« Satan l’habite », ou Comment Gilbert Potofeu devint résident permanent en Enfer by Vifdor
Summary: Participation à l'atelier #6 - Enfers

Crédits image : Mayor Hall and Lucifer, auteur inconnu, 1870.


" En un mot, Gilbert Potofeu était apprécié de tous, et personne ne doutait qu’il puisse aller ailleurs qu’au Paradis. Mais le Diable a des raisons que la Raison ne connait pas. "

Une histoire fantasmagorique et rocambolesque qui enchantera petits et grands. Enfin, peut-être.
Categories: Humour, Projets/Activités HPF Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: #6 - Enfer, Grand Chelem infernal
Chapters: 3 Completed: Non Word count: 11256 Read: 8694 Published: 05/11/2011 Updated: 09/07/2014
Story Notes:
Participation à l'atelier #6 - Enfers

Mythologique

De l'antre d'Hadès aux brumes de Helheim en passant par les neuf cercles de Dante, les mythologies et la littérature nous offrent diverses visions de l'enfer.
En vous appuyant sur l'une d'entre elles, décrivez-nous le périple d'un personnage qui décide de visiter le séjour des morts.

Contrainte : Votre texte se présentera comme une réécriture assumée.

1. Chapitre 1 by Vifdor

2. Chapitre 2 : Une visite endiablée by Vifdor

3. Chapitre 3 : La Grande Porte by Vifdor

Chapitre 1 by Vifdor
Gilbert Potofeu était un homme honnête. Entrepreneur dans le bâtiment, il se chargeait de construire les échafaudages nécessaires aux grandes constructions, tels que les immeubles. Catholique fervent, il allait régulièrement à la messe et avait monté gratuitement l’échafaudage nécessaire à la restauration de l’église de sa commune, ce qui lui valait la reconnaissance de tous, du maire, farouche anticlérical, à la bibliothécaire pincée qui gérait l’association de sauvegarde de l’église. Il avait même reçu une lettre de remerciement de l’évêque.
En un mot, Gilbert Potofeu était apprécié de tous, et personne ne doutait qu’il puisse aller ailleurs qu’au Paradis. Mais le Diable a des raisons que la Raison ne connait pas.
§§§

Tout commença un samedi, alors que Monsieur Potofeu se rendait à l’église pour vérifier l’avancement du chantier et s’assurer de la bonne mise en place des échafaudages, car il devait y avoir le lendemain, lors de la grand-messe, l’intervention d’une équipe du journal de TF1 venue évoquer les efforts des courageux bénévoles, et Potofeu espérait bien pouvoir se glisser au premier rang, pour apparaitre en gros plan dans le journal de Pernault.
Tout semblait en place, et Monsieur Potofeu contempla d’un air satisfait l’intérieur de l’église, avec ses prie-Dieu bien alignés et son pavage rutilant. Mais lors de ce coup d’œil autosatisfait, son regard croisa un détail qui le froissa : une dalle représentant un gisant datant du douzième siècle – c’était écrit sur le panneau explicatif à coté – semblait étrangement décelée. Il s’en approcha et constata qu’elle était légèrement sortie des encoches pleines de mortier qui l‘entouraient. Mécontent de ce détail improbable qui pourrait gâter le reportage, Potofeu décida de régler cela lui-même. Jetant un regard autour de lui pour vérifier que personne n’était entré, il sauta lestement sur la dalle funéraire pour la remettre en place en l’enfonçant à son emplacement primitif.
Mais à peine ses pieds touchèrent la dalle qu’il se sentit happé vers le bas, la dalle se dérobant sous lui. Celle-ci se révéla être une pierre escamotable libérant l’accès à un trou béant sous lequel on distinguait la cuvette pentue d’un toboggan, sur lequel Monsieur Potofeu glissa à plat ventre, tandis que la pierre se rabattait prestement derrière lui, le laissant dans le noir total. Pendant de longues minutes il dévala la pente sans pouvoir contrôler sa descente, se cognant quand l’étrange toboggan de pierre faisait un angle.
Il déboucha finalement sur la sortie après une glissade de plusieurs kilomètres. Atterrissant durement sur ses fesses, il se redressa, ébahi. Il se trouvait dans une grande salle voutée, au mur tapissé de torches. De chaque côté de la pièce, il voyait d’autres de ces tunnel-toboggans semblables à celui où il s’était fait quelques bleus, chacune des sorties étant surmontée d’un panneau indiquant le lieu de départ de la glissade. La plupart des lieux recensés sur les pancartes étaient des lieux saints, et au moment où il se demandait quel pouvait être ce lieu étrange un hurlement continu, et à moitié étranglé, se fit entendre. Monsieur Potofeu se tourna, inquiet, vers le lieu de provenance de la clameur, un des tunnels, dont le panneau indiquait « NOTRE DAME, PARIS, France ». Un bruit de dégringolade interrompit un instant le hurlement, qui était de plus en plus aigu par ailleurs, et surgit tel un boulet de canon, un homme asiatique habillé d’un bermuda et d’un t-shirt trop large, qui serrait dans ses mains crispées un gros appareil photo. Il roula sur lui-même avant de se relever, et là seulement, il avisa Monsieur Potofeu. Ils se dévisagèrent un moment sans comprendre, puis l’homme à l’appareil se mit à parler dans un idiome asiatique que Potofeu était incapable de comprendre. Il tenta d’expliquer son incapacité, mais l’autre se mit à crier d’une manière hystérique, visiblement paniqué.
C’est alors que surgit de nulle part, ou du moins d’une sorte de nuage de fumée, un autre homme. Mais c’était l’homme le plus étrange que Monsieur Potofeu n’ait jamais vu. Sa peau avait une teinte rougeâtre très peu naturelle, et le costume de bureau qu’il portait possédait un trou dans le dos pour laisser passer une queue se terminant en pointe de flèche. Ses yeux noirs étaient perçants, il portait une petite barbiche ramenée en pointe vers l’avant, et arborait à l’oreille une boucle à laquelle pendait un minuscule pentacle. Il tenait contre sa poitrine un épais dossier, et, apercevant celui qui devait être un touriste asiatique, soupira et sortit de sa poche un portable dernier cri sur lequel il pianota un numéro d’un air dégouté.
- Passez-moi Yanluowang (1), il y a encore eu un problème de livraison, dit l’étrange personnage dans son portable. S’il n’est pas libre passez-moi le responsable des enfers périphériques !
Le personnage attendit un instant, puis reprit visiblement énervé :
- Dites-lui de me rappeler aussitôt alors.
Il éteignit le portable avec un autre soupir effaré. Regardant l’homme asiatique, il le dévisagea un long moment, comme pour réfléchir à ce qu’il allait en faire, puis semblant se rappeler de quelque chose, il se tourna vers Monsieur Potofeu :
- Gilbert Potofeu, c’est bien ça ? Bienvenue en enfer Monsieur. Excusez-moi pour l’attente, voici votre badge et votre invitation.
Potofeu, éberlué, attrapa comme dans un rêve le badge plastifié que lui tendit l’homme en costume, accompagné d’un épais papier de bristol ; il le lut à la lueur d’une torche :

LUCIFER
Directeur général des Enfers et chargé des Démons,
Vous convie dans son bureau aujourd’hui à 18h (heure satanique).
Présentez-vous au poste 666 une demi-heure avant.


