Le roi du monde by Uzy
Summary:

Mildred et Richard Loving - Grey Villet/HBO



Je crois qu’il en traversait, des épreuves, mais il ne me les a jamais racontées. Parce qu’on ne s’est jamais vraiment adressé la parole, en fait – qu’est-ce qui pouvait bien m’intéresser dans sa vie à lui ? Je ne voulais pas l’entendre se plaindre parce qu’au fond de moi j’avais l’intime conviction qu’il était bien chanceux de pouvoir manger à notre table et dormir sous notre toit. Des problèmes, s’il en avait, c’était qu’il les avait cherchés, point final. Et ceux qu’il ne cherchait pas, il les méritait naturellement.

Participation au concours d'Ellie, "Ecris-moi un contexte"


Categories: Concours, Romance, Historique, XIXe siècle Characters: Aucun
Avertissement: Discrimination (racisme, sexisme, homophobie, xénophobie)
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Écris-moi un contexte
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 1822 Read: 2337 Published: 16/05/2013 Updated: 17/05/2013
Story Notes:

Ma participation (de dernière minute) pour le concours d'Ellie, "Ecris-moi un contexte : prenez une fic qui vous appartient, que vous avez déjà écrite, et transformez-la en récit original. Vous aurez déjà l'histoire, vous n'aurez qu'à l'adapter."
J'ai choisi d'adapter le 'drabble' Au moins un peu qu'on peut retrouver dans mon recueil Dix mariages sur HPFanfiction.

1. Le roi du monde by Uzy

Le roi du monde by Uzy
Author's Notes:
Bonne lecture :)
Le roi du monde



Je l’avais vu pour la dernière fois, c’était un samedi, il y a… Dieu… ça ferait déjà cinq ans ? Cinq ans depuis ce jour de février, il neigeait, où il est venu frapper à la porte de la maison pour prendre de mes nouvelles. Il est resté là dix minutes, et quand on n’a plus su quoi faire tous les deux la solution la plus simple avait été qu’il s’en aille ; il s’en est allé, avec une démarche un peu lourde et hésitante, et en le voyant partir je m’étais soudain demandé s’il n’était pas mourant. Seul un homme mourant voudrait revoir son enfoiré de cousin… non ?
Enfin ça pour dire que je ne l’avais plus vu depuis très longtemps et que découvrir qu’il était venu à mon mariage ça m’a surpris. Ça m’a tellement surpris même que pendant un long moment j’ai été incapable de détacher mes yeux de la personne que j’avais presque oublié qu’il était devenu. Au bout d’un instant il a remarqué que de tous les invités c’était lui que je regardais, lui qui était debout tout au fond de la salle, il n’osait pas s’asseoir il n’avait pas été invité. Même ma femme que j’étais en train d’épouser, qui écoutait le prêtre avec une attention tellement adorable, qui était la personne la plus belle de la planète, même elle est passée en second plan pendant ces quelques secondes où j’ai aperçu Paul, où j’ai réussi à croire à ce que je voyais, où je l’ai observé, où il a tourné les yeux vers moi, surpris, il voulait peut-être passer inaperçu. Il a clos notre échange un peu médusé en m’offrant un sourire… un de ces sourires, Marie… « Ah cousin, ça c’est vraiment drôle » qu’il semblait dire. J’ai repris ma position de futur marié, j’ai rejoint Macy dans l’écoute attentive que je devais à l’homme qui était en train de nous unir, mais j’ai tout doucement souri à mon tour : il avait raison, finalement, quand on réfléchissait à l’ironie c’était assez drôle.

J’étais enfin parvenu à m’échapper de toutes ces félicitations, toutes ces personnes nous souhaitant le plus grand bonheur du monde. C’était presque uniquement la famille et les amis de Macy, tout ça – ma famille à moi, elle était bien trop prudente (ou lâche ?) pour me soutenir dans mon choix. Il faut dire que Macy n’avait pas réussi à faire venir beaucoup de monde non plus. Bah… la loi venait d’être abolie, on avait pu se marier, et c’était le principal.
Il est arrivé près de moi, par derrière, et m’a dit d’un ton détaché et un peu rieur :
-Bah alors cousin, on ne danse pas ?
J’en aurais lâché mon verre. Je me suis retourné avec l’idée de lui lancer un regard noir mais finalement je n’ai pas réussi, tout ce qu’il a récolté ce bougre, c’est le hochement de tête qu’on offre à l’enfant qui a encore fait quelque chose d’idiot.
-Qu’est-ce que tu fais là ?
-Eh bien… figure toi que je passais dans le coin pour, tu vois, aller assister au dernier concours de rodéo de la saison, et j’ai remarqué qu’il y avait la fête par ici, bon, j’ai pensé de la bouffe gratuite, c’est toujours ça de pris !
-Paul…
-Bon d’accord. C’est Vincent et Sef qui m’ont soufflé le mot. Ils sont où d’ailleurs ? a-t-il ajouté en regardant autour de lui. Je ne les ai pas encore vus…
-C’est parce qu’ils ont refusé de venir. Mes propres parents… Tu le vois bien, il n’y a presque personne pour moi aujourd’hui.
Paul m’a regardé dans les yeux, d’un air si sérieux qu’il en était perturbant. Il a laissé passer deux ou trois secondes avant de dire d’une voix posée :
-Moi je suis là.
Oui il était là. Mon cousin Paul était là, Paul que j’ai rabaissé toute mon enfance, avec qui j’ai joué la brute juste parce qu’il était différent, un peu plus sombre, et qu’un enfant sombre ça n’a pas le droit de vivre la vie d’un enfant clair. Pas à cette époque, pas dans cette ville, ce quartier, cette maison. C’était la mentalité, je l’appliquais consciencieusement.
Paul a atterri chez moi tellement tôt que je ne me souviens de rien sans lui. Dès mes premiers souvenirs il est là, Paul c’est l’orphelin que ma mère n’a pas eu le cœur de rejeter, le fils de sa sœur qu’elle était censée détester parce qu’elle avait pris ce chemin interdit, elle avait voulu faire sa vie avec un homme qui ne lui apporterait que des ennuis et résultat ils se sont fait assassiner. J’ai souvent entendu dire qu’ils l’avaient mérité tous les deux, tellement de personnes racontaient ça autour de moi, il n’y a que mes parents qui ont toujours refusé de le dire. Peut-être parce que Paul était là et qu’il avait quand même une vague sensibilité d’être humain. Mais ça ne les a quand même pas empêchés de considérer le petit orphelin comme un moins que rien, une créature au mieux envahissante et qui prenait bien trop sur leur temps et leur argent de respectable famille blanche. Loués soient-ils disait le pasteur, l’âme égarée a un foyer. Un foyer, il ne méritait pas beaucoup plus, hein ? Qu’il soit content avec ce qu’on lui donnait et ne réclame pas plus que ce qui lui était permis – il pouvait s’estimer heureux de ne pas avoir fini en esclave. S’il était né quelques années plus tôt…
C’est ce que j’ai entendu durant des années, des années et des années. Déteste les Noirs. Déteste ton cousin. Ne t’approche pas trop d’eux surtout, sois un bon garçon.
J’ai très bien fait ça.

