Hybrides by awax
Summary: C'est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n'écoute pas - Victor Hugo

De l'aventure, de l'amour, de l'amitié, du fantastique dans un monde oublié.

Correctrices : Norya et Félinéa. Merci pour votre travail les filles.
Categories: Fantasy Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Aucun
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 10 Completed: Non Word count: 67742 Read: 50181 Published: 27/12/2009 Updated: 04/05/2010

1. Prologue by awax

2. Chapitre 1 by awax

3. Chapitre 2 by awax

4. Chapitre 3 by awax

5. Chapitre 4 by awax

6. Chapitre 5 by awax

7. Chapitre 6 by awax

8. Chapitre 7 by awax

9. Chapitre 8 by awax

10. Chapitre 9 : Révélations by awax

Prologue by awax
Author's Notes:
Merci HPF !
Certains d'entre eux le comprirent. L'humanité courait droit à sa perte. La surproductivité, le profit et la rentabilité entraînèrent l'épuisement des ressources naturelles. Des idéalistes tentèrent en vain de prendre la parole et de raisonner leurs frères. Dans les bourgades, les villages et les villes, ils essayèrent de défendre la nature se mourant un peu plus à chaque minute. Mais leur discours n'eut aucun écho. Tantôt jugés comme fous, tantôt exilés de leurs propres clans comme des parias, leur intervention fut vaine.

Devant ce fiasco, les esprits de la nature jusqu'alors muets, décidèrent d'agir. Retranchés dans leur sanctuaire, un continent rendu délibérément hostile par leurs bons soins, jamais ils ne s'étaient montrés aux hommes. Mais la liaison de plus en plus faible avec ceux de leur propre espèce à l'agonie provoqua un bouleversement de l'ordre naturel. Ils accordèrent alors la capacité aux enfants des quelques hommes encore dotés de raison de communiquer avec eux. Les hybrides étaient nés. Lorsque ces derniers furent assez grands pour comprendre les enjeux de la situation, ils les guidèrent pour quitter la folie destructrice de laquelle toute vie ne pourrait réchapper. L'ombre de la mort planait sur les anciens continents. L'automne du monde touchait à sa fin, cédant du terrain face à un hiver rendu assassin.

Entendant ces voix depuis leur plus tendre enfance, les hybrides mesurèrent l'urgence de la situation. Regardant autour d'eux, ils comprirent que plus rien ne pourrait raisonner et sauver leur peuple, ni même la nature déjà à bout de souffle sur ces terres. Ils conduisirent leurs familles en un lieu sûr, dans le sanctuaire des esprits. La faune et la flore, hostiles à l'espèce humaine jusqu'à présent, accueillirent à bras ouverts ceux qui avaient tenté de sauver la nature en d'autres lieux. Les esprits leurs expliquèrent comment utiliser les plantes, laquelle serait vénéneuse et laquelle serait un remède contre les mots courants de cette race. Les animaux ouvrirent leurs esprits et entrèrent en contact avec certains hommes également. Ainsi, tigres, jaguars et panthères, jusqu'alors des prédateurs sanguinaires, devinrent de précieux alliés et même des compagnons pour qui les entendait.

Les hybrides laissèrent leur ancienne vie le cœur lourd, fermant les yeux sur le carnage fratricide pour les dernières ressources se profilant sur les anciens continents. Évidemment, certains tentèrent de les suivre dans leur fuite, mais les esprits n'eurent aucune pitié. Raisonner ces hommes n'était que pure perte de temps, comme le jugement des idéalistes l'avait prouvé et ils ne voulurent pas courir le risque de voir se réitérer les mêmes erreurs dans leur sanctuaire, dernier lieu sur la planète où leurs enfants survivaient. Dès qu'un bateau sillonnait les mers dans l'espoir de trouver asile, les vents et les eaux se déchaînaient, ne laissant aucune chance aux aventuriers. Les tentatives d'exil continuèrent durant près de deux siècles avant que l'idée ne soit définitivement abandonnée.

Les anciens continents n'avaient presque plus aucune trace de vie à l'exception de quelques petites colonies composées des plus forts, capables de s'adapter aux terrains les plus arides et aux conditions les plus inhumaines. Les technologies si chères aux cœurs des hommes n'étaient plus, faute de ressources pour les faire fonctionner. La vie avait définitivement cédé la place à la survie.


Devant cette évolution, les esprits abandonnèrent la surveillance des anciens continents pour se concentrer sur la nouvelle espèce qu'ils avaient créée : les hybrides. Ce nouveau peuple s'installa en une citée fondée le long de la côte, lieu où les premiers bateaux avaient accosté. La vie se développa et s'organisa peu à peu. Les nouveau-nés n'avaient pas forcément les capacités de leurs pères, ou dans des proportions moindres, les esprits ne traitant qu'avec un seul interlocuteur pour éviter les contradictions. La cité Genosia (L'espoir en langue du continent) s'organisait pour que tous aient accès aux mêmes ressources. Les notions de disparité, de jalousie, et de profit ne devaient plus exister. L'intérêt de la communauté passait avant tout.

Certaines habitudes humaines durent être laissées de côté comme l'utilisation du papier. Les maisons construites en torchis, en pierres et en bois consommaient déjà plus d'arbres qu'il n'en fallait. Les écrits devinrent réservés pour des actes triés sur le volet. Les enfants apprenaient toujours à lire et à écrire, mais en grattant avec un bois dans la terre ou en frottant une craie sur une surface lisse. Toutes ces concessions furent relativement bien acceptées, chacun ayant en tête le désastre engendré par leurs ancêtres. La société devait entièrement se repenser et les immigrés semblaient prêts à tous les sacrifices.


Pourtant, de nouvelles dissensions apparurent au fil des siècles. Étrangement, un clivage se forgea entre les hybrides capables de parler avec les esprits de la nature et ceux communiquant avec le genre animal. Les premiers refusant de forger des armes par peur que des guerres ne gagnent de nouveau le cœur des hommes, les autres pensant qu'il fallait se préparer à une éventuelle attaque des continentaux, nom donné à leur ancien peuple. Un couple fut à l'origine de cette scission. La femme, Emira avait développé une relation très forte avec son tigre, le plus influent du genre animal, et refusait d'attendre passivement une intrusion de ceux qui les avaient jadis chassés. Son tigre l'encourageait sur cette voie, refusant d'être le gibier se cachant de sa proie. En revanche, Antoine, son époux était le Lien, la personne communiquant avec le Père des Pères, chef suprême de la flore. Convaincu que se préparer à une guerre en engendrerait fatalement une à long terme.
Leur querelle se rependit à la population comme une une traînée de poudre. Pour éviter qu'un conflit plus grave n'éclate, un compromis fut alors trouvé. Les hybrides végétaux, menés par Antoine s'exileraient une nouvelle fois de l'autre côté du continent, lequel serait divisé en deux parties égales. Les affranchis, personnes n'ayant aucun don, eurent le choix de rester dans l'une ou l'autre des communautés. Enfin, une barrière naturelle fut mise en place grâce à l'aide du Père des Pères. Composée des plantes les plus vénéneuses, des ronces les plus denses et des marécages les plus nauséabonds, il serait impossible de la franchir à moins de prendre des risques inconsidérés ou d'avoir la faculté de communiquer avec chaque espèce, privilège d'Antoine dont l'initiative émanait. Les disciples d'Emira ne comprirent d'ailleurs pas de quoi les autres tentaient de se protéger avec tant de ferveur.


Sur ces nouvelles terres, la légende se propagea donc au fil des siècles selon une courbe fluctuante, se tordant, se contorsionnant, se distendant. Du souffle expiré jusqu'à l'oreille attentive, l'histoire de la naissance des hybrides se transmit, de génération en génération. Malheureusement, sans écrits, les paroles s'envolent. Elles s'évaporent en une fumée dansante se diluant dans l'air alors que nous essayons désespérément de la rattraper. Elle se faufile entre nos doigts impuissants, se déformant un peu plus à chaque mouvement, à chaque génération. Entre l'oubli des uns, l'incompréhension ou l'omission des autres, la mémoire de l'existence des anciens continents fut totalement perdue.

La réalité présente devint la vérité des hybrides, oubliant ce qu'elle aurait pu être et s'éloignant indubitablement de ce qu'elle avait été avant que le passé ne les rattrape et ne les emporte malgré eux.
Chapitre 1 by awax
Author's Notes:
C'est assez descriptif. l'action va bientôt arriver.
18 siècles plus tard...

- … Et un jour les esprits de la nature décidèrent de sauver les hommes. Ils offrirent à certains humains la possibilité de communiquer avec eux en créant ainsi une nouvelle race : « les hybrides ». Ces derniers...
- Mais de quoi l'humanité avait-elle besoin d'être sauvée grand-père ? C'est ce que je n'ai jamais compris dans cette histoire !
-Elle avait besoin d'être sauvée d'elle même Sarah ! soupira le vieil homme. Ces derniers, reprit-il avec insistance pour la faire taire, ont chacun une fonction bien définie dans la société. Les esprits avaient tout d'abord envisagé de donner ce pouvoir à un seul individu qu'ils appelèrent Le Lien. Mais très vite, ils se rendirent compte que cette responsabilité était bien trop lourde pour un seul homme. Entendre toutes les voix des esprits de la nature à la fois, traiter avec eux et les hommes pour que les deux formes de vie coexistent, semblait le plus court chemin conduisant à la folie. Ils gardèrent cependant le Lien et lui donnèrent comme seul et unique interprète le Père des Pères, l'esprit fondateur du monde végétal. Les Liens sont rares. En général ce don ce transmet dans une même famille et lorsque l'un arrête d'exercer, il transmet ses fonctions à son fils ou sa fille. Mais il arrive que le don change de lignée, comme c'est notre cas puisque j'étais le Lien, ton père l'est actuellement et que visiblement, tu es une affranchie.
-Oui, j'en ai de la chance de ne pas avoir de don ! C'est bien trop triste si, dès ta naissance, ton avenir est tracé. J'adore ma place chez Ursula, c'est parfait comme ça !
- Bon, tu la veux ton histoire oui ou non ?
- Pardon Grand-père, continue. Et la jeune femme fit mine de coudre sa bouche avec ses doigts avant de jeter loin derrière elle le matériel qui servirait à la délivrer de son mutisme.
Son aïeul leva les yeux au ciel avant de bougonner comme à son habitude :
- Sarah écoute, tu as 20 ans, ce n'est plus un âge où on écoute les histoires de son grand père ! Et en plus j'ai dû te la raconter au moins... 150 fois... cette année ! Alors si tu préfères aller retrouver Seven, file. Je ne te retiens pas tu sais...
Mais la jeune blondinette le regarda sans mot dire avec l'ombre de l'innocence même planant au dessus d'elle, incitant le vieil homme à poursuivre son récit.
-Donc, en dehors du Lien, d'autres communications furent établies entre chaque espèce et un être en particulier. L'esprit des arbres dialogue avec notre ébéniste, celui des herbes avec le paysagiste, les
- Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !

Un cri aigu provenant de la pièce d'à côté, suivi d'un bruit sourd interrompit une nouvelle fois le vieil homme dans son récit, qui reprit dans un soupir :
-Les insectes avec Mélissa ! D'ailleurs, c'est bien la seule à dialoguer avec l'espèce animale. Nous n'avons pas vu un tel phénomène depuis tellement longtemps que nous ne comprenons toujours pas vraiment comment elle fait. Au lieu d'avoir un esprit comme interlocuteur, elle crée un lien avec l'ensemble des insectes et autres petites....
-Au secooooooooooooours.
-Sarah tu veux pas aller voir ce qu'elle a encore écrasé ? s'impatienta le vieil homme.
La jeune femme lui montra sa bouche cousue, signe qu'elle voulait coûte que coûte avoir la fin du récit, mais le regard exaspéré de son grand-père lui fit oublier très vite la carte de l'espièglerie. Elle chercha alors à l'implorer du regard, sachant parfaitement qu'il n'y avait aucune urgence dans la pièce d'à côté, mais un nouveau cri l'obligea à capituler
-Saraaaah !
-C'est bon, c'est bon, j'y vais, mais ne te crois pas tiré d'affaire vieux croûton ! expira-t-elle en se levant du vieux fauteuil en bois installé à côté du lit de son grand père.
-C'est ça morveuse, on se remet ça la prochaine fois. lui lança-t-il alors qu'elle se dirigeait vers le salon. Je te raconterais une histoire sur l'importance du respect envers ses aînés.
-Veille sur toi Grand-père, n'en fais pas trop promis ?
-Promis, aller file et tu me diras à quoi ce vieux ripoux de Chêne s'est engagé, que je lui vole dans les plumes s'il se défile encore une fois. J'ai encore quelque autorité dans ce village.
Les deux complices se sourirent avant qu'un nouvel appel désespéré ne les oblige à se dire au revoir pour de bon. Elle laissa le vieil homme dans son lit, cloué sur place à cause d'une petite grippe, mais surtout à en raison de la vieillesse. Tous deux savaient que son temps lui était compté, mais l'ancien Lien était en accord avec l'échéance prochaine. Aussitôt sa petite fille sortie, son vieil ami fit irruption dans sa chambre. Les esprits prenaient généralement forme humaine pour dialoguer avec leur hybride. Ils n'avaient pas de véritable consistance et restaient translucides. . Seule leur enveloppe corporelle se dessinait timidement, visible uniquement par leur hybride. Le Père des Pères ne dérogeait pas à la règle mais avait tout de même cette particularité de contenir des milliers de graines de toutes sortes, tournoyant à l'intérieur de son corps faussement humain. Le vieil hybride ne s'émerveillait plus depuis longtemps devant ces apparitions. A présent, il ne voyait plus qu'un vieil ami venant lui rendre visite pour l'accompagner dans sa fin de vie. Jamais il n'était seul ou presque, son ancien esprit l'abandonnait de temps à autres pour ses obligations, rendant visite au père de Sarah, le Lien actuel, partout où son travail l'amenait.

Dans la pièce d'à côté, les hurlements dignes de ceux d'une truie apeurée redoublaient d'intensité. Sarah avait demandé à son amie, Mélissa, de la rejoindre lorsqu'elle aurait fini ses préparatifs et de se servir un café dans le salon de l'ancien Lien en l'attendant. Elles avaient un certain nombre de points à régler avant la soirée et elles n'auraient que peu de temps avant le prochain rendez-vous de la jeune femme. Mais elle détestait être interrompue de la sorte, sachant pertinemment que son ami avait une tendance chronique à la dramatisation.

- Quoi encore ? s'énerva Sarah en refermant la porte de la chambre de son grand père derrière elle. Mais sa colère s'évanouit devant la scène se déroulant sous ses yeux. Mélissa, debout sur le fauteuil en bois du salon, relevait ses jupes jusqu'à mi-mollet, laissant apparaître des chaussettes dépareillées. Elle fixait avec horreur un minuscule petit point noir se rapprochant lentement de son perchoir. La pauvre petite bête évitait avec soin le café renversé par Mélissa dans un élan désespéré pour éviter tout contact avec ce monstre sanguinaire. La jeune femme ne détourna pas une seule seconde son regard larmoyant de peur de la bête féroce, ne mesurant pas plus d'un centimètre de hauteur, et arriva tout juste à prononcer d'une voix tremblante :
-Elle... elle allait monter sur ma jambe !!!

Sarah secoua la tête en signe de négation et soupira.
-Mélissa, quand est-ce que tu comprendras que les insectes et autres petites bêtes comme les araignées ne te veulent aucun mal, bien au contraire. Ils ne peuvent communiquer qu'avec toi et se sentent en sécurité en ta présence. Ils cherchent leur maman... la taquina-t-elle.
-On s'en moque écrase là viiiiite, elle va monter sur le fauteuil !
-Hors de question, c'est une vie qui a autant de valeur que la tienne je te signale, alors tu vas te reprendre et descendre de là immédiatement, tu sais très bien que Sev et moi nous avons un rendez-vous très important ! C'est aujourd'hui si on sait si...
-Saraaaaah !!!! Elle monte sur le pied, saraaaah !!!

Exaspérée, l'héroïne de la situation poussa son amie d'enfance d'une main nonchalante. Effort suffisant pour lui faire perdre l'équilibre et la dénicher de son refuge. A peine eut-elle touché le sol, d'une manière assez disgracieuse, qu'elle se redressa et se précipita vers la porte pour sortir en courant, des fois que la minuscule araignée ne la prenne en chasse...
Sarah leva les yeux aux ciels et ramassa la tasse pour effacer les traces du carnage. Au moins cette fois l'araignée était-elle restée en vie. En général, Melissa se révélait d'une adresse surprenante dans le « lancé de grole ou autre objet lourd sur la pauvre petite bête venu chercher du réconfort auprès d'elle ». Depuis qu'elle était bébé, ses parents avaient détecté son don, celui de communiquer avec les insectes. Mais très vite, ils s'étaient rendu compte qu'il allait bien au delà puisqu'elle arrivait également à attirer d'autres formes de vie comme les arachnides. Le don de communiquer avec le monde animal était une grande première, le cas Mélissa restait une énigme pour la communauté. D'autres nourrissons avaient montré ce type de talent, mais aucun n'avait survécu au delà de trois mois à part la jeune femme.
Enfant, elle avait un rapport privilégié avec ses petits protégés. Ils venaient se loger dans ses cheveux, sur elle, comme si son contact leur apportait du réconfort et cela semblait réciproque. Même si les autres enfants la fuyaient par dégoût, Mélissa s'en moquait pas mal, elle aimait sentir ses amis lui chatouiller la tête et se glisser dans ses vêtements pour être au chaud. Voilà pourquoi elle s'était rapprochée de Sarah, Réséda et de Laurise. Les quatre jeunes filles un peu étranges du village avaient fait les quatre cent coup ensemble. Elles n'avaient pas besoin des autres. Mais la perception que l'on a de la vie évolue en fonction des épreuves que nous traversons. C'est à l'âge de 8 ans que le regard de Mélissa sur le monde miniature se transforma radicalement. Une nuit, un cafard blessé s'était logé dans son oreille pour y mourir en paix. N'ayant pas vu ni senti son approche, elle passa près d'une semaine avec des vertiges, avant que son oreille ne s'infecte. Le mal mit des semaines à se résorber et la petite fille développa une véritable phobie pour tout ce qui était petit et pouvait s'insérer un peu n'importe où. Ces créatures jadis associées à des amis, était maintenant liées à la souffrance que le pauvre malheureux lui avait infligé dans ce qu'elle pensait être un acte égoïste. D'inoffensifs, ils devenaient une source de douleur et de mal. Elle développa alors une véritable phobie grandissante au fil des années.