Monsieur Potofeu resta un instant interdit face à cette carte, se demandant quelle blague on cherchait à lui faire. Il se tourna vers le l’homme en costume pour lui demander quand prendrait fin sa plaisanterie, mais le téléphone de celui-ci se remit à sonner de manière tonitruante, interprétant une version digitale de « Highway to Hell » d’ACDC. Interrompant d’un geste de la main Monsieur Potofeu qui ouvrait la bouche pour parler, il décrocha après jeté un coup d’œil sur l’écran pour y lire le nom de son correspondant :
- Yanluo ! Comment vas-tu ? Non rien de grave, juste une nouvelle erreur de livraison. Sur la plateforme des lieux saints. Oui, oui celle des envois directs depuis la surface. Tu peux envoyer quelqu’un le chercher ? Ok, bye mon Lulu.
Replaçant le portable dans sa poche, il se tourna vers Monsieur Potofeu qui tenait toujours le bristol, et avait, il faut l’avouer, l’air un peu perdu et idiot d’un homme en état d’ébriété. L’homme au costume lui parla d’un ton administratif, à la fois onctueux et quelque peu affecté, qui se voulait plein de sollicitude :
- Puis-je vous aider ? Peut-être voulez-vous que je vous accompagne au poste 666 ?
Mais cela suffit à faire perdre patience à Potofeu, le rouge lui monta aux joues, et il tonna :
- MAIS QU’EST-CE QUE C’EST QUE CE CIRQUE ?! RAMENEZ-MOI CHEZ MOI TOUT DE SUITE !
- Bien sûr Monsieur, je pense que nous vous reconduirons à votre domicile après l’entretien, si le directeur l’autorise. Mais vous ne semblez pas au courant des affaires qui vous amènent, alors je vais conduire pour éviter que vous vous perdiez. Je dois juste attendre les livreurs de Yanluowang pour qu’ils récupèrent le colis.
En parlant de colis, il désigna l’homme asiatique dont l’appareil photo pendouillait autour de son cou, tandis qu’il tentait par de vaines ruades et tortillements de remonter dans le tunnel par lequel il avait atterri ici. Ils attendirent quelques secondes dans un silence seulement troublé par le crissement des ongles de l’homme s’agrippant à la pierre du toboggan. Puis un nuage de fumée grise apparut soudainement au milieu de la pièce, s’estompant pour laisser passer deux hommes à l’allure encore plus déconcertante que celui qui portait costume et téléphone : ils ressemblaient aux soldats de terre-cuite chinois que Monsieur Potofeu avait eu l’occasion de voir lors d’une exposition, si ce n’est que leurs armures, d’aspect médiéval, étaient rouge sang, et leur peau d’une blancheur cadavérique. Ils tournèrent un instant les yeux vers Potofeu, et il fut glacé d’effroi : leurs yeux pareils à ceux de certains lapins étaient d’un rouge transparent, et le fixaient impitoyablement.
- Non Messieurs, ce n’est pas lui. Le colis est là-bas, caché dans le toboggan d’entrée, leur désigna l’homme au costume.
Ils avancèrent vers le tunnel, glissant sur le sol tel des fantômes et attrapèrent chacun un pied du touriste asiatique qui se débattait piteusement en poussant des hurlements.
- Merci pour votre intervention rapide messieurs, transmettez mon bonjour à votre chef. Bon retour dans les enfers périphériques, susurra l’homme au costume tandis que les deux étranges soldats disparaissaient dans un nouveau nuage de fumée, emportant avec eux l’homme qu’ils trainaient toujours par les pieds.
Il se tourna en affectant une expression outrée vers Monsieur Potofeu, toujours figé d’horreur après l’apparition des étranges soldats.
- Yanluo en fait beaucoup trop. Une touche de pittoresque peut être sympa mais là, c’est atroce. Je ne comprends pas qu’il soit si attaché au traditionalisme, nous avons pour notre part depuis longtemps renoncé aux pieds fourchus et aux cornes. Il n’y a plus que les vieux démons has-been qui les portent.
Il alla ouvrir une porte, apparue miraculeusement dans le mur nu, et s’effaça pour laisser poliment passer Monsieur Potofeu, qui l’écoutait parler en se demandant s’il devait fuir face au fou-furieux qui tenait de tels propos. Mais l’homme au costume continuait ses commentaires :
- C’est sans doute en réaction à tous ces communistes maoïstes qu’on lui a envoyés qu’il continue d’utiliser ces vieux costumes, sans doute ont-ils essayé d’imposer une révolution culturelle…
Il conduisit Monsieur Potofeu à travers un dédale de couloirs, croisant de nombreuses portes fermées. Marchant rapidement à la suite de son accompagnateur, Potofeu n’eut que le temps de jeter de brefs coups d’œil vers ces portes, qui portaient des mentions diverses, écrites en grosses lettres gothiques : « Salle d’archivage des pactes avec le diable, période 1450-1550 », « Centre de documentation pour malédictions et blasphèmes », « Salle de lecture Alighieri (2)»…
Ils traversèrent d’immenses couloirs sans s’arrêter et débouchèrent bientôt dans une partie nettement plus claire et à la structure plus moderne, l’homme au costume précisa alors :
- Nous sommes dans la partie administrative des Enfers, pour rejoindre les Cercles, il faut prendre l’ascenseur qu’on trouve au bout du couloir.
Il désigna une grande porte de métal brossé à l’extrémité de l’allée, qui était surmontée d’un écran digital sur lequel on pouvait lire « Cinquième cercle, en remontée ». Ils tournèrent encore un instant dans les couloirs jusqu’à se trouver devant une porte vitrée à ouverture magnétique ; l’homme au costume se contenta de passer sa main devant la porte pour que celle-ci lui laisse le passage, mais quand Monsieur Potofeu voulut le suivre, la porte, mue par quelque force invisible, se referma avec fracas. L’homme au costume se tourna et se frappa le front. Il cria à travers la vitre :
- UTILISEZ VOTRE PASS.
Monsieur Potofeu, sorti le badge plastifié qu’il avait fourré dans sa poche, et suivant les indications de l’homme au costume à travers la vitre le brandit face à la porte qui s’ouvrit instantanément.
- Excusez-moi, nous recevons assez peu de public non-damné et je n’ai pas l’habitude d’avoir à utiliser ce genre d’artifice. Ces portes sont faites pour empêcher le passage d’entités pures ou d’âmes de mortels qui n’ont pas encore été jugées. Lucifer lui-même a délivré ce pass spécial pour vous.
Monsieur Potofeu avait du mal à suivre l’étrange conversation de son hôte, mais il tenta néanmoins de clarifier la situation pour son cerveau incapable de digérer les informations incroyables qui lui arrivaient.
- Vous n’avez pas besoin de badge… Vous êtes quoi exactement ?
L’homme au costume prit un air navré, et, s’inclinant profondément, se présenta :
- Excusez cet oubli, je suis Asmodée(3), Surintendant des Enfers et grand patron des maisons de jeu.
- Alors vous êtes… Un démon ?
- Bien sûr ! Quoi d’autre ? Vous êtes en enfer mon cher Monsieur, le personnel de l’infrastructure n’est constitué que de démons.
Potofeu resta un instant bouche bée, incapable de parler et de raisonner. La vaste blague qui avait suivi sa chute sous la dalle funéraire, prenait un tour étrange, voire franchement inquiétant. Tout cela était-il réel ?
Interrompant ses réflexions, Asmodée regarda sa montre, une épaisse Rolex ornée d’un tas de minuscules aiguilles tournant toutes à des vitesses différentes, et ajouta d’un ton empressé :
- Nous devons nous dépêcher, le bureau 666 se trouve au bout de ce bâtiment, il nous reste un bout de chemin à parcourir.
Prenant Monsieur Potofeu, sonné et hagard, par le bras pour le conduire, il ajouta d’un ton d’excuse :
- Je ne peux hélas pas nous transférer dans le bureau, il est interdit d’employer ce moyen de locomotion dans le bâtiment principal…
Asmodée avait une poigne de fer et marchait de manière rapide, Monsieur Potofeu peina à le suivre dans le dédale des couloirs, dont le décor devenait de plus en plus chic et recherché au fur et à mesure qu’ils approchaient du bureau du Directeur général. Quand ils arrivèrent dans le dernier couloir où, sur une porte de chêne épais, se détachaient très nettement les chiffres 666 en lettres d’or, ils foulaient une épaisse moquette de laine impeccablement brossée, et aux murs, sous les chandeliers d’argent, étaient accrochés de nombreux tableaux dans d’impressionnants cadres dorés.
- Je vous laisse ici, Monsieur Potofeu, il vous suffit d’entrer et la secrétaire répondra à vos questions. Bonne journée.
Asmodée se retourna et partit, semant dans son sillage une odeur légère de charbon de bois. Potofeu, laissé seul face à la porte, frappa légèrement le battant puis entra, découvrant une vaste antichambre, avec des meubles de style baroque et un plafond surchargé de dorures. Son regard tomba sur sa gauche sur un bureau, où l’observait, au-dessus de l’écran de son ordinateur, une femme à la peau de la même couleur qu’Asmodée et aux cheveux d’un roux flamboyant, qui portait un strict tailleur noir. Sur le bureau, une petite réglette de bois dorée indiquait :