-Je suis un peu déçu, si tu veux mon avis, m’a-t-il les mains dans les poches comme si ça se faisait.
-Déçu de quoi ?
J’ai retrouvé mon ton amer parce que c’était comme ça que je lui avais toujours parlé, si ce n’était en raillant.
-Déçu parce que je croyais qu’il y aurait plus de nourriture ! s’exclame-t-il. Sinon ne t’en fais pas, sur le coup, là, ton mariage, je suis bluffé.
Je me suis soudain rappelé à quel point il changeait, Paul. A quel point, de l’enfant frêle et effacé qu’il était, son caractère s’est modifié jusqu’à devenir affirmé et même imposant, oui voilà, il en imposait. L’adolescence et le monde dans lequel il évoluait en faisaient quelqu’un d’arrogant, de colérique, de fort, lorsque moi-même je perdais en assurance. J’étais en internat en Floride, un bel internat bien chic de garçon riche et je revenais une fois par an pour deux mois, en juillet et en août. Lui était bien sûr là et ça me frappait toujours, à quel point il avait pu changer en ce qui me semblait être si peu de temps, il avait une aura qui inspirait presque le respect et qui doublait de volume à chaque fois.
Je crois qu’il en traversait, des épreuves, mais il ne me les a jamais racontées. Parce qu’on ne s’est jamais vraiment adressé la parole, en fait – qu’est-ce qui pouvait bien m’intéresser dans sa vie à lui ? Je ne voulais pas l’entendre se plaindre parce qu’au fond de moi j’avais l’intime conviction qu’il était bien chanceux de pouvoir manger à notre table et dormir sous notre toit. Des problèmes, s’il en avait, c’était qu’il les avait cherchés, point final. Et ceux qu’il ne cherchait pas, il les méritait naturellement.

J’ai répondu sans le regarder :
-Je sais.
Et :
-Merci.

Et puis Paul est devenu majeur et est allé continuer sa vie un peu plus loin, là où il avait vraiment sa place. J’ai fini par grandir moi aussi, à m’éloigner de mes parents, à m’éloigner de mon village, ça m’a fait un bien fou. En vingt ans on s’est peut-être vus trois ou quatre fois tous les deux, ce n’est pas beaucoup mais c’était le nombre parfait pour qu’on finisse, l’un comme l’autre, à nous porter mutuellement un respect silencieux mais presque infini.

Macy est arrivée dans sa robe à fleurs, la tête penchée sur le côté, un sourire au coin des lèvres café. Je les ai présentés, je lui avais déjà parlé de lui et elle a écarté les bras comme pour l’accueillir dans la petite famille qu’on formait officiellement depuis une heure. Et puis elle s’est penchée vers lui, l’a observé longuement, il commençait à s’agiter lorsqu’elle s’est retournée vers moi pour me dire :
-Vous vous ressemblez.
Elle m’a scié. Elle l’a scié lui aussi visiblement, il s’est figé comme si elle lui annonçait qu’elle l’obligeait à rester vivre avec nous pour le restant de ses jours.
Mais elle s’en foutait, ma femme, elle lui a pris la main et a demandé une danse.
-Parce que vous êtes frères, au moins un peu.
Elle l’a tiré vers la piste, il ne s’est pas fait prier, Paul, il avait retrouvé toute sa grandeur et sa prestance, le roi du monde, le plus grand et le plus fort, qui a toutes les origines et toutes les couleurs, qui porte l’ensemble du monde dans les pores de sa peau. Il s’est laissé entraîner par Macy et, avant de disparaître sur la piste, m’a lancé un regard entendu.
Tu vois cousin, finalement on a bien changé tous les deux.
Il était fier, ça m’a chamboulé plus que tous les vœux de bonheur du monde.
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