien. Il a l'esprit, ce gamin.
Il est quatre heures du matin. On parcourt les rues désertes, on cherche avec frénésie une belle surface de béton. Elle doit être claire pour que sa peinture phosphorescente fasse tout son effet. Il fait le difficile. Faut que ça se voie, mais faut qu'on soit tranquille. On a grimpé le long d'une gouttière, sur le balcon d'un immeuble de bureaux donnant sur un parking. Il y aura du public, a-t-il déclaré avant de se lancer dans un tag inhabituel, un brin gothique, un peu rétro. Mais beau par dessus tout. Ses typographies sont des enluminures. Il ne graffe pas, il transfigure. Le juge dirait qu'il défigure. Mais peu importe, il continue à sillonner la ville pour lui refaire le portrait. A qui la faute si elle ressemble plus au Joker qu'à la Joconde ?
Il prend son temps. Il fait ça bien, pose avec minutie les cartons qu'il a passé trois jours à découper. On dirait quelqu'un d'autre quand il peint. Il râle qu'il ne voit rien, que je ne l'éclaire pas bien, et je réalise que le faisceau de ma lampe torche a dévié sur son visage, sur la ligne anguleuse de sa mâchoire. Je rectifie le tir.
Il change les caps de ses bombes, fignole les détails. Il sort enfin la peinture phosphorescente. Il l'applique par petites touches, me fait passer la lampe dessus pour la charger, puis il évalue l'effet dans le noir. Il jubile.

- C'est trop génial ! Je veux voir ça d'en bas...

Je repasse ma lampe sur l'ensemble de son tag, comme il me l'a demandé, tandis qu'il descend la gouttière. Je l'entends marmonner sur les « formes sans doute trop flatteuses », puis sa voix s'éteint au milieu d'une phrase.
Je n'ai pas le temps de me poser de question.
Un choc sourd et cliquetant.
Silence.

- Mathias ?

Il est couché sur le béton, quatre mètres plus bas, immobile.

Je ne saurai jamais comment j'ai réussi à redescendre sans tomber moi-même, et à appeler les secours de façon cohérente.
Ca se mélange dans ma tête, dans un affolement de voix et de gyrophares. La seule chose que je me rappelle avec netteté, c'est le brancardier qui faisait des blagues dans l'ambulance.

- Il a le sang vert fluo, ce gosse. Première fois que je ramasse un alien, quand même. Punaise, regarde, il brille dans le noir !

Les lumières des lampadaires se sont éteintes d'un coup. Quand l'ambulance sort du tunnel j'ai l'impression d'être resté coincé dedans. Tout est sombre, même les lumières crues de l'hôpital.
Je me retrouve seul dans une salle d'attente, sans trop savoir quoi faire.
Personne ne me dit rien.
A côté de mon inquiétude pour Mathias, je brode dans ma tête sur ma confrontation avec ses parents. Je voudrais partir, rentrer chez moi et éviter d'avoir à les regarder en face quand ils seront là. J'ai signé les papiers d'admission, alors ils sauront que je suis majeur, et largement, contrairement à ce que Mathias a prétendu. Ils diront que je l'ai entraîné dans tout ça. Il diront que c'est ma faute.
C'est juste un abominable mélodrame et j'ai le pire des rôles.
Je voudrais partir.
Lâche...

L'infirmière vient me chercher au moment où j'avais fini par m'endormir sur mon siège en plastique. Comme le coupable qui peut dormir tranquille dans sa cellule, vu qu'on l'a eu et qu'il est foutu. Elle me sourit gentiment.
Mathias sourit aussi. Je suis tellement soulagé de le retrouver conscient et pas trop abîmé que j'en pleurerais presque.

- J'ai des bleus à cause de mes bombes. Des jaunes et des verts aussi, elles ont explosé, j'en ai de partout. Va falloir que je me décape les fesses à la térébenthine.

Il sourit, désigne le plâtre qui lui enserre le bras du poignet jusqu'à l'épaule.