LILITH
PREMIERE DEMONE
Assistante de direction, attachée au service de Lucifer


Il resta un instant à l’observer sans oser parler. Ce fut elle qui l’aborda :
- Bonjour. Monsieur Potofeu je présume ? Je suis Lilith, assistante de Lucifer qui va bientôt vous recevoir. Je dois juste régler quelques détails avec vous avant.
Indiquant un confortable fauteuil face au bureau où il pouvait s’asseoir, elle attrapa un dossier sur le coin du bureau sur lequel était écrit à l’aide d’un gros marqueur rouge « Bureau de Lucifer, Confidentiel ». Consultant la première page de la liasse, elle regarda longuement le papier, surlignant quelques passages. Elle leva ensuite la tête vers Monsieur Potofeu et lut le document :
- Vous êtes donc Monsieur Gilbert Potofeu, résident mortel de la terre et vous n’avez pas pour l’instant été inscrit au registre des Enfers. C’est exact ?
Elle jeta un coup d’oeil à Potofeu qui fut un instant sans voix face au regard flamboyant de la démone. Il finit par bafouiller une réponse inintelligible qui ressemblait à un oui. Elle continua alors son interrogatoire :
- En tant que mortel, vous exercez une profession dans le cadre de la Construction ?
- …Oui.
- Vous fabriquez et montez des structures permettant de construire à des hauteurs importantes, c’est bien cela ?
- Oui… Oui. Je monte des échafaudages dans le cadre de projets de parcs immobiliers en milieu urbain.
Lilith, un stylo rouge à la main, cocha plusieurs cases en hochant la tête d’un air satisfait. Elle referma brusquement le dossier, produisant un claquement sec qui fit sursauter Potofeu. Elle décrocha le téléphone qui se trouvait sur son bureau et annonça à son interlocuteur :
- Monsieur, votre rendez-vous de dix-huit heures est arrivé, et tout est en ordre dans le dossier. Très bien, je le fais patienter.
Elle raccrocha, et adressa à Potofeu le même sourire administratif que lui avait déjà adressé Asmodée :
- Monsieur Lucifer va vous recevoir, il vous demande juste de patienter encore un peu. Puis-je vous proposer un rafraîchissement en attendant ?
Quand la démone lui proposa à boire, Potofeu se rendit compte qu’il avait soif et opina de la tête, oubliant sa méfiance face à cette situation qui le dépassait.
- Je voudrais bien quelque chose de fort s’il vous plait…
- Oh mais nous n’avons que cela… lui dit Lilith d’une voix amusée, allant chercher dans un grand meuble un verre dans lequel elle versa une étrange boisson rouge. Elle tendit le verre à Potofeu, qui, indécis, renifla le verre : étrangement la boisson dégageait une agréable odeur d’épices douces vaguement sucrée. Il porta le verre à ses lèvres et fut surpris par le goût délicat de l’alcool. Il sentait que c’était une boisson forte, mais elle semblait avoir sur lui des vertus calmantes étranges, et il se sentit très vite beaucoup plus détendu, presque stoïque face à cette étrange aventure.
La démone, se désintéressant de Potofeu, était retournée à son bureau et pianotait le clavier de son ordinateur. Parfois, elle s’interrompait pour passer de rapides appels, indiquant d’obscures commandes à ses interlocuteurs.
Installé confortablement dans le fauteuil, au cuir craquant et aux accoudoirs d’épais velours, Monsieur Potofeu, prit le temps d’observer la pièce. Le décor était riche et respirait l’opulence : des lambris de bois sculptés et dorés représentaient une ronde de diablotins, qui ceinturait la salle de leur danse digne du plus frénétique des sabbats. Le plafond voyait s’épanouir sur sa surface un enchevêtrement, doré également, de faces démoniaques grimaçantes, de doigts griffus et crochetés. Au milieu du plafond, les dorures laissaient place à une peinture au style emphatique, où une gigantesque créature ailée à l’allure menaçante s’abattait sur la figuration d’une ville bordée de remparts. La peinture était entourée d’un ruban peint où l’on lisait en grandes lettrines :

« Iamque iugis summae surgebat Lucifer Idae ducebatque diem, Danaique obsessa tenebant limina portarum, nec spes opis ulla dabatur.(4) »

Monsieur Potofeu ne comprenait pas l’inscription, mais la peinture suffisait déjà à provoquer à la fois sa curiosité et son effroi. Risquant ses yeux vers la grande porte, il déchiffra la plaque qui l’ornait :

LUCIFER – HYLL (5)
Grand dragon et antique serpent (6),
Directeur général des Enfers et chargé des Démons,
Archange déchu et chef des anges rebelles.
FRAPPER AVANT D’ENTRER.


