« Satan l’habite », ou Comment Gilbert Potofeu devint résident permanent en Enfer by Vifdor
Summary: Participation à l'atelier #6 - Enfers

Crédits image : Mayor Hall and Lucifer, auteur inconnu, 1870.


" En un mot, Gilbert Potofeu était apprécié de tous, et personne ne doutait qu’il puisse aller ailleurs qu’au Paradis. Mais le Diable a des raisons que la Raison ne connait pas. "

Une histoire fantasmagorique et rocambolesque qui enchantera petits et grands. Enfin, peut-être.
Categories: Humour, Projets/Activités HPF Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: #6 - Enfer, Grand Chelem infernal
Chapters: 3 Completed: Non Word count: 11256 Read: 8970 Published: 05/11/2011 Updated: 09/07/2014
Chapitre 3 : La Grande Porte by Vifdor
Author's Notes:
Suite des aventures de Gilbert Potofeu, les notes indiquées par des numéros à la fin du texte ne sont pas nécessaire à la compréhension de l'histoire, ce sont juste des précisions d'ordre documentaire.

N'oubliez pas de laisser un commentaire pour me donner votre avis sur les aventures de Gilbert Potofeu. :)
Ils entrèrent d’abord dans un vaste hall savamment éclairé, si haut que Gilbert n’en distingua d’abord pas le plafond. L’éclairage mélangeait, à l’habituelle lueur rouge qui émanait des murs, une teinte violette donnant une impression de pénombre surnaturelle. Au bout du hall, entouré d’un dais cramoisi aux plis somptueux se trouvait un grand trône doré à la décoration chargée dont les canevas semblaient hésiter entre le tribal et le baroque. Le sol disparaissait sous un grand tapis aux motifs de zébrures des plus vulgaires qui contrastait violemment avec le reste de la décoration. Gilbert s’approcha, suivant le sillage charbonneux de Barbatos. Ils s’arrêtèrent à distance respectueuse du grand trône dont ils étaient séparés par un cordon rouge de velours. Une petite affichette indiquait sur le coté :


« Trône de Minos, second gardien des Enfers. (1)
Interdiction de s’y asseoir. »

Alors que Gilbert contemplait l’immense siège, une voix puissante résonna dans le hall, relayée par de tonitruants haut-parleurs.
- Bienvenue à nos visiteurs au complexe touristique de la porte des Enfers ! Vous allez y découvrir nos éléments les plus mythiques : la Grand Porte bien sûr, mais également l’enclos de Cerbère, ouvert dès 14 heures, heure satanique.
Deux panneaux lumineux s’allumèrent alors simultanément indiquant deux ouvertures de chaque coté du trône, que Gilbert n’avait pas encore remarqué. On pouvait y lire :

« Enclos de Cerbère, le célèbre chien géant tricéphale »

« Porte des Enfers : là ou tout commence ! …ou tout finit. »

