La Forêt des Vaures by Sifoell
Summary:

Aude, en visite scolaire dans un château, fait une drôle de rencontre. Sans le vouloir, elle pénètre un monde fascinant. Et inquiétant.

 

 

 

 

Image de Darkmoon Art sur Pixabay.


Categories: Fantastique, Conte, Fable, Mythologie Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Les nouvelles de Sifoell, Artefact
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 5925 Read: 1424 Published: 24/02/2012 Updated: 25/02/2012

1. La forêt des Vaures. by Sifoell

La forêt des Vaures. by Sifoell
Mme Mouchotte était assise à côté du guide, et bavardait avec lui. Tous les élèves étaient dispersés dans le car, par deux, ou trois, papotant gaiement, jouant sur les consoles et téléphones portables, dormant. Aude, elle, regardait le paysage qui défilait, avide de campagne, de champs fleuris, de grands espaces, et du chant des oiseaux. Elle avait pris son carnet de croquis, au cas où la visite scolaire lui laissât du temps, et aussi son appareil photo dont elle comptait user et abuser. Cela faisait bien deux heures qu’ils avaient quitté Paris et roulaient sur les autoroutes. Le chemin était monotone sur ces routes où le seul plaisir était de foncer pied au plancher. Aude leur préférait les départementales, qui regorgeaient souvent de découvertes, comme cet été où ils avaient visité un moulin à vent qui moulait toujours le blé, et d’autres céréales, tout en fournissant de l’électricité à la maison.

Aude en était là de ses pensées quand le car quitta l’autoroute et prit le chemin de Rouen. Après une autre demi-heure à serpenter sur une départementale riche de trésors – Aude avait remarqué un hameau charmant et un labyrinthe – le car tourna à droite, direction la Forêt des Vaures, site touristique remarquable.

Le car avança lentement sur une longue route droite bordée de deux rangs de chênes de chaque côté. Aude se rappela un tableau et une dame en rouge, brune à la peau laiteuse, qui montrait une bague à son amie, tandis qu’en arrière plan un cavalier galopait sur une route semblable, vers un château médiéval. Le car se gara sur le parking et se vida de ses passagers, fourbus et affamés. Aude resta bouche bée devant le château dont elle avait un aperçu. Il était majestueux et encadré de deux tourelles circulaires. Des croassements se firent entendre dans les bois entourant le château et son jardin à l’anglaise. Un corbeau, sombre et immense, battit puissamment des ailes jusqu’à se poser sur une des tourelles, suivi des yeux par Aude. Il croassa encore et entra dans la tourelle par une des fenêtres. Aude retint un cri de surprise.

Le groupe se dirigea paresseusement vers le château, bavardant gaiement, alors qu’Aude regardait tout autour d’elle, impressionnée par la beauté des jardins à l’anglaise, la facture classique du bâti, l’élégance des tourelles et des oriels. Elle en oublia de manger son pique-nique, s’attirant les moqueries d’un groupe de filles qui firent entre elles le signe qu’Aude était un peu évaporée, avant de ricaner, complices de leur accord sur la jeune fille.

Aude avait traversé tout le parc et se tenait au pied du château, admirant ses doubles portes en bois massif, la délicatesse de la ferronnerie des fenêtres, les quelques sculptures qui ressemblaient aux gargouilles des cathédrales. Elle ferma la bouche, regarda avec plus d’attention l’une d’elles, qui représentait un loup, babines retroussées, poil hérissé, oreilles en arrière, yeux exorbités et montrant la saillie de ses impressionnants crocs. Le véritable grand méchant loup. Celui des contes et du plus lointain Moyen-Âge, qui terrorisait les villages endormis en errant avec sa meute à la recherche d’une charogne ou d’un voyageur égaré, hurlant à la lune, affamé par l’hiver. Aude frémit, détourna son regard de cette sculpture de prédateur qui semblait fondre sur elle, et sursauta quand les doubles portes s’ouvrirent sur un grand homme efflanqué, à l’âge indéfinissable. Il était aussi brun qu’on peut l’être, les cheveux plaqués en arrière, jusqu’à sa nuque. Il avait les traits émaciés, le nez et les lèvres fins, de grandes mains osseuses, et était tout habillé de noir, à part sa chemise d’une blancheur éclatante. Aude recula de quelques pas et le salua. Il lui rendit son salut, l’étudiant d’un air grave, de la tête aux pieds. Elle se sentit gênée et jeta un dernier regard sur la sculpture du loup, puis rejoignit son groupe. L’homme la suivit des yeux et leva la tête vers le loup, un petit sourire se dessinant sur ses lèvres fines.

