Charge d'âme by Vifdor
Summary:

Crédits image : La pensée, Auguste Rodin



Ces pierres sont plus lourdes et plus denses que ce qu’ils pourraient croire, rebondissent sur leur face en résonnant : mort, solitude, abandon. Voilà les titans.
Categories: Tragique, drame, Projets/Activités HPF Characters: Aucun
Avertissement: Violence physique
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: #8 - Folie, Artiste maudit
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 974 Read: 2294 Published: 07/07/2012 Updated: 07/07/2012
Story Notes:
Participation à l'atelier d'écriture #8 - Folie.

Artiste

Le fou copie l'artiste, et l'artiste ressemble au fou.
--André Malraux

On le dit fou, mais peut-être est-il simplement plus lucide que les autres.

Contraintes :
Vous présenterez le point de vue de votre héros "fou", mais aussi de ceux qui l'entourent.

1. Chapitre 1 by Vifdor

Chapitre 1 by Vifdor
Elle n’est pas folle. Elle est juste ailleurs. Loin dans l’âme de la pierre pour trouver quelle forme lui donner. Comment lui cisailler la bouche pour qu’elle puisse mieux parler.
C’est la même chose avec la glaise, sauf que le geste se fait plus organique, un peu plus flou aussi. Flou, pas fou. Elle a l’air d’une folle avec ses cheveux dénoués et ses mains crasseuses, mais elle juste trop enfoncée dans l’âme mouvante de la terre qui glisse entre ses doigts. Comme la glaise, elle devient imperméable au reste, tout en restant humide et vivante, souple sous la main de celui qui sait la malaxer pour la rendre belle.
Une belle folle qui s’agite, qui gesticule autour du socle où la silhouette prend forme. Certains voient l’hystérie dans le désordre de ses mouvements, mais ce n’est que rigueur nerveuse car ses mains n’ont pas besoin qu’on leur dise quoi faire. Elles attaquent comme des rapaces d’abord, se refermant comme des serres sur la matière, puis elles se font douces et câlines pour mieux laisser chanter les aspérités qui apparaissent alors pour souligner le contour de chaque muscle tordu.
C’est dans ces torsions qu’ils disent voir sa folie, alors que ce n’est que force maîtrisée, une sauvagerie qu’elle a civilisée à sa manière.
Ce n’est pas votre civilisation, elle est beaucoup trop pâle pour elle, il lui faut des tons sombres, des noirs violents, des regards qui se noient, des corps qui se cambrent dans l’effort. Pas un effort physique, un effort plus profond. Un effort de l’âme qui se débat dans la pierre, la force arc-boutée dans le carcan de la matière minérale. Elle le fait exploser là sous leurs yeux stupéfaits, elle libère et rend au monde cette énergie cachée qu’elle seule a su voir.
Elle dompte la pierre, elle dompte la terre. Elle creuse loin pour trouver leur force primale et la lâche comme un dieu vengeur lâcherait sur le monde des titans.
Ses titans sont trop forts, trop grands. Ils effraient les pauvres mortels que nous sommes. Alors plutôt que d’accepter la peur, ils disent que c’est folie. Non, c’est juste trop fort pour les âmes étroites, bien plus serrées dans leur carcan que ne le sera jamais la pierre emprisonnée.
Elle a peut-être l’âme trop grande, assez pour affronter les titans qu’elle crée mais trop vaste pour ne pas s’y perdre un peu. Où est-elle ? Où est cet ailleurs ? Ce lieu où être elle, c’est être raisonné. Là où se trouve la compréhension, là où on parle le langage des pierres. Le murmure suave de la glaise, le chant du marbre accompagné de la voix clochetante du calcaire. Si elle l’entend, nous pourrions l’entendre aussi, peut-être.
Ils tendent l’oreille un instant mais ne perçoivent rien, le brouhaha qui très vite revient, envahit l’espace de son bourdonnement monotone, empêche d’entendre ces voix minérales, si différentes des animaux habillés qui tournent autour des titans de pierre.
Ils bruissent dans leurs redingotes qui tiennent bien serrées leurs âmes étouffées. Ils s’entichent d’un marbre bien exécuté avant de l’abandonner, à sa solitude de pierre sans égard… Elle est là, la folle au pied du socle, qui toise les géants car elle sait qu’elle pourrait en faire de plus grands encore. Pour peupler plus largement l’espace chimérique où son esprit a pris ses quartiers d’hiver, loin des redingotes et tout près du chant des pierres.
Elle fait encore sonner un peu le marbre, elle fait sonner parfois d’autres pierres plus délicates pour changer de couleurs. L’onyx lui répond bien, il chante d’un air si amical, lui qui se brise sous le ciseau d’autres qu’elle. Elle le maîtrise, il suffit qu’elle y pose sa main pour le comprendre. Trouver l’accord et lui donner son rythme, celui qui retirera les impuretés pour ne laisser que la forme la plus parfaite dans sa convulsion hallucinée.
Ce n’est irrégulier qu’en nature, rien n’est plus précis que ce geste déchiré. La déchirure de son âme qu’elle reproduit à l’infini dans les postures suppliantes, dans les figures accroupies.
Accroupies, repliées. Comment ces corps rabougris peuvent-ils contenir autant d’espace ? Quelle force gonfle leurs muscles convulsés pour tenir en respect jusqu’à la plus étriquée des redingotes ? C’est le trop plein de son âme chargée qu’elle débarque sans y prendre garde. Ce sont des idées plus lourdes que des pierres qu’elle jette aux visages des inexpressifs ricanant. Ces pierres sont plus lourdes et plus denses que ce qu’ils pourraient croire, rebondissent sur leur face en résonnant : mort, solitude, abandon. Voilà les titans.
Ca y est, ils surgissent vraiment et font le vide autour d’elle, elle reste seule ailleurs avec ses titans, ne cherche même plus à les lancer sur les autres. Elle ne veut plus effrayer les redingotes, elle prend plaisir à disparaître trop loin pour qu’on lui voie encore figure humaine.
Pour tous, elle est folle à présent. Le monde la laisse là, dans son effrayant jardin aux géants convulsifs.
Elle se fige comme ses statues sont figées. C’est la fin de la créativité, c’est la fin de Camille.


Camille Claudel, 1864-1943
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