Barbatos prit la direction de la seconde pancarte en jetant un coup d’œil d’invite à Gilbert qui le suivit. Ils passèrent sous le panneau qui éclairait violement le sol d’une lueur sanglante et qui contrastait avec l’obscurité du couloir qui suivait. Gilbert sentit ses pas résonner sur d’épaisses dalles de grès dont le son se répercutait sur des parois couleur ébène dont il ne réussit pas à identifier la nature. Le couloir était long et il entendit à sa suite les démons-touristes qui suivait son sillage. Il déboucha finalement sur une autre salle encore plus vaste que le hall qu’ils avaient traversé auparavant.
Un long mur de pierre courait de chaque côté jusqu’à se perdre dans l’obscurité, mettant en valeur la lourde porte de bronze qu’on trouvait au centre, violement éclairée par de puissants projecteurs. Elle était immense, imposante de majesté. Son bronze poli semblait absorber les siècles pour n‘en tirer qu’une plus belle patine. Gilbert resta bouche bée un long moment devant le gigantesque porche qui s’élevait devant lui. Les portes étaient ornées d’un ensemble compliqué de sculptures, représentant des corps humains dans la plus parfaite nudité aux formes tantôt convulsées, tantôt méditatives. Les différents éléments s’emmêlaient en un fouillis étrangement ordonné aux yeux de Gilbert, car c’est la sensation que procure aux mortels les choses démoniaques. Il contempla encore un long moment les corps entrelacés et les figures imposantes de trois silhouettes postés tels des veilleurs en haut de la porte, observant d’un air désolé et implacable celui qui passerait la porte. (2)
Interrompu par un petit toussotement, Gilbert s’arracha de la contemplation de la porte, et il vit alors qu’un autre démon avait rejoint Barbatos, de manière assez récente si on en croyait les volutes de fumées noirâtres qui volaient encore autour de lui. Gilbert reconnu rapidement la barbiche savamment ramenée vers l’avant et la boucle d’oreille d’Asmodée, le Surintendant des Enfers et grand patron des maisons de jeu qui l’avait accueilli lors de son arrivée mouvementée en ces lieux souterrains. Il arborait son habituel sourire gentiment administratif et tenait un dossier débordant de feuillets. Il avança vers Gilbert en annonçant d’un ton affable :
- Ravi de vous revoir parmi nous Monsieur Potofeu, j’espère que votre séjour se déroule bien. Je vois que vous avez observé notre belle porte d’entrée. Malheureusement elle n’est plus utilisée de nos jours pour les transferts de damnés. Nous employons aujourd’hui de nouvelles techniques de triages suite à l’augmentation croissante de la population mortelle, nous y répondons par une rationalisation des arrivées et une répartition mieux menée dans les cercles. C’est moi qui suis chargé de la mise en œuvre de ce travail ainsi que de la supervision des plates formes, semblable à celle par laquelle vous êtes arrivé. Le Boss, enfin je veux dire Lucifer, m’a chargé de vous montrer l’envers du décor au-delà de son aspect typique et touristique.
Cessant là sa diatribe, il tendit à Gilbert un badge plastifié semblable à celui qu’il lui avait offert lors de leur première rencontre. Celui-ci s’en saisit et il vit Barbatos lui tendre la main, d’un air de regret :
- Je dois vous quitter… la mort dans l’âme, mon cher Gilbert. D’autres affaires requièrent mon attention et je vous confie aux bons soins de mon collègue Asmodée.
Gilbert ouvrit la bouche pour répondre mais une soudaine chaleur se répandit dans sa main et le démon disparut dans l’habituel léger nuage de fumée noire sans attendre sa réponse.
Asmodée éventa le nuage devant le visage de Gilbert comme pour attirer son attention.
- Barbatos est un démon charmant, tant de connaissances à partager, je passerai des vies à l’écouter ! Mais à présent, je peux vous montrer la suite de la visite, je vous consacrerai le reste de la journée, il ne me reste qu’à déposer ses feuillets au bureau des entrées démoniaques.
Il s’avança vers le mur, puis se ravisa, semblant penser soudainement à quelque chose :
- Peut-être voulez-vous voir notre fameux Cerbère avant de pénétrer dans les zones interdites au public ?
Et il s’en alla d’un pas assuré dans la direction inverse, empruntant le couloir à présent encombré de démons-touristes. Asmodée avec Gilbert sur ses talons retraversèrent le grand hall du trône sans s’y arrêter et entrèrent dans l’antre du « fameux Cerbère ».
Là, les touristes étaient très nombreux et leurs conversations provoquaient un boucan assourdissant. Les démons accompagnés de cambions (3) étaient les plus bruyants, leurs malicieux rejetons réclamant à grands cris à leur parents d’acheter des friandises pour nourrir Cerbère qui étaient vendues par des démons camelots, habillés comme des employés de fast-food. Passant à côté d’un de ces vendeurs, Gilbert jeta un coup d’œil dans le panier contenant les fameuses friandises et s’écarta en blêmissant. Les paniers contenaient des bras et des jambes humaines fraichement coupées !
Asmodée posa sa main étrangement chaude sur l’épaule de Gilbert dans un geste d’apaisement.
- Ne vous inquiétez pas, ce sont des morceaux de damnés…
Voyant le visage mêlé d’incompréhension et d’horreur de Gilbert, il précisa :
- ça repousse…
Gilbert allait répliquer mais il fut interrompu par un grognement si profond et puissant que les murs de l’antre semblèrent vibrer. Les cambions soudainement fascinés et silencieux se pressèrent aux abords de la grande fosse où se trouvait le légendaire animal. Gilbert s’avança également prudemment, sentant son cœur battre à la chamade dans sa gorge nouée.
La fosse était profonde mais on en distinguait nettement le fond grâce aux lueurs rougeoyantes qui émanaient des murs. En bas, une énorme masse noire rodait, émettant le grognement caverneux qu’on entendait monter vers le plafond, comme pour avertir de la menace qu’il représentait. La créature qui semblait indifférente aux démons qui se pressaient pour l’observer, flaira quelque chose et se dressa soudainement, regardant en direction de Gilbert. Celui recula précipitamment, produisant un couinement effrayé un peu ridicule à la vue des trois énormes têtes de chien qui flairèrent de leurs naseaux écumants la chair fraiche d’un mortel encore vivant.
Reculant encore, Gilbert heurta un panneau explicatif qui était disposé ici. Ces yeux tombèrent sur la notice :


« CERBERE, légendaire chien à trois têtes gardant l’entrée des Enfers.
Ne pas descendre dans la fosse, ne pas toucher.
A ne nourrir qu’avec de la chair humaine fraiche ou des gâteaux de miel (4). »