"Bien. Bien," se dit-il, avant de descendre les escaliers et d’accueillir son groupe.

...


Aristide se tint devant une petite porte fermée, celle menant à la tourelle, la plus proche de la forêt. Il attendit patiemment que le groupe se rassemble, le regard couvant Aude, qui l’avait suivi comme son ombre lors de la visite du parc, puis du château. Elle avait bu toutes ses paroles, étudié les boiseries, admiré les ors du portail, l’exubérance maîtrisée du jardin à l’anglaise, et avait fréquemment jeté de longs regards vers la Forêt des Vaures qui bruissait de mille sons. Nul autre n’avait été si attentif. Nul autre n’avait manifesté une telle envie d’apprendre. Il n’avait rencontré nul autre désir aussi intense de rejoindre la forêt.

Le groupe s’était rassemblé paresseusement autour de lui. Cela bavardait à droite et à gauche, cela regardait son portable. Cela écoutait de la musique. La professeure elle-même semblait apprécier cette journée comme une coupure, une vacance dans son quotidien. Mais une seule personne attendait d’entrer. Cela ne fut que pour elle qu’il conta les légendes de la Forêt des Vaures. Théâtral, Aristide ouvrit la porte et présenta l’observatoire sylvestre, qui se situait dans la tourelle ressemblant curieusement à un phare. Un escalier en colimaçon desservait deux pièces par étage. La dernière, située seule à l’étage le plus haut, était l’observatoire à proprement parler. Les murs étaient ornés de massacres de cerfs, de peaux tendues. Dans un coin, sur une table, il y avait comme un manteau de plumes noires, juste sous une fenêtre ouverte. Aude fit une remarque machinale :

"- Un corbeau est entré par cette fenêtre, tout à l’heure.

- Voyez-vous donc", répondit Aristide, tandis que quelques rires fusaient.

Le grand échalas se planta au milieu de la pièce, ouvrit ses longs bras et fit cette tirade :

"Au Moyen-Âge, époque de construction du Château de la Forêt des Vaures, la chasse était réservée à l’élite de la société. Seigneurs, nobliaux, roi. Aujourd’hui, nous sommes tous des rois", conclut-il en regardant intensément Aude.

Il présenta les massacres et peaux de la pièce au groupe de lycéens distraits. Aude remarqua un tableau représentant une chasse à courre. Un des chevaux était cabré, et avait dessellé son cavalier qui était au sol. Une nuée de corbeaux les entourait, le cheval montrait le blanc de l’oeil et le cavalier avait ses bras devant son visage. Visage qui d’ailleurs ressemblait étrangement à celui de…

"Bien. Bien. Nous allons pouvoir goûter, maintenant, avant de visiter la forêt", l’interrompit Aristide.
Sa silhouette traînante descendit les escaliers et le groupe le suivit dans cette partie du parc dont l’exubérance paraissait moins maîtrisée, et qui était toute proche de la forêt. Sur une table de pierre était posée une coupe comportant des fraises des bois, des myrtilles et d’autres petits fruits. Aristide, d’un geste, invita les visiteurs à se servir. Devant leur réticence, Aude s’avança, et picora distraitement des fruits, sans se rendre compte qu’Aristide l’invitait à se resservir, encore et encore. Et encore. Sans s’en rendre compte, elle vidait peu à peu la coupe. Mais les fruits étaient exquis, sucrés juste comme il le fallait, et la rassasiaient. Aristide l’invita alors à se servir en eau à la carafe. Une eau délicieuse, puisée au ruisseau. Aude la goûta, lui trouva un arôme de métal et d’humus. Elle était fraîche et délicate. Aristide invita le groupe à le suivre dans la forêt et avança de son grand pas alors qu’Aude trottinait derrière lui.

...


Les abords de la forêt étaient balisés, entretenus. Mais à mesure qu’ils s’y enfonçaient, la végétation laissait éclater toute son exubérance, dans laquelle n’avait pas à prendre part la maîtrise du garde forestier. Aristide présentait des arbres remarquables de droite et de gauche , dans un large mouvement de ses grands bras, sans cesser de marcher. Il montrait la direction de la rivière, la pierre qui était envahie de mousse, l’écureuil craintif qui courait se cacher dans son nid. Aude suivait, s’émerveillait des racines qu’elle enjambait, du vent faisant bruisser les branches, du soleil découpé en rayons par la frondaison, comme s’il pleuvait de la lumière.