Lorsque Sarah eu fini de nettoyer le sol, elle rejoignit rapidement son amie qui l'attendait, un peu honteuse, à l'extérieur de la maison dans l'ouest du village.
-Tu devrais te contrôler. Tu as de la chance que la vaisselle en bois soit solide ! Sinon tu nous ruinerais à force.
-Mais Sarah... c'est petit, c'est noir, ça a plus de pattes et d'yeux qu'il n'en faudrait et... et...
-Arrête un peu voyons, au lieu de couper toute communication avec eux tu devrais essayer au moins de les écouter, voir ce qu'ils ont à te dire. Peut être que cette araignée avait une requête. Maintenant ils savent que tu les écrase sans remord et pour qu'elle s'aventure si près de toi, c'est certainement qu'elle avait une bonne raison. Ton don est une bénédiction.
-C'est impossible de communiquer avec eux. Tout ce que j'entends c'est « cruchms cruchms cruchms » ! mima-t-elle en mettant les mains devant sa bouche et bougeant ses doigts comme de petites tentacules.
- Tu imagines ce que Laurise donnerait pour l'avoir cette faculté et ne pas être une affranchie ?
-Et bien je la lui donne, bougonna son amie.
-Cela ne fonctionne pas comme ça et tu le sais. Un jour où l'autre, il faudra que tu acceptes de faire le lien entre nous et ce microcosme.
-Un autre me remplacera dans cette fonction... je ne peux pas contrôler ma phobie. C'est au dessus de mes forces.
-On ne nous enverra personne, tu le sais parfaitement, jamais qui que ce soit n'a déjà présenté une quelconque aptitude à dialoguer avec les animaux, ce ne sont pas des esprits Mélissa. Le regard de Sarah se durcissait dès qu'elle évoquait les responsabilités induites par un don.
-Cela ne veut pas dire que la situation ne changera jamais. Peut être que je suis la première à avoir survécu, mais...
- Mais lorsque tu nais avec un don, tu dois l'assumer un point c'est tout. Et puis pourquoi on reparle de cela encore une fois ! J'ai l'impression qu'il ne se passe pas un jour sans que le sujet ne revienne sur le tapis et j'ai d'autres préoccupations en tête.
-Comment va ton grand père ? s'empressa Mélissa pour changer de conversation.
-Et bien mentalement il va à peu près bien. Mais c'est son physique qui le lâche. Il a 120 ans maintenant et la fin est proche. Même les infusions de cerestins n'y font plus rien.
-Le perdre sera dramatique pour la communauté. C'est la mémoire du village qui va disparaître.
-C'est bien pour cela que je lui demande de me raconter encore et encore notre histoire. La transmission orale a du bon, mais encore faut-il prendre le temps de la collecter. À part Réséda et moi, personne ne se donne la peine de l’interroger. Une seule historienne par village ne suffit pas, ma sœur ne peut pas se couper en deux. Entre les cours qu'elle donne aux jeunes et toutes les mémoires à collecter... elle est totalement débordée. Sans compter que s'il lui arrivait quelque chose ...
-Ce que tu es pessimiste ! Tu vas porter la guigne à ta soeur à force.
Sarah s'arrêta net, lançant un regard furieux à Mélissa. Il était des sujets qui l'énervaient et le laxisme de la communauté concernant leur histoire était un des principaux !
-Elle se porte la poisse toute seule. Mais reconnaît qu'on est jamais à l'abri de rien.
-Il y a d'autres historiens dans les autres villages Sarah.
-Je sais, mais ils ne viennent jamais interroger le Lien. Enfin l'ancien Lien. En plus... elle marqua une courte pause, comme agacée...
-Quoi ?
-En plus il se contredit parfois. Son récit me semble flou par certains moments. J'ai peur que beaucoup ne soit déjà perdu. Je vais devoir faire appel devant le conseil, nous devons évoluer. L'histoire doit être mise par écrit ! C'est impératif. Je sais bien qu'il faut économiser le papier et que seul ce qui ne peut être transmis à l'oral doit être couché sur manuscrit, mais je suis convaincue qu'à chaque génération, nous perdons un peu de notre histoire. C'est dramatique. Comment apprendre de nos erreurs si nous les oublions au fil du temps ?
-Tu veux que nous fassions un détour pour prendre une fiche de requête ?
-Non merci Mélissa ! C'est déjà fait. Je passe demain matin devant le conseil pour leur demander une mise à l'écrit de notre histoire. Réséda aurait dû le faire à ma place, mais elle donne un cours et mieux vaut que l'argumentation vienne de moi. Ma soeur a énormément de qualités, mais être une grande oratrice n'en fait pas partie.

Les deux jeunes femmes continuèrent à marcher en bavardant jusqu'au centre du village, attirant les regards des passants sans même s'en rendre compte, elles y étaient habituées maintenant. Peut être l'avaient-elles bien cherché d'ailleurs. Après avoir enfermé Piastre dans les toilettes de la grande place pendant toute une nuit, avoir été voler la mascotte du village voisin, obligeant le Lien à faire des excuses publiques, mis en déroute le troupeau de ruminants du voisin de Laurise parce qu'elle en avait marre de les entendre beugler toutes les nuits... sans compter le feu déclaré par mégarde dans la grange des parents de Rose Burtand alors que celle-ci voulait fonder une société secrète sans les convier... C'était ce genre de petits « incidents » qui leur avait valu des regards méfiants sur leurs passages, surtout l'épisode du feu, dont les esprits du vent et de l'eau avaient mis plusieurs longues heures à venir à bout, laissant leurs hybrides respectifs lessivés et à bout de forces.

Mais le temps aidant, les choses se tassaient et chacune commençait à trouver sa place dans la société. Le liage prochain de Seven et Sarah y était pour beaucoup. La jeune femme était le moteur du groupe des quatre petites pestes. Elle n'aimait pas la routine et dès qu'elle commençait à tourner en rond, il lui fallait trouver un exutoire.
Généralement, deux cas de figures se présentaient. Le premier était sur l'initiative de Sarah justement, elle soumettait son idée aux autres, Mélissa la regardait toujours d'une manière effrayée en lui disant « non mais ça va pas bien !», puis Laurise rigolait en demandant quand elles mettraient leur plan à exécution, et enfin Réséda suivait, sans dire un mot comme à son habitude. Le second cas de figure était de loin le plus dangereux. Si Sarah avait des idées tordues, comme celle d'organiser une expédition pour franchir la Grande Barrière, elles étaient un tant soit peu réfléchies. En revanche le second cas de figure était déclenché par un facteur incontrôlé. Si l'une d'entre elle était blessée ou dénigrée par quelqu'un au point de lui faire de la peine, là, la sanction était immédiate et même Mélissa appuyait sur le détonateur de leur créativité vengeresse.
Elles se lançaient alors dans des plans périlleux où l'adaptation était de mise, comme lorsqu'elles s'étaient glissées dans le chariot de ce bougre de Tomine, qui avait fait pleurer Réséda en lui disant que jamais elle n'aurait de lié. Durant le trajet le conduisant au village de La Passe pour livrer ses pommes de terres, Laurise avait ligoté les autres avant de les bâillonner. A peine s'était-il arrêté sur la place du village qu'elle avait surgit de la roulotte en criant à l'aide, des bouts de cordes tranchées dans ses mains et un bâillon mal ajusté pendant autour de son cou sous les yeux hagards du dindon de la farce. Elles avaient prétendu avoir été kidnappées par ce monstre avec ses amies. Cela avait valu deux jours et une nuit à la prison de La Vallée, à plusieurs heures de marche au vieux Tomine, dont la mauvaise tête le rendait forcément coupable d'un délit quelconque. Le temps que les autorités ne vérifient les dires des jeunes filles, le pauvre vieux avait pris une tourista à cause de l'hygiène douteuse de la prison. Évidemment, ce plan avait une faille énorme, les faits vérifiés, elles avaient été renvoyées chez elles à Moussalin et avaient écopé d'une lourde punition dont leurs postérieurs se souviendraient longtemps. Mais leur but était atteint. Maintenant, dès que toutes les quatre croisaient le regard du très vieux Tomine, il se tenait machinalement le ventre en souvenir de la douleur, et plus jamais il n'osa faire une réflexion sur l'état de Réséda, comme n'importe qui dans le village d'ailleurs.

Mais ce type de frasques était loin derrière elles maintenant. Sarah passait le plus clair de son temps avec Seven, l'empêchant de s'ennuyer et d'inventer de nouvelles entourloupes. Il fallait également dire que le jeune homme n'aimait pas particulièrement leurs coups de folie comme il les appelait. Seven incarnait la responsabilité même. Il appartenait aux affranchis et avait choisi d'aider l'ébéniste. Tantôt bûcheron lorsque Chêne avait le feu vert de la forêt pour abattre un certain nombre d'arbres trop vieux ou malades, tantôt sculpteur d'art lorsqu'il manquait de vaisselle ou de meubles pour les maisons. On pouvait compter sur lui en toute circonstance, et en particulier Sarah.
Ces deux là s'étaient rencontrés à la maternité si l'on pouvait dire. Ils avaient grandit ensemble jusqu'à l'age de 6 ans où les parents de Seven avaient été mutés quelques temps à La Vallée. Mais ils mirent tout en œuvre pour ne jamais se perdre de vue, s'invitant dès que les études de l'un ou de l'autre le permettaient et s'envoyant des petits colis de gâteaux ou d'objets sculptés en bois. De nouveau muté sur Moussalin, le père de Seven ramena sa famille dans leur village d'origine le jour des 15 ans du jeune garçon. Sarah et lui se découvrirent non plus comme des amis d'enfance, mais comme un jeune homme et une jeune femme peuvent se découvrir à cet âge. Dès lors, toute séparation s'avérait impossible. Leur amour était là depuis toujours, deux âmes sœurs faites l'une pour l'autre, aucun doute, aucune remise en question, jamais. L'un était le pendant de l'autre, toujours d'accord au point que leur entourage trouvait cela suspect, ils terminaient les phrases de l'autre et partageaient les mêmes repas, leurs goûts toujours parfaitement en harmonie. Aujourd'hui ils avaient 23 et 20 ans et allaient se lier.
Comme tous les autres couples, ils avaient déposé une demande d'emménagement auprès de Chêne à l'instant même où ils furent en âge légal de le faire. Ce dernier, en raison de son don, négociait avec l'esprit de la forêt. Il lui faisait part des besoins des humains, et l'esprit du bois lui accordait un nombre limité de troncs à couper. Les négociations pouvaient durer des jours parfois lorsque la demande des hommes était trop importante. La situation était la plus difficile pour les jeunes couples voulant se mettre en ménage. Ils étaient sur une liste d'attente et ne savaient pas quand leur demande allait aboutir. Ils devaient soit attendre qu'un décès ait lieu et qu'une maison se libère, soit que la forêt donne son accord pour couper suffisamment de troncs nécessaires à la construction d'une maison. Seven et Sarah attendaient depuis 4 ans maintenant. Malgré leur jeune âge, ils avaient fait part à leurs parents de leur décision qui n'était en rien modifiable ou négociable. Devant une telle détermination, il leur fût difficile de refuser sous peine de provoquer une fugue.
Pour les parents de Sarah, la situation était plus facile à accepter, Seven représentait le genre idéal, stable, responsable, amoureux fou de sa future liée. En revanche, Sarah était loin de symboliser la belle-fille de rêve. Avant tout, elle était une sorte de déception en elle même pour le village entier. Son grand père était le Lien, son père est le Lien actuel et normalement, elle aurait dû être le prochain, mais elle n'avait jamais montré aucune aptitude pour communiquer avec la nature en dépit des nombreux essais du Père des Pères pour entamer un dialogue avec elle. Avoir le Lien dans son village était une fierté pour la communauté. Maintenant on attendait qu'un homme ou une femme se réveille un beau matin avec ce pouvoir là, mais il pouvait se révéler n'importe où sur le continent, ce qui induisait une perte du prestige de Moussalin. Une lourde charge pour ses si frêles épaules. Dans un premier temps, les parents de Sev avaient tenté de le raisonner. Il n'avait que 19 ans et déjà la beauté du jeune homme lui valait la convoitise de toutes les adolescentes du bourg. Un choix immense s'offrait à lui et la douce Rose semblait représenter la femme parfaite, bien plus qu'une impétueuse Sarah. Mais rien n'y changeait, plus ses parents le poussaient vers d'autres fleurs, plus il s'accrochait aux pétales de sa marguerite. Au fil du temps, les Anderson avaient dû se faire à l'idée d'accueillir Sarah parmi les leurs. Il fallait également reconnaître qu'elle s'était considérablement assagi, devenant presque... presque agréable et douce. Personne ne s'était donc opposé à leur demande de liage au final.

-Tu crois que vous allez avoir un toit neuf alors ? reprit Mélissa lorsqu'elles furent arrivées entre les cuisines et le bureau de Réséda derrière la place principale.
-J'en sais rien ! repris Sarah avec excitation, mais personne n'est mort et rien ne laisse présager un décès sur Moussalin. C'est fou, quatre ans d'attente, mais nous allons y arriver ! Et en plus avec une maison neuve, c'est... la jeune femme s'interrompit d'elle même avant de reprendre : Ne nous emportons pas, je t'en dirai mieux tout à l'heure, je vois que Sev arrive. Tout est prêt pour la fête de ce soir ?
- Tout est prêt ne t'en fais pas. Je vais chercher Réséda à l'instant pour les derniers préparatifs. Aller file et je croise les doigts pour toi ! Et n'oublie pas de convaincre Sev de nous donner un coup de main pour tout à l'heure !
- J'en fais mon affaire. Aller à tout à l'heure. Et Sarah s'empressa d'aller rejoindre son cher et tendre, le coeur battant et l'estomac noué. Le liage était une étape très importante dans une vie, la plus importante même. Mais une fois pendue au coup de Sev, dans ses grands bras musclés, l'angoisse disparut. Il avait l'art et la manière de la rassurer, l'apaiser par sa simple présence. Il ne restait plus qu'à attendre l'arrivée de Chêne.

-Bonjour ma douce. lui murmura Sev au creux de l'oreille alors qu'elle se blottissait contre son cou. Tu as passé une bonne journée ?
-Assez, j'ai été voir mon grand père et...
-Un peu de tenue les amoureux, leur lança le vieux Chêne. Vous n'y êtes pas encore hein !

Ce rappel à l'ordre mit instantanément 30 bons centimètres d'écart entre eux et Sarah lissa sa jupette en peau de chèvre d'un réflexe, se demandant pourquoi elle lui semblait plus courte que tout à l'heure. Seven se lança dans un salut respectueux et plus cérémonieux que la situation ne l'exigeait.
-Allons allons, tu n'as plus à me saluer de la sorte mon garçon, tu n'es plus mon apprenti.
-Oui maître Chêne...
-Bon, je n'ai que très peu de temps alors allons à l'essentiel. Je vous ai demandé de venir ici pour vous parler de votre liage. Il est temps.

Les deux jeunes amants se regardèrent en souriant d'impatience. Les bottes de foin avaient un certain charme au début, mais elles étaient très vite devenues inconfortables et les irritations provoquées par la paille n'amusaient plus du tout Sarah, impatiente d'avoir un toit à elle.

-L'esprit de la forêt m'a fait part d'un problème auquel nous devons remédier. Les hectares situés entre Terrone et la rivière du Fromentoux sont sur boisés. Nous n'avons rien ponctionné dans ce secteur depuis des années et l'opacité de la forêt empêche les rayons du soleil de pénétrer, ce qui a pour conséquence d'étouffer la vie des plantes basses. Nous devons donc ponctionner un certain nombre de bois, deux couples vont pouvoir se lier et un autre va venir de la ville de Flomail.
Chêne adorait ce moment là, ce moment précis où il annonçait aux jeunes couples que leur attente allait prendre fin. Il appréciait voir pétiller leurs yeux devant les perspectives d'un avenir familial paisible, et les nouvelles constructions se raréfiaient de plus en plus. Le mode de vie relativement sain des hybrides leur permettait d'avoir une espérance de vie sans cesse croissante et s'il n'y avait pas de nombreux accidents et quelques épidémies ravageuses, jamais aucun couple ne pourrait se lier. La démographie semblait se réguler d'elle-même, connaissant une courbe plate depuis des dizaines d'années. Mais les liages augmentaient plus vite que les décès, fort heureusement d'ailleurs et les moments comme celui-ci, que Chêne chérissait tant, se raréfiaient. D'autant plus que Seven et Sarah... Comment les décrire ? Ils semblaient vraiment à part. L'hybride avait de l'expérience, bon nombre de couple s'était liés grâce à lui, mais jamais il n'avait vu un amour aussi évident et inébranlable. L'annonce fut d'autant plus plaisante que leur surprise ne s'arrêtait pas là.

-Et le conseil vous a également attribué un terrain. Il est... il est... Le vieux grigou prenait un malin plaisir à les faire trépigner d'impatience, voyant les poings de Sarah se crisper dans l'attente du verdict.
-S'il vous plait... couina-t-elle entre ses dents.
-Il est sur la Butte de la Passe.
-Noooooon ! C'est impossible ! Les yeux de Sarah et Seven s'écarquillèrent en même temps. La Butte de la Passe était inconstructible en raison de la beauté du site disait-on. Le conseil avait toujours refusé qu'un jeune couple ne s'y installe. Leur maison serait à l'écart du bourg mais pas trop, avec une vue imprenable sur le village et d'une luminosité exceptionnelle. Les jours de beau temps, ils pourraient même apercevoir un bout de l'océan au loin.
-Pourquoi le conseil a-t-il changé d'avis ? s'étonna Seven.
-Disons qu'ils me devaient un service et que je voulais te remercier de m'avoir si bien aidé durant tes années d'apprentissage mon garçon. De plus les terrains sont tous occupés et il faudrait défricher pour agrandir le village, ce que le Lien nous a formellement interdit, et c'est pourtant le père de Sarah ! En revanche, votre maison sera composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage avec uniquement deux chambres. Si vous avez deux enfants, ils devront partager la même. Nous voulons préserver la beauté du site et deux autres couples vont pouvoir s'y installer. De grandes constructions sont inappropriées.
-C'est parfait ! affirma Seven en donnant une tape sur l'épaule de son ancien maître, l'obligeant à vaciller légèrement, avant de se retourner vers Sarah et de la prendre dans ses bras pour la faire tourner en riant : Un toit à nous, rien que pour nous ! Tu imagines ça ma belle !!!
Cette dernière lui sourit avec les larmes aux yeux, tout était parfait.
-Aller viens, on va le voir ! et il l'entraîna sans qu'elle n'eut le temps de prononcer un seul mot.
-Attendez, la construction va commencer d'ici deux mois, le temps de défricher Terrone... leur cria le vieux Chêne en rigolant à moitié. Décidément, le petit groupe d'amis allait avoir à en fêter des événements ce soir. La fin de l'apprentissage de Laurise et le liage de ces deux là... Il les regarda s'éloigner en courant main dans la main, un sourire attendri sur les lèvres.

Les deux amants coururent le plus vite qu'ils purent en rigolant à gorge déployée, ils s'attendaient à la bonne nouvelle depuis la convocation de l'ancien maître d'apprentissage de Sev, mais de là à ce que le terrain de la Butte de la Passe leur soit attribué... et que tout aille si vite, c'était incroyable. Le petit sentier menant à leur nid serpentait à travers des vergers de pommes. Il montait légèrement sur les premières centaines de mètres pour se durcir dans la dernière ligne droite. Voilà le prix à payer pour admirer le village en hauteur. Ils mirent tout juste dix minutes pour parcourir le trajet alors qu'il en fallait presque vingt d'ordinaire, mais l'adrénaline provoquée par un bonheur tant espéré rendait le trajet plus court qu'il ne l'avait jamais été. C'est à peine si Seven s'était rendu compte d'avoir heurté le pauvre Simo, un petit hybride de huit ans à peine, et de l'avoir envoyé valdinguer sur les fesses deux mètres plus loin. Sarah avait vaguement crié une excuse, mais elle n'avait pas assez de force pour ralentir la course folle de son lié ni même l'envie d'ailleurs. Le pauvre Simo était donc resté planté là, les fesses sur la terre battue de la place centrale de Moussalin, toujours un doigt dans le nez en quête d'un trésor comme à son habitude.

Lorsqu'ils arrivèrent en haut à bout de souffle, Seven lâcha la main de son aimée et cria de joie les poings en l'air, face au soleil alors que Sarah reprenait son souffle, les mains sur ses genoux. Elle voulu contempler un instant son bel homme fort, en position conquérante sur leur terre. Mais il ne lui laissa pas beaucoup de temps avant de la reprendre à bout de bras et la faire tournoyer à lui donner des vertiges.
-Arrêeeete, rigola-t-elle
-Une maison à nous Sarah ! À nous !
-Oui... à nous ! lui sourit-elle alors que ses pieds retouchaient terre, physiquement en tout cas parce que le baiser qu'il lui donna ensuite ne l'aida absolument pas à retrouver la clarté de ses esprits.

