Paris romantique by Vegeta
Summary:

Participation à l'atelier d'écriture #11 - Nocturne.

Classique


Nocturne, Chopin

Contrainte :
Mots imposés (3/5) : lueur, jeu, opprobre, sauvage, tirade


Categories: XIXe siècle Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: #11 - Nocturne
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 967 Read: 1680 Published: 02/07/2013 Updated: 02/07/2013

1. Chapitre 1 by Vegeta

Chapitre 1 by Vegeta
Paris romantique


Si b – Ré – Do – Si b – La b – Sol – La b – Do – Ré – Mi b.

Frédéric s'arrêta dans l'écriture de sa mesure.

- Ça ne convient pas. Il manque quelque chose.

Effleurant le piano, il joua la mélodie qu'il venait d'écrire. Une fois. Il manquait décidément quelque chose. Une seconde fois, pointant une des doubles croches. Pas mieux. Une troisième fois, tentant de jouer sur le contretemps. Ce n'était toujours pas cela. Franz, à ses côtés, écoutait les tentatives du compositeur en silence. Le Polonais lui jeta un œil interrogatif.

- Ce n'est pas assez sauvage, commenta le Hongrois en réponse à la question silencieuse de son ami. Sur la sixième, le nouveau legato n'est pas assez perceptible, il faut le différencier visiblement du staccato de la troisième à la cinquième. Une nuance, peut-être ?

Frédéric hocha la tête sans ajouter un mot à la tirade de Franz et laissa ses doigts courir sur le piano. Piano. Mezzo piano. Forte. Non, ce n'était pas ça. Il se pencha en arrière sur son fauteuil, tapotant l'accoudoir de sa main droite au rythme de la mélodie qui occupait son esprit.
D'un coup, il tourna la tête vers son cadet d'un an.

- Une appoggiature ?
- Essaye.

Si b – Ré – Do – Si b – La b – Sol – La b – La b – Do – Ré – Mi b.

- Mieux, beaucoup mieux, Chopino, commenta Franz.
- Et ensuite...

Sans finir sa phrase, il griffonna quelques notes sur la partition.

Si b – Ré – Do – Si b – La b – Sol – La b – La b – Do – Ré – Mi b – Mi b – Ré – Mi b – Fa – Sol – Fa – Mi b – Mi b – Do.

Chopin sourit. C'était ça. Il la tenait. Il ajouta quelques annotations de lecture pour faciliter le jeu et compléta la portée inférieure avec les accords. Déposant le brouillon sur le pupitre, il posa les deux mains sur les touches ivoire et ébène.
Dans le silence de l'appartement parisien, la musique s'éleva, harmonieuse et délicate. Parfait. Chopinissimo, aurait dit Franz. L'attaque était toute en douceur et, très vite, les trilles s'inséraient dans le bal, apportant un brin de légèreté à la mélodie rêveuse. Le corps du morceau était calme et tendre, à l'image d'une promenade automnale main dans la main avec son âme sœur, empli d'amour et de générosité. Le final, à peine murmuré, évoquait les dernières feuilles tombant avec délicatesse des arbres, portées par le vent froid du début de l'hiver.

- Brillant, Frédéric ! Cette œuvre est une de mes préférées, sans nul doute. C'est une Nocturne, n'est-ce pas ?
- Tout à fait, la Nocturne n°2 en Mi b majeur. A ne pas confondre avec la n°16, qui sera aussi en Mi b majeur. Mais je n'y suis pas encore, tu as le temps de voir venir, précisa le compositeur.

Franz Liszt approuva d'un signe de tête.

- Fort bien, maintenant que cette partition est pleine de tes gribouillis, vas-tu écrire ceci au propre immédiatement ou préfères-tu venir avec moi ? Le quartier bohème grouille de monde ce soir, il y aura sûrement certains de nos amis.
- Je ne sais pas trop. Je me lève tôt demain, la comtesse Potocka a demandé une leçon de piano. Tu sais à quel point ces leçons sont importantes pour ma réussite. Si elle est contente de mon travail, elle pourra parler de moi à ses amis aristocrates. J'ai beau être polonais comme elle, nous sommes des exilés, tu sais bien, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.
- Certes. Mais je ne suis à Paris que pour quelques jours, tu pourrais tout de même m'accompagner ! Et les Françaises sont si jolies... ajouta-t-il d'un air rêveur.
- Ah, Franz, incorrigible romantique ! Je me doutais bien qu'il y avait quelque histoire d'amour là-dessous ! Comment se nomme donc ta nouvelle dulcinée ?
- Adèle de la Prunarède. Elle est si exquise...
- Une comtesse ? s'étonna Frédéric. Au quartier bohème ?
- Elle a exceptionnellement accepté de m'accompagner après que je lui ai vanté les beautés de la vie d'artiste.
- Les beautés de la vie d'artiste... Ça va la changer de l'aristocratie parisienne, tu me raconteras, rit le Polonais.
- Tu ne te joins donc pas à nous ?
- Certes non. Va donc roucouler avec ta comtesse, je m'en vais dormir pour satisfaire la mienne demain.
- J'espère que ton acharnement portera ses fruits.
- Je l'espère aussi, Franz, je l'espère aussi.

Le jeune homme quitta l'appartement, laissant Frédéric en tête-à-tête avec ses notes de musique. Celui-ci le suivit du regard, fixant la porte longtemps après qu'elle se fut refermée. Un jour, il composerait un morceau sur les amours de son ami. Il y avait tant à jouer.

Il se secoua finalement, mieux valait ne pas perdre l'ambiance particulière qui lui avait permis de mettre un point final à son morceau. Sortant une feuille vierge, il traça avec application les portées. Sans se presser, il recopia proprement la Nocturne, dessinant avec application les notes, prenant soin de préciser toutes les annotations de lecture.

Un jour, son art serait reconnu et des pianistes du monde entier joueraient ses mélodies. Alors, plus personne ne pourrait dire de sa musique qu'elle était luxueuse et désordonnée. Il serait l'égal des plus grands, lui, Frédéric Chopin.
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