Aristide s’arrêta soudain, ainsi que le groupe et Aude, dans un parfait ensemble. Il étendit ses longs bras et parut plus maigre, le visage plus émacié que jamais. Ses yeux étaient deux billes noires enfoncées dans leurs orbites.

"Nous avons là le Coeur de la Forêt. Une légende du XIIème siècle, avant la construction du château, raconte que le voyageur imprudent qui franchissait ce mur, appartenait alors à la forêt, et que plus jamais il ne reparaissait de l’autre côté, parmi les siens."

Aristide fit un pas en arrière, puis un deuxième. Il se retrouva de l’autre côté des vestiges du mur.

"Qui souhaite m’accompagner ?"

Par jeu, Aude avança et se retrouva de l’autre côté. Le groupe semblait hésiter, mais ne bougea pas, mal à l’aise. Une jeune fille remarqua un foulard sur le sol. Aude posa sa main sur son cou.

"Mince, c’est le mien ! Passe-le moi, Sarah."

Sarah ramassa le foulard, et interrogea ses copines du regard. Aristide fit deux pas en avant, et soudain chaleureux, dit : "Quelqu’un l’aura perdu. Il t’ira très bien, jeune demoiselle." Sarah rougit et passa le foulard autour de son cou.

"Mais, c’est le mien. Rends-le moi, Sarah. Ce n’est pas drôle."

Aristide se retourna vers Aude, fit deux pas, et lui dit, gravement : "Non, ce n’est pas drôle. A tout à l’heure, Aude", lui caressa la joue et rejoignit le groupe. Aude appela, s’inquiéta, tempêta. Personne ne se retourna sur elle. Comme si personne ne la voyait. Comme si elle n’existait pas. Elle essaya de franchir le seuil. Après tout, Aristide l’avait fait plusieurs fois. Mais elle ne le pouvait pas, comme si le mur la repoussait au Coeur de la Forêt. Elle appela longuement Aristide, le supplia. Rien n’y fit. Elle était prisonnière.

...


Un mouvement derrière elle fit sursauter Aude. Elle se retourna et vit un jeune homme. Grand, massif, brun aux yeux si verts qu’ils tendaient vers le jaune. Il s’inclina vers elle.

"Je m’appelle Thadée. Suis-moi."

Il sourit, montrant ses dents. Aude se retourna vers le mur, puis vers le jeune homme.

" Je ne comprends pas.

- Cela viendra. Suis-moi."

Thadée lui tendit sa main, large, la paume offerte. Aude le regarda droit dans les yeux et lui trouva une certaine ressemblance avec la sculpture de loup. Elle posa sa main dans la sienne, frémit de peur, et son instinct lui intima de courir. Elle repoussa Thadée, et s’élança sur le chemin de terre, comme fuyant un danger imminent.

Un petit sourire aux lèvres, Thadée murmura : Délicieuse. Il la regarda disparaître entre les arbres et cria : Je compte jusqu’à dix !, murmura, Cours, ma jolie, cours. Il sentit palpiter dans ses veines l’excitation de la chasse. Un. Il suivit sa piste, marchant tranquillement. Deux. Aude avait cassé une branche, là. Trois. Aude avait trébuché sur cette racine. Quatre. Aude s’était arrachée une mèche de cheveux à cette branche. Cinq. Thadée recueillit la mèche, l’enroula autour de son index et de son majeur, la huma, et l’enfouit dans sa poche. Six. Aude avait filé tout droit, laissé une trace de pas dans la boue. Sept. >> Aude se dirigeait droit vers la rivière qui formait un coude à droite. Huit ! Thadée se mit à courir, puis bifurqua à droite, formant une longue boucle par rapport à la trajectoire d’Aude. Neuf ! Thadée entendait les halètements de la jeune fille. Elle était à bout de souffle. Dix ! Thadée bondit d’un rocher en saillie, attrapa Aude au passage, et ils roulèrent tous deux sur un tapis de mousse.