La suite des évènements leur appartint, un instant magique de complicité sur le lieu de leur futur bonheur. Ils restèrent enlacés l'un contre l'autre en attendant que le soleil ne se couche. Seule une petite brise venait les rafraîchir de temps en temps. Sarah en oubliait le cours de la vie. Tout s'était arrêté ici, plus de travail, plus de soucis, plus de conseil à préparer pour le lendemain, plus rien qui ne puisse entacher son bonheur. Installés confortablement sur la pente de l'adret. Ce versant offrait une vue imprenable sur Moussalin, petite bourgade emmitouflée d'arbres fruitiers au sud et de conifères au nord. C'était à peine si les maisons se distinguaient parmi tous les arbres de la vallée. Même la place centrale était recouverte de chênes centenaires. Les maisons en bois coiffées d'une texture mousseuse se confondaient avec les feuillages des arbres environnants. Cette mousse unique sur le continent était produite ici et exportée dans d'autres villages. Si elle ne poussait que dans la région, elle semblait capable de s'exporter un peu partout. Mais faute de terrains sur lesquels la faire pousser ailleurs, Moussalin en avait conservé le monopole. D'ailleurs, rien ne se monnayait chez les hybrides. Un village produisait une matière première et la distribuait équitablement à ses voisins, en échange de quoi il recevait d'autres denrées toutes aussi indispensables. On ne pouvait même pas qualifier ces échanges de troc car les transactions pouvaient être totalement inégales en fonction des années. Les notions de profits et de bénéfices n'existaient pas.

Les deux amants contemplaient leur village. Ils aimaient Moussalin. Passé un temps, Seven avait envisagé de s'installer au bord de la mer, à Flomail, qu'ils apercevaient depuis l'autre versant de la Butte de la Passe, au loin par temps dégagé. Le liage tardait et le jeune homme en avait assez de donner des rendez-vous crapuleux à sa douce dans des granges et des champs à l'écart de la ville. Mais Sarah n'était pas emballée par l'idée. Elle avait sa soeur qu'elle ne voulait pas laisser seule, ses parents étant très régulièrement en déplacement, et puis ses deux meilleures amies travaillaient à Moussalin, elle avait bien du mal à envisager une vie loin de ses trois acolytes. Seven avait alors accepté sa décision, patientant au delà de ce que lui permettait son enthousiasme de futur lié. Aujourd'hui il contemplait avec fierté ce qu'il avait mis tant de temps à bâtir. D'ici deux mois le chantier commencerait et ils pourraient emménager le mois suivant.
L'ensemble des hommes valides du village participait à la construction d'une maison en général et un mois semblait un délai tout à fait correct par rapport à la surface qu'on leur avait octroyée. Il ignorait qui seraient leurs voisins. On disait qu'un jeune couple venant de Flomail avait déposé une demande récemment. La jeune femme était une hybride des herbes. Elle serait d'une grande utilité à Moussalin. Depuis que Edmon, l'ancien hybride de cet esprit avait été attaqué par un puma, personne ne négociait plus avec l'esprit des herbes et les pelouses de tout le village ne ressemblaient plus qu'à des prés engorgés de ronces. Les herbes acceptaient d'être coupées sous certaines conditions, et seul l'hybride dialoguant avec leur esprit pouvait appréhender leurs besoins (qu'ils soient en eux, en terre etc). Tous ceux ayant essayé de les couper sans son accord avaient vu pousser mauvaises herbes et ronces disgracieuses sur leurs belles pelouses. La situation tournait au vinaigre et la jeune femme était attendue comme le messie. L'avoir comme voisine pourrait se révéler utile.
Perdu dans ses pensées, il sentait sa belle lui caresser le torse du bout des doigts, enroulée dans sa large chemise. Le début de la saison chaude approchait et ils accueillaient le petit air vaguement frais de la fin de journée comme une bénédiction. Le soleil venait de se coucher, laissant une clarté opale distiller la couleur des cieux. Sarah avait perdu la notion du réel, les yeux fixés sur le torse de son homme, ferme et parfaitement dessiné grâce à son travail de bûcheron. Elle l'avait aimé adolescent, frêle et chétif, sans se douter qu'il se métamorphoserait en un homme si éblouissant à l'âge adulte. C'est à cet instant qu'un coup de corne retenti dans l'air, les tirant tous les deux de leurs rêveries ensoleillées. Sarah se leva d'un bond.
-Ils sont rentrés ! s'enthousiasma-t-elle. Laurise rentre de la chasse ! Décidément, aujourd'hui était un grand jour pour tous.
-Tu es obligée d'y aller ?
-Oui, et tu viens avec moi. lui imposa-t-elle avec un sourire charmeur.
-Sarah ! souffla-t-il, vous serrez mieux entre filles pour fêter la fin de l'apprentissage de Laurise.
-Oui, mais nous avons un plan et toi seul peux nous aider à la réaliser. minauda-t-elle.
-D'accord, d'accord... capitula-t-il alors qu'elle commençait déjà à se diriger vers le village. Mais d'abord tu ne penses pas que tu oublies quelque chose ? Se moqua-t-il.

La jeune femme d'abord interloquée rougit comme un coquelicot en s'apercevant qu'elle n'était vêtue que de la chemise de Seven.
-Si moi je peux rentrer en pantalon et torse nu sans trop éveiller de soupçon, toi tu ne passeras pas inaperçue ainsi... et puis je refuse que d'autres posent le regard sur toi ma petite fleur.
En effet, il était difficile d'ignorer la beauté de la jeune femme. Grande, mince, blonde, les yeux aussi clairs que l'eau de la plus pure des sources. Elle avait la fraîcheur de l'insouciance et le visage des anges. Il adorait par dessus tout ses longues boucles descendant anarchiquement sur ses reins, soulignant la minceur de sa taille. Une beauté parfaite, mais charmeuse. Seven était absolument incapable de lui résister, ses mimiques inspirant la malice et l'audace l'enivraient à lui faire perdre le sens de la réalité. Alors uniquement vêtue d'une grande chemise trop large pour elle, mais laissant deviner la délicatesse de ses courbes... inutile d'espérer qu'elle passerait inaperçue à son retour à Moussalin.
Il la contempla alors qu'elle se changeait, essayant d'écarter de son esprit les petites voix lui disant que tous les regards des chasseurs se tourneraient certainement vers elle ce soir. Il préférait vraiment lorsque ces jeunes chiens fous étaient loin du village, loin de sa petite fleur, loin de sa liée.
Chapitre 2 by awax
L'arrivée des chasseurs était un moment célébré dans tous les villages, et en particulier à Moussalin. Ils partaient généralement pour un peu plus d'une semaine en fonction de la proximité du gibier, et rapportaient la viande nécessaire à l'ensemble de la communauté pour le mois qui suivait. Seul Seven traînait la patte et bougonnait devant l'arrivée de ceux qu'il nommait « les braillards ». Il était vrai que les chasseurs avaient cette réputation d'hommes extravertis, bruyants et fêtards. Exilés en forêt durant toute une semaine, ils savaient apprécier le bal donné pour leur retour et ne manquaient pas d'inviter les plus jolies filles à danser. Évidemment, Sarah n'y coupait pas malgré son liage prochain avec Seven et son promis méprisait le manque de respect porté à leur couple. Non pas qu'il était jaloux, mais il se souvenait de cette vieille mendiante et voyante l'ayant agrippé par le bras lors d'une escapade à Flomail avec Sarah. Elle l'avait regardé droit dans les yeux, si cela était encore possible de voir à travers les faibles fentes consenties par sa peau plissée, et lui avait soufflé de veiller à son couple. « Je reste aveugle, rien, pas d'avenir ensemble, vide, votre union va s'éteindre, bientôt » avait-elle divagué dans un excès de transe. Il était resté un moment là, sans bouger, trop choqué pour rétorquer quoi que ce soit alors que sa belle avait ri en tendant une pièce à la voyante comme si de rien était.
-Allons allons, un grand gaillard comme toi ne vas pas être troublé par les divagations d'une vieille femme en pleine démence ? s'était-elle gentiment moqué.
-C'est une voyante Sarah, et si elle avait un véritable pouvoir ?
-Le destin n'est pas écrit, Sev. Ce serait bien trop déprimant sinon ! avait-elle repris, mettant un terme à la conversation.

Sarah se moquait des prophéties et autres formes de voyance, refusant de croire que le futur pouvait être écrit quelque part. « Déjà que le passé ne l'est pas, ça me ferait mal que le futur le soit » ! répétait-elle en boucle. La jeune femme avait une véritable aversion pour l'idée d'un avenir tout tracé, comme si l'espèce humaine n'était composée que d'automates n'ayant aucune décision à prendre. Voilà pourquoi elle clamait haut et fort son statut d'affranchie, statut lui permettant d'être libre de ses actes, de son avenir.
Mais Seven n'arrivait pas à s'ôter cette prédiction de la tête. Si la vieille peau avait dit la vérité, quelqu'un ou quelque chose enlèverait Sarah de sa vie et sa détermination à contrer le destin n'avait aucune limite. Voilà pourquoi l'arrivée de ces fiers-à-bras lui hérissait les poils de tout le corps. C'était le même cirque à chaque fois, des loups tournant autour de sa biche, enfin si l'on pouvait qualifier Sarah de biche et rien n'était moins sûr... Aujourd'hui ne dérogerait pas à la règle, d'autant plus que la fin de la saison de chasse serait célébrée ce soir, impliquant des festivités plus délurées qu'en temps normal.

Les chasseurs appartenaient indifféremment aux hybrides et aux affranchis. Le plus souvent, ils disposaient de dons amoindris, mais tout aussi importants. Certains hybrides pouvaient dialoguer avec les esprits, comme Chêne avec celui de la forêt ou Adventice avec celui des plantes aromatiques. D'autres pouvaient simplement ressentir un lien avec eux, résultat de l'évolution et de la dissolution du don. Ils le tenaient généralement de manière héréditaire de leurs ancêtres alors que les hybrides plus marqués étaient des créations récentes. Lorsque les esprits de la nature voyaient que plus aucun être humain ne pouvait dialoguer distinctement avec eux, ils choisissaient un enfant et lui insufflaient le don. Nul ne savait comment les futurs hybrides étaient véritablement choisis. Ils devaient avoir l'esprit suffisamment ouvert ou certaines facultés naturelles pour pouvoir entendre ces voix fugaces. Le père de Sarah ne cessait de harceler le Père des Pères de questions à ce sujet, notamment pour comprendre pour quelles raisons sa propre fille n'avait pas été choisie, mais jamais il n'avait obtenu de réponse.

Les catégories hybrides et affranchies n'avaient donc pas de limite si nette. De plus, chaque personne arrivait à trouver sa place dans le village quel que soit son don. Pour traquer une proie, nul besoin de dialoguer spécialement avec un élément en particulier, mais ressentir le vent, interpréter les traces dans la terre, savoir si une herbe avait été coupée et piétinée récemment ou pas leur suffisait. D'ailleurs, tous n'étaient pas des hybrides, même à un degré moindre. Certains affranchis, montraient des aptitudes naturelles à la chasse. C'était le cas de Laurise, la seule fille d'aussi loin que les mémoires remontaient, à entrer dans la confrérie des chasseurs. Avec son tempérament de feu et son caractère bien trempé, elle semblait faite pour cette tâche. Si elle avait eu du mal à convaincre ses aînés de lui laisser sa chance, les étonnants talents dont elle avait fait preuve légitimèrent son intégration immédiate. Grande et fine, on l'envisageait plus comme danseuse qu'à la chasse, mais elle avait l'instinct d'une panthère, la légèreté du vent, ne laissant aucune de ses proies entendre son approche.
Évidemment, elle avait essuyé quelques railleries de ses partenaires lors de son intégration dans la guilde, mais ses confères avaient vite compris que la dénigrer relevait de l'inconscience. Toute son enfance, ses cheveux d'une couleur brune tirant sur un vert pathétiquement vaseux ainsi que son agressivité lui avait valu moqueries et dénigrement. A Moussalin, les filles se devaient de ressembler à de délicates fleurs s'épanouissant devant la beauté du monde. Laurise, elle, s'épanouissait devant la course effrénée d'un cerf traqué. Combien de fois l'avait-on punie parce qu'elle avait plaqué Rose au sol, un bras derrière le dos, pour lui faire retirer une parole malencontreusement prononcée plus fort que cette dernière ne l'aurait souhaité. Alors maintenant qu'elle avait trouvé un moyen d'évacuer son trop plein d'agressivité, elle n'allait laisser personne la discréditer.

Aujourd'hui elle rentrait à Moussalin le cœur léger, ses prises étaient de loin les plus importantes et les autres chasseurs la respectaient déjà beaucoup, même les anciens, fiers de voir que la relève était de taille à se mesurer aux plus gros gibiers. Sur leurs chevaux taillés pour endurer les marches les plus rudes, ils rentraient victorieux et bombèrent le torse en entendant le bruit des tambours pour les accueillir. Laurise avait installé une traîne à Uliok, son cheval et partenaire de chasse depuis ses années d'apprentissage. Sur la toile tendue entre deux bois griffant le sol, s'amoncelaient trois sangliers et un cerf. Mais c'était les plus petits gibiers qui la rendaient fière. Chasser un sanglier aussi bruyant que Mélissa devant une araignée n'avait pas franchement de valeur. En revanche, traquer la belette, le renard ou les lapins relevait de l'art le plus difficile qui soit. Elle aimait les prendre en course pour leur tendre une embuscade. Rares étaient les novices pouvant chasser ce type de proie au couteau comme elle le faisait.
En entendant le cor de Moussalin annoncer leur arrivée, elle se redressa sur sa selle, fière et impatiente de retrouver ses amies et sa famille. Le soleil venait de tirer sa révérence et la fête débuterait avec leur arrivée. Lorsqu'ils pénétrèrent dans l'allée principale du village, ils s'émerveillèrent devant la métamorphose de ce dernier. Le cœur de Laurise battait de fierté. Toute son enfance, elle avait couru pour assister au retour triomphal et cérémonieux des chasseurs et en particulier de son père. Aujourd'hui, elle se tenait sur Uliok au deuxième rang de la procession.
Elle huma la fumée dégagée par les torches longues disposées de part et d'autre de l'avenue en terre battue. Les tambours retentissaient crescendo, accompagnant le cor pour rameuter les habitants. Les enfants couraient en riant le long de la file de chevaux. Elle crut un instant se revoir, petite, accompagnée de Sarah, Réséda et Mélissa. Cette pensée affola ses sens et elle scruta la foule amassée sur la grande place pour les accueillir. Elles étaient là. Toutes les trois, accompagnées de Sev comme toujours, l'attendant avec une impatience non dissimulée. Elle eut tout de même un pincement au cœur en constatant l'absence de ses parents, mais la présence de ses amis combla ce vide.
Déjà, ses confrères sautaient de leur selle pour aller embrasser leurs liées et leurs enfants. La joie se lisait sur le visages. Laurise mit peu de temps pour les imiter, laissant Uliok en plan au milieu des autres chevaux. Elle courut vers ses amis avec empressement et s'arrêta net à un mètre de distance du petit groupe, les saluant selon leur code, la main droite sur le cœur et la tête s'inclinant légèrement sur le côté. La création de ce petit rituel remontait à leur enfance, lorsque Réséda s'était sentie exclue faute de ne pouvoir toucher personne.
Les autres filles avaient tendance à se prendre dans les bras les unes des autres, ou à se promener main dans la main dans le village, mais le groupe des quatre avaient établi le principe de ne jamais se toucher, par égard pour Réséda. En effet, la jeune femme avait un don bien particulier et tellement rare que lorsqu'un enfant le développait, l'ensemble des villages en étaient informés. A l'heure actuelle, seuls cinq enfants étaient comme elle sur l'ensemble du continent. Ce don avait été vu dans les minutes suivant sa naissance. La première victime fut l'accoucheur qui l'avait recueillie, il eut le temps de l'envelopper dans une couverture de laine avant de la passer à sa mère qui lui posa un baiser sur le front. A cet instant le médecin essaya d'avertir les autres membres du corps médical dans un effort vain. Il mourut alors que le tout nouveau papa caressait amoureusement le front de son bébé. Lorsque quelques secondes plus tard sa mère se tordit de douleur, suivie de près par son père, les sages-femmes comprirent. Elle était toxique. Cette merveilleuse petite plante sécrétait un poison au travers des pores de sa peau. Réséda était condamnée à ne jamais avoir aucun contact physique avec quiconque. Elle fut ainsi confiée à la famille de Sarah qui l'adopta volontiers, convaincue que chaque être humain avait une place sur Terre et toutes les précautions furent prises pour que jamais plus quelqu'un n'entre en contact avec elle. Une grande tunique la recouvrait en permanence de la tête aux pieds, ne laissant qu'une faible fente pour lui dégager la vue. Sa mère adoptive lavait son linge dans un lavoir conçu uniquement à cet effet, et dès que la jeune fille fut en âge de le faire elle-même, elle s'occupa de ses affaires pour éviter tout accident.
Sarah la considérait comme sa sœur, d'autant plus qu'elles étaient nées à quelques jours d'intervalle. Ainsi, se lier d'amitié avec la blondinette impliquait être amie avec Réséda en dépit du danger.
Voilà pourquoi les filles s'étaient habituées, à l'instar des jeunes filles de leur âge, à ne jamais s'étreindre. Si un des vêtements de Réséda était mal ajusté, cela pourrait être fatal, mieux valait éviter les risques. L'arrivée triomphale de Laurise n'en fut pas moins un pur moment de bonheur pour le petit groupe. Ce soir était sa soirée à elle et les deux futurs liés décidèrent de garder leur grande nouvelle pour plus tard, ne voulant pas lui voler la vedette.

-Alors alors alors ? s'impatienta Sarah en sautillant sur place. Raconte-nous ? Tu as eu droit à ton bizutage de fin d'apprentissage ? Comment c'était ? Ils t'ont fait quoi ?
-Si tu t'arrêtais deux secondes de parler, peut-être qu'elle aurait le temps de te répondre, lui fit tendrement remarquer Seven, provoquant un sourire à l'ensemble des membres du petit groupe.
-C'était cool, répondit Laurise avare de mots comme à son habitude.
-Tu nous en diras plus dans la soirée, osa timidement Mélissa en provoquant un sourire lumineux sur le visage de son amie.
-Promis. Mes parents ne sont pas là ?

Mais leurs retrouvailles furent interrompues par ce que Seven interpréta comme un beuglement :
-Hey Laurise ! Ramène-toi, c'est l'heure de la cérémonie !avait hurlé Tracand, fier-à-bras des chasseurs et titulaire depuis l'année dernière, parfait représentant des bêtes noires de Seven qui tiqua rien qu'à l'audition de sa voix. Voyant sa réaction, Tracand ne put s'empêcher de jouer à son jeu favori devant le parfait petit couple :
- Sarah ! Tu es de plus en plus jolie ! Dis-moi lorsque tu auras l'intention de lâcher ton pantouflard, c'est où tu veux quand tu veux ma belle, provoqua-t-il d'un clin d’œil.
-Tracand, viens nous dire bonjour de plus près si tu l'oses, répondit calmement Seven en insistant sur chaque mot.
-Pfu, laisse-le dire. Tu sais très bien qu'il fait ça uniquement pour te provoquer et toi tu rentres dans son jeu à chaque fois, intervint la demoiselle en question histoire de faire retomber la tension. Tu sais parfaitement que je préfère les grands baraqués aux petits avortons vantards lui dit-elle haut et fort pour que le jeune loup l'entende également.
-Surtout qu'il n'est même pas foutu d'attraper un furet même s'il dansait la fonderille devant lui ; marmona Laurise avant de s'écarter un peu du groupe. Je vous laisse, il paraît que j'ai un truc important à faire, finit-elle avant de rejoindre en courant les garçons de sa confrérie, non sans avoir tiré une petite langue espiègle à ses amis.