L’esprit un peu assombri par l’alcool, il ne s’étonna plus de sa découverte, et il se dit, pâteux : « c’est donc à ça que ressemble le bureau du Diable… »
Ces pensées confuses furent interrompues par l’ouverture de la porte donnant dans le bureau de Lucifer. Un démon en sortit en premier, Monsieur Potofeu l’avait compris en voyant sa peau à la couleur caractéristique, suivit d’un autre personnage d’une allure tout à fait différente. C’était un grand homme parfaitement proportionné, aux cheveux blonds foncés, aux yeux bleus, qui exhibait ses dents blanches en se fendant d’un large sourire. Potofeu en le voyant l’associa aussitôt à l’un de ces jeunes premiers qu’il voyait passer à la télévision dans ces séries américaines se déroulant sur des plages de Californie ou dans les rues de Manhattan. Mais il remarqua bientôt que son élégant costume de satin blanc-crème comportait comme les démons des ouvertures incongrues. Mais ce n’était pas comme pour Lilith, Asmodée ou l’autre visiteur, un trou laissant passer une queue en pointe de flèche, mais deux trous dans le dos au niveau des épaules, d’où émergeaient deux ailes, ou du moins, ce qu’il en restait. Ce n’était que la fragile armature comparable aux ailes des oiseaux que portait Lucifer dans le dos, pas les gigantesques ailes de ptérodactyle que s’était imaginé Monsieur Potofeu. Juste ce qui restait de grandes ailes, brulées ou désintégrées, ne laissant que quelques os et plumes à demi roussies en lieu et place des grandes ailes blanches et moelleuses des anges.
Monsieur Potofeu ressentit un instant une pitié émue pour le beau personnage aux ailes massacrées, mais il croisa bientôt son regard bleu animé d’une lueur maléfique et en fut glacé. Il trouva aussi que les impeccables dents blanches étaient un peu trop pointues pour rendre son sourire aimable. Raccompagnant le démon jusqu’à la porte, Lucifer finit de l’entretenir d’un épineux problème du transfert de damné d’un cercle à l’autre suite à un nouvel aménagement de la Morale qui obligerait à déplacer la prison des esprits(7). Puis se détournant, il donna à contempler à Monsieur Potofeu ces dents inquiétantes à la pâleur artificielle, tandis que l’autre démon sortait en adressant un salut respectueux.
- Oui, au revoir Belzébuth(8). Bonjour Gilbert, vous permettez que je vous appelle Gilbert ? s’enquit Lucifer en indiquant d’un geste d’invite la porte de son bureau.
Monsieur Potofeu esquissa pour toute réponse un vague hochement de tête que l’autre prit pour un signe d’assentiment. Il pénétra dans le bureau, où une épaisse moquette couleur rouge sang étouffait le bruit de ses pas, et il regarda autour de lui. Les meubles étaient taillés dans un bois noir laqué, qui jurait avec le sol rubicon, et partout des dorures surchargeaient murs et cadres, donnant un étrange sentiment d’oppression à celui qui entrait dans le bureau du Diable.
Lucifer qui emboitait le pas de Monsieur Potofeu lui avança un fauteuil Louis XV tendu de velours noir, et dont la partie de bois sculpté représentait une scène grivoise. Il s’y assit, tandis que son hôte contournait le bureau pour s’asseoir dans une chaire au dossier élaboré. Elle avait en effet une forme évasée originale, qui laissait passer les ailes mutilées de Lucifer de chaque côté, pour qu’il puisse s’adosser sans être gêné. Le bureau devant lui était couvert d’épais dossiers de carton déclinant toutes les nuances possibles de couleurs en allant du vermillon à l’orange, et, dans le seul coin épargné par le désordre, étaient posés un téléphone sans fil noir dernier cri, et un autre rutilant téléphone à cadran d’un rouge comparable à celui qui ornait les camions de pompiers.
Surprenant le regard de Potofeu sur ce téléphone, Lucifer dit du ton de celui qui effectue une conférence :
- C’est le téléphone pour la ligne directe vers l’Eden céleste. On ne l’utilise qu’en cas d’urgence, mais ce n’est pas arrivé depuis longtemps… D’ailleurs c’est mauvais signe pour votre race quand ça se produit…
- Vous voulez dire qu’on peut téléphoner au Paradis ? s’étrangla Potofeu.
- Bien sûr mon cher Gilbert, mais c’est rarement Lui qui répond, il est toujours occupé ailleurs. Généralement c’est Pierre qui gère le secrétariat, répondit Lucifer, l’air ennuyé.
Il laissa un temps se passer, où Monsieur Potofeu ne lâcha pas le téléphone des yeux, puis reprit :
- Mais je ne vous ai pas convié dans mon modeste shéol (9) pour vous entretenir de l’Autre, enfin du moins pas de manière directe. Je voudrais surtout faire appel à vos services.
Potofeu resta un instant interdit, mais le Diable ne s’en rendit pas compte, car son invité arborait un air perdu et désorienté depuis le début de l’entretien.
- A mes services ? finit-il par souffler d’une voix interrogative.
- Oui, vous êtes monteur d’échafaudage il me semble ? C’est ce que Lilith a écrit sur votre fiche.
- Oui je monte des échafaudages dans le cadre de projets de parcs immobiliers en milieu ur…
- Oui c’est écrit sur votre fiche, coupa Lucifer. Donc vous êtes en mesure de m’aider Gilbert, et je vais jouer carte sur table avec vous.
Se penchant au-dessus de son bureau, il y posa ses coudes et croisa ses doigts fins juste sous ses yeux, qui dardaient Potofeu de regards implacables.
- Savez-vous comment j’ai été affecté à ce poste Monsieur Potofeu ?
Tassé sur sa chaise, la sculpture de la scène grivoise s’imprimant sur la peau de son dos, Potofeu fit un effort de mémoire, recherchant des détails dans ses lointains cours de catéchisme. Il se souvint vaguement d’une histoire d’anges entrés en rébellion contre dieu, dont le chef, Lucifer, avait été jeté hors du Paradis pour finir en Enfer. Ce devait être l’affectation dont parlait le démon aux ailes brulées.
- Vous avez été jeté hors du Paradis par Dieu… dit Potofeu d’une voix mal assurée.
Lucifer se jeta sur son siège et se mit à rire de manière démente. Se reprenant, il dit d’une voix pleine de rancune :
- C’est une façon de voir les choses… IL m’a dégradé et muté ici après que j’ai pris la tête d’un syndicat, car je trouvais les conditions de travail des anges intolérables. Je vous jure qu’être archange porte-lumière n’est pas de tout repos, on ne se contente pas de L’éclairer avec une chandelle, si je puis me permettre la comparaison. Il n’aime pas qu’on lui tienne tête, alors il m’a relégué comme ange de catégorie B en même temps qu’il me privait de mes ailes, et m’a obligé à accepter ma mutation à la tête du bureau des Enfers.
Laissant un temps, il ajouta d’une voix narquoise :
- Oh j’ai bien sûr fini par y trouver des avantages. Vous ne trouvez pas Lilith charmante mon cher Gilbert ? Ah la luxure… Je suis particulièrement fier de cette invention…
Potofeu avait perdu un bon tiers de son volume à force de se tasser sur le fauteuil, et l’étrange discours du Diable lui paraissait quelque peu incompréhensible. Néanmoins, ne voulant pas énerver Lucifer, il tenta d’être aimable :
- Si vous avez fini par vous plaire ici, tout se finit bien…
- NON TOUT NE SE FINIT PAS BIEN ! J’en ai ma claque de m’occuper de tous ses démons paumés alors que je pourrais prendre tranquillement des bains de soleil là-haut… Et depuis que mon allergie au souffre s’est réveillée, ma vie est un véritable enfer.
D’un mouvement emporté, il se leva de son imposante chaire et se mit à faire les cent pas dans son bureau sous le regard inquiet de Gilbert.
- J’ai essayé de ne pas être trop amer et de faire mon boulot, en espérant un reclassement, mais il ne l’a jamais fait, il m’a laissé pourrir ici. Mais maintenant c’est terminé, je vais remonter là-haut qu’il le veuille ou non, siffla Lucifer d’une voix déterminée.
- Vous… voulez repartir au Paradis donc ? dit Potofeu, choisissant ses mots avec précaution.
- Oui, et c’est là que vous entrez en jeu mon cher Gilbert, dit le Diable d’une voix à nouveau enthousiaste, tandis que sa physionomie, un temps gâtée par la colère, retrouvait ses traits de star de cinéma au sourire ravageur.
Lucifer alla se rasseoir.
- Je veux que vous… je peux vous tutoyer Gilbert ? Alors je veux que tu me construises un échafaudage le long du Grand Mur pour que je puisse retourner là-bas.
- Le Grand Mur ? dit Potofeu d’un air interrogateur.
- Oui je ne peux plus voler maintenant, il faut donc que j’escalade le Mur, dit Lucifer sur un ton d’évidence.
Potofeu reformula sa question :
- Mais qu’est-ce que le Grand Mur ?
Ce fut au tour du Diable de paraitre surpris :
- Tu ne connais pas le Grand Mur ? La séparation entre l’Eden et l’Hadès (10) ?
- Le Paradis n’est pas dans le ciel ? demanda naïvement Monsieur Potofeu.
La question fit sourire Lucifer qui se leva à nouveau de sa chaire, et se dirigea sur la gauche vers un rideau de brocard écarlate hermétiquement fermé.
- Je le cache car sa vue m’irrite, mais je vais te le montrer pour que tu comprennes.
Il tira le rideau qui glissa sans bruit sur le côté, dévoilant un vaste paysage comme au théâtre. Lucifer fit signe à Gilbert de s’approcher. Celui-ci s’approcha timidement et plongea son regard sur le vaste espace qui s’ouvrait derrière la vitre du bureau.
Le bureau du Diable se trouvait au sommet d’une sorte de building, alors que Potofeu avait eu la sensation de descendre quand il avait été avec Asmodée jusqu’au bureau 666. Au-delà du bâtiment s’étendait un terrain plat large comme une dizaine de terrains de foot où s‘avançaient par rangs serrés des êtres humains, qu’on faisait descendre de bateaux qui accostaient un peu plus loin derrière. Un large fleuve déversait ses eaux bouillonnantes à l’aspect iridescent dans l’espace portuaire, et des démons habillés comme des dockers ouvraient des portes d’acier rouillé d’où se déversait le flot continu des damnés. C’était un fourmillement constant que Potofeu trouva terriblement angoissant. Il manqua à plusieurs reprises de se signer à la vue de ce spectacle, mais se dit que le geste ne serait pas forcément apprécié de son hôte. Il regarda alors dans le lointain, au-delà du fleuve et son regard rencontra bientôt l’immense masse d’une falaise totalement verticale qui bouchait tout horizon. C’était un grand rempart de pierre noire qui devait mesurer, à vue de nez, au moins huit ou neuf cents mètres et au pied duquel Potofeu vit, en plissant les yeux, s’agiter de minuscules silhouettes qui tentaient vainement d’y grimper par des bonds ridicules et désespérés.
Au sommet de l’à-pic perçait une lumière blanche virginale bien différente de la lumière rougeoyante qui baignait le reste de la scène. Lucifer suivant le regard de Gilbert donna quelques explications, d’une voix douce et presque mélancolique :
- Ce sont les lumières qui percent du Paradis là-haut. Là, en bas, c’est le Styx, la plupart des damnés nous sont convoyés par bateaux.
Potofeu contempla l’immensité noirâtre du mur qui étendait sa montreuse hauteur, absorbant les lueurs qui auraient pu tomber de plus haut, là où la lumière jaillissait, surmontée d’un ciel bleu, alors que le ciel des enfers était d’un noir terreux, renvoyant à l’origine souterraine du lieu.
- C’est immense… On ne peut pas construire un échafaudage à une telle hauteur, dit Potofeu d’une voix blanche.
Lucifer parut s’attendre à sa réponse et répondit :
- Vous aurez autant d’ouvriers que vous le voudrez, et nous vous forgerons les plus solides pièces. Le métal et le feu, c’est un peu notre spécialité ici-bas, et nous ne manquons pas de damnés à tuer à la tâche.
Il ajouta, reprenant un ton narquois :
- Enfin tuer à la tâche, c’est une manière de parler, ils sont déjà morts.
Il esquiva un sourire qui dévoila un bref instant ses dents pointues. Potofeu ne dit rien, s’imaginant un bref instant à la tête d’une équipe de damnés en train de monter un échafaudage pour le maître des Enfers. L’idée lui parut grotesque et dérangeante, et il chercha à trouver une autre solution.
- Vous n’avez pas de démons volants qui puissent vous conduire en haut ?
- Hélas mes démons ne peuvent pas s’approcher du Mur sous peine d’être foudroyé par l’Autre. Donc aucun ne prendra le risque de tenter d’approcher la limite.
- Peut-être pouvez-vous faire creuser un escalier dans la roche ?
- J’ai déjà fait travailler quelques centaines de damnés là-dessus mais la roche semble inattaquable, aucun des outils de l’Enfer ne semble pouvoir l’émousser.
- Ah, murmura d’un déconfit Potofeu, cherchant prestement une autre solution sans la trouver.
Il tenta alors d’une voix hésitante :
- Et si… Vous Lui demandiez… A réintroduire le Paradis ?
Accompagnant sa proposition, il désigna le téléphone rouge sur le bureau. Mais Lucifer se rembrunit aussitôt, l’idée lui semblait fort désagréable, son visage devint pâle et ses ailes mutilées furent parcouru d’un frisson.
- Oh non ! Je préfèrerai me tuer en avalant une capsule d’eau bénite plutôt que de Lui demander. C’est impossible.
Se ressaisissant, il ajouta l’air apaisé :
- Gilbert, j’ai étudié toutes les manières de repartir là-haut et l’échafaudage semble être ma seule chance.
Il semblait avoir une sorte de retenue dans l’attitude le maitre des Enfers, comme s’il se retenait de supplier, mais le ton y était. Un instant, Gilbert fut touché par l’attitude de détresse de Lucifer, puis il fut de nouveau méfiant :
- Pourquoi je vous aiderais à retourner là-bas ? C’est peut-être mieux que vous restiez ici.
- Ce serait bien que vous m’aidiez car je risque sinon d’être peu disposé à signer votre autorisation de sortie des Enfers, et sans elle, vous êtes coincé ici…. Ad vitam aeternam, ajouta Lucifer retrouvant son sourire où se mêlaient l’ironie et la fourberie.
Potofeu se sentit berné par le Diable, qui l’avait amené ici en sachant qu’il ne pourrait pas en repartir sans mener à bien ce qu’il voulait. Il s’apprêta à répliquer vertement à Lucifer mais celui-ci n’était plus à côté de lui près de la fenêtre, s’étant glissé silencieusement derrière le bureau, il montrait d’un air goguenard à Potofeu un papier sur lequel on pouvait lire écrit en haut en lettres capitales :