Thadée chevauchait la jeune fille, lui tenant d’une seule main les deux poignets au-dessus de la tête, tandis qu’elle reprenait son souffle. Il fouilla dans sa poche, en tira la mèche de cheveux qu’il déroula en la secouant, puis lia les deux poignets d’Aude avec ces cheveux d’un roux très doux. Il contempla la jeune fille. De grands yeux bleus très clairs, une peau de lait parsemée de taches de rousseur, des joues rouges d’avoir couru. Des lèvres roses et gourmandes qui s’entrouvraient pour chercher un peu d’air. Thadée sentit entre ses cuisses l’abdomen d’Aude qui palpitait, couva d’un regard sa gorge et sa poitrine qui se soulevait. Délicieuse, constata-t-il, s’attirant un regard courroucé.

Thadée se releva souplement, et aida Aude à se mettre debout. "Maintenant, tu me suis", ordonna-t-il.

"Vous êtes qui ?" demanda Aude, se traînant derrière Thadée. Elle avait le dos trempé de sueur, les cheveux qui lui collaient à la nuque et aux joues. Ses deux poignets étaient liés par sa mèche de cheveux et tenus par une des grandes mains de l’homme.

"Thadée," répondit-il sans se retourner.

"Ca ne me dit pas qui vous êtes. Et je fais quoi ici ?" se plaignit-elle. Aude sentit les larmes lui monter aux yeux, et comme un barrage céder. Elle vacilla, se laissa tomber, obligeant l’homme à s’arrêter. Aude avait le visage tourné vers celui qui pouvait lui apporter des réponses. Il s’accroupit à ses côtés, lui essuya d’une main rugueuse les joues.

"Ce soir, tu seras reine. Ce n’est pas à moi de te dire ce qui t’attend. Maintenant, lève-toi, et suis-moi." Thadée était debout, attendant patiemment qu’Aude en fasse de même. Mais Aude rapprocha ses poignets de son visage, essayant de cacher ses larmes. Elle ne s’étonna pas que le lien dérisoire n’ait pas rompu. Thadée soupira, et la cueillit dans ses bras, la portant comme une mariée.

"Juste sur un petit bout de chemin. Après, tu seras une grande fille qui marche sur ses deux jambes." Il déposa un doux baiser sur le front d’Aude, qui cacha son visage dans le cou de l’homme. Thadée frémit. Délicieuse, murmura-t-il. Aude fermait les yeux et hoquetait. Elle refusait de regarder autour d’elle, effrayée, ne comprenant pas ce qui lui arrivait. Elle ne sut combien de temps elle restait ainsi dans les bras de Thadée, qui poursuivait son chemin à grandes enjambées. Mais la gêne vint à la surface de sa conscience, et Aude tapota l’épaule du gaillard.

"Prête à marcher ?" demanda-t-il. Elle acquiesça. Il la posa au sol, elle lui tendit ses poignets.

"Je ne m’enfuirai pas" lui assura-t-elle.

"Tu ne pourrais pas," sourit Thadée qui lui délia les poignets, enroula le lien autour de son index et de son majeur, et le fourra dans sa poche.

Aude passa ses mains sur son visage et se décida à regarder autour d’elle. La forêt n’était pas inquiétante, mais la jeune fille remarqua les arbres aux troncs immenses, la luxuriance des espèces. Elle compta plusieurs chênes centenaires, voire plus âgés encore, et cette exubérance, cette plantation sauvage qui lui firent deviner qu’elle se trouvait dans une forêt ancienne. Très ancienne. Elle regarda les frondaisons, la lumière rare qui parvenait à se faufiler entre les branches et les feuilles. La moindre parcelle de ciel était assaillie par les arbres, qui se dressaient, droits, fiers, immuables. Aude se sentit apaisée. Elle écouta les oiseaux qui finissaient de chanter, alors que le soleil se couchait, entendit un bruit de cascade quelque part sur la droite. Elle avait l’impression que la forêt la nourrissait d’un appétit féroce de vivre. Rassérénée, elle plongea son regard dans les pupilles presque jaunes de Thadée, et lui adressa un petit sourire. "C’est magnifique, ici." Il lui rendit son sourire et repartit d’un bon pas.

...