- Cool, c'est la gauche. Je sais pas me branler de la main gauche. T'y arrives, toi ?

Je ne réponds pas, décontenancé par la teneur de son bavardage, et l'infirmière chuchote que c'est la morphine qui le fait un peu délirer. Ce n'est pas grave, ça va passer. Des hématomes et des fractures. Rien du tout. Il a eu de la chance. Moi aussi.

- Mon père est là. Il est allé chercher un café à la machine en bas. Il t'en veut pas, tu sais ? Je lui ai dit que c'était ma faute et que t'as appelé les secours et heureusement que t'étais là.

Le père de Mathias doit avoir une notion différente de celle de son fils pour ce qui est de ne pas en vouloir à quelqu'un. Il m'a pris à part et fait comprendre en termes très définitifs que j'avais intérêt à prendre le large.
Détournement de mineur, ça ferait moche sur mon CV.
Alors j'ai dit oui, je comprends, je suis désolé.
Mathias m'aime.
Mais je suis lâche quand même.

Mathias a pleuré quand je lui ai fait mes adieux. Je préfère me dire que c'est à cause de la morphine.




Ma vie a repris son cours, amputée de nos sorties nocturnes. Plus rien à dire. Plus envie de couleur. Mes doigts sont souillés d'encre noire en permanence. Je réalise des graphismes dans des endroits autorisés, pour de l'argent, en plus. Je relooke des boutiques branchées, je me construis une petite renommée volatile dont je n'attends rien mais je m'attendais à moins. On me dit que j'ai de la chance. Mais il n'est pas là.

J'ai fêté son anniversaire seul, avec une bière, un film à la con, mon portable à la main. Au bout d'un moment je l'ai éteint.
Le pire est passé.
Tout va bien.

J'essaye encore de m'en convaincre le lendemain. L'inauguration de ce sushi bar auquel j'ai ajouté ma patte, c'est un peu comme un vernissage, si on veut. Et ça m'exaspère. Je livre ma commande, j'encaisse mon fric, pas la peine d'en faire un plat. Même si je suis fier de ce mur entièrement stylé à la sauce manga, comme le voulait mon client. Avec ma petite touche « street », « hip hop » ou tout ce qu'il voudra. J'écoute distraitement le gars discourir devant son parterre d'invités, il a même trouvé un journaliste qui fera un article dans un quelconque journal gratuit. Je sirote un cocktail à base de saké, j'attends que ça se termine.
Dehors il a des gens qui marchent, plutôt vite, on voit qu'ils vont vraiment quelque part. Parfois ils s'arrêtent brièvement, tournent la tête, constatent qu'il se passe quelque chose derrière la vitrine et repartent, happés par la rue comme par un aspirateur. Parce que cette putain de ville est censée produire cet effet. Vous aspirer en avant.
Sauf que ça ne fonctionne plus pour moi.
Je ressasse.
C'était un crime apparemment, d'accoler mes vingt-trois et ses dix-sept ans. Quel genre de manipulateur aurais-je pu faire pourtant ? A me laisser mener en bateau par un adolescent. Je ne vis plus, plus qu'en noir et blanc.

Parfois, quand je n'arrive pas à dormir, je vais voir son unique tag phosphorescent.
Je reste debout un moment, je regarde. Parfois d'autres personnes s'arrêtent et commentent le dessin.
Je me déteste un moment puis je retourne chez moi.
J'y retourne encore ce soir, après le sushi bar. Je m'étais juré que je ne le ferais plus mais j'ai tellement picolé que même le poisson cru qui me leste le ventre doit être bourré.

- Ca rend bien, hein ? Ca fait plusieurs fois que je viens le voir et je m'en lasse pas. D'habitude je trouve plein de défauts après coup.

Il est là, souriant. Avec un blouson en cuir neuf, une nouvelle coupe de cheveux.