Ces derniers suivirent le mouvement de foule sans risquer d'être bousculé grâce à Réséda. La jeune femme ne parlait que très rarement, mais sa présence leur assurait un bon mètre d'aisance de mouvement. Si le village l'acceptait sans aucun souci, chacun évitait soigneusement de la frôler, juste au cas où... Ils s'installèrent au pied de l'estrade montée spécialement pour ce jour de fête et assistèrent à la remise du gibier aux cuisiniers.
Les festivités commencèrent ensuite avec la cérémonie d'intronisation des six nouveaux chasseurs. Les plus anciens de la guilde leur remirent très solennellement une dague courte, spécialement forgée pour chacun d'eaux et un arc taillé pour l'occasion. Ils pourraient dorénavant transmettre leurs armes d'essais aux nouveaux apprentis qui partiraient avec eux à leur prochaine excursion. Chaque chasseur intronisé avait ses propres armes qu'il bichonnait comme un membre de sa famille. Lors de leurs expéditions, ils étaient souvent seuls face aux gibiers, uniquement munis de ces deux ustensiles, les perdre ou les abîmer pourrait leur être fatal.
C'est pourquoi, lorsque l'hybride de la terre tendit sa dague à Laurise, elle irradiait de bonheur. Un genou à terre et les mains tendues en avant, elle le regarda droit dans les yeux, comme le voulait la tradition et elle prononça haut et fort : « J'accepte mes responsabilités envers Moussalin et me montrerai digne des proies que je traquerai ». La mère de Laurise s'inquiétait constamment pour elle depuis son choix d'orientation, mais si sa fille n'était pas aussi forte que ses compagnons, elle était de loin la plus rapide et la plus intuitive de la bande. Elle arrivait à détourner la force de l'animal contre lui et à anticiper chacun de ses mouvements. Il ne faisait aucun doute qu'elle était née pour cela. Ses amies l'acclamèrent avec des cris et des applaudissements alors que les chasseurs levèrent leurs deux bras en prononçant un « Pour vivre » très guttural et chargé de testostérone. La jeune femme, bien qu'au bord de l'épuisement, souriait de toutes ses dents. A peine eut-elle fini de prononcer sa phrase que Sarah ne put s'empêcher de crier un « whoo, whoo, whoo, whoo whoo », faisant sourire ses deux complices bien plus discrètes et s'attirant les foudres des regards des chasseurs. Mais les applaudissements de la foule couvrirent le blanc causé par son intervention impromptue.
- T'es impossible ! lui murmura Sev à l'oreille alors qu'elle s'en moquait royalement. Il n'hésita cependant pas à resserrer son étreinte autour de sa taille, voyant que ce chardon de Tracand ne la lâchait pas des yeux avec son regard de pervers en puissance.

La cérémonie terminée après les longs et interminables discours des huiles de la ville, la foule se dirigea en direction des cuisines, de l'autre côté de la place. Des odeurs de viande grillée commençaient à chatouiller les papilles des villageois. Des tables avaient été dressées de manière à accueillir tout le monde comme à chaque fête. En temps normal, si la majorité des habitants de Moussalin prenait ses repas aux cuisines, il était rare que l'ensemble du village débarque tel un raz-de-marée à la même heure et l'espace intérieur suffisait largement à accueillir les convives. Melissa travaillait pour les cuisines, mais elle avait obtenu une dérogation en ce jour si spécial pour son amie.
Laurise regretta de ne pouvoir se mettre à table avec les filles, mais une table réservée aux chasseurs l'attendait un peu à l'écart, elle ne pouvait pas abandonner ses compagnons ainsi, bien que Seven ne se soit pas gêné pour s'éclipser jusqu'au dessert. Le repas fut ponctué par de petites scènes représentant des moments de chasse par la guilde. Laurise avait refusé d'en faire partie, mais elle s'émerveillait autant que lorsqu'elle était enfant devant ces représentations. Le métier de chasseur lui avait toujours paru comme étant la plus palpitante des aventures. Ces démonstrations avaient avant tout une valeur éducative pour les enfants, leur montrant comment se déroulait la chasse, en respect total du monde animal. Aucun piège, aucune arme autre que la dague et l'arc n'était utilisé. Les chasseurs établissaient un campement dans un lieu toujours différent pour ne pas piller les ressources d'une région et partaient à pied la journée pour chercher le gibier. Les arcs ne servaient que pour les oiseaux la plupart du temps. En général, le chasseur coursait le gibier et se battait au corps à corps avec lui. Deux médecins suivaient systématiquement les expéditions, employant tout leur savoir faire pour réduire le nombre de décès liés à ces confrontations.

-Et dire que notre Laurise est une chasseuse officielle ! s’émerveilla Sev sans lâcher des yeux les scènes jouées devant eux.
-Je croyais que tu n'aimais pas le retour des chasseurs, le taquina Sarah.
-Ce n'est pas le retour des chasseurs en particulier, c’est l'attitude de l'autre crétin que je ne supporte pas.
Comme s'il avait deviné le sujet de la conversation, Tracand désigna Sarah du doigt avant de le pointer sur lui et de mimer une danse langoureuse provoquant un gloussement incontrôlé chez la future liée, persuadée que le jeune chasseur n'en avait pas vraiment après elle et cherchait simplement à faire enrager Seven.
-Je vais aller lui montrer comment je danse moi, cracha-t-il en lançant un regard glacial à son rival.
-Si tu veux Sev, je peux lui offrir un tour de piste, un accident est si vite arrivé ! se proposa gentiment Réseda.
-Tu es une adorable belle-soeur. Je te l'avais déjà dit ?
Mais elle n'eut pas à mettre en place sa menace car Laurise, placée à côté du jeune Tracand, remarqua son manège et lui donna une bonne claque derrière la tête, provoquant l'hilarité chez la confrérie. Sarah s'indigna alors que Seven montrait son pouce en guise d'approbation à une Laurise fière de sa maîtrise.
-Non mais arrêtez ! Vous ne voyez pas qu'il vous fait tourner en bourrique pour le plaisir ? Et qu'est-ce que tu as Mélissa ? chercha-t-elle pour changer de conversation. Tu n'as pratiquement rien mangé ! Hou hou, Mélissa, répéta-t-elle pour se faire enfin entendre.
-Hein ? Ah ! Heu... je suis tellement contente de la revoir que l'excitation me fait perdre l'appétit, se défendit-elle en sortant de ses rêveries. Mais je te signale que ta soeur n'a pas mangé plus que moi. Je vais chercher du dessert, éluda-t-elle en se levant, immédiatement suivie de Seven qui lorgnait déjà sur les tartes aux fraises et les boules de pâte sucrée.

Sarah lui tendit la joue pour qu'il lui dépose un baiser, comme à son habitude, avant de l'abandonner quelques minutes. Elle le regarda amoureusement s'éloigner et attendit qu'ils soient hors de portée pour questionner sa sœur.
-Tu l'entends toujours, c'est ça ?
-Toujours, soupira-t-elle.
-Il ne s'est pas identifié ?
-Non ! Je ne sais pas, si un esprit cherchait à entrer en contact avec moi, pourquoi attendrait-il que j'ai vingt ans ? Pourquoi ne pas l'avoir fait lorsque j'étais enfant ? Et puis je suis déjà une hybride de par mon poison et personne ne s'est déjà montré capable d'un double don.
-Ton statut d'hybride ne te permettait pas de communiquer avec un esprit jusqu'à présent. Tu as simplement hérité des caractéristiques d'une plante, pas d'une faculté de communication. Peut-être que ce nouvel esprit a attendu que tu sois capable de dialoguer avec lui, que tu sois suffisamment mature.
-Peut-être. Mais si tel était le cas, pourquoi n'entame-t-il pas de conversation alors ? Je peux l'entendre et il se contente de rire à certains de mes propos ou de me dire « erreur » lorsque je fais un choix. Mince alors ! C'est vrai quoi ? Pourquoi ne me parlez-vous pas ? prononça-t-elle à bout de lèvres à l'attention d'une éventuelle oreille traînante.
-C'est sûr, l'interpeller comme ça va le faire réfléchir, tu as l'air terrifiante ! se moqua sa soeur. Mets-le au pied du mur, bon sang ! Un peu de nerf, Réséda !
- Attends, ils reviennent..
- Pfu ! T'es pénible aussi de ne pas vouloir en parler aux autres !
- Parler de quoi ? la questionna Seven.
-Du fait qu'il n'y a pas que Tracand qui semble vouloir inviter Sarah à danser, détourna Réséda en montrant la table des chasseurs, s'attirant un « déloyal » les yeux plissés de sa sœur. Mais l'astuce avait fonctionné puisque l'attention du beau bûcheron était désormais focalisée sur la table à l'autre bout de la place pour le reste de la soirée..

Le repas terminé, tous mirent la main à la pâte pour écarter les tables et libérer l'espace nécessaire à la piste de danse. L'orchestre formé de koras commença à jouer les premières notes et les couples s'engagèrent dans le centre du village pour poursuivre leur folle nuit. Laurise put enfin rejoindre son petit cercle et laisser ses gros lourdauds de compagnons. Elle les appréciait certes, mais leurs blagues vaseuses lui portaient vraiment sur le système après toute une semaine passée en leur compagnie.

-Félicitations Laurise ! Bravo ! l'accueillit Seven. C'était une magnifique cérémonie.
-Merci, prononça-t-elle à peine, un peu gênée de l'accueil si chaleureux auquel elle n'était pas habituée.
-Tu es la meilleure ! s'empressa Sarah alors que Réséda et Mélissa souriaient timidement à côté. Regarde, je crois que Lindrin veut danser avec toi ! Il te reluque depuis ton retour et je crois l'avoir vu errer vers ta maison comme une âme en peine cette semaine.
Laurise se retourna l'espace d'une seconde pour regarder son prétendant plein d'espoir à l'autre bout de la place, mais elle baissa la tête un peu mélancolique :
-of non merci, je suis désolée les filles.
-ahem
-Et Sev bien sûr, s'empressa-t-elle de corriger, mais je vais rentrer me coucher. Je suis certaine que mon père est impatient de me retrouver.
-Ho non ! Tu peux pas nous faire ça Laurise ! C'est ton soir ce soir. Tu ne vas pas déjà rentrer ?

Le ton de Mélissa était si désespéré que la jeune chasseuse releva la tête :
-Je... je suis désolée, mais on se voit demain n'est-ce pas ? Je suis vraiment crevée après cette semaine et... vous savez, moi et la danse...
-D'accord, d'accord... soupira Sarah, mais demain on se retrouve au pré pour que tu nous racontes tout promis ?
-Promis. Allez, bonne soirée.

Et elle partit, laissant ses amis un peu déçus par la tournure des évènements. Ils l'auraient pensée plus enjouée et plus heureuse d'avoir enfin sa place officielle dans la communauté. Elle avait mis tellement de temps à trouver sa voie et surtout tellement d'ardeur pour se faire accepter des chasseurs que ce soir aurait dû être son jour de gloire. Peut-être était-ce dû à la fatigue qui sait ?
-Allez, on y va ? lança Sarah avec impatience alors que la fête battait son plein...

Laurise rentrait doucement, pensive. Elle avait attendu ce jour avec tant d'impatience que la fête lui semblait en dehors de ses préoccupations. Le bonheur d'être une chasseuse officielle et la fierté d'être l'une des premières femmes de la communauté à atteindre ce rang ne la quittait pas évidemment, mais elle était tout aussi impatiente de laisser l'effervescence de la fête. Obtenir le petit blason vert avec une tête de sanglier sur sa veste de chasse lui suffisait amplement. Les rassemblements de tant de personnes n'étaient pas son fort, elle préférait les cercles intimes. Les autres auraient dû le comprendre d'ailleurs... Heureusement, le chemin pour aller à la maison de ses parents, si paisible et calme, la ressourçait petit à petit. Elle comprenait tout à fait que ses parents ne soient pas venus. Son père, jadis un chasseur renommé, était paralysé des jambes suite à une mauvaise chute. Edel, sa mère, ne pouvait déplacer seule la lourde chaise entièrement en bois jusqu'au centre du village. Mais justement, ses amis auraient peut-être pu l'aider... Et Seven qui avait disparu toute la première partie du repas. Il avait raté les deux premières heures de scènes de chasse, n'arrivant que pour le dessert. Si la soirée l'intéressait si peu, il n'était pas obligé de venir. Alors que la déception l'envahissait, elle entendit un craquement dans la forêt bordant le chemin. Au bout de quelques secondes à écouter les bruits aux aguets, la vie nocturne ne semblait perturbée par aucun autre événement que le hululement de la petite chouette hulotte du coin.
Elle patienta tout de même quelques secondes avant de reprendre lentement le chemin de la maison. Après tout, il était normal de mal interpréter les bruits à 11h du soir lorsque l'on avait passé une semaine dans la nature à chasser. Pourtant, elle aurait juré que ce craquement n'avait rien de naturel ou d'animal. Il ressemblait plus à celui d'un homme, plutôt grand, marchant avec précaution pour ne pas se faire entendre mais trahi par un petit bout de bois tapis dans l'ombre.
« Tu es bien trop imbue de ta personne ma pauvre », se morigéna-t-elle mentalement. Elle avait de bonnes facultés auditives, certes, mais elle devait se tromper. La petite chouette n'ululerait plus si une quelconque menace rôdait dans les bois. Et d'ailleurs, jamais aucune menace ne rôdait aux alentours de Moussalin. « Dommage » ! pensa-t-elle malgré elle. Elle aimait sa vie, mais elle manquait parfois un peu d'action. Les retours de chasses étaient toujours appréciables en raison des retrouvailles avec sa famille et ses amies, mais rien ne valait l'excitation de la traque... « Allez, ressaisis-toi ».
Perdue dans ses pensées, elle ne s'aperçut qu'au dernier moment qu'elle était rentrée dans la cour de la maison. Toutes les lumières éteintes attestaient du calme des lieux. Nouvelle déception pour Laurise. Elle avait espéré que son père attendrait un peu plus ce soir pour qu'elle lui montre son blason. Après tout, elle devrait bientôt quitter la maison. Les chasseurs vivaient dans une petite bourgade à l'Est de la ville et une chambre l'y attendait à la maison des célibataires dès à présent. Il ne lui manquait plus qu'à rassembler ses dernières affaires et à quitter le cocon familial.
Elle se fit une raison en se convainquant qu'il restait la journée de demain avant de partir. Ils auraient bien le temps de se retrouver, après tout. Elle poussa la porte d'entrée avec lassitude, laissant tomber ses sacs en tas à l'entrée, alluma la bougie principale et remarqua immédiatement le petit mot écrit dans de la farine saupoudrée à la hâte sur la grande table :

« Si tu veux revoir ta famille, rends-toi immédiatement aux trois sapins, ne préviens personne et efface ce message ».

Sans bouger d'un centimètre, elle interrogea la pièce du regard, un regard dur et déterminé, de celui qu'elle arborait lorsqu'elle cherchait une proie. Aucune trace de lutte n'entachait ce cadre si paisible. Ses parents connaissaient leurs agresseurs, et forcément elle aussi. Leurs points faibles lui reviendraient plus facilement lors de la confrontation. Elle essaya cependant de chasser hors de son esprit la petite voix s'entêtant à répéter que cette situation était impossible, personne de Moussalin, ni même des environs, n'oserait s'en prendre à ses parents. La nature humaine pouvait se révéler surprenante. Les faits se passaient de tout commentaire. Il était temps d'agir.

Elle s'accorda quelques secondes supplémentaires pour analyser la situation. On lui disait de ne prévenir personne et de venir immédiatement. A ce moment, le craquement douteux entendu quelques minutes plus tôt dans les bois lui revint en mémoire. On la surveillait. Elle ne pouvait effectivement pas prendre le luxe d'aller avertir ses amis, en pleine fête à vingt minutes de marche, dix en courant. Non, les yeux tapis dans l'ombre ne louperaient pas son aller-retour jusqu'au village. La sécurité de ses parents avant tout !
Ni une ni deux, elle partit en courant dans la forêt, essayant de semer celui qui l'observait irrémédiablement quelque part. Elle ne pensa pas un seul instant à lui tendre une embuscade. Le temps lui était compté. Ce ne devait être qu'un espion de bas étage, inutile d'essayer de négocier quoi que ce soit avec lui, il n'aurait probablement aucune autorité pouvant lui être utile.
Sur les premières centaines de mètres de sa course, elle entendit quelques craquements signalant la présence de l'autre, mais les échos de ses maladresses disparurent rapidement. Il était sur son terrain à elle. Déjà à l'aise dans la forêt, ces bois avaient été le terrain de jeu de son enfance. Chaque racine, chaque aspérité du sol lui indiquait sa position précise et n'était qu'un prétexte pour prendre de l'avance sur son poursuivant. Volontairement, elle choisissait les passages les plus abrupts et les moins accessibles de ces bois. Plus tôt elle arriverait au point de rendez-vous, plus les kidnappeurs avaient des chances d'être décontenancés. Sur le moment en tout cas.
Au fur et à mesure que son esprit divaguait autour d'éventuelles tactiques, son rythme s'accélérait. Elle refusait de céder du terrain sur la colère. Une bonne chasseuse connaissait les risques induits par la surcharge de sentiments quels qu'ils soient. Plus le gibier ciblé était gros et vif, moins la précipitation ne l'aiderait. Mais Laurise avait toujours eu du mal avec ce concept. Malgré les conseils de son mentor, Trudor, elle avait la fâcheuse manie de foncer tête baissée. D'après ce qu'elle avait pu constater sur le terrain, une frappe inattendue et chirurgicale portait bien plus ses fruits qu'une journée à guetter le passage d'un animal. Quel que soit le gibier de ce soir, elle avait la ferme attention de l'affronter les yeux dans les yeux.

Quelques minutes plus tard, aucun bruit ne semblait la poursuivre. Seule sa respiration contrôlée rompait les murmures nocturnes de la nature. Son objectif était atteint, elle serait aux trois sapins avant le mouchard. Le regard fixé sur l'objectif à atteindre : le haut de la colline. Ignorant en quel nombre l'attendaient ses ennemis et qui ils étaient, elle comprenait qu'aucune tactique ne serait valable. Il faudrait improviser et affronter son destin au moment venu. Ses sourcils se froncèrent d'un réflexe incontrôlé en voyant qu'avant toute chose, un élément primordial lui avait jusqu'alors échappé. Mais que lui voulait-on ? Elle ne se connaissait aucun ennemi, ses parents non plus d'ailleurs et ce ne sont pas les quelques légumes du potager, seul bien de la famille, qui pourraient attiser les convoitises. Qu'est-ce que tout cela pouvait bien signifier ?

Elle s'arrêta brutalement en vue de la grotte, reprenant sa respiration en seulement quelques souffles saccadés. Le site des trois sapins trônait en haut d'une colline autour de Moussalin. Réputé pour accueillir les amoureux en mal de lieu avant leur liage, en raison de sa vue imprenable sur la vallée et de son isolement, ce site semblait choisi délibérément pour son accès compliqué. Une petite grotte donnait sur un terre-plein à flanc de colline. Le secteur, particulièrement caillouteux, n'accueillait que trois petit sapins cherchant à cacher l'entrée de la cavité. Personne n'avait jamais compris comment ces trois conifères avaient eu l'audace de se développer dans un lieu aussi aride, au milieu des Chiras.
Un petit feu crépitait sur le terre-plein, tout semblait calme. Le souffle de nouveau calme et régulier en dépit de sa course folle à travers bois, elle s'approcha d'abord prudemment, le regard toujours aussi dur, exprimant la détermination qu'elle avait à régler au plus vite cette situation...
Chapitre 3 by awax
Author's Notes:
j'espère que l'histoire vous plait. Bonne lecture
Le cœur battant la chamade, elle décida de se poster d'un coup d'un seul devant l'ouverture de la grotte avec une petite phrase non préméditée :
-Espèces de chiens galeux, relâchez mes parents ou je vous fait bouffer vos ridicules...
-SURPRIIIIIIIIIIISE ! s'écria toute la petite bande en lui lançant un tas de feuilles mortes comme il était de coutume à Moussalin pour les fêtes en tout genre.