DEVIS POUR LA CONSTRUCTION D’UN ECHAFAUDAGE POUR LE PARADIS


Lucifer avança un stylo à encre rouge vers Gilbert qui soupira avec dépit.
- Allez mon cher Gilbert, je suis généreux voilà un devis qui a valeur de contrat où vous vous engagez à fabriquer la structure qui me permettra de rejoindre le Paradis, en échange vous repartirez d’ici libre et ayant obtenu une absolution complète pour avoir une bonne place là-haut… La corruption et les pots de vin font aussi partie de mes inventions, dit-il d’un air entendu.
- On ne vous appelle pas Le Malin pour rien on dirait, dit Potofeu en signant le papier avec lassitude.
- Vous ne savez pas à quel point c’est vrai… susurra Lucifer en repliant le document d’un air satisfait. Vous indiquerez à Lilith ce dont vous avez besoin pour démarrer votre structure. Je vais vous faire établir une autorisation de résidence en Enfer pour que vous ne soyez pas inquiété par les gardes infernaux.
Signant le papier où figuraient déjà le nom et le prénom de son invité, il lui tendit en disant d’une voix amusée :
- Vous serez le premier humain résident permanent non-damné, mon cher Gilbert.
Gilbert esquissa un sourire triste de vaincu, puis se tourna vers le Mur immense qui se dressait face à la fenêtre.
- Je sens que ça va être l’enfer ce chantier.
End Notes:
Notes :
(1) Yanluowang (閻羅王) (le roi Yanluo) est un dieu chinois d'origine bouddhiste, gardien et juge de l'enfer. C'est une divinité secondaire également présente au Japon sous le nom de Enma.
(2) Alighieri est le nom de Dante, auteur de la célèbre Divine Comédie où il raconte son voyage en Enfer.
(3) Asmodée est un démon biblique apparaissant dans le Livre de Tobie (III.8).
(4) Ceci est la fin du deuxième chant de l'…néide de Virgile, où Lucifer apparait au lendemain de la chute de Troie :
« Déjà sur les crêtes du haut Ida se levait Lucifer, amenant le jour avec lui ; les Danaens tenaient assiégées les portes de la ville, et aucun espoir de secours ne restait. »
(5) L’un des équivalents de « Lucifer » en hébreu.
(6) Mots employés par Saint Jean pour désigner Lucifer dans l’Apocalypse.
(7) La prison des esprits est une sorte de purgatoire dans la religion mormone.
(8) Belzébuth ou Baal-zébub, divinité philistine honorée dans la ville d'…qron, est décrit comme un démon dans le Nouveau Testament.
(9) Shefôl est le terme hébreu de l'Ancien Testament désignant le séjour des morts, les enfers. Il n’a pas de traduction en français.
(10) L’Hadès est le terme désignant les Enfers grecs, également employé dans l’Ancien Testament. Il désigne également le dieu des Enfers de la mythologie grecque.
Chapitre 2 : Une visite endiablée by Vifdor
Author's Notes:
Suite des aventures de Gilbert Potofeu, les notes indiquées par des numéros à la fin du texte ne sont pas nécessaire à la compréhension de l'histoire, ce sont juste des précisions d'ordre documentaires.

Je serai ravi de connaitre l'avis de mes lecteurs sur cette petite suite, n'hésitez pas à laisser une critique. Désolé pour la mauvaise mise en page, après plusieurs edit, je n'arrive pas à faire la mise en page habituelle, les balises font n'importe quoi. >_>
Gilbert Potofeu se réveilla dans la chambre qu’on lui avait attribuée la veille. C’était une vaste salle à la décoration chargée et prétentieuse, dont les murs étaient couvert de soie orange, qui donnait la sensation permanente de vivre au cœur d’un incendie. L’impression de flamboyance était renforcée par les volutes et moulures convulsées qui ornaient le mobilier et les boiseries. La chambre était dépourvue de fenêtre, mais baignait malgré tout dans la même clarté rougeâtre qui semblait engluer chaque parcelle des Enfers, comme s’il émanait des lieux mêmes une lueur comparable à celle d’un tison.
La chambre se trouvait dans un vaste hôtel particulier où Gilbert avait été conduit par un démon au service de Lucifer, portant une livrée de chauffeur. Derrière la façade, quelque peu sinistre, faisant penser à celle d’un vieux manoir anglais, se cachait un ensemble de pièces d’apparat où Lucifer recevait ses invités, loin du building où se trouvaient les services administratifs. Les pièces en enfilade, tendues de velours d’un noir profond et d’un rouge sanglant, reflétant le goût du maître des lieux pour les couleurs tranchées, donnaient sur un vaste escalier desservant les chambres à l’étage. On avait installé Gilbert dans la chambre des flammes éternelles, la plus coquette de la maison des invités. Il semblait assez peu courant que le Diable reçoivent des « amis ».
A peine s’était-il réveillé qu’un démon poussa la porte, portant un plateau d’argent chargé d’un copieux petit-déjeuner. A un café brûlant et âpre s’ajoutaient de consistantes pâtisseries violemment parfumées à la cannelle que Gilbert Potofeu dévora, se découvrant soudain une faim nouvelle qui lui semblait insatiable. C’était donc cela la véritable Gourmandise.
Le démon était resté dans la pièce, s’affairant face à une armoire de style rococo si ornée qu’elle semblait prête à s’effondrer sous le poids de ses dorures. Il sortit de l’armoire plusieurs vêtements qu’il déposa sur une chaise recouverte de damas couleur pamplemousse puis ressortit en indiquant à Potofeu :
- Votre voiture viendra vous chercher dans une heure. Monsieur Lucifer a prévu pour vous une visite de ses installations avant que vous ne débutiez le chantier.
- …. Une visite ?
- Oui, pour que vous voyez autre chose de le centre de documentation et l’aile administrative : la ville infernale de Pandémonium (1), les zones de transit…
Sans laisser le temps de lui poser d’autre question, le démon quitta la pièce, laissant sur son passage l’habituelle odeur douceâtre de charbon de bois que dégageaient ses semblables. Gilbert acheva son déjeuner, ne se décidant à quitter la table que lorsque la panière de viennoiseries fut vide. Il utilisa la salle de bain attenante à sa chambre, plaquée de carrelages noirs et bleu nuit. Il découvrit alors que ses vêtements avaient disparus, emportés sans doute par le démon pour être nettoyés et qu’il était obligé d’utiliser ceux laissés à sa disposition.
Il découvrit avec étonnement que ces vêtements semblaient avoir été taillés exprès pour lui et lui allaient parfaitement. La tenue était simple et avant tout pratique : un large bermuda beige et une chemisette blanc cassé lui donnait l’impression de partir en randonnée, et un bref instant l’épisode du touriste chinois, emporté par les effrayants démons asiatiques, surgit dans son esprit mais ces pensées furent interrompues par le klaxon de sa voiture qui l’attendait face au manoir.
Le même démon-chauffeur, arborant moustache et air ennuyé avec la même aisance, ouvrit la porte arrière et l’invita à monter. Potofeu prit place sur les sièges de cuir craquant, rouges bien entendu, tandis que son chauffeur annonçait :
- Monsieur Lucifer a demandé à un de nos érudits de vous faire la visite, nous allons passer le chercher et il m’indiquera l’itinéraire.
- Heu… D’accord.
Le démon claqua la porte, s’installa dans le siège chauffeur où un espace était prévu pour laisser passer sa queue, puis cliqua sur le bouton d’allumage du GPS. Une voix synthétique demanda alors :
- Indiquez votre destination.
Le démon tapota l’écran puis annonça :
- La maison des philosophes dans le quartier Gomorrhe (2).
Des flèches clignotèrent sur le petit écran du GPS et la voix désincarnée indiqua alors :
- A la prochaine bifurcation, prenez à droite, Rue des Bonnes Intentions.
Ce nom interpella Potofeu. Des bonnes intentions en Enfer ? Le démon chauffeur répondit à son interrogation muette sur un air d’évidence :
- C’est parce qu’elle est pavée.
Il fallut un peu de temps à Gilbert pour comprendre puis finalement il soupira en hochant la tête.
La voiture traversa donc une large avenue pavée de pierres semblables à du porphyre brut contrastant avec les trottoirs taillés de bardiole (3). La rue infernale était étonnamment calme et vide.
- C’est un peu triste aujourd’hui, il n’y a de l’animation que pour le sabbat, annonça le chauffeur de sa voix trainante, comme s’il avait deviné les pensées de Gilbert.
Ils poursuivirent leur chemin, traversant les rues vides tantôt de style haussmannien tantôt des voies plus tortueuses, rappelant les artères d’une cité médiévale. Les immeubles puis les maisons défilaient : Gilbert observait les vastes balcons des immeubles imposants, soutenus par des Atalante aux pieds fourchus et aux têtes cornues, ainsi que les maisons plus modestes dont les portes d’entrées s’ornaient de devises écrites dans des langues cabalistiques.
Le voyage cessa quand ils arrivèrent dans quartier au style nettement différent : de grands bâtiments semblables à des temples des temps antiques se dressaient ici et là dans des espaces verts ornés de statues de marbre. Le démon-chauffeur s’arrêta devant un vaste temple de style grec dont la façade ressemblait au Parthénon. En caractères raides s’étalait sur le fronton la mention :