- Oui, il est bien, dis-je, gêné.
- Comment tu la trouves, ma « frangine » en mode pin up?
- Pas mal, en vrai.
- Non, en vrai elle est pas comme ça, mais le vrai c'était pas vendeur. Elle pète les plombs en continu depuis trois mois pour savoir qui est le petit salopard qui a mis son numéro de portable sur internet, mais elle trouve pas. Et pour cause... Elle devrait se résigner et essayer d'accepter quelques rendez-vous.
- Elle a beaucoup d'appels ?
- Pas mal, fait Mathias en grimaçant un sourire. Tu te rends compte, je vais finir par la sortir de son célibat. Après tout ce qu'elle m'a fait baver, franchement... Je suis trop bon. Ca me perdra.
- Ca a bien failli.
- Non, la seule chose que j'ai failli perdre, c'est toi. D'ailleurs t'as oublié de m'appeler pour mon anniversaire. Mes dix-huit ans, bordel. T'exagères.
- Failli perdre ?

Son sourire est trop large, son sac à dos trop gros.
Moi je suis trop seul, le moment est trop beau.
Et je suis lâche.


Il sort ses affaires. Il y en a beaucoup, il a dû sauter sur son sac à pieds joints pour les tasser. Il les empile sur mon lit tandis que je lui libère un tiroir de la commode. Il s'installe, il s'incruste. Comme un chat pas abandonné du tout qui décide sur un coup de tête de changer de maison. Vous le nourrissez une fois, c'est terminé, impossible de vous en débarrasser.
On a fêté son anniversaire en retard en redécorant mon salon. Adieu, caution...
Je l'ai laissé faire, résigné. Je l'ai même aidé, comme il avait du mal avec son bras à peine guéri. Je change ses caps. Scalpel, compresse, fait-il, faussement sérieux, sans me regarder, la main tendue, et je souris. Il a écrit quelque chose avec de la peinture phosphorescente, sans me dire ce que c'était, mais j'ai deviné.
C'est si touchant, de le voir à nouveau, son profil éclairé à contre jour par la lampe de chevet posée sur la tablette à côté du canapé. Le bout de sa langue dépasse de ses lèvres quand il se concentre sur sa signature.

Il a posé sa bombe de peinture, s'est approché. Il s'est assis par terre face à moi, son pubis collé au mien, ses jambes nouées autour de ma taille. Le fait qu'on soit encore habillé ne rend pas la position moins suggestive. Il m'a pris le joint à moitié consumé des mains. Ses yeux sont déjà injectés de sang, ça lui donne un air fiévreux.

- Tu parles pas beaucoup. Ca me plaît.

J'ai haussé un sourcil mais je n'ai rien dit. Je l'ai regardé taffer jusqu'au carton.

- Je pourrais te parler de tes autres qualités jusqu'à en avoir la langue toute bleue mais tu me croirais pas. On verra à l'usage, si tu veux.
- D'accord.
- Je vais rester là. Pas pour t'embêter, mais parce que j'ai besoin de toi. Tu veux bien ?
- Bien sûr.
- Je fais quoi de ça... ajoute-t-il comme en aparté tout en agitant son mégot.

Je lui tends la bouteille de bière vide qui me sert de cendrier. Il écrase le carton avec concentration sur le goulot avant de le laisser tomber dedans.
Puis il passe les bras autour de mon cou.
On a roulé sur le sol dans un froissement de plastique assourdissant, dans une malheureuse tentative de se déshabiller mutuellement tout en s'embrassant. Mathias éclate de rire.

- Je veux bien faire ça par terre mais on enlève la bâche avant, non ?



Son père est venu le chercher le lendemain matin, il y a eu une belle dispute dans laquelle je ne me suis pas immiscé, et le vieux est reparti seul, allégé de quelques billets. Mathias sait y faire pour embobiner les gens.
Il s'est inscrit en BTS, seule concession pour que son père continue de l'entretenir.
Il travaille sérieusement quand même, pense à son avenir.
Parfois il pense même à notre avenir commun, aux projets que j'ai toujours été terrorisé de faire avec quelqu'un.
Je suis lâche.
Il est courageux pour deux.
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