Quelques secondes s'écoulèrent ensuite sans que personne ne bouge d'un pouce. Laurise ne refoula même pas son dépit imbibé de désespoir ! Tout ce stress, toute cette excitation pour rien. Ses parents étaient là, tranquillement installés autour d'un plateau en bois garni de tartes maison et de quelques bouteilles. Mélissa tenait déjà la pelle à tarte, prête à distribuer d'énormes parts à chacun, souriant timidement comme à son habitude et Réséda les mains en l'air, figée dans une position ridicule se tenait à côté d'une Sarah morte de rire devant la mine déconfite du dindon de la farce.
-Si tu voyais ta tête ! arriva-t-elle tout juste à prononcer, les mains sur le ventre et les larmes aux yeux. Le sanglier te va bien. Et elle mima dans une sorte de grognement très peu ressemblant un animal furieux en train de foncer tête baissée.
-...
-Hey Laurise déride toi ! pouffa-t-elle toujours en proie à sa crise de rire, alors que les autres retenaient leur souffle en attendant que le verdict ne tombe. Ils avaient pourtant tous pensé que l'idée de Sarah était bonne sur le coup : « ah oui, elle sera déçue de ne pas voir ses parents à la fête et la surprise n'en sera que plus belle ensuite » avait commenté Réséda. Mais là tout de suite, ils commençaient à se dire que la méthode employée n'était peut être pas la bonne finalement. Évidemment, ses parents n'avaient pas été mis dans la confidence ! Ils pensaient juste qu'un petit mot lui disait de rejoindre ses amies ici pour une surprise et non pas que Sarah avait organisé leur « pseudo » enlèvement.
-C'est toi qui a organisé ça ? marmonna-t-elle entre ses dents à l'attention de la traîtresse tout en posant délicatement sa dague à terre.
-Ouais ! Pas mal hein ? Je sais que tu adores la traque alors ça me semblait une bonne idée.

A ce moment là, la petite blonde savait qu'elle était cuite. Le regard furieux de Laurise en disait long et la sentence fut immédiate. Réséda eut tout juste le temps de faire un pas en arrière pour éviter le bond de la panthère que la pauvre petite biche chercha en vain à esquiver, mais son hurlement de jeune fille faussement en détresse ne suffit pas à dissuader son assaillante. Elle l'attrapa par le cou, la forçant à se pencher en avant et lui frotta énergiquement le sommet du crâne avec ses phalanges.
L'hilarité de Sarah redoubla d'intensité malgré la douleur gagnant peu à peu son cuir chevelu. Les autres regardaient la scène sans réagir, ça n'était pas la première fois qu'une prise de bec entre ces deux-là tournait au pugilat.
-Alors ? Rien à me dire, bouton d'or ?
-Moi ? Noooooon ! arriva-t-elle à prononcer avec beaucoup de difficulté. Réponse évidemment stupide puisque la friction de Laurise redoubla d'intensité.
-Certaine ?
-Aiiiiiiiie, finit-elle par hurler.
-Un seul mot, bouton d'or, un seul.
-Désolée ! Je suis désolée.
-Désolée qui ?
-Désolée Ô grande prêtresse de la chasse que jamais personne n'égalera.

C'est précisément ce moment que Seven choisit pour arriver, essoufflé comme un vieillard de cent dix ans.
-Elle... elle arrive ! expira-t-il en posant ses mains sur ses genoux, la tête baissée pour tenter de se reprendre un peu.
Tous les acteurs de la scène se figèrent un instant avant d'éclater de rire à gorge déployée. Laurise relâcha sa prise, laissant Sarah s'écrouler au sol sans ménagement. Le début de la seconde partie de soirée était lancé. Mélissa avait cuisiné tout l'après midi pour préparer les tartes et autres gâteaux préférés de la reine de la soirée et Réséda s'était occupée d'apporter le matériel nécessaire dans cette grotte. Enfin, Seven avait aidé le père de Laurise à monter sur son cheval et pour se rendre ici durant le repas, d'où son absence constatée par Laurise. Il avait dû d'ailleurs laisser le canasson à quelques pas de là devant un sentier trop abrupt et porter le père de la chasseuse sur son dos pour cette courte distance, avant de revenir à la fête, juste à temps pour le dessert.
Ils n'avaient pas mangé grand chose lors du banquet, trop excités par leur complot. Du coup, aucune chance de survivre ne fut accordée aux tartes et l'adresse de Mélissa en cuisine ne fut pas démentie ce soir-là. Les parents de Laurise débouchèrent deux très bonnes bouteilles d'alcool de rose qu'ils gardaient précieusement pour cette occasion. Elles accompagnèrent à merveille les conversations animées autour des exploits de la jeune égérie de la soirée, mais également les projets militants de Sarah comme son rendez-vous du lendemain devant le conseil du village. Évidemment, un moment de silence fut accordé pour les disparus en mer. En effet, trois jours avant le départ de Laurise, un bateau de pêcheur n'était pas rentré au port comme il aurait dû. De mémoire de Moussalards, c'était bien la première fois qu'un tel drame arrivait. Les bateaux construits à Flomail étaient de petites embarcations tout justes bonnes pour pêcher le long de la côte. Jamais aucun accident de ce type n'avait eu lieu. Aucun débris, aucun corps n'avait refait surface. Il était donc normal que le petit groupe ait une pensée pour ces marins et leurs familles dans un moment tel que celui-ci. Il était coutume chez les hybrides et les affranchis d'avoir une pensée pour les absents au cours des fêtes et célébrations du village pour montrer que profiter de l'instant présent ne signifiait pas l'oubli de leurs compagnons.
Le bonheur d'être ensemble illumina ensuite la petite grotte jusqu'à quatre heures du matin où l'alcool, même pris en faible quantité, exacerba les effets de la fatigue. A cette heure-là, Seven donnait la becquée à son poussin confortablement installé sur ses genoux pendant que Laurise attisait le feu à l'extérieur de la grotte.
-Sev, désolé de te déranger mon garçon, mais sans ma chaise... pourrais-tu me conduire à Laurise s'il te plaît ?

Le jeune homme s'exécuta sur-le-champ, déposant un baiser sur le front de sa belle alors que la mère de Laurise, toute fière qu'elle était, suivait le mouvement un peu comme dans un brouillard. Les journées de la liée d'un infirme n'étaient pas de tout repos...

-Tu va bien ma fille ? lui demanda fièrement son père tout en remerciant Seven du regard alors qu'il s'éclipsait.
Elle lui répondit d'un sourire et regarda tendrement sa mère s'asseoir auprès du feu.
-Pourquoi cette grotte, papa ?
-Tu ne t'en souviens donc pas ?
-Si... Évidemment. La première fois que nous sommes partis à la chasse, toi et moi, tu m'as emmenée ici pour que nous y passions la nuit. Nous n'étions qu'à trente minutes de la maison, mais pour moi, à six ans, c'était une véritable expédition.
-J'étais si fier.
La vie nocturne ponctuait chacune de leurs phrases. Le père et la fille, complices depuis toujours, se contentaient d'un minimum de mots. Les sentiments se transmettaient aussi bien à l'aide de sourires et de regards appuyés.
-Je le suis toujours d'ailleurs, insista-t-il lourdement.
-J'ai cru que tu désapprouverais à cause de...
-De mon accident ?
-...
-Un accident est un accident, Laurise. J'aurais pu passer sous une meule d'un moulin si j'avais été meunier ou mourir d'un accident domestique stupide si j'étais resté à la maison. La chasse n'a rien à voir avec tout cela. Je vois bien que tu es plus heureuse depuis que tu suis ta formation. Il marqua une courte pause avant de reprendre : tu as toujours été épanouie dans les bois aussi loin que je m'en souvienne. Et pourtant... je te sens soucieuse ce soir ? Quelque chose ne va pas ?
-Non papa, tout va très bien. Je suis juste épuisée après cette semaine de chasse. J'ai tout donné ; tu sais.
Il lui sourit tendrement, sachant pertinemment qu'elle lui mentait, mais il respecta sa réserve. Chacun avait droit à son jardin secret.
-Laurise, il faut que ta mère et moi te parlions très sérieusement demain.
-Ah ? De quoi ?
-Demain, tu veux bien. Ta mère s'est déjà endormie et elle voulait être là lorsqu'on en parlerait. Et puis, je ne sais pas trop comment te l'annoncer alors je vais attendre d'avoir un peu moins d'alcool de rose dans les veines pour utiliser les bons termes.
-Tout ce foin pour me dire que j'ai été adoptée ! Tu n'en fais pas trop, là ?
Il tourna la tête vers elle les yeux exorbités.
-Tu... tu savais ?
-Papa, je fais vingt centimètres de plus que maman et la même taille que toi. Rien dans mon visage ou même mes cheveux ne donne un quelconque indice d'appartenir à cette famille. Jamais maman n'a parlé des nuits blanches que je lui aurais fait passer lorsque j'étais bébé et... et surtout je vous ai entendus en discuter un soir, voilà trois ans maintenant, lorsque j'ai commencé mon apprentissage.
-Nous... nous voulions attendre que tu sois en âge de comprendre et...
-Ca va papa, du calme. J'ai digéré depuis le temps.

Il se passa dix bonnes minutes avant que l'un d'entre ne reprenne la parole. Les yeux du père et de la fille se perdaient dans le vague encore trop obscur pour distinguer quoi que ce soit. Un crépitement plus fort que les autre les fit sortir de leurs songes.

-On en reparle demain, tu veux bien ?
-Y'a rien à dire.
-Laurise, nous ne savons pas d'où tu viens véritablement. Tu n'es pas de Moussalin, ni même des environs.
-Et alors ? Même si je venais de Tendrons (le village le plus proche de la grande barrière) cela ne changerait rien. Vous êtes mes parents et ça me suffit.
En réalité, c'était loin de lui suffire, elle savait qu'elle n'avait jamais été à sa place ici sans jamais comprendre pourquoi. Mais la discussion qu'elle avait surprise quelques années plus tôt lui avait ôté tout espoir d'apprendre quoi que ce soit de neuf. Ses parents n'en savaient pas plus qu'elle et l'idée d'avoir une conversation sérieuse avec eux sur ce sujet ne l'inspirait pas le moins du monde. Cela n'aurait pour effet que de souligner un peu plus qu'elle n'était pas à sa place ici.
-Nous en parlerons demain, conclut-il avant de faire un signe à Sev qui attendait dans les bras de sa dulcinée alors que Réséda et Mélissa débattaient avec enthousiasme sur les capacités des hybrides nouvellement réveillés au village. Le jeune bûcheron se leva avec sa promise dans les bras avant de lui déposer un baiser sur le front et d'aller réveiller la mère de Laurise, profondément endormie depuis une bonne demie-heure.

Seven fit basculer l'ex-chasseur sur son dos avant de redescendre doucement, suivi de la mère de Laurise hors d'elle-même. C'était à peine si elle avait déposé un baiser sur la joue de sa fille et fait un signe de main à ses amis avant d'emboîter le pas de Seven.
De nouveau seules, les filles s'installèrent confortablement autour du feu pour contrer la fraîcheur de l'aube. Les commentaires sur la soirée tinrent une bonne partie de la nuit. Il allait sans dire que les frustres tentatives de Tracand pour séduire Sarah et inviter Rose à danser les firent sourire après coup. Tracand avait le don de toujours viser la fille qui serait la plus inaccessible pour lui. Rose ne regarderait pas un pisteur, elle voulait le chef de la meute, pas celui qui arrive à interpréter mieux que personne les traces laissées dans le sol. Il n'avait aucune chance face à Valone, seul à surpasser Laurise lorsqu'il ne prenait pas sous son aile deux ou trois apprentis. Mais comble de l'ironie, Valone lui, ne semblait s'intéresser à personne en particulier. Toutes les fleurs du village lui paraissaient bonnes à butiner et à jeter ensuite. Même la douce et délicate Rose s'était fait avoir et désespérait encore d'attirer son attention de manière plus durable. Autant dire que ses chances étaient encore plus faibles que celles de voir le soleil faire la grasse matinée !
Les relations amoureuses de Moussalin ne différaient pas des autres villages, elles étaient compliquées, impossibles et enrageantes la plupart du temps, mais elles restaient le sujet de prédilection du petit groupe.

Les couleurs de l'horizon commençaient à s'éclaircir lorsque Réséda sursauta en prononçant un « hein ? » à voix haute comme apeurée. Trois têtes se tournèrent vers elle, le regard surpris et attendant qu'elle ne s'explique, provoquant un rougissement tête basse de la jeune vénéneuse, signe de fin d'une discussion n'ayant même pas commencé. Il était rare de voir Réséda rougir. Elle portait constamment un voile sur les cheveux et sur le visage, ne laissant paraître que son regard. Mais lorsqu'elles étaient toutes les quatre, elle s'autorisait à laisser pendre son cache sourire, comme l'appelait sa sœur, sur le côté de son visage. Sarah comprit ce dont il retournait et changea de sujet de conversation pour détourner l'attention.
-Maintenant que nous sommes entre nous, qu'est-ce qui ne va pas Laurise ?
La chasseuse sourit de manière entendue. Elle pouvait donner le change à bien des personnes, ses parents y compris, mais pas à ses amies. Une telle lucidité sur ses états d'âme appelait une réponse franche. Mais le temps qu'elle ne cherche ses mots pour expliquer son ressenti, Mélissa prit la parole.
-C'est une histoire de cœur ? Tu as eu des soucis avec un chasseur ?
-Non ! Mais non enfin ! s'insurgea-t-elle avant de reprendre d'un air un peu agacé : j'en sais rien. J'ai un mauvais pressentiment. Comme si... je n'étais pas à ma place.
Cette remarque poussa Sarah hors de ses gonds.
-Tu exagères, Laurise. Il faudrait peut-être que tu apprennes à te contenter de ce que tu as. Combien d'années nous avons supporté tes jérémiades comme quoi ta place n'était pas à Moussalin, que jamais tu ne trouverais ta voix parce que tu n'es pas une hybride... et maintenant que tu es une chasseuse ça recommence ? Tu fais partie de la confrérie et avoue que la traque, tu adores ça. Y'a qu'à voir l'entrain que tu as mis à semer mon Sev ! Le pauvre... se moqua-t-elle avec affection.
- Non Sarah, c'est... différent, je ne sais pas comment te l'expliquer. Comme si j'étais attirée par quelque chose d'autre, comme un appel qui s'intensifie. Et plus je l'ignore, plus je le ressens.
- Moi aussi.

Ces deux petits mots tout justes murmurés par Réséda mirent instantanément fin à la discussion. Il était tellement rare qu'elle ne prenne part ainsi à une conversation que le moindre de ses mots était écouté avec attention. Le lever du soleil, au loin derrière la Butte de la Passe, accompagnait timidement le silence. Il apparaissait doucement après son annonce par les premières lueurs du jour, sur des pas de velours pour ne pas freiner Réséda dans son élan, il en fallait peu pour perturber la jeune femme et les astres le savaient.
-J'entends des voix depuis quelques temps...
-Et bah c'est pas trop tôt ! s'exclama Sarah qui n'en pouvait plus de garder ce secret.
-J'entends une voix plus précisément. Elle me murmure des choses. Au début je ne comprenais rien, mais tout semble se préciser, s'éclaircir. D'un simple murmure, la voix s'est muée en rire ou même en phrase pour me contredire sur certains de mes choix.
-Tu aurais un autre don d'hybride Réséda ? s'étonna Mélissa alors que Laurise prenait une expression amère.
-Ou alors elle est barge ! A force de ne pas avoir de contact humain, elle s'est inventé un petit ami imaginaire.
-Quel tact Laurise ! la réprimanda Mélissa.
-Non mais c'est vrai ! Arrête ! Elle est déjà une hybride et il faudrait qu'en plus elle puisse communiquer avec un esprit. Et puis quoi encore ? C'est dégueulasse, pourquoi je ne peux pas moi ?
-Je te donne mon don sans hésiter ! s'exclamèrent Mélissa et Réséda en chœur.

Cette réponse collégiale fit sourire la tumultueuse jeune femme et la radoucit un peu. Jamais personne ne semblait totalement satisfait de sa vie. A l'exception de Sarah peut-être, ravie de ne pas avoir hérité du don familial, en dépit des railleries constantes des jeunes de son âge. Laurise, elle, enrageait de faire partie des affranchis, de ne pas avoir de but dans l'existence, une voie toute tracée définie dès la naissance qui dirait précisément aux yeux de tous qui elle est. Mais devant le déni de ses camarades, elle se rendait compte de son égoïsme. Se sentir seule et mal dans sa peau ne justifiait pas le fait d'occulter les problèmes des autres, surtout de Réséda. Quoi que ce serait pratique pour la chasse, il lui suffirait de toucher un animal pour qu'il meure... non, après réflexion, ce serait inutile puisque personne ne pourrait le manger et tuer un animal pour le plaisir la révulsait, elle et ses confrères.
-Et de quel esprit provient-elle ? finit-elle donc par accepter.
-Je ne sais pas. Je l'entends depuis quelques temps, six mois peut-être.
- Six mois ! répétèrent en chœur Laurise et Mélissa.
-On était pas bien sûres, justifia Sarah.

Les deux sœurs partageaient tout évidemment et Sarah avait été au courant du phénomène dès les premiers murmures entendus par Réséda. Elles avaient cependant convenu de passer la nouvelle sous silence avant d'en savoir plus. Même si la communauté accueillait la jeune femme en dépit du danger qu'elle représentait, un nouveau don serait certainement assimilé à quelque chose de mauvais venant de la « petite vénéneuse » comme on la surnommait dans le village. Mieux valait avoir toutes les cartes en main pour affronter la tempête. De mémoire d'homme, aucun hybride n'avait eu deux dons jusqu'à présent. Sarah s'était évidemment posé la même question que Laurise, peut-être que sa sœur avait bel et bien besoin d'un compagnon, même imaginaire. Mais très vite, ses soupçons s'étaient évaporés en voyant les doutes engendrés par le phénomène chez sa sœur. Cette voix ne lui disait pas que des choses positives, bien au contraire puisqu'elle se moquait d'elle à chaque faux pas et ne se manifestait que pour la contredire, même si ces railleries n'étaient jamais méchantes à proprement parler. La voix se manifestait plutôt dans les moments de doutes, sans pour autant aller systématiquement dans son sens. Mais lorsque l'on s'imagine un ami comme la petite Lys, leur voisine de quatre ans, il est là pour nous tenir compagnie et nous soutenir dans les moments difficiles, pas pour nous mettre des doutes et des angoisses.

-Et l'esprit ne s'est pas identifié jusqu'à présent ? Mélissa cherchait toujours à connaître les tenants et les aboutissants d'un phénomène.
-Non, toujours pas. J'espère que je n'invente rien déjà, marmonna Réséda.
-Mais non ma belle !
Sarah lui passa une main dans le dos pour lui frotter les reins en signe de réconfort, mais la jeune femme s'écarta violemment en criant :
-Sarah tu es inconsciente ou quoi ?
-Arrête, ça ne craint rien, tu as trois épaisseurs au moins et il ne fait pas assez chaud pour que ta transpiration les traverse alors calme-toi !
-Tu sais parfaitement qu'un simple trou suffirait à te tuer. Tu veux que j'aie ta mort sur la conscience ?
-Du calme, Réséda assied-toi et calme-toi.
-Non, c'est bon, je suis fatiguée, j'ai envie de rentrer à la maison.
-Allez ! Tu ne peux pas me faire ça le jour de mon intronisation dans la confrérie des chasseurs ! Reste avec nous, nous irons prendre le petit déjeuner aux Cuisines.
-Désolée Laurise, je suis vannée, il est près de 6h du matin tu sais... et j'ai les élèves à 10h. De plus, je dois aller voir notre voisin cet après midi, il faut qu'il me parle de la période des hivers et je sens que si je manque de sommeil, je vais lutter pour rester éveiller.
-Accordé, capitula la reine de la fête, repose-toi bien. On se voit ce soir ?
-Oui, rentrez bien toutes les trois, à plus tard.