Un démon entra en courant dans la salle et se pencha vers la fosse pour observer le monstre. Ce démon avait un look proche de celui d’un employé de zoo et se tournant vers la foule pour scruter ce qui avait pu provoquer la fureur du monstre tricéphale, il arrêta vite son regard sur Gilbert, prenant un air atterré.
Coupant court aux reproches qu’allait sans doute adresser à Gilbert le démon-zoologiste, Asmodée s’interposa, tendant la main à celui-ci et annonçant d’une voix onctueuse :
- Bonjour très cher compatriote, puis-je vous présenter Monsieur Gilbert Potofeu ? C’est un invité très spécial de Lucifer en personne. Désolé s’il semble énerver votre petit protégé en contrebas, il ne doit sans doute pas avoir reniflé de chair fraiche comme la sienne depuis longtemps !
Le gardien se radoucit et dit avec un sourire :
- Pas depuis Orphée sans doute… (5)
- Et de nouvelles têtes ne lui ont-elles pas poussé ? (6)
- Hélas toujours pas ! répondit le démon à Asmodée en s’esclaffant.
Tournant son regard vers Gilbert, il demanda d’une voix où il laissait pointer son vif intérêt :
- Que fait un mortel qui n’a visiblement pas encore reçu la damnation ici ?
- Monsieur Potofeu est l’un des employés du projet secret que Lucifer supervise en personne, lui répliqua Asmodée, d’une voix qui maniait à la fois le ton évasif de la personne mise dans la confidence et celui plus rigide de l’employé d’administration. Il reprit :
- Nous faisons visiter nos infrastructures à Gilbert dans le cadre de ce projet. Nous allons à présent visiter l’envers du décor de la Grande Porte.
Le démon-zoologiste acquiesça puis leur désignant une petite porte maçonnée dans le mur assez semblable à une sortie de secours, il ajouta :
- Et bien je ne vous mets pas en retard, je vais de mon côté calmer la bête.
Esquissant une sorte de courbette embarrassée il rejoignit le bord de l’abime et sortant un talkie-walkie de sa poche, annonça dans le microphone :
- On va avoir besoin de gâteau de miel ici, Cerbère est super agité…
Gilbert n’entendit pas la suite car Asmodée le saisissant par le bras avait pris la direction de la petite porte dérobée désignée par le démon.
- Nous arriverons directement dans la zone d’accueil des damnés nouvellement arrivés. C’est ici qu’on examine les dossiers à juger et qu’on répartit les âmes dans les différents cercles. Cette activité est placée sous la responsabilité de Minos, juge des Enfers. En plus des entrées, il gère la zone neutre de la bibliothèque des livres de Vie, où peuvent intervenir aussi bien les démons que les anges (7). Mais je vous expliquerai ceci plus en détail plus tard, ajouta Asmodée en frôlant la porte de ces doigts, ce qui fit disparaitre la paroi de pierre qui la constituait.
Un couloir sombre succéda à la salle aux lueurs rougeâtres et bientôt Gilbert cligna des yeux en pénétrant dans un espace blanc à l’apparence chirurgicale. Il s’agissait d’une vaste salle à l’éclairage aveuglant et au bout de laquelle trônait magistralement un très long comptoir derrière lequel se tenaient des démons à l’air affairé. Asmodée claironna alors :
- Bienvenue dans les coulisses du tribunal infernal !
End Notes:
(1) Dans la mythologie grecque, Minos (en grec ancien Μίνως / Mínôs), fils de Zeus et d'Europe , est un roi légendaire de Crète. Après sa mort, il devient juge des Enfers avec Rhadamanthe et …aque, et indique dans quel cercle infernal chaque âme devra expier sa peine. Il s'occupe tout spécialement des gens qui ont été faussement accusés.

(2) Cette description des Portes de l’Enfer s’inspire évidemment de la célébrissime œuvre de Rodin : La Porte de l'Enfer, groupe de sculpture monumentale (6,35 m x 4 m) qui constitua tout au long de sa vie son plus important travail, d'où furent extraites pendant plus de 30 ans ses plus fameuses sculptures individuelles dont le célèbre Penseur.

(3) Dans la littérature occulte, les cambions sont des rejetons diaboliques nés d'un transfert de semence par les incubes et les succubes.

(4) Dans la mythologie grecque, Cerbère (en grec ancien Κέρa6;ερος / Kérberos) est le chien à trois têtes gardant l'entrée des Enfers. Il empêchait ainsi ceux passant le Styx de pouvoir s'enfuir. Chacune des têtes n'aurait d'appétit que pour la viande vivante et autorise donc les esprits des morts à entrer dans le monde souterrain, mais les empêche d'en sortir.Il était enchaîné à l'entrée des Enfers et terrorisait les morts eux-mêmes qui devaient l'apaiser en lui apportant le gâteau de miel qu'on avait placé dans leur tombe.

(5) Orphée est un héros de la mythologie grecque, fils du roi de Thrace Œagre et de la muse Calliope. Il est célébre pour avoir tenté de sortir des Enfers sa femme Eurydice, morte d’une morsure de vipère. Il parvint à charmer Cerbère en chantant et en jouant de sa lyre.

(6) Comme pour la plupart des créatures de la mythologie classique, la description et le contexte entourant le Cerbère diffèrent selon les œuvres, la principale différence étant le nombre de têtes, généralement trois, mais aussi cinquante selon Hésiode ou cent chez Horace.

(7) Les livres de Vie font allusion à ce passage du livre de l'Apocalypse (chapitre, 20 verset 12) : « Et je vis les morts, les grands et les petits, se tenant devant le trône ; et des livres furent ouverts ; et un autre livre fut ouvert qui est celui de la vie. Et les morts furent jugés d’après les choses qui étaient écrites dans les livres, selon leurs œuvres. »
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