MAISON DES PHILOSOPHES
Antre des penseurs damnés

En haut de la volée de marches qui menait à l’entrée monumentale, se tenait posté un démon. C’était un vieux démon : sa peau rouge avait une teinte passée, allant sur le gris, et la large barbe qui lui ceinturait les joues semblait éclaircie par des lavages à l’eau de Javel. Il portait une toge d’un blanc immaculé - ce détail frappa Potofeu - et une paire de sandales de cuir rouge vif. Son regard pénétrant se posa sur Potofeu qui, même s’il commençait à s’habituer au regard de feu des habitants de l’Enfer, se figea de terreur un moment.
Puis le démon sourit, dévoilant des dents usées et tâchées et s’avança vers Gilbert.
- Bonjour Monsieur Potofeu, c’est un honneur de rencontrer un mortel choisi par Lucifer lui-même. C’est à moi que revient l’insigne tâche de vous faire découvrir l’aspect, que dis-je ! la géographie de notre beau shéol.
Potofeu serra la main que le démon lui tendit et répondit d’un sobre « merci ». Le démon poursuivit :
- Mon nom est Barbatos (4), démon de première classe. Je suis à la fois l’un des Comtes et le Duc des Enfers. Ma connaissance certaine des lieux vous facilitera sans doute votre visite. Par où souhaitez-vous commencer, cher Monsieur Potofeu ?
Gilbert tenta de prendre un air assuré pour ne pas vexer le vieux démon et suggéra qu’il choisisse l’itinéraire. Cela sembla l’enchanter.
- Commençons donc par ce quartier, si vous le voulez bien, ensuite, nous irons aux Portes.
Attrapant Gilbert par le bras, le démon se mit à léviter, emportant Gilbert avec lui.
- Nous sommes dans le quartier consacré aux arts et à l’intellect maudit. C’est pour moi le plus beau, vous trouverez ici le meilleur des arts profanes et païens, ce que nous faisons de plus pernicieux.
La lévitation s’arrêta soudain, devant une grande façade aveugle dont la porte noire était fermée.
- Ici se trouve le lieu de rassemblement de…
Le démon prit une grande inspiration :
- …l’ Index expurgatorius, Index librorum prohibitorum juxta exemplar romanum jussu sanctissimi domini nostri (5). C’est-à-dire les livres jugés immoraux et contre Dieu. C’est le genre de lecture que nous adorons ici-bas. Nous l’appelons plus aisément la maison de l’Index. Vous y trouverez des auteurs fameux (6).
Alors que le démon s’apprêtait à ressaisir le bras de Gilbert pour l’emmener plus loin, celui-ci demanda :
- Le petit bâtiment accolé, qu’est-ce que c’est ?
Barbatos prit un air vaguement ennuyé.
- Il s’agit de la salle de torture des mauvais auteurs… Malheureusement ils nous arrivent par convois entiers parmi les damnés…
Alors qu’il parlait, la porte de l’annexe du bâtiment s’ouvrit et un démon en jeta sans ménagement un jeune homme brun et rond, au teint rougeaud, qui avait l’air épuisé.
Le démon s’en expliqua auprès de Barbatos :
- Je le ramène dans son cercle, c’est celui qui a écrit un mauvais texte sur l’Enfer où il le fait visiter à un personnage caricatural.
Poussant le bonhomme trébuchant devant lui le démon s’éloigna puis disparut soudainement, semant dans son sillage une odeur de soufre qui fit froncer le nez à Gilbert.
Il n’eut pas le temps de s’interroger plus longtemps sur le sort du pauvre bougre emporté par le démon car déjà Barbatos l’entrainaît plus loin. Ils visitèrent le quartier Gomorrhe assez longuement, s’arrêtant au musée des repeints de pudeurs où des œuvres célèbres étaient montrées sans ajout moraliste (7). Puis rejoignant le chauffeur qui les attendait toujours devant la maison des philosophes, Gilbert prit avec Barbatos la route de la Grande Porte.
Ils traversèrent un quartier de Pandémonium plutôt calme avant de déboucher sur une grande place dont l’organisation étonna Gilbert. Barbatos précisa alors :
- C’est ici le coin des musiciens damnés, les soirs de sabbat on y joue toute sorte de musiques infernales, de la samba la plus endiablée aux chansons à boire les plus graveleuses…
Une déferlante de notes discordantes traversa l’atmosphère et résonna dans la voiture. Gilbert se couvrit les oreilles de ses mains, attendant que les horribles sons cessent. Quand le vacarme s’arrêta enfin il se tourna vers Barbatos pour partager son irritation quant à cette « musique » qui avait failli lui percer les tympans. Mais Barbatos affichait un air réjoui, et les yeux fermés, un sourire de connaisseur sur les lèvres, il dit avec emphase :
- Le heavy metal…. Quelle invention merveilleuse.
La voiture ralentit alors qu’ils obliquaient vers le bout de la place puis s’arrêta, devant laisser passer un camion de livraison de damnés, et Gilbert put alors apercevoir les étranges instruments qui avaient produit ce tintamarre : tel un orchestre, plusieurs damnés étaient alignés dans des postures grotesques et ligotés sur des instruments de musique géants. Une femme voilée telle une none était coincée dans les mécanismes d’une vielle à roue géante et un démon à côté d’elle se chargeait de tourner la manivelle, lui arrachant des soubresauts qui faisaient teinter le triangle de métal pendu au bras de la malheureuse.
Un autre damné était un petit homme qu’on avait enfermé dans une sorte de grosse caisse, qu’un démon à tête de chat et à l’air vaguement hystérique frappait de manière désordonnée. Un autre encore était suspendu aux cordes d’une immense harpe tel un crucifié et deux démons au corps noir et aux membres serpentiformes, en accrochaient un autre sur une immense mandoline posée juste à côté. Enfin, pour parachever le tableau, un damné était installé devant les autres : couché nu à même le sol, sur le ventre, il présentait aux autres son postérieur où était tatoué une partition (8).
Barbatos dit sur un ton d’explication :
- Ils sont en train de les accorder pour le prochain concert.
Le démon ne remarqua pas la mine effrayée de Gilbert car la voiture redémarra à ce moment et ils doublèrent une grande affiche aux couleurs criardes qui annonçaient :

« Samedi, soirée Hard Rock Hallelujah,
Amis démons, venez frétiller aux rythmes des cris des damnés,
Souffre, damnation et rock’n’roll au programme ! »

Les rues défilèrent de nouveau et bientôt ils quittèrent la cité de Pandémonium pour se retrouver dans une sorte de rase campagne infernale. Barbatos reprit alors son ton doctoral pour décrire les alentours à Gilbert :
- Nous nous éloignons de la ville pour rejoindre l’entrée des Enfers. C’est un de nos lieux mythiques et beaucoup de démons travaillant auprès des humains et ayant peu l’occasion de rejoindre notre Shéol, viennent y faire des excursions touristiques.
En effet Gilbert observa les alentours et eu l’impression d’arriver aux alentours d’un parc d’attraction : la route simple s’était dédoublée en une large quatre voies et un grand panneau clignotant planté au bord de la route annonçait :

« Porte des Enfers, encore deux kilomètres avant le grand frisson ! »

La voix profonde de Barbatos se fit nouveau entendre, posée et lointaine comme s’il discourait sur un sujet philosophique :
- Bien sûr les lieux ont dû s’adapter à ce tourisme de masse et ils ont un peu perdu de leur authenticité, mais cela reste quelque chose à voir, surtout pour un mortel tel que vous qui pourrait avoir à les retraverser….
Le ton s’était fait légèrement narquois. Un démon, même plongé dans l’intellect, reste un démon. Le chauffeur tourna le volant brusquement pour prendre la direction d’un immense parking. Une fois garé, ils descendirent de la voiture et suivirent le chemin tracé à la peinture rouge qui canalisait les démons, peaux rouge sang ou noir charbon, vers l’entrée des visiteurs. Sur le chemin des démons-camelot proposaient à la vente des t-shirts orné d’un motif de porte avec écrit, en caractères gothiques, en dessous :

« Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate » (9)

Le chauffeur et Barbatos avançaient rapidement et Gilbert les suivait dans la foule des démons qui s’épaississait à l’approche de l’entrée. Sa présence fut remarquée des démons qui jetèrent plusieurs regards interrogatifs vers lui, certains chuchotèrent entre eux.
Le chauffeur sortit de sa poche des pass VIP qu’il secoua sous le nez d’un patibulaire démon-vigile portant un sweatshirt sombre sur lequel se détachait le motif d’un chien à trois têtes. Les deux démons et Gilbert évitèrent ainsi la longue file en accordéon qui s’étendait entre des portiques conduisant aux caisses pour payer son entrée.
Barbatos se tourna vers Gilbert et dit en plissant les yeux comme s’il faisait une excellente boutade :
- Alors Gilbert prêt à passer la Grande Porte ?
End Notes:
(1) L’existence d’une ville infernale n’est pas attestée dans les textes anciens et religieux, elle n’apparaît que dans les oeuvres de certains artistes bien postérieurs. « Pandémonium » désigne la capitale imaginaire des enfers où Satan invoque le conseil des démons, sous la plume de l’Anglais John Milton dans « Le Paradis perdu », écrit en 1667.


(2) Dans la Genèse, Gomorrhe fut l'une des deux villes détruites (l'autre étant Sodome) au temps d'Abraham par une « pluie de feu » venant de Dieu, en raison des mauvaises mœurs de ceux qui y vivaient.


(3) Marbre d'Italie gris bleu aux stries blanches et noires.


(4) Dans la démonologie, Barbatos commande aux trente légions infernales et est accompagné de Quatre Rois des Enfers pour commander ses légions. Il a le pouvoir de parler aux animaux, de voir le passé et le futur, de manipuler amis et dirigeants et incarne la cupidité. Son nom est dérivé du latin "barbatus" qui signifie "vieil homme" ou "philosophe"


(5) L'Index librorum prohibitorum (index des livres interdits) est une liste d'ouvrages que les catholiques romains n'étaient pas autorisés à lire. L'Index lui-même a été définitivement aboli le 14 juin 1966 par le Pape Paul VI.


(6) On trouve parmi les auteurs mis à l’Index de grands noms comme Machiavel, Spinoza, John Locke, Henri Bergson, Voltaire, Victor Hugo, André Gide ou encore Pierre Larousse !


(7) Les repeints « de pudeurs » sont des ajouts destinés à masquer les nudités sur les tableaux, ou parfois même les statues (tels ceux réalisés à la chapelle Sixtine en 1564 par Daniele da Volterra, chargé de jeter quelques voiles sur les ignudi de Michel-Ange)


(8) La description des instruments de musique est très fortement inspirée du panneau droit du triptyque de Jérôme Bosch : le Jardin des délices, peint vers 1503. On y voit une représentation de l’Enfer avec différentes manières de torturer les damnés.


(9) « Laissez toute espérance, vous qui entrez », vers de la Divine Comédie, c’est la phrase que Dante lit sur la porte à l’entrée des Enfers.
Chapitre 3 : La Grande Porte by Vifdor
Author's Notes:
Suite des aventures de Gilbert Potofeu, les notes indiquées par des numéros à la fin du texte ne sont pas nécessaire à la compréhension de l'histoire, ce sont juste des précisions d'ordre documentaire.

N'oubliez pas de laisser un commentaire pour me donner votre avis sur les aventures de Gilbert Potofeu. :)
Ils entrèrent d’abord dans un vaste hall savamment éclairé, si haut que Gilbert n’en distingua d’abord pas le plafond. L’éclairage mélangeait, à l’habituelle lueur rouge qui émanait des murs, une teinte violette donnant une impression de pénombre surnaturelle. Au bout du hall, entouré d’un dais cramoisi aux plis somptueux se trouvait un grand trône doré à la décoration chargée dont les canevas semblaient hésiter entre le tribal et le baroque. Le sol disparaissait sous un grand tapis aux motifs de zébrures des plus vulgaires qui contrastait violemment avec le reste de la décoration. Gilbert s’approcha, suivant le sillage charbonneux de Barbatos. Ils s’arrêtèrent à distance respectueuse du grand trône dont ils étaient séparés par un cordon rouge de velours. Une petite affichette indiquait sur le coté :


« Trône de Minos, second gardien des Enfers. (1)
Interdiction de s’y asseoir. »

Alors que Gilbert contemplait l’immense siège, une voix puissante résonna dans le hall, relayée par de tonitruants haut-parleurs.
- Bienvenue à nos visiteurs au complexe touristique de la porte des Enfers ! Vous allez y découvrir nos éléments les plus mythiques : la Grand Porte bien sûr, mais également l’enclos de Cerbère, ouvert dès 14 heures, heure satanique.
Deux panneaux lumineux s’allumèrent alors simultanément indiquant deux ouvertures de chaque coté du trône, que Gilbert n’avait pas encore remarqué. On pouvait y lire :

« Enclos de Cerbère, le célèbre chien géant tricéphale »

« Porte des Enfers : là ou tout commence ! …ou tout finit. »

Barbatos prit la direction de la seconde pancarte en jetant un coup d’œil d’invite à Gilbert qui le suivit. Ils passèrent sous le panneau qui éclairait violement le sol d’une lueur sanglante et qui contrastait avec l’obscurité du couloir qui suivait. Gilbert sentit ses pas résonner sur d’épaisses dalles de grès dont le son se répercutait sur des parois couleur ébène dont il ne réussit pas à identifier la nature. Le couloir était long et il entendit à sa suite les démons-touristes qui suivait son sillage. Il déboucha finalement sur une autre salle encore plus vaste que le hall qu’ils avaient traversé auparavant.
Un long mur de pierre courait de chaque côté jusqu’à se perdre dans l’obscurité, mettant en valeur la lourde porte de bronze qu’on trouvait au centre, violement éclairée par de puissants projecteurs. Elle était immense, imposante de majesté. Son bronze poli semblait absorber les siècles pour n‘en tirer qu’une plus belle patine. Gilbert resta bouche bée un long moment devant le gigantesque porche qui s’élevait devant lui. Les portes étaient ornées d’un ensemble compliqué de sculptures, représentant des corps humains dans la plus parfaite nudité aux formes tantôt convulsées, tantôt méditatives. Les différents éléments s’emmêlaient en un fouillis étrangement ordonné aux yeux de Gilbert, car c’est la sensation que procure aux mortels les choses démoniaques. Il contempla encore un long moment les corps entrelacés et les figures imposantes de trois silhouettes postés tels des veilleurs en haut de la porte, observant d’un air désolé et implacable celui qui passerait la porte. (2)
Interrompu par un petit toussotement, Gilbert s’arracha de la contemplation de la porte, et il vit alors qu’un autre démon avait rejoint Barbatos, de manière assez récente si on en croyait les volutes de fumées noirâtres qui volaient encore autour de lui. Gilbert reconnu rapidement la barbiche savamment ramenée vers l’avant et la boucle d’oreille d’Asmodée, le Surintendant des Enfers et grand patron des maisons de jeu qui l’avait accueilli lors de son arrivée mouvementée en ces lieux souterrains. Il arborait son habituel sourire gentiment administratif et tenait un dossier débordant de feuillets. Il avança vers Gilbert en annonçant d’un ton affable :
- Ravi de vous revoir parmi nous Monsieur Potofeu, j’espère que votre séjour se déroule bien. Je vois que vous avez observé notre belle porte d’entrée. Malheureusement elle n’est plus utilisée de nos jours pour les transferts de damnés. Nous employons aujourd’hui de nouvelles techniques de triages suite à l’augmentation croissante de la population mortelle, nous y répondons par une rationalisation des arrivées et une répartition mieux menée dans les cercles. C’est moi qui suis chargé de la mise en œuvre de ce travail ainsi que de la supervision des plates formes, semblable à celle par laquelle vous êtes arrivé. Le Boss, enfin je veux dire Lucifer, m’a chargé de vous montrer l’envers du décor au-delà de son aspect typique et touristique.
Cessant là sa diatribe, il tendit à Gilbert un badge plastifié semblable à celui qu’il lui avait offert lors de leur première rencontre. Celui-ci s’en saisit et il vit Barbatos lui tendre la main, d’un air de regret :
- Je dois vous quitter… la mort dans l’âme, mon cher Gilbert. D’autres affaires requièrent mon attention et je vous confie aux bons soins de mon collègue Asmodée.
Gilbert ouvrit la bouche pour répondre mais une soudaine chaleur se répandit dans sa main et le démon disparut dans l’habituel léger nuage de fumée noire sans attendre sa réponse.
Asmodée éventa le nuage devant le visage de Gilbert comme pour attirer son attention.
- Barbatos est un démon charmant, tant de connaissances à partager, je passerai des vies à l’écouter ! Mais à présent, je peux vous montrer la suite de la visite, je vous consacrerai le reste de la journée, il ne me reste qu’à déposer ses feuillets au bureau des entrées démoniaques.
Il s’avança vers le mur, puis se ravisa, semblant penser soudainement à quelque chose :
- Peut-être voulez-vous voir notre fameux Cerbère avant de pénétrer dans les zones interdites au public ?
Et il s’en alla d’un pas assuré dans la direction inverse, empruntant le couloir à présent encombré de démons-touristes. Asmodée avec Gilbert sur ses talons retraversèrent le grand hall du trône sans s’y arrêter et entrèrent dans l’antre du « fameux Cerbère ».
Là, les touristes étaient très nombreux et leurs conversations provoquaient un boucan assourdissant. Les démons accompagnés de cambions (3) étaient les plus bruyants, leurs malicieux rejetons réclamant à grands cris à leur parents d’acheter des friandises pour nourrir Cerbère qui étaient vendues par des démons camelots, habillés comme des employés de fast-food. Passant à côté d’un de ces vendeurs, Gilbert jeta un coup d’œil dans le panier contenant les fameuses friandises et s’écarta en blêmissant. Les paniers contenaient des bras et des jambes humaines fraichement coupées !
Asmodée posa sa main étrangement chaude sur l’épaule de Gilbert dans un geste d’apaisement.
- Ne vous inquiétez pas, ce sont des morceaux de damnés…
Voyant le visage mêlé d’incompréhension et d’horreur de Gilbert, il précisa :
- ça repousse…
Gilbert allait répliquer mais il fut interrompu par un grognement si profond et puissant que les murs de l’antre semblèrent vibrer. Les cambions soudainement fascinés et silencieux se pressèrent aux abords de la grande fosse où se trouvait le légendaire animal. Gilbert s’avança également prudemment, sentant son cœur battre à la chamade dans sa gorge nouée.
La fosse était profonde mais on en distinguait nettement le fond grâce aux lueurs rougeoyantes qui émanaient des murs. En bas, une énorme masse noire rodait, émettant le grognement caverneux qu’on entendait monter vers le plafond, comme pour avertir de la menace qu’il représentait. La créature qui semblait indifférente aux démons qui se pressaient pour l’observer, flaira quelque chose et se dressa soudainement, regardant en direction de Gilbert. Celui recula précipitamment, produisant un couinement effrayé un peu ridicule à la vue des trois énormes têtes de chien qui flairèrent de leurs naseaux écumants la chair fraiche d’un mortel encore vivant.
Reculant encore, Gilbert heurta un panneau explicatif qui était disposé ici. Ces yeux tombèrent sur la notice :