Comme d'habitude, les embrassades furent remplacées par leur signe de main et Réséda débuta la descente des chiras le plus prudemment du monde. Les filles la regardèrent s'éloigner dans les premières lueurs du jour et ne reprirent leurs échanges qu'après avoir vu la petite silhouette se confondre totalement dans l'immense masse verte au pied des pierres. Elles discutèrent de tout et de rien, de frivolités surtout ; se chamaillant comme à leur habitude pour avoir les dernières gorgées de l'alcool de Rose. On accordait ce privilège de manière aléatoire, soit à la plus convaincante, soit à la plus adroite (celle qui lancerait une pierre dans un cercle dessiné au sol à cinq mètres, chose difficile à réaliser en fin de soirée et lorsqu'il ne reste plus qu'un fond dans la bouteille), ou enfin à la plus chanceuse, le hasard du jeu de la plume (on fait tomber un plume et gagne celle qui est le plus près lorsqu'elle retombe). En général, Réséda gagnait toujours au jeu de hasard, Sarah se montrait régulièrement la plus convaincante et Laurise la plus adroite, ce qui empêchait systématiquement Mélissa d'avoir le privilège de finir une bouteille.

Réséda avait choisi le chemin le plus long pour rentrer chez elle. De toute manière, leurs parents étaient en déplacement, voilà ce que c'était d'avoir été recueillie par le Lien. Il s'absentait constamment pour le travail et son épouse le suivait depuis que les filles étaient capables de rester seules. Les autres villages faisaient régulièrement appel à ses services pour des problèmes de négociation houleuses entre un esprit et son hybride, ou pour les bilans annuels de récolte, histoire de voir quelles pourraient être les prévisions de l'année prochaine en fonction des besoins de la nature et des humains. Elle n'aurait donc aucune épaule sur laquelle décharger ses doutes. Ses amies et sa sœur étaient toujours là pour elle, mais certains chagrins n'étaient pas faits pour être partagés avec tout le monde, y compris sa sœur.
Au cours de sa longue promenade, les chants nocturnes des hiboux avaient cédé la place à ceux des grillons et aux piaillements des rossignols. La rosée du matin chargeait l'air d'une odeur fraîche et elle frissonna malgré ses trois épaisseurs, certes légères, de vêtements. Son esprit n'arrêtait pas de repasser la dernière phrase qu'elle avait entendue de l'esprit qui la tourmentait. « Isole-toi » lui avait-il ordonné. Contrairement aux autres fois, la voix n'avait rien de serein. Un accent d'urgence accompagnait ses deux simples mots, les rendant impératifs et incontournables. Elle avait donc décidé de s'y plier à la première occasion, sans trop savoir pourquoi. C'est justement à cet instant que la voix se manifesta de nouveau.
-Désolé, la chaleur n'est pas assez importante pour que je te réchauffe en soufflant.
-Qui êtes-vous ? demanda-t-elle tout en stoppant son vagabondage.
-Es-tu prête à le savoir ?
-Cette question, il fallait vous la poser avant de venir me parler ! Il est trop tard maintenant pour vous demander si je suis prête ou non.
-Certes, entendit-elle juste au creux de son oreille avant qu'un silence ne s'installe de nouveau.
-Alors ? s'impatienta-t-elle.
-Je suis l'esprit de l'air.
-Menteur !
-Je m'attendais à diverses réactions, mais pas celle-là.
-L'esprit de l'air communique avec la petite Aurore, nous l'avons détecté il y a un an, lors de son second anniversaire. Et tout le monde sait parfaitement qu'un esprit des éléments ne peut pas avoir deux interlocuteurs dans un même village. A moins que le premier ne soit... Mère nature ! Est-il arrivé quelque chose à Aurore ?
-Non, rassure-toi, il ne lui est rien arrivé, elle va très bien et ne va pas tarder à se réveiller d'ailleurs, elle n'a jamais aimé traîner au lit au grand drame de sa mère.
-Mais alors que se passe-t-il ? Pourquoi me parlez-vous ? Ou plutôt, pourquoi ne parlez-vous pas à tout le monde s'il vous est possible d'avoir plusieurs interlocuteurs dans un village ?
-Je t'arrête tout de suite. J'aime ma tranquillité. Entendre tous ces gens babiller parce qu'il leur faut plus de pluie sur leurs tomates ou un peu moins de vent parce qu'ils ont prévu un pique-nique tel jour ne serait pas franchement envisageable.
-Et donc, pourquoi moi en plus d'Aurore ?
-Il se passe des choses, Réséda, et j'ai besoin d'une interlocutrice capable d'avoir une conversation, et de l'expliquer à votre conseil.
-Le Lien ou un hybride dans un autre village ne pourrait pas faire l'affaire pour cela ? s'étonna-t-elle. Le système a toujours parfaitement fonctionné alors pourquoi maintenant ? Quel événement peut justifier un tel revirement de situation ?
Un blanc s'installa et l'air reprit d'un ton ennuyé.
-Je ne peux pas tout te révéler pour le moment. Mais l'hybride de Flomail qui dialogue avec moi n'a pas voulu entendre raison. Notre collaboration s'est mal passée depuis le début. Votre village est le second qui sera visé. Il faut agir vite.
Réséda ne répondit pas et reprit sa marche comme si de rien était. Il était gonflé, tout de même. D'abord il se permettait de lui imposer une mission venue d'on ne sait où, et ensuite il lui masquait volontairement la vérité. Pour qui la prenait-il ? De quel droit venait-il s'immiscer dans sa vie comme ça, d'un jour à l'autre ? Plus elle pensait à tout ce qui lui arrivait, plus son pas s'accélérait. Jusqu'à présent, elle ne s'était pas autorisée à penser ce qu'impliquerait d'être une hybride pour la seconde fois. Mais là, les idées s'engouffraient dans son esprit comme le vent dans le gouffre de Palombière.
-Tu es fâchée ? entendit-elle du néant.
-Trois fois rien.
-Pourquoi ?
-A ton avis ! Ces mots lui étaient sortis hauts et clairs sans qu'elle ne contrôle quoi que ce soit. Elle se reprit aussi tôt en s'excusant. Je... Enfin je ne dois peut-être pas m'adresser à vous en vous tutoyant ?
Devant ces hésitations la voix se mit à rire si fort que des corbeaux à l'assaut d'un pauvre cerisier s'envolèrent dans la plus pure anarchie. Si les autres humains n'arrivaient pas à entendre les esprits, les animaux ne semblaient pas doté de la même surdité.
-Je vous fais rire maintenant ! Elle est bonne celle-là ! Le reste de sa phrase fut inaudible et pourtant lourd de sens.
-L'instant d'avant tu m'en voulais et maintenant tu t'excuses sans même avoir eu de réponse à ta question. Tu peux me tutoyer, il n'y a pas de norme dans une relation entre un hybride et son esprit.
-ah.
-D'autres choses que tu voudrais savoir avant que nous entamions un sujet plus sérieux ? Mais je te préviens, le temps presse et je t'accorde cinq minutes.
Elle réfléchit un instant, le plus sérieusement du monde comme à son habitude.
-Pourquoi moi et pas une affranchie comme Laurise ? Elle n'attend que ça.
-Je t'ai déjà dis que ça, je ne pouvais te le révéler. Un peu de patience. Mais pour l'instant, nous avons un problème plus grave à régler. Et vite. Alors écoute-moi bien.


A 7h30 du matin, les trois amies attendaient devant les Cuisines pour prendre leur petit déjeuner. A Moussalin, comme dans les autres villages d'ailleurs, tout était basé sur le système communautaire. Les Cuisines se situaient généralement au centre du village pour faciliter l'accès à tout un chacun. Les agriculteurs venaient y apporter les produits nécessaires à la fournée du matin vers 4h et passaient le relais aux cuisiniers pour faire cuire le pain et les gourmandises avant que les villageois n'arrivent. Ensuite, chacun se servait, chauffait ce dont il avait besoin et nettoyait sa vaisselle avant de repartir. La salle était immense, mais comme tous les autres bâtiments, sa structure en bois lui permettait d'être raisonnablement sonore.
Aujourd'hui, l'ouverture s'était légèrement décalée en raison des festivités de la veille. Certains villageois n'étaient même pas rentrés dormir, dansant comme des fous toute la nuit et attendaient avec impatience de pouvoir grignoter un petit déjeuner. Laurise chercha ses compagnons du regard, mais aucune trace des chasseurs ne vint entacher le début de journée. Les plus jeunes d'entre eux s'étaient probablement enivrés dès le début de la soirée et décuvaient quelque part à l'abri des odeurs de nourritures qui leur chatouilleraient le fond de l'estomac déjà bien vaseux, alors que les plus vieux avaient dû rejoindre leurs compagnes pour fêter leur retour d'une toute autre manière.

L'attente devant les grandes portes en bois sculpté n'en fut pas moins de la torture. Les énormes fours à l'extérieur de la salle avaient la fâcheuse habitude de diffuser les odeurs de bon pain chaud des centaines de mètres à la ronde. Les trois jeunes femmes trépignaient d'impatience, cherchant à dissimuler leurs gargouillis du mieux qu'elles le pouvaient devant les quelques lève-tôt ou couche-tard de cette heure matinale. En temps normal, la queue s'étirait jusqu'aux étals du vieux Tomine, mais un lendemain de fête, seule une poignée de Moussalards se délectait des effluves de la Cuisine.
Ce ne fut donc pas étonnant de voir Laurise se jeter sur les pains aux fèves et graines de sésame, de telle manière qu'on ne l'entendit pas durant tout le repas alors que Mélissa aidait Sarah à préparer son entretien devant le conseil du village qui aurait lieu d'ici une heure. La jeune femme commençait à regretter sa nuit blanche, les arguments ne lui venaient pas aussi naturellement qu'elle l'aurait voulu et les enjeux étaient grands. Réséda aurait dû assurer le plaidoyer, après tout, c'était surtout elle qui avait besoin de faire passer son travail par écrit. Mais il fallait avouer que le talent naturel de la jeune femme pour parler en public avait fait de sa sœur son porte-parole officiel. Réséda avaient d'autres qualités comme celles de l'écoute. Son travail d'historienne du village avait fait d'elle la gardienne de la mémoire de Moussalin. Les personnes âgées la conviaient chaque jour à boire le thé ou prendre un petit café. Il allait sans dire qu'elle amenait son thé, son café et sa tasse. Mais elle était vraiment appréciée pour son oreille attentive et souvent le recueil de la mémoire se transformait en l'épanchement des problèmes et des regrets des personnes. Elle avait aussi un autre don faisant d'elle une véritable clé de la vie du village. Bien souvent, elle avait accompagné ces personnes lors de leur passage dans l'au-delà, leur caressant tendrement la main à leur demande pour abréger leur souffrance. Elle avait le don pour que les mourants poussent leur dernier soupir un sourire aux lèvres. Mais si Réséda détenait le secret du dialogue en petit comité, elle n'avait aucun talent lorsque son auditoire s'élargissait au-delà de trois personnes.
Voilà pourquoi Sarah s'était portée volontaire pour défendre ce sujet qui lui tenait tant à cœur également. Heureusement Gentiane, la papetière, serait là pour la seconder, mais ses implications au niveau commercial n'en faisaient pas une oratrice crédible. Les enjeux étaient les suivants : d'après une légende remontant à des siècles en arrière, le Père des Pères avait demandé au Lien de diminuer la production de papier. La forêt reculait face à la demande sans cesse croissante des hommes et ils conclurent un accord. Un seul moulin de taille réduite devait être en activité dans chaque village. Il serait exclusivement tenu par un ou une hybride pouvant dialoguer avec l'esprit des sapins, seul conifère utilisé pour le papier en raison de son nombre et de sa qualité médiocre pour les constructions des maisons. La production dut être fortement diminuée. Si bien que l'écrit ne fut utilisé que dans des cas très précis, comme certaines correspondances entre les conseils des villages, quelques lois et d'autres cas particuliers. L'histoire ne se transmit plus qu'à l'oral, et rien ne fut plus consigné à l'écrit.

Le petit-déjeuner fini, Laurise rentra chez elle, épuisée par le trop plein d'émotions de la soirée ainsi que la nuit blanche alors que Mélissa et Sarah se galvanisaient mutuellement pour attaquer leurs journées de travail respectives. Il n'y avait pas idée de travailler un lendemain de fête, mais leurs deux professions ne laissaient aucune place aux jours où tout le monde chômait. En effet, Mélissa attaquait son service aux Cuisines pour préparer les repas de midi et Sarah devrait retourner à l'officine après son passage devant le conseil. Pour son plus grand bonheur, son travail au milieu des plantes médicinales lui permettait d'accéder aux plants de Cérestin, parfait pour booster le corps l'espace de quelques heures.
Lorsqu'elle arriva devant les portes du conseil, Sarah ne put s'empêcher de sourire en voyant Gentiane sautiller d'un pied sur l'autre en répétant son discours.
-Salut ! l'interpella-t-elle. Alors, stressée ?
-M'en parle pas. Je suis certaine qu'ils vont refuser comme la dernière fois et c'est notre ultime chance de les convaincre...
-Mais t'en fais pas, lui assura la blondinette. J'suis prête, je vais casser la baraque.
-Vu tes cernes, je doute dont ton efficacité, ma grande.
-J'assume. Tu vas voir.

Pourtant, la belle assurance de la jeune femme fléchit légèrement lorsqu'elle se trouva devant les quatre hybrides et les quatre affranchis du conseil. En temps normal, le père de Sarah présidait l'assemblée, mais ses rapports familiaux avec la plaignante n'avaient pas fait de son absence de Moussalin un obstacle. A peine en place face aux seize yeux qui la scrutaient, elle comprit qu'au moins les deux-tiers d'entre eux lui en voulaient d'avoir convoqué un conseil le lendemain du retour des chasseurs. Le point positif était qu'elle les avait tous vus à la soirée d'hier et qu'ils ne devaient pas être plus frais qu'elle. En particulier Chène et Eglantia. Respectivement hybrides de la forêt et des Plantes, ils étaient liés depuis plus de trente ans maintenant et leur sens de la fête était légendaire dans Moussalin.

-Alors petite, nous t'écoutons, mais fais vite, commença Encelme, un affranchi affecté au tissage de Moussalin.
Ça commençait bien !

Sarah se racla nerveusement la gorge, mais elle eut la présence d'esprit de saisir Gentiane par le bras pour qu'elle arrête de se balancer d'un pied à l'autre comme une gamine ayant bu trop de jus d'orange.
-Je voulais....
Les portes s'ouvrirent dans un fracas immense faisant sursauter non seulement les membres du conseils, mais provoquant un brouhaha d'indignation dans l'assemblée assistant au débat. Interrompre de la sorte un plaidoyer était purement et simplement inadmissible. Mais les murmures redoublèrent de plus belle en voyant la jeune Réséda à bout de souffle et son voile pendant sur le côté de son visage, fait suffisant pour impressionner beaucoup de villageois dont la plupart n'avait jamais pu contempler les traits de la jeune femme.
-Réséda ! s'exclama une Sarah effrayée par l'intrusion de sa sœur.

Elle avait immédiatement compris qu'un événement grave venait d'arriver. Rien d'autre n'aurait pu motiver un tel comportement chez sa sœur.
-Jeune fille, s'indigna Eglantia en se levant pour contourner la table du conseil. Veuillez vous excuser d'avoir interrompu ainsi le conseil et vous retirer dignement. Si vous avez une requête à faire, suivez le...
-Pas le temps, Madame, l'interrompit-elle en reprenant son souffle. Pas le temps pour tout ça, un drame arrive, il faut agir et vite.
Tout le monde sur Moussalin connaissait Réséda, peut-être pas aussi bien que sa sœur, Sarah, mais l'urgence transpirant de sa voix les cloua sur place. Peut-être avait-elle raison. Peut-être qu'un drame arrivait réellement. Elle décida donc de prendre sur elle, d'oublier tous ces regards braqués sur sa personne et de saisir le silence pour aller droit au but.
-Il faut s'organiser. Des étrangers arrivent. Ils arrivent avec plusieurs bateaux, ils ne viennent pas en amis mais pour piller nos ressources.
-Attendez une seconde et calmez-vous, reprit Chène. Qui donc arrive ?
-Des étrangers.
-Et qui sont-ils ?
Devant la simplicité de cette question, elle s'interrompit une seconde. Évidemment, l'esprit de l'air lui avait tout expliqué à elle, il avait pris le temps d'aller dans les détails, mais alors même qu'ils parlaient, il avait vu l'évolution de la situation et maintenant le mot d'ordre était : l'urgence.
-Les personnes vivant sur les autres continents de notre terre !
-Hum. Divagations. Cette petite est empreinte d'une forte fièvre à en juger par son visage. Ils n'existe pas d'autre continent, railla Ancelme, tout le monde le sait bien.
-Non ! Non, nous nous trompions depuis des siècles ! Nous avons oublié d'où nous venons, je n'ai pas... enfin nous n'avons pas le temps de nous appesantir sur notre passé. Les faits sont là. Des bateaux ont débarqué à Flomail et nous ne pouvons pas nous défendre.
-Une minute, jeune femme. Si nous écartons une seule seconde l'hypothèse lancée par Ancelme, et j'avoue penser qu'il a raison. D'où tenez-vous cette nouvelle lubie ?
-Mais enfin ! Écoutez-moi au lieu de me juger bêtement s'emporta-t-elle. Ils arrivent. Vraiment. Il faut partir du village, aller aider Flomail et nous préparer. Il faut évacuer les femmes et les enfants dans les montagnes du Nord, il faut...
-Il suffit !

La voix de Chène surpassa toutes les autres, instaurant un silence de mort dans la salle. Sarah assistait à l'échange, incrédule. Elle était épuisée et ne comprenait pas un traître mot de l'histoire.

- On vous a posé une question, Réséda.
Sans hésiter, la jeune hybride répondit allant droit au but.
-L'esprit de l'air. Il a vu les bateaux.
-Une minute ! Réséda, comment pouvez-vous parler à l'esprit de l'air ? Aurore en est l'hybride dans notre village et vous être l'hybride de... enfin vous savez ! Ce que vous dites est impossible. Vous allez respirer un bon coup et nous allons vous conduire aux soins. Ne vous en faites pas. Tout va bien se passer.
-Non ! hurla-t-elle un peu plus fort. Je ne divague pas. Je lui parle. Ne perdez pas de temps, je peux l'entendre, il a vu. Il est là et...

La jeune femme s'arrêta brutalement, le visage plus blême qu'à son habitude... à son oreille, l'esprit nouvellement révélé à ses sens avait murmuré un « trop tard ».
Chapitre 4 by awax
Author's Notes:
Et voilà la suite ! j'espère que ça vous plaira. Si vous avez des questions n'hésitez pas ^^. Bonne lecture.
-Une minute ! Réséda, comment pouvez-vous parler à cet esprit ? Aurore est l'hybride de l'air dans notre village et vous être l'hybride de... enfin, vous savez ! Ce que vous dites est impossible. Vous allez respirer un bon coup et nous allons vous conduire aux soins. Ne vous en faites pas. Tout va bien se passer mon enfant.
-Non ! Non ! hurla-t-elle un peu plus fort. Je ne divague pas. Je lui parle. Ne perdez pas de temps, je peux l'entendre, il a vu. Il est là et...

La jeune femme s'arrêta brutalement, le visage plus blême qu'à son habitude... à son oreille, l'esprit nouvellement révélé à ses sens avait murmuré un « trop tard ».

-Quoi ? Que se passe-t-il, Réséda ?
Elle était tombée à genoux, respirant difficilement et cherchant à se reprendre un tant soit peu. Sarah courut vers elle pour l'aider à se relever ou au moins la soutenir mais elle la repoussa à distance d'un signe de main. L'affranchie s'arrêta net au milieu de l'allée principale à mi-chemin entre Réséda et le conseil, apportant son témoignage pour soutenir le discours de sa sœur.
-Elle peut l'entendre ! affirma-t-elle. J'en ai été témoin, cela fait plus de six mois qu'elle entendait une voix. Aurore est trop jeune et l'esprit a certainement choisi quelqu'un de plus mature.
-Admettons, mais l'esprit de la forêt ne m'en a pas parlé ! Aucun autre esprit ne nous a alarmé. Et puis, voyons Sarah, tu sais aussi bien que moi qu'il n'existe tout simplement pas d'autre continent.
-Et l'esprit des bois est-il capable d'aller voir au delà de l'horizon de la mer ? l'agressa Réséda, de nouveau maîtresse d'elle-même. Non ! L'esprit de l'air vagabondait au large lorsqu'il les a aperçus. Des dizaines de bateaux, des hommes armés et n'ayant pour seule volonté que de piller nos ressources naturelles pour mener leur propre guerre sur un autre continent. Croyez-moi. Il n'est plus temps de se demander pourquoi ! Il faut agir ! Ils ont accosté et sont en train d'attaquer Flomail. Mon esprit vient de me le dire. Certains courent déjà vers nous.

