L'Aînée by via_ferata
Summary:

Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie.
Le vase de l'Aînée est plein de pétales.
Categories: Projets/Activités HPF Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: #8 - Folie
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 1242 Read: 1965 Published: 06/07/2012 Updated: 06/07/2012
Story Notes:
Participation à l'atelier d'écriture #8 - Folie

Entêté

Ils disent tous que c'est de la folie, mais je ne renoncerai pas.

Contraintes :
Vous n'avez le droit qu'à trois points d'exclamation et/ou d'interrogation dans l'ensemble de votre texte.

1. Chapitre 1 by via_ferata

Chapitre 1 by via_ferata
Tu n’aurais jamais voulu que ça arrive. Déjà, il y avait Lucas, et Lucas n’aurait jamais pu entrer dans ça. Tu avais longtemps hésité à propos de Lucas. Il était beau, c’était sûr, et tu l’aimais bien. Vous jouiez souvent dans le ruisseau, tous les deux, plus souvent que les autres ; et puis un jour, tu en avais parlé avec Florian, et il t’avait dit que c’était simple. C’est le truc de la marguerite, tu connais pas ? Tiens, prends-la. Et maintenant, enlève les pétales, et tu dis « Il m’aime, un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout », et quand y a plus de pétale, c’est la vérité !
Tu avais adoré le sourire de Florian, tellement fier d’être celui qui t’aidait, pour une fois, et puis, c’était à la folie. A la folie. Ca sonnait tellement bien, comme une bouffée de bonheur. Tu avais couru dans tous les sens pour jeter ça au monde, et Florian t’avait suivi en poussant des cris d’indien.
Rien que pour cet instant, tu n’aurais jamais voulu que ça arrive.

Mais le visage du Père s’est fermé. Il n’embrassait plus Florian, ni aucun des garçons, mais ce n’est que quand il a arrêté de t’offrir un illustré le samedi que tu as compris qu’il se passait quelque chose. Tu n’as jamais voulu achever la phrase. Tu murmurais « quelque chose », et tu cachais le « de grave » sous ton oreiller.
Quand le Père est parti, ça sonnait comme une évidence depuis longtemps déjà. C’était presque un soulagement, au début, de ne plus sentir l’ambiance peser sous ses pas. Et puis, au fond, il n’était pas vraiment parti, il avait juste omis de revenir. Il n’avait même pas une chemise de rechange avec lui. Juste l’argent qu’il rangeait dans la Bible.
C’est la mère qui a été la première à pleurer. Le premier soir, elle a cousu nerveusement dans le salon en regardant l’horloge à chaque tic des aiguilles. Le deuxième soir, elle est sortie parler aux voisins. Elle est rentrée si tard que tu t’es dit qu’il fallait que tu amènes les autres au lit. Tu ne savais pas quoi leur lire pour les coucher, du coup tu as pris un de tes livres à toi. Un chapitre chaque soir, as-tu promis.
Le troisième soir, la mère a commencé à pleurer, et ça, ça a duré. Elle pleurait quand tu lisais le chapitre suivant, elle pleurait quand elle te félicitait, et elle pleurait quand tu buvais ton lait avant de rejoindre tes draps. D’une certaine manière, elle a cessé d’existé, les larmes l’ont délavée. Elle recevait son amour quotidien, et puis vous passiez à autre chose. Brosser les dents. Coiffer. Laver les visages. Vérifier le cirage des chaussures. Et partir, deux par deux, main dans la main, toi devant. Vous ressembliez à un régiment, tous pareillement habillés, pareillement attifés, pareillement assemblés. Ce n’était pas laid, et tu n’avais pas les moyens de mieux. Et surtout, personne ne te l’a jamais reproché.

Le village n’aidait pas vraiment. Vous n’étiez ni vraiment orphelins, ni vraiment affamés, vous n’étiez vraiment rien. Il n’y avait que l’instituteur pour t’aider. Il te souriait, t’expliquait tout ce qu’il y avait à faire et, une fois par mois, s’émerveillait un peu de ta force. Parfois, c’était même mieux que les merci de la mère.
Quand les enfants étaient couchés, tu brodais un peu. On disait que tu faisais ça bien, et ça rapportait des bonbons pour le dimanche. Ou du chou le mercredi, parfois.

C’était assez dur, tout ça, avec l’école, et parfois la récolte ou la semence. Au début, tu ne savais pas vraiment cuisiner. Et puis, les casseroles étaient lourdes, pour six personnes. Tu as toujours la cicatrice de ton premier gratin. Tu aimerais en être fière, après tout, avec tout ce que tu as accomplis, tu devrais pouvoir l’être, mais c’est surtout gênant, comme un rappel de tout ce qui a échoué, et puis, tu n’as jamais voulu que ça arrive, vraiment.
En tous cas, le soir, tu te couchais fatiguée, presqu’en même temps que les garçons. Pourtant, avant, tu avais eu l’habitude de veiller un peu, de lire, ou même d’écrire. Stupide secret d’enfance, tu aimerais avoir la force de retrouver ces textes et de les jeter. Mais, quelque part, ça a beau être inutile, tu n’a pas envie de les sortir de toi.

En tous cas, tu as su continuer, malgré les repas, la fatigue et les cours. Le soir, vous faisiez les devoirs et tout le monde aidait tout le monde, c’était comme réapprendre et s’avancer à chaque instant. Tu trouvais vraiment que c’était un beau moment, même si tu avais eu un peu de mal à le gérer, au début. C’est l’instituteur qui t’a aidé à l’encadrer. Il t’a dit quand exiger le silence, quand redevenir une enfant et quand répondre aux questions. Il t’a appris à guider sans imposer, et à demander de recommencer.
Parfois, tu aurais voulu pouvoir lui offrir un petit quelque chose pour le remercier, mais il n’y avait pas beaucoup à donner. En juin, vous remplissiez tous ensemble un carnet, une page chacun, chaque week-end. C’était un peu votre atelier créatif, mais c’était pour lui. Tu le lui donnais lors de la dernière journée de cours, et il semblait toujours ému. C’était déjà ça.

Après, les garçons sont devenus plus grands, et tu n’as pas toujours su quoi faire. Tu t’es tournée vers lui, sans écouter la voix qui murmurait « encore une fois. » Il a souri. Le samedi, il les emmenait à la baignade ou, parfois, partait avec eux pour une promenade dans les bois. Tu ne savais pas ce qu’ils y faisaient, mais ça plaisait aux enfants, et ça te reposait un peu. Tu travaillais un peu pour toi-même, tu brodais une heure ou deux, et puis tu préparais un repas. Quelque chose de beau, quelque chose de grand, avec un merci parmi les herbes et le sel.
Un soir, ils ont trouvé une clairière « à l’est du ruisseau, après l’arbre à gui ! » et t’ont chacun rapporté un bouquet de fleurs. C’était magnifique, presque assez beau pour oublier que c’était votre clairière, à toi et Lucas. Tu les as tous remerciés d’un baiser, même l’instituteur, avant de servir le plat. Plus tard dans la soirée, alors que les petits dormaient déjà, il a tiré une marguerite de son bouquet et t’a demandée en mariage. Pétales. Un peu, beaucoup, passionnément. Un à un. Pas du tout, un peu. Et enfin, à la folie. Tu as dit oui, et c’était comme trouver une maison, enfin, et un fauteuil où poser ta tête.
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