« CERBERE, légendaire chien à trois têtes gardant l’entrée des Enfers.
Ne pas descendre dans la fosse, ne pas toucher.
A ne nourrir qu’avec de la chair humaine fraiche ou des gâteaux de miel (4). »

Un démon entra en courant dans la salle et se pencha vers la fosse pour observer le monstre. Ce démon avait un look proche de celui d’un employé de zoo et se tournant vers la foule pour scruter ce qui avait pu provoquer la fureur du monstre tricéphale, il arrêta vite son regard sur Gilbert, prenant un air atterré.
Coupant court aux reproches qu’allait sans doute adresser à Gilbert le démon-zoologiste, Asmodée s’interposa, tendant la main à celui-ci et annonçant d’une voix onctueuse :
- Bonjour très cher compatriote, puis-je vous présenter Monsieur Gilbert Potofeu ? C’est un invité très spécial de Lucifer en personne. Désolé s’il semble énerver votre petit protégé en contrebas, il ne doit sans doute pas avoir reniflé de chair fraiche comme la sienne depuis longtemps !
Le gardien se radoucit et dit avec un sourire :
- Pas depuis Orphée sans doute… (5)
- Et de nouvelles têtes ne lui ont-elles pas poussé ? (6)
- Hélas toujours pas ! répondit le démon à Asmodée en s’esclaffant.
Tournant son regard vers Gilbert, il demanda d’une voix où il laissait pointer son vif intérêt :
- Que fait un mortel qui n’a visiblement pas encore reçu la damnation ici ?
- Monsieur Potofeu est l’un des employés du projet secret que Lucifer supervise en personne, lui répliqua Asmodée, d’une voix qui maniait à la fois le ton évasif de la personne mise dans la confidence et celui plus rigide de l’employé d’administration. Il reprit :
- Nous faisons visiter nos infrastructures à Gilbert dans le cadre de ce projet. Nous allons à présent visiter l’envers du décor de la Grande Porte.
Le démon-zoologiste acquiesça puis leur désignant une petite porte maçonnée dans le mur assez semblable à une sortie de secours, il ajouta :
- Et bien je ne vous mets pas en retard, je vais de mon côté calmer la bête.
Esquissant une sorte de courbette embarrassée il rejoignit le bord de l’abime et sortant un talkie-walkie de sa poche, annonça dans le microphone :
- On va avoir besoin de gâteau de miel ici, Cerbère est super agité…
Gilbert n’entendit pas la suite car Asmodée le saisissant par le bras avait pris la direction de la petite porte dérobée désignée par le démon.
- Nous arriverons directement dans la zone d’accueil des damnés nouvellement arrivés. C’est ici qu’on examine les dossiers à juger et qu’on répartit les âmes dans les différents cercles. Cette activité est placée sous la responsabilité de Minos, juge des Enfers. En plus des entrées, il gère la zone neutre de la bibliothèque des livres de Vie, où peuvent intervenir aussi bien les démons que les anges (7). Mais je vous expliquerai ceci plus en détail plus tard, ajouta Asmodée en frôlant la porte de ces doigts, ce qui fit disparaitre la paroi de pierre qui la constituait.
Un couloir sombre succéda à la salle aux lueurs rougeâtres et bientôt Gilbert cligna des yeux en pénétrant dans un espace blanc à l’apparence chirurgicale. Il s’agissait d’une vaste salle à l’éclairage aveuglant et au bout de laquelle trônait magistralement un très long comptoir derrière lequel se tenaient des démons à l’air affairé. Asmodée claironna alors :
- Bienvenue dans les coulisses du tribunal infernal !
End Notes:
(1) Dans la mythologie grecque, Minos (en grec ancien Μίνως / Mínôs), fils de Zeus et d'Europe , est un roi légendaire de Crète. Après sa mort, il devient juge des Enfers avec Rhadamanthe et …aque, et indique dans quel cercle infernal chaque âme devra expier sa peine. Il s'occupe tout spécialement des gens qui ont été faussement accusés.

(2) Cette description des Portes de l’Enfer s’inspire évidemment de la célébrissime œuvre de Rodin : La Porte de l'Enfer, groupe de sculpture monumentale (6,35 m x 4 m) qui constitua tout au long de sa vie son plus important travail, d'où furent extraites pendant plus de 30 ans ses plus fameuses sculptures individuelles dont le célèbre Penseur.

(3) Dans la littérature occulte, les cambions sont des rejetons diaboliques nés d'un transfert de semence par les incubes et les succubes.

(4) Dans la mythologie grecque, Cerbère (en grec ancien Κέρa6;ερος / Kérberos) est le chien à trois têtes gardant l'entrée des Enfers. Il empêchait ainsi ceux passant le Styx de pouvoir s'enfuir. Chacune des têtes n'aurait d'appétit que pour la viande vivante et autorise donc les esprits des morts à entrer dans le monde souterrain, mais les empêche d'en sortir.Il était enchaîné à l'entrée des Enfers et terrorisait les morts eux-mêmes qui devaient l'apaiser en lui apportant le gâteau de miel qu'on avait placé dans leur tombe.

(5) Orphée est un héros de la mythologie grecque, fils du roi de Thrace Œagre et de la muse Calliope. Il est célébre pour avoir tenté de sortir des Enfers sa femme Eurydice, morte d’une morsure de vipère. Il parvint à charmer Cerbère en chantant et en jouant de sa lyre.

(6) Comme pour la plupart des créatures de la mythologie classique, la description et le contexte entourant le Cerbère diffèrent selon les œuvres, la principale différence étant le nombre de têtes, généralement trois, mais aussi cinquante selon Hésiode ou cent chez Horace.

(7) Les livres de Vie font allusion à ce passage du livre de l'Apocalypse (chapitre, 20 verset 12) : « Et je vis les morts, les grands et les petits, se tenant devant le trône ; et des livres furent ouverts ; et un autre livre fut ouvert qui est celui de la vie. Et les morts furent jugés d’après les choses qui étaient écrites dans les livres, selon leurs œuvres. »
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