Les murmures s'étaient transformés en discussions houleuses dans toute l'assemblée. Certains se laissaient gagner par la panique alors que d'autres criaient aux divagations de la petite vénéneuse. Mais toutes ces hésitations furent interrompues les unes après les autres en l'espace d'une minute. L'ensemble des hybrides recevait des messages de leurs esprits. Ce fut Chene le premier à se taire et dont le visage se transforma un véritable masque de terreur, puis Eglantia mis une main devant sa bouche pour retenir un cri, les yeux exorbités d'incrédulité et ainsi de suite. Les affranchis se regardaient les uns les autres, sans véritablement comprendre ce dont il retournait sauf que l'heure était grave. Les discussions s'accéléraient de part et d'autre des deux jeunes filles figées au milieu de l'allée centrale. Alors que Sarah parcourait les derniers mètres pour aller jusqu'à sa sœur, Tracand arriva en courant, lui aussi à bout de souffle comme l'exigeait l'urgence de la situation.
-Nous avons un énorme problème ! Il faut faire vite. L'esprit de la terre vient de me dire que nous allons être attaqués !

Le conseil essaya de faire entendre raison aux personnes présentes mais la panique gagna si vite l'assemblée que l'anarchie s'empara du moment, ne laissant aucune chance à la raison de s'imposer. Certains partaient chercher leurs familles, d'autres restaient figés sur place ne comprenant pas ce qu'il se passait. Sarah et Réséda avaient réussi tant bien que mal à s'éclipser de la salle grâce à l'arrivée de Tracand. La petite vénéneuse s'appuya le long de la palissade en bois de la salle du conseil et s'y laissa glisser, apeurée au point de ne pas avoir pensé à remettre son voile sur le visage.
-Réséda, lui murmura Sarah en se penchant vers elle, qu'est-ce qu'il se passe vraiment ? Qui sont-ils et que veulent-il ?
-Sarah, oh mère nature ! Sarah ! J'ignore qui ils sont, mais mon esprit m'a dit que d'autres continents existaient, qu'il fallait prévenir ton père. Il avait essayé d'en parler à ses semblables, mais aucun d'entre eux ne l'a écouté, pas même le Père des Pères. Mais maintenant, les continentaux sont à Flomail, il me dit ce qu'il se passe, il s'élève dans les airs, observe et revient, les gens se font massacrer, Sarah ! Mère nature ! répéta-t-elle comme pour conjurer un sort déjà en marche. Ils ont des armes étranges, elles lancent des petits projectiles si vite et si loin qu'il transpercent la peau provoquant une mort instantanée. Des animaux inconnus les accompagnent, comme des loups domestiqués qui attaquent ceux qui s'enfuient. Sarah, j'ai peur ! L'esprit de l'air essaie de parler aux autres, mais il est trop tard. Même eux ne savent pas quoi faire. Ils n'ont aucun pouvoir sur un tel fléau. Ils vont prévenir les autres villages pour qu'ils se protègent, mais pour nous...

Elle pleurait et s'écarta de sa sœur pour ne pas prendre le risque qu'une de ses larmes ne l'atteigne. A présent, les villageois s'affolaient et couraient autour d'elles sans même savoir où aller, la panique avait gagné le village entier en seulement dix minutes. Sarah n'arrivait pas à analyser la situation, tout était si brutal que cela semblait irréel. Il leur fallait s'organiser pour repousser cet ennemi tout droit sorti d'un cauchemar et sur lequel ils n'avaient strictement aucune information. Il fallait...

Alors qu'elle tentait de reprendre ses esprits et de les organiser pour réagir comme elle l'avait toujours fait, des hurlements d'animaux se firent entendre au loin alors qu'une femme criait à gorge déployée au Sud du village.

-Sarah ! Mère nature ! Sarah, ils sont là ! Les jeunes femmes se relevèrent pour aller voir d'où provenaient les cris de plus en plus nombreux sans se soucier des bruits sourds aussi violents que des coups de tonnerre retentissant dans cette même direction. Leur marche empressée se transforma en une course effrénée comme un élan désespéré pour chercher une réponse à cet obscurcissement si brutal de leur avenir.

Moussalin n'était pas très grand, elles arrivèrent rapidement à l'entrée sud du village et stoppèrent net leur course devant l'horreur. Impossible de comprendre quoi que ce soit à la situation. Des hommes, tous très grands, bien plus que la moyenne des villageois, semblaient venir de toutes parts, ils avaient immobilisé les hommes et les femmes se trouvant sur le chemin en les menaçant avec quelque chose que les filles ne connaissaient pas. Tous pleuraient et arboraient des expressions terrorisées. C'est alors que le petit Simo repéra Sarah et courut vers elle en ignorant les appels gutturaux de leurs assaillants, les bras en l'air et les larmes ruisselant sur son visage. Les yeux des jeunes filles se fixèrent sur ceux du gamin affolé, Sarah plia ses genoux et lui tendit les bras pour qu'il vienne s'y réfugier, mais alors qu'il arrivait tout juste vers elle une sorte de coup de tonnerre retentit si fort que chacun s'immobilisa net. L'expression du gamin changea brutalement, de terrorisé il eut l'air d'interroger Sarah du regard avant de s'écrouler à seulement quelques pas d'elle, face contre terre.

-Le premier qui bouge se prend une balle dans la tête ! » hurla un des hommes alors que leurs animaux tous plus puissants les uns que les autres couraient pour rassembler les villageois comme un troupeau égaré. « Tout le monde à genoux, les mains dans le dos. Immédiatement ! »
Alors que les Moussalards s'exécutaient sous le coup de la peur et de l'incompréhension, ses compagnons partirent en courant à travers le village, certains suivis par ses bêtes immondes alors que d'autres restèrent sur les axes principaux.
Sarah se précipita vers le petit gamin pour le ramasser mais elle s'effondra en voyant le sang couler le long de son gilet. Une de ces balles dont avait parlé Réséda lui avait déchiré la chair et perforé l'omoplate pour se loger en plein dans son petit cœur. Il était mort. Elle releva la tête le regard haineux, fixant l'homme qui avait parlé et se redressa, le cadavre de l'enfant à ses pieds.
-Bande de brutes ! cracha-t-elle. Quelle sorte d'hommes êtes-vous pour vous en prendre à un enfant sans défense ?

Mais alors qu'elle attendait une réponse de l'homme qui s'avançait d'un pas vif vers elle, ce dernier saisit l'arme ayant servi à lancer un projectile dans le cœur de Simo et lui assena un coup si violent au visage avec la poignée que la jeune femme tomba à terre, inconsciente.
-Ramassez-moi ça et apportez-la sur la place de ce bled, avait-il ordonné sans même s'arrêter ni lancer un regard vers sa sœur se traînant à la rescousse de Sarah.

Lorsqu'elle reprit conscience, elle porta sa main à sa mâchoire endolorie. Elle était allongée sur la place du village et entourée de beaucoup de monde ne lui prêtant pas la moindre attention, à l'exception de Réséda.
-Lève-toi et mets-toi comme moi » lui murmura cette dernière, à genoux et les mains derrière la tête.
Se remémorant rapidement les événements, la petite blondinette s'exécuta avant d'analyser la situation autour d'elle.
-Qu'est-ce qu'il se passe ? questionna-t-elle du bout des lèvres mais sa sœur ne lui répondit pas, montrant des yeux un garde qui s'approchait.
L'ensemble du village semblait rassemblé ici, dans la même posture qu'elle alors que ces hommes bien étranges les entouraient, menaçant la foule avec des armes que Sarah n'avait jamais vues avant que l'une d'elle ne tue un enfant sous ses yeux. Mère nature ! pensa-t-elle.
-Simo, ils ont tué Simo ? osa-t-elle demander alors que le garde s'éloignait.
-Oui, lui et d'autres... Ancelme a essayé de leur résister ainsi qu'Annie et Lauroin. Lorsque leurs familles ont hurlé de peine, ils leur on tiré dessus sans même se poser une seule question, c'est un carnage.

Impensable ! Tout ceci ne devait être qu'un amer cauchemar dû à la fête de la veille. Impossible ! Mais les pleurs étouffés des villageois amassés autour d'elle attestaient de la réalité des faits. Qui étaient ces hommes, si tant était qu'on pouvait les qualifier d'hommes ? Ces monstres semblaient mesurer une tête de plus que les hommes du village en moyenne. Ils étaient tous taillés comme Séven et plus costaud encore, semblait-il. Leurs cheveux, lorsqu'ils n'étaient pas chauves, tiraient sur un gris anthracite qu'elle n'avait jamais observé même chez les personnes âgées. La plupart d'entre eux arboraient des blessures mal raccommodées et laissant des cicatrices infâmes sur leurs visages ainsi que leurs torses. A bien y regarder, certains semblaient même mutilés. Il leur manquait une main, ou un oeil comme pour le garde le plus proche de leur chef. Vêtus uniquement de pantalons tissés dans une matière inconnue, des bretelles croisées sur leurs torses soutenaient des munitions pour leurs immondes armes. Il ne fallait pas être très observateur pour constater que la saleté transpirait sur chaque parcelle de leur peau. Leurs cous et leurs poignets étaient encerclés de bracelets et colliers de cuirs très serrés. Sarah s'étonna en voyant que ces « bijoux » d'un nouveau type étaient parsemés de clous. Comment pouvait on porter des bijoux lorsque l'on était un homme et qui plus est avec des clous ?
La noirceur de leurs vêtements, si étranges qu'ils soient, contrastait fortement et de manière écœurante avec leur peau détestablement blanche sous les couches de crasse. Seuls deux d'entre eux semblaient différents et affichant des caractéristiques proches de celles du commun des mortels. Mais qui étaient-ils donc et d'où venaient ces monstres ? Quand soudain une pensée évidente s'imposa par-dessus ces constatations :
-Seven, Laurise, Mélissa et grand père ? Où sont-il ?

Réséda lui montra du regard des directions différentes. Leurs amis les regardaient de loin, sans rien faire pour se rapprocher, mais Seven paraissait soulagé de la voir debout ou presque.
-Ils ont été cueillir tout le monde dans les maisons et d'autres arrivent encore. Les anciens ont été transportés dans les cuisines et ceux capables de tenir debout sont là-bas, lui indiqua-t-elle du menton.
Sarah faillit hurler en voyant son grand-père, encore en pleine convalescence et à bout de forces se tenir avec difficulté dans la même position qu'elle. Elle voulut se lever pour l'aider mais Réséda lui mit immédiatement une main sur la cuisse non sans avoir vérifié que son gant était bien ajusté.
-Si tu bouges, ils te tuent.
Sa sœur allait protester, mais elle fut stoppée dans son élan par l'arrivée de nouveaux gardes armés, toujours accompagnés de deux de ces affreuses bêtes perfides et dont la bave dégoulinait de leurs babines. Ils s'adressèrent à celui qui semblait le chef de la meute. Ce dernier écouta attentivement ce que l'autre lui murmura avant d'acquiescer d'un air satisfait et souffler dans une sorte de corne ressemblant fortement au cor de fête. Loin d'être porteur d'une bonne nouvelle, le son de ce triste signal se répandit lugubrement telle une onde de choc malsaine, glaçant le sang de Sarah et ses compagnons d'infortune. A ce moment, les villageois constatèrent avec effroi que d'autres de ces monstres rodaient à présent dans leur sanctuaire jusque-là si paisible. Difficile d'estimer leur nombre, mais s'ils n'étaient pas aussi nombreux que les Moussalards et Sarah n'aurait pas parié là-dessus, ils semblaient deux fois plus forts et armés que n'importe lequel de ses amis.
C'est alors qu'une jeune femme vêtue d'une robe faite de la même matière que ces brutes s'avança lentement jusqu'à l'estrade d'où parlait le chef de cette horde, se postant juste côté de lui avec un sourire discret. Elle leur ressemblait en quelque sorte même si sa féminité avait d'égale celle de Rose. Fine et plus grande que n'importe laquelle des Moussalardes, elle avait les cheveux descendant en pagaille sur ses épaules d'un blanc crasseux très étrange pour une jeune femme. Il était perturbant de voir son visage anguleux et un peu asymétrique sans pour autant pouvoir la qualifier de laide. Le chef lui passa une main derrière la tête et se tourna vers l'assemblée des prisonniers.

-Bien. On vient de m'informer que vous étiez tous présents alors nous allons pouvoir commencer. Ceci, dit-il en brandissant son arme bien haut, est une arme à feu.
Il tira un coup en l'air, provoquant ce bruit si sec d'un éclair ravivant la mort du petit Simo dans la mémoire de Sarah et faisant sursauter l'assemblée.
- Pour ceux qui n'auraient pas assisté à ses performances, poursuivit-il, ce petit bijou est meurtrier au premier coup et sur une distance très importante. Rien à voir avec vos armes de primates.
Il laissa s'écouler quelques secondes le temps que chacun intègre ce que cela impliquait et reprit :
- Bien. Les bases étant posées, nous allons pouvoir commencer. Il faut toujours se présenter. Moi, je suis Antrace, votre nouveau maître.
-Allez-vous faire voir ! cria Langrois, le meunier du village, en se levant. Je n'ai pas de...
Il y eut un coup de tonnerre et il tomba raide mort, un trou sanglant creusé au milieu de son front, provoquant les hurlements de ses proches et des cris de terreur de certaines femmes du village.
-D'autres objections ? questionna le fameux Antrace. Voilà, c'est bien, reprit-il voyant que personne ne levait la voix. Je disais donc : je suis le maître, et vous les esclaves. Voilà des siècles que vous vivez comme des rois dans l'opulence la plus totale alors que nous luttons pour survivre, cherchant comme des mendiants un peu de nourriture ou de l'eau potable. Cette ère est terminée ! hurla-t-il plein de haine et de passion à la fois.
Son cri fut repris pas des « ouais ! » criés de l'ensemble des hommes les encadrant.
- Vous allez travailler pour nous et nous allons profiter de l'opulence de ces terres.
Les Moussalards, Sarah y compris, ne bougèrent pas. Personne ne comprenait ce qu'il venait de leur tomber sur la tête en l'espace d'une heure à peine. Ils écoutaient de manière incrédule ce fou parler, sans pouvoir réagir puisque le moindre de leur mouvement serait sanctionné par un tir des hommes en poste autour de la place.
-Cette belle demoiselle, reprit-il en montrant la jeune femme dont l'âge était difficile à cerner, mais dont les traits du visage attestaient d'une certaine jeunesse, est ma fille, Déra. Vous lui devez obéissance et respect.
La jeune femme baissa la tête, fait surprenant qui laissa Sarah perplexe. Elle n'avait rien de l'attitude conquérante de son père et la situation semblait même la gêner, si cela était toutefois possible.
-Maintenant, mon petit doigt m'a dit que je pourrais trouver ici le chef de l'ensemble des villages. Alors ? Petit « chef » dit-il en exprimant un mépris non dissimulé.
Il attendit en scrutant la foule agenouillée devant lui.
-Personne ? s'étonna-t-il en pointant son arme au hasard sur la foule.
Voyant que son grand père commençait à se lever, Sarah le devança, essayant d'occulter les armes se dressant vers elle de toutes parts.
-C'est mon père, mais il est absent du village. Je le remplace, se lança-t-elle avant que quiconque n'ait le temps de réagir.
-Non ! hurla Seven à l'autre bout de la place en se levant d'un bond.
Les gardes le mirent en joue à son tour, n'attendant qu'un seul ordre pour tirer.
-Bien, c'est amusant ceci, commenta Antrace d'un œil pétillant. Jeune homme, vous venez de confirmer les dires de votre bien-aimée.
Évidement, il ne fallait pas être devin pour comprendre qu'il avait essayé inutilement de la défendre et vu leur âge, ils ne pouvaient être qu'amants.
-C'était chevaleresque, mais stupide. Tuez-le, ordonna-t-il d'une manière si détachée que Sarah en aurait vomi. Mais alors que les cliquetis des armes s'enchaînèrent sous le regard épouvanté de Sarah, la fille d'Antrace hurla un « non » désespéré, stoppant les gardes dans leur élan. Elle se pencha ensuite vers son père pour lui murmurer quelque chose à l'oreille qui l'étonna visiblement, mais il lui fit un signe affirmatif de tête.
-Allez comprendre pourquoi, mais votre vie importe à ma fille. Alors asseyez-vous. Je ne vais pas la manger, votre dulcinée, je vais simplement la questionner. Emmenez-la. Sarah fit un signe à Réséda comme quoi tout irait bien. Les autres membres du conseils ne réagirent pas, si ce n'est en baissant la tête, ce que Sarah comprit tout à fait. Ils étaient tous pères et mères de famille, le carnage avait fait assez d'orphelins aujourd'hui. Elle leur sourit donc en partant, signe que son choix n'engageait qu'elle et que, comme à son habitude, elle l'assumerait jusqu'au bout.

Invitée d'une manière étonnement cordiale, elle suivit Antrace, sa fille et ses gardes personnels. En partant, elle lança un dernier regard au millier de Moussalard amassés comme des moutons en attente de leur tonte ou de l'abattoir... Les esprits seuls le savaient... A cette vision son estomac se souleva, elle n'avait pas le droit à l'erreur et devait les défendre tous, chercher à comprendre ce que leur voulaient ces monstres et se libérer de ce joug attaché de force sur leurs épaules à tous. La petite procession s'arrêta au coin de la première rue, devant la maison des Bouteux, une famille d'affranchis. Antrace jaugea le lieu d'un regard intéressé.
-Bien ! Cette bicoque fera l'affaire, décréta-t-il avant de donner un énorme coup de pied dans la porte, mais l'absence de résistance manqua de le déstabiliser. Cette maison aurait-elle déjà été pillée ? questionna-t-il à l'adresse de Sarah, mais la jeune femme ne comprit pas où il voulait en venir.
-La porte est ouverte, avez-vous subi une autre attaque avant la nôtre récemment ?
-Non ! s'offusqua-t-elle. Pourquoi la porte serait-elle fermée ?

Cette réponse l'interloqua plus qu'il n'aurait voulut le montrer. Ne sachant pas totalement comment interpréter cette information, il n'en fit cas et pénétra dans la maison comme s'il entrait chez lui, repéra le fauteuil un peu plus loin avant de s'y vautrer honteusement, invitant Sarah à prendre un siège en face du lui et sa fille à côté. La blondinette le défia du regard, refusant d'accéder à sa demande. Ils étaient chez quelqu'un et elle ne se conduirait pas comme une malapprise en dépit de la situation. Refus provoquant un emportement chez son interlocuteur, qui fit signe à un des gardes de la forcer à s'asseoir.

-Vous laissez vos portes ouvertes au tout venant, mais vous refusez de vous asseoir sous prétexte que le propriétaire des lieux n'est pas là ?
-Avoir besoin d'un peu d'eau ou de se mettre à l'abri de la pluie ne signifie pas que nous devons ignorer que nous ne sommes pas chez nous et que ces choses ne nous appartiennent pas.
-Eh bien d'où je viens, jeune fille, quelqu'un protégeant mal ses biens s'en voit forcément dépossédé et personne ne le plaindra.
-Et d'où venez-vous ?