La forêt s’étendait autour d’eux, majestueuse. Aude se demandait comment Thadée parvenait à s’y retrouver, dans cette foison d’arbres, de branches, de racines et de pierres, mais elle le suivait, presque confiante. Elle se laissa aller à regarder ce dos large, dont les muscles dansaient sous la chemise de toile, les épaules puissantes, et la nuque épaisse. Elle admira ces bras solides, qui faisaient se tendre la toile autour d’eux, les enserrant presque. Thadée sentait son regard sur lui, et pouvait goûter à ce désir fragile qui émergeait tout doucement. Il s’en nourrit comme d’air et de lumière, et allongea le pas, un sourire carnassier dessiné sur ses lèvres charnues, alors que les yeux d’Aude balayaient ses fesses rondes, ses cuisses musculeuses.

"Ah, ils arrivent…" Un petit homme ventru accueillit à bras ouverts Thadée et Aude. Il portait une robe de bure marron, serrée à la taille qu’il avait généreuse, par une corde grossière. Il avait les cheveux gris et tonsurés. A ses pieds, des sandales sans âge finissaient de le désigner comme moine. Thadée avança parmi l’assemblée, saluant de signes de la main et de hochements de tête les personnes présentes. Il alla s’asseoir sur une des pierres qui formaient un semblant de cercle. Aude avait l’impression de pénétrer dans la partie la plus ancienne de la Forêt des Vaures, qui bruissait de souvenirs.

"Approche-toi, mon enfant. Prends place parmi nous qui t’accueillons." Le petit homme écarta les bras une nouvelle fois, en un large geste de bienvenue. Aude ne bougeant pas, le moine avança vers elle, puis la guida vers le centre du cercle. Là, une large pierre couchée, circulaire et taillée en colimaçon, trônait au centre de tous les regards. La pierre sembla tourner sur elle-même, produisant un crissement hypnotique. Aude secoua la tête comme si elle avait failli s’endormir, et s’assit sur ce qui devait être une table, quand la forêt ne comptait que des arbrisseaux. La pierre émit de nouveau ce crissement, qu’Aude ressentit jusque dans sa chair, jusque dans ses os. Elle regarda tout autour d’elle, ne sachant à quoi s’attendre. Thadée avait ce sourire large et effrayant, assis, les avant-bras reposant sur ses cuisses solides. Aristide était là, aussi, et lui envoya un sourire soutenu par un hochement de tête. A quoi l’encourageait-il ? Aude sentit deux petites mains potelées se poser sur ses épaules. Le moine était juste derrière elle.

"Bienvenue, mon enfant", lui chuchota-t-il. Puis il s’éloigna, et prit la parole, de la voix de celui qui a l’habitude d’ haranguer les foules. "Mes amis !" Il s’adressait à la soixantaine de personnes qui, assises sur des arbres couchés, qui, appuyées contre des troncs, qui, recroquevillées contre des racines, blotties contre des pierres, la regardait . Des hommes, des femmes, des jeunes et des vieux. Pas un enfant. Tous habillés de vêtements grossiers, sans âge, tous l’air un peu sauvage. Aude frissonna et frotta ses bras, détournant le regard. "Je vous présente la dernière des Vaurés." Des rires fusèrent, des cris de victoire. "Elle vient de rejoindre la Forêt. Elle est toute neuve." Le petit homme se tourna vers elle, le visage éclairé d’une bonté et d’un amour sans fin.

"Elle est la filleule de Hillta, dit-il en désignant Thadée. Il devra les jours qui viennent l’initier à sa nouvelle vie." Quelques personnes applaudirent. "Mais avant tout, je vais te parler des deux impossibles de la Forêt des Vaures. Aude. Tu ne pourras plus jamais quitter le mur de pierres qui enferme la magie sylvestre en son sein. C’est la frontière infranchissable de ces lieux. Et tu ne pourras jamais mourir." Aude ouvrit de grands yeux effrayés. "Ma famille… Ma vie…" Le moine lui adressa un doux sourire.

"- Ils t’ont oubliée. Tu n’as jamais existé pour eux. Ta vie commence, maintenant. Avec nous, tu seras reine.

- Mais je ne veux pas ! Je ne l’ai pas choisi !


- La Forêt t’a choisie, douce enfant. Elle t’a des vaurés."

Aude retourna la dernière phrase dans sa tête.

« - Des vaurés ? s’enquit-elle.

- Dévorée."

Tous les sens d’Aude l’avertirent d’un danger. Elle devait partir, fuir. Maintenant. Elle balaya les alentours du regard, ne croisant que des visages doux. Seul Thadée semblait sur le qui-vive, prêt à bondir. Aude se leva prestement et prit ses jambes à son cou. Le moine, sourit, se tourna vers Thadée, tout comme tous les autres dévorés. Thadée se leva, eut ce sourire qui semblait trop large pour sa bouche, ses dents trop grandes pour sa mâchoire.

"Je compte jusqu’à dix !" Aude avait déjà disparu. La foule chuchota : "Délicieuse." Thadée prit une inspiration. "Un !" Aude avait l’impression de devenir folle. "Deux !" crièrent quelques voix, soutenant celle de Thadée. "Trois !" Aude sauta par-dessus un fût d’un diamètre plus que respectable. "Quatre !" D’autres voix s’ajoutèrent au choeur. "Cinq !" Thadée jubilait, grisé par les encouragements de ses pairs. "Six !" Aude trébucha sur une racine, s’étala de tout son long, et trouva une pierre sous sa main. "Sept !" Les voix s’élançaient vers les cimes, incarnant à la perfection la beauté d’un choeur sauvage. "Huit !" Aude ramassa la pierre plus grosse que son poing. "Neuf !" Thadée s’élança, fauve prenant en chasse une proie. "Dix !" hurlèrent en choeur une soixantaine de voix.

Aude abattit la pierre sur la tempe du jeune homme qui bondissait sur elle pour la deuxième fois de la journée. Un craquement sourd se fit entendre dans le crâne de Thadée. A cheval sur Aude, qui tenait encore la pierre dans sa main, Thadée vacilla, s’ébroua, et planta ses yeux jaunes dans les yeux bleus de la jeune fille. Du sang goutta de sa blessure, sur la joue et les cheveux d’Aude. Le gaillard avait l’air surpris, mais pas en colère. Un peu triste, peut-être. Il soupira, libéra les poignets de la jeune fille et s’écarta d’elle. Aude restait sur le dos, haletant, la gorge serrée. La vilaine blessure à la tempe du jeune homme cessa de saigner et se referma. Sans la regarder, et d’une voix douce, Thadée dit : "Et bien, vérifie. Va voir si la Forêt peut te rendre ta vie d’avant." Aude se leva et se remit à courir, droit devant elle, alors que des larmes inondaient ses joues, se diluaient dans le sang. Thadée la pista en lui laissant un peu d’avance. Elle allait se cogner au mur jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’il ne la laisserait pas passer.

...


Aude avait traversé la forêt en sens inverse, s’orientant comme elle le pouvait, mais nullement effrayée à l’idée de se perdre. Elle avançait droit devant elle, déterminée à retrouver ce mur, le franchir, et qu’on lui rende sa vie. Oublier ces absurdités. La forêt lui paraissait hostile, maintenant. Silencieuse. Ses créatures aux aguets. Aude refusait de comprendre ce qu’il s’était passé ces dernières heures. Tout cela était hallucinant. Elle avait dû être empoisonnée, par les fruits et l’eau, peut-être.

Aude arriva en vue des vestiges du mur. Derrière lui, un sentier de randonnée, balisé. La civilisation. Un monde connu, rassurant. Normal. Elle serra les dents et avança, résolue. Elle grimpa sur le mur, lança son pied et c’était comme s’il rencontrait un voile épais, qui s’étendit à ses jambes, ses bras, son ventre, son visage, et la repoussa doucement vers l’intérieur. Et c’était comme cela partout, qu’elle s’y jetât ou qu’elle progressât lentement. Elle ne rencontrait que douceur qui la repoussait à l’intérieur. Finalement, elle se lassa au bout de quelques heures, vaincue.

Aude sentit une présence derrière elle. Thadée se montra, mais elle se détourna de lui et regarda ce chemin de randonnée qui serpentait entre les arbres. Thadée se rapprocha. Lentement. Pas à pas. Jusqu’à glisser ses bras autour de la jeune fille et blottir son dos à elle contre son torse à lui. Humer ses cheveux. L’odeur salée de ses larmes et celle métallique du sang séché. Les tressaillements de la proie attrapée. Il pivotait son torse de droite et de gauche, la berçant contre lui. Il souffla dans son cou, enfouit son nez dans ses cheveux. Quand il la sentit se détendre, il s’écarta d’elle et la libéra de ses bras.

"- Je suis ton parrain. Je dois te trouver un autre nom. Mais pour cela, tu dois trouver ta peau.

- Comme Aristide et la dépouille de corbeau, dans la tourelle ?" Thadée acquiesça.

...


Thadée et Aude marchaient côté à côte dans la forêt, l’arpentaient. Elle ne savait que chercher mais ne voulait pas poser de questions. Elle ruminait ses aventures, qui ne lui plaisaient qu’à moitié, et se demandait ce qu’on attendait d’elle. Elle prit conscience qu’elle n’avait pas vu un animal dans cette forêt, alors qu’elle bruissait de mille vies, quand une harde passa entre les arbres, sur leur gauche. Thadée se raidit, fixant son regard soudain devenu jaune sur les biches, promesses de bons repas. Aude, fascinée, s’avança doucement vers eux, alors que Thadée s’efforçait de demeurer immobile. Le cerf l’avait déjà repéré et regardait dans sa direction, sur le qui-vive. Aude continua son chemin, précautionneuse, souhaitant se rapprocher, encore, juste encore un peu. La harde était immobile, mais de cette immobilité qui n’était qu’un instant fugace. Le moindre geste brusque, et la harde se remettrait en mouvement immédiatement. Une bichette était un peu isolée de ses congénères. Elle était plus fine, le pelage plus clair, de couleur crème. Des vestiges de sa livrée la paraient encore de tâches presque blanches. Elle avait de grands yeux d’un brun clair, très doux, et ses oreilles s’agitaient dans tous les sens, à l’affût. Aude se rapprocha encore, doucement, jusqu’à la toucher. Quand elle effleura le museau de l’animal du bout de ses doigts, l’animal fit mine de s’effondrer, et s’effondra en fait. Comme si toute sa chair s’était évaporée pour ne laisser qu’une dépouille vide. Aude sursauta, poussa un petit cri de surprise, et la harde détala. Elle regarda la peau d’un air mi-fasciné, mi-dégoûté, et se retourna vers Thadée, interrogative.

"Il faut que tu l’acceptes. L’animal t’en a fait don. Prends-la."

Aude recueillit la dépouille, qui était encore chaude, et sentait bon l’animal. Le pelage était très doux. Elle frotta sa joue contre lui, puis y enfouit son nez, pour en flairer les dernières effluves. Puis elle tourna la tête vers Thadée, qui la regardait intensément.

...


Aude et Thadée marchaient côte à côte, guidés par la rivière qui coulait en contrebas. Elle formait une petite retenue d’eau avant de s’écouler entre les branchages et les pierres. Aude accéléra le pas, hâtive de se rafraîchir un peu, après les courses et les émotions de la journée. Arrivés au bord de la rivière, hésitante, elle se tourna vers le jeune homme qui avait un air gourmand. Gênée, elle lui demanda :

"J’aimerai bien me laver un peu… Tu peux aller plus loin ?" Il étira ses lèvres en un sourire canaille, et s’éloigna en sifflotant. Aude s’assura qu’il ne pouvait plus la voir, ôta ses vêtements rapidement, et entra avec beaucoup de manières dans l’eau. Ah, pour être fraîche, elle était fraîche… Elle défit le lien de ses cheveux et les laissa envelopper son corps, avant de respirer par à-coups et de plonger. Elle ressortit de suite la tête de l’eau, la sentant sur sa peau comme des milliers de minuscules pics de glace qui l’agaçaient. Elle entendit un bruit de branche cassée. Elle regarda dans sa direction, cherchant la silhouette familière, agacée.

"J’espère que tu n’es pas là, Thadée !" Le gaillard, l’air voyou, sortit de derrière un arbre et lui adressa un signe de tête. Il s’avança souplement jusqu’au bord de la rivière. Aude croisa ses bras sur sa poitrine, grelottant et claquant des dents, sentant la fureur pointer. Thadée ramassa ses vêtements, les fourra sous sa chemise, s’assit, croisa les bras et lui demanda : "J’aimerai te voir avec ta peau. Histoire que je puisse te nommer." Il souriait comme un beau salaud. Aude fulminait. "Sinon, tu peux toujours venir chercher tes vêtements, bien sûr." Aude décida qu’elle avait trop froid et se leva, un bras couvrant sa poitrine et l’autre son intimité. Elle sortit de la rivière, grimpa sur la rive, et se planta devant lui. "Rends-moi mes vêtements." Il secoua la tête, tout sourire. Aude marcha en crabe vers la dépouille, qu’elle avait posée sur une pierre. Thadée gloussa, et s’attira un regard furibond. Aude se mit à genoux derrière la pierre qui cachait une parcelle de son corps, et attrapa d’un geste vif la dépouille. Elle lança un regard interrogatif sur Thadée, qui était très attentif à ses moindres gestes.

"- Lance-la sur tes épaules.

- Seulement si tu te tournes."

Thadée, ravi, couvrit ses yeux de ses grandes mains. Il entendit comme un frôlement et écarta les doigts pour la regarder sans en avoir l’air. Une jeune biche se tenait près de la pierre. Frêle, fragile, le pelage crème et moucheté de tâches blanches. Des yeux immenses, d’un brun clair et doux.

Thadée en eut l’eau à la bouche. Captivé, il ôta les vêtements roulés en boule contre son ventre, puis enleva sa chemise. Il en était à la ceinture quand la biche fit volte-face et se mit à courir. Cours, ma jolie, cours. Thadée fit glisser son pantalon, arracha ses chaussures de ses pieds, et, c’est comme si sa silhouette massive rétrécissait, changeait de couleur et de forme, se parait d’un pelage gris. Sous sa forme de loup, avec une langue friponne échappant de ses larges mâchoires étirées en un sourire fauve, il se lança à la poursuite de la biche, excité par la chasse.

Il ne lui laissa aucun répit. Il était bien plus fort, plus rapide, connaissait la forêt comme sa poche. Thadée compta jusqu’à dix dans sa tête, et bondit sur sa proie qui glapit en s’effondrant sur le sol tapissé d’aiguilles de pin. La biche montra le blanc de l’oeil quand elle sentit les crocs affamés contre sa gorge offerte. Aude fondit de peur et de désir quand elle sentit Thadée lui mordiller la naissance de l’épaule. Thadée chercha son regard, lui murmura "Délicieuse", fronça les sourcils et lui chuchota à l’oreille : "Tu t’appelles Joyau", avant de picorer son visage, son cou, la naissance de sa poitrine de baisers tout doux.

...


Aristide accueillit le groupe de visiteurs en écartant ses longs bras en un geste de bienvenue. Il les regarda un à un, l’oeil vif. Il s’attarda sur une enfant qui n’avait pas dix ans. C’était encore une classe, mais plus jeune. La maîtresse bavardait avec le guide, et les élèves faisaient tout autre chose qu’écouter Aristide.

Dans le parc qui jouxtait l’entrée dans la forêt, Aristide invita l’enfant à manger des fruits sauvages, et à boire de l’eau de la rivière, ignorant avec superbe le reste du groupe, qui n’y comprendrait rien, de toute façon. Plus loin, dans la forêt exubérante, quand il demanda si quelqu’un souhaitait l’accompagner de l’autre côté du mur, dans la Forêt Dévore, une seule se porta volontaire, joueuse, curieuse, intéressée. Délicieuse. La petite fille brune aux grands yeux noirs comme des billes, aux manières un peu pataudes et au caractère bien trempé. Tous deux de l’autre côté du mur, Aristide se pencha vers l’enfant et lui montra la biche au pelage clair qui se cachait entre les arbres, et la regardait fixement. L’enfant sourit, émerveillée. Aristide lui conta, à voix basse :

"On l’appelle la Forêt des Vaures, mais les historiens ont mal lu, mal compris ce nom. Ce n’est pas la Forêt des vaures, des vauriens, des gens sans terre. Non. C’est la Forêt Dévore, celle qui prend et ne rend pas. Celle qui n’est pas en dette avec ce qui l’entoure. Elle se nourrit de personnes qu’elle choisit pour survivre et étendre son pouvoir. Et elle t’a choisie, belle enfant, pour faire partie d’elle."
End Notes:
Ceci est un conte écrit pour un concours que je n'ai pas remporté, en juin 2011. Je suis en train de la retravailler afin d'en faire quelque chose de plus long. Je vais travailler la caractérisation des personnages afin de m'éloigner du conte qui n'en a que des archétypes, et je fais quelques recherches sur les légendes celtiques afin de peaufiner mes sources et d'étoffer le texte... J'espère que la lecture vous a été agréable. A bientôt.
Cette histoire est archivée sur http://www.le-heron.com/fr/viewstory.php?sid=379