La blondinette avait oublié à qui elle parlait tant l'atmosphère détonnait avec les événements de la matinée, mais un garde la remit vite en place en lui assenant un coup sur la tête suffisamment fort pour lui ébranler les sens l'espace de quelques secondes. Antrace s'accouda sur ses propres genoux, et posant négligemment sa tête dans ses mains.
-Je crois que vous oubliez qui pose les questions ici. Vous n'ouvrez la bouche que lorsque je vous le demande et uniquement pour répondre. Compris ?
Sarah hocha la tête en se frottant le crâne, elle aurait une bosse pas plus tard que le soir même, certainement, et elle sentait sa joue ainsi que sa lèvre enfler suite au premier coup qu'on lui avait assené.
-Où est votre père ?
-Je n'en sais rien !
-Mauvaise réponse.
La sentence fut immédiate, le garde en faction derrière elle l'agrippa par les cheveux, la soulevant légèrement de son siège, pas assez pour être totalement debout, mais suffisamment pour qu'elle prenne appui sur ses cuisses. Antrace ne prononça plus un mot. Il attendait la réponse à sa question et elle comprit que ses fesses ne toucheraient le bois que lorsqu'elle lui aurait donné satisfaction.
-J'en sais rien, c'est vrai ! Mon père est parti avec ma mère faire une tournée des villages. Il devrait rentrer d'ici un mois environ. Son parcours peut varier en fonction des impératifs de chaque village, je ne sais vraiment pas.
Elle vit alors le leader cligner affirmativement des paupières et elle sentit avec soulagement la pression sur ses cheveux se relâcher. A peine assise de nouveau, elle lança un regard hargneux à son bourreau sans que cela n'ait la moindre conséquence.

L'interrogatoire continua ainsi des heures et des heures. Sarah avait constamment en tête ses compagnons alignés très inconfortablement à l'extérieur et cherchait à abréger cet entretien. La fatigue devenait insupportable au fur et à mesure que le temps passait, jamais elle n'avait tant regretté une nuit blanche. Mais ce monstre ne laissait aucun détail de côté, il la questionna sur leur organisation, les personnalités du village, leurs ressources, leurs armes, leurs échanges avec les autres villages, et bien d'autres points encore. Elle tentait de répondre de son mieux, tout en cachant le maximum d'informations. Mais lorsqu'elle s'était tue malgré les représailles de son bourreau, Antrace avait menacé d'exécuter les anciens les uns après les autres. Si elle pouvait résister un certain temps à la douleur, elle estimait ne pas avoir le droit de mettre la vie des autres en danger. Au fil des heures, la sueur détrempait son visage et ses vêtements commençaient à empester autant que ceux des leurs assaillants. Il était pratiquement le milieu de la journée et la chaleur avait conquis la pièce plutôt lumineuse des pauvres Bouteux. Elle entendait des bruits de casse dans la maison alors que les gardes l'inspectaient et pillaient tout ce qui leur semblait intéressant, jetant le reste par terre sans se soucier de la casse. Elle supposa que l'ensemble des maisons de Moussalin devait subir le même traitement. Antrace croquait honteusement dans une pomme bien juteuse avant de jeter le trognon à même le sol. Il en proposa une à Sarah, mais elle refusa de se sustenter alors que ses compagnons souffraient à l'extérieur. Elle pensait à son grand-père, tenir trois heures sur ses genoux de la sorte allait probablement le conduire à la mort sans tarder. Il fallait qu'elle abrège la conversation coûte que coûte, mais le questionnaire semblait s'allonger au fil des minutes.
-Et où se trouve la mine de Tessala ? lui demanda alors le chef, provoquant un hoquet de surprise chez la jeune femme.
-Co-comment connaissez-vous son existence ?
Cette fois, la question entraîna un coup au visage si fort qu'elle tomba de sa chaise, allant se fracasser contre la table basse en bois et perdant conscience.
Elle n'entendit pas alors Antrace prononcer un « si tu la casses, il faudra trouver un autre responsable et tout recommencer ! ».

Lorsqu'elle se réveilla, un énorme mal de tête lui martelait le crâne et lui brouillait la vue. Elle était allongée de manière très inconfortable dans la même position dans laquelle elle était tombée. Elle se passa une main sur le visage pour constater que son front avait saigné mais la plaie ne devait pas être très profonde. Se relevant tant bien que mal sous les yeux railleurs du petit comité, elle tenta vainement de se rasseoir dignement en dépit des vertiges. Deux petites pertes de conscience dans la même journée auront au moins servi à lui procurer un peu de sommeil après cette nuit de folie, ironisa-t-elle en dépit de la douleur.
-Bien. Reprenons. Comment je connais son existence ne vous regarde pas. En revanche, vous allez me donner sa position exacte et rapidement.

Évidemment, elle connaissait l'entrée de ces mines pour y avoir été à maintes reprises avec les filles lorsqu'elles étaient enfants, mais leur accès était interdit depuis leur fermeture voilà une vingtaine d'années. Jadis, les mineurs extrayaient du minerai de charbon pour chauffer les maisons. Mais c'était le grand-père de Sarah, sur la demande du Père des Pères qui avait demandé leur fermeture. En effet, un arrangement avait été trouvé avec l'esprit des forêts pour trouver suffisamment de bois afin de remplacer le minerai. Les accidents dus à l'exploitation de ces mines devenaient intolérables et la démographie déjà stable chutait de manière alarmante. De plus, des problèmes de stockage de la terre extraite des galeries formaient des terrils stériles et les esprits préféraient accorder des bois, permettant l'entretien des forêts plutôt que l'exploitation du sol. Un seul site avait donc été conservé, très loin d'ici. Cependant, les galeries de Tessala existaient encore et le charbon pouvant en être extrait devait certainement être encore important.
Si ces hommes trouvaient Tessala, il ne faisait aucun doute qu'ils en pomperaient jusqu'à la dernière veine. En revanche, ils semblaient tellement intéressés par cette ressource que Sarah imagina que le chauffage ne devait pas être la seule utilisation prévue du minerai.
- J'attends ! repris Antrace à la limite de l'agacement. Cet interrogatoire horriblement long lui portait sur les nerfs de la même manière.
- Elles ont été fermées avant ma naissance.
-Je comprends bien. Mais cela ne signifie pas que vous ignorez où elles se trouvent.
-...
-Comme vous voudrez.
Il se tourna pour faire signe au garde se tenant devant la porte « allez exécuter cinq vieux, ça fera des bouches inutiles en moins à nourrir ».
-Non ! hurla Sarah, se levant d'un bond avant que le garde ne la plaque de nouveau sur son siège à l'aide d'une seule main. Je vais vous le dire, je le sais !
-Aaaaah. Deviendrait-elle enfin raisonnable ? Qu'en penses-tu, Déra ?
-Elle n'agira que sous la menace, papa.
-Je le pense aussi. Devrons-nous jouer à ce petit jeu à chaque nouvelle question jeune fille, ou bien vous souviendrez-vous qu'au prochain signe de ma part, le garde que vous voyez vers la porte partira pour exécuter cinq de vos reliques sans que vos jérémiades n'y fassent rien cette fois-ci ?
-Je vous répondrai.

Prisonnière de son serment, Sarah ne vit d'autre alternative que de répondre à Antrace. Elle fut horrifiée de constater qu'il ne voulait pas perdre une seule minute et mettrait ses compagnons au travail forcé dès le lendemain matin. Évidemment, ils n'avaient pas prévu de travailler eux-mêmes à la mine, mais simplement d'encadrer les Moussalards qui leur serviraient de mulets.
Il chargea un des hommes d'écrire la liste de noms fournis par Sarah. Elle devait lui indiquer qui serait indispensable dans un poste ou dans un autre. Par exemple : comment tourneraient les cuisines sans Adventice, l'officine sans elle et Ursula ou encore les chasseurs sans Valone et Tracand. Le garde chargé de recueillir chaque nom avait sorti un tas de toutes petites feuilles de sa poche, chacune reliée par une sorte de spirale moulée dans un métal très fin. Sarah arrivait à peine à croire ce qu'elle voyait, ayant du mal à se concentrer pour poursuivre son récit lorsqu'il raturait, sautait des espaces indignes entre les lignes et méprisait à ce point le papier. Elle qui avait provoqué deux conseils rien que pour consigner la simple mémoire du village !
Trois heures plus tard, il lui semblait avoir fait le tour.
-Vous n'avez rien oublié de me dire, jeune fille ? Êtes-vous certaine d'avoir tout mentionné ce que je devrais savoir ?
-Je... enfin vous voulez peut-être savoir qui sont nos hybrides ?
- Vos hybrides ? Vous n'allez pas me ressortir les mêmes idioties que ces stupides marins d'eau douce ?

Cette réponse résonna comme un glas dans le cœur de Sarah. Voilà d'où il tenait tous ces renseignements, qu'il savait que le chef des villages, son père, se trouverait certainement à Moussalin, que les mines de Tessala renfermaient du minerai de charbon non exploité. Ils avaient capturé les marins disparus en mer voilà deux semaines maintenant et avaient dû les questionner... les torturer peut être.
-Je peux vous poser une question ? s'avança-t-elle prudemment.
-Faites.
-Les marins, ils sont en vie ? Où sont-ils ?
-Cela fait deux questions. Mais je vous pardonne puisqu'une seule réponse éclairera votre lanterne. Ils sont au fond de la mer.
Sa voix se cassa en un rire satisfait et sadique. Sarah ferma les yeux pour étouffer les larmes lui montant au visage. La communauté avait tant espéré qu'ils soient encore en vie. Après deux semaines, les chances s'étaient évidemment amoindries, mais après tout... Seven avait convoqué un conseil pour demander de partir à leur recherche, mais personne n'avait voulu l'écouter. Les bateaux fabriqués à Flomail, seule ville portuaire, ressemblaient à de petites feuilles mortes malmenées par une simple brise. N'ayant pas pour vocation d'aller plus loin que la barrière d'îlots à quelques lieues de la côte, ils ne devaient jamais affronter de tempête, en théorie au moins. Mais partir sur de tels rafiots ressemblait tout de même à de l'inconscience. Le père de Sarah lui-même était contre cette idée, mais le Père des Pères n'en démordait pas, il refusait d'accorder plus de bois pour la fabrication des navires. « Les poissons rapportés suffisent aux quelques villages susceptibles de les recevoir alors qu'ils sont encore comestibles. Les marins savent qu'ils ne doivent pas s'éloigner plus que la barrière d'îlots. S'ils respectent cette mesure, ils seront toujours en mesure de rentrer à bon port à l'annonce d'un orage ou au moins de s'abriter sur une des petites îles de la barrière représentant la limite de leur territoire de pêche». Mais aujourd'hui le problème était différent, nulle pluie, nul orage n'avait attenté à leur vie... ils s'étaient simplement trouvés au mauvais endroit, au mauvais moment.

-Allons allons ! Trop de sentimentalisme m'exaspère. Quoi qu'il en soit, je me fous de vos sornettes de peuple de primates attardés, les superstitions et les rituels pour avoir la clémence de dieux imaginaires ne m'intéressent pas. Faites ce que vous voulez de vos grigris, parlez toute seule comme le responsable de la barcasse que nous avons liquidé, mais foutez-nous la paix avec ça. Non, je veux savoir ce qui est important. Les maladies que nous risquons à votre contact. Ce genre de choses.

Sarah resta interdite un moment, donnant l'impression de réfléchir sérieusement à sa requête alors qu'elle n'y était pas du tout. Le capitaine du bateau disparu était l'hybride de l'eau. Il pouvait parler à un esprit que lui seul voyait, comme tous les hybrides, mais pourquoi donc son esprit n'était pas venu les prévenir lors de cette attaque ? Il était connu que l'esprit de l'eau de mer était solitaire par rapport aux autres esprits, y compris celui de l'eau douce, mais tout de même, il y avait péril en la demeure là, tout de même. De plus, elle s'interrogeait sur la provenance de ces hommes. Qui pouvait bien être ce peuple pour ne pas connaître et ne pas croire aux esprits de la nature ? Jamais de toute sa vie elle n'avait rencontré un être si borné. Elle avait vu des fous, des mendiants tourmentés, des vieilles femmes se disant voyantes comme l'ermite de la montagne du Nord qui l'avait pris à partie lors d'une de ses rares descentes à Flomail, mais jamais personne n'avait réfuté l'existence des esprits. Perdue dans ses pensées, un grand fracas à l'étage supérieur la ramena à l'instant présent. Il ne voulait pas savoir, certes, il ne saurait pas. On ne pourrait pas lui reprocher par la suite d'avoir tu le phénomène. En revanche, s'il ne connaissait pas le don de Réséda et qu'il arrivait malheur, les deux jeunes femmes auraient des ennuis. Mais comment lui faire comprendre sans parler du don d'hybride de sa sœur ?

-Il y a une chose.
-ah ?
-Oui, Réséda, ma sœur... elle a un problème... physique je veux dire. Elle... comment vous expliquer ça ?
-Avec des mots ! s'impatienta-t-il, provoquant un regard exaspéré de Sarah.
-Personne ne sait comment cela est possible, mais elle sécrète une toxine au travers de sa peau et si quelqu'un la touche, il meurt en seulement quelques minutes... J'ai pensé qu'il valait mieux vous prévenir.
-Hum. Et tu ne dis pas cela pour que mes hommes ne portent pas la main sur elle ?
-Si j'avais quelqu'un à défendre, ce serait plutôt les enfants de ce village et si vous vouliez la tuer quand même, il vous suffirait de vous servir de vos armes, cracha-t-elle avec plus de violence qu'elle ne l'aurait voulu, mais l'effet provoqué par sa hargne fut estompé par la portée de sa révélation.
-Et qui est votre sœur ?
-Réséda. Elle est constamment recouverte de vêtements pour protéger les gens du village. D'ailleurs, si vous la laissez sous le soleil comme cela, il y a de fortes chances pour que sa transpiration arrive à traverser les couches de vêtements. Agir comme vous le faites est vraiment dangereux.
-Intéressant ! Très intéressant. Ce poison est mortel par un simple contact avec la peau ? De manière instantanée ?
-En quelques secondes, oui.

L'entretien se finit sur cette note plutôt étonnante. Qu'il soit surpris des capacités de Réséda était concevable mais de là à les trouver intéressantes, cela interloquait Sarah. De retour sur la place principale, elle fut soulagée de voir que les villageois avaient pu se mettre en tailleur ou assis plus confortablement, mais aucun ne semblait avoir véritablement bougé. A juger la hauteur du soleil, leur entretien avait dû s'étendre sur sept heures environ. Sept heures passées en plein soleil, sans boire et sans manger, mais cela ne semblait pas émouvoir les soldats. Elle chercha ses proches du regard et tous semblaient accablés par la chaleur, mais en bonne santé. Son grand-père ainsi que ses compagnons du même âge étaient en revanche au bord de l'évanouissement. Elle serra les mâchoires pour ne pas insulter ces hommes sachant que rien de bon n'en résulterait.

Antrace remonta sur l'estrade et prit de nouveau la parole. Il était temps de bouger un peu. Il sépara les hommes et les femmes et entassa l'ensemble du village dans le peu d'espace qu'offraient les premières maisons autour de la place. Moussalin se transformait en un camp de réfugiés, de même sorte que lorsque les pêcheurs avaient franchi la barrière des petites îles malgré les interdictions de l'esprit de l'eau et que ce dernier avait déclenché un raz-de-marée dévastant toutes les habitations sur son passage. Les habitants, avertis, avaient eu le temps de se réfugier à Moussalin et chacun avait accueilli un habitant de Flomail en attendant la reconstruction. Mais aujourd'hui, les problèmes se révélaient d'une toute autre ampleur. Ils durent s'entasser à une cinquantaine dans chaque habitation prévue pour des familles de quatre à six personnes. « Impensable » se dit Sarah, mais elle comprit tout comme les autres qu'il était inutile d'élever une quelconque protestation.
De plus, être rassemblés dans les maisons présenterait un avantage certain et elle lisait dans les yeux de ses compagnons que tous attendaient d'être en huis clos pour s'organiser. Ils pourraient, de plus, communiquer entre eux si les hybrides se répartissaient correctement. Sans même s'être concertés, les Moussalards s'organisèrent en silence à l'insu de leurs assaillants. A ce moment, un élan de fierté s'empara de Sarah. Certes, les femmes semblaient terrorisées et les enfants pleuraient, mais tous affichaient l'indignation et encore plus de détermination à vaincre. Elle affirma d'un signe de tête à l'adresse de Seven que tout allait bien et qu'elle serait prudente avant qu'elle ne rejoigne Réséda puis Mélissa et Laurise déjà regroupées.
Les hommes semblaient bénéficier à priori d'un traitement de faveur puisqu'ils ne se retrouvaient pas à plus de vingt dans chaque maison. Cette bande de barbares devait juger les femmes, les enfants et les vieillards plus faciles à contenir même en grand nombre. Elle aperçut les chasseurs mettre tout en œuvre pour se retrouver dans deux maisons côte à côte. Quelque chose se préparait ou au moins allaient-ils chercher à monter un plan. Mais, sans armes, cela paraissait difficile. Tout leur avait été retiré durant son entretien avec Antrace et les gardes jouaient déjà avec les dagues courtes sous le regard méprisant de Laurise. Elle s'abstint toutefois d'en faire une quelconque réflexion et Mélissa lui passa une main dans le dos en signe de soutien. Mais la jeune femme leur sourit de manière satisfaite sans que ses amies ne comprennent, il leur faudrait attendre d'être seules.

A peine la porte de la maison de la famille Placet refermée derrière elle, Sarah se rendit compte plus concrètement de ce que représenteraient cinquante personnes agglutinées dans un si petit lieu. Évidemment, leurs envahisseurs ne voulaient pas avoir tout le village à surveiller, les entasser comme des moutons en attente de la tonte était plus simple pour eux. Mais comment cinquante personnes pouvaient-elles dormir dans une maison composée d'un rez-de-chaussée restreint et de trois chambres à l'étage ? On avait beau compter, trois matelas et un canapé ne suffiraient pas, même le plancher semblait trop petit pour accueillir ces personnes allongées pour la nuit. Il faudrait tourner et organiser des rondes. Il ne fallait pas compter à ce que les hommes postés en faction au dehors compatissent même un tout petit peu. De toute manière, personne n'avait particulièrement envie de dormir pour l'instant, ni même de s'organiser pour la nuit. La quinzaine d'enfants présents dans la maison pleuraient à chaudes larmes, réconfortés par leurs mères, elles-mêmes retenant des larmes de frayeur. Sarah se dit qu'elle irait les réconforter après s'être occupée de son grand-père alors que Réséda se rua dans un coin dont elle ne bougerait plus. Chacun savait qu'après une telle journée en plein soleil, ses vêtements devaient être imbibés du poison, mais personne ne lui lança un seul regard de reproche ni même de crainte. L'ennemi se tenait dehors, nullement à l'intérieur de la maison.

Affaibli par cette journée de torture en plein soleil, l'ancien Lien paraissait totalement déshydraté. Heureusement, les Placet avaient leur puits d'eau rempli. Chaque maison disposait d'une barrique d'eau d'environ la contenance d'un tonneau sous la table, caché dans le plancher. Un système astucieux de poulies passant au travers d'un trou au centre de la table permettait d'avoir de l'eau à portée de main à chaque repas pris hors des cuisines. En été, l'eau était ainsi toujours fraîche et cela évitait d'avoir à traîner les seaux jusqu'à la rivière. En général, Okiwa, l'affranchie chargée du ravitaillement en eau, passait une à deux fois par jour dans les rues du village et s'arrêtait vers qui lui faisait signe pour remplir la cuve. Sarah s'empressa d'aller en chercher une tasse pleine et d'autres s'organisèrent sans rien dire pour faire boire les plus atteints par la déshydratation. Laurise et Mélissa prirent les choses en main. La première inventoria l'ensemble des denrées présentes dans la maison pour les répartir au mieux alors que la deuxième monta à l'étage pour chercher des solutions à leur problème de couchage.

-Tiens, bois ça, grand père, proposa Sarah en lui plaçant la tasse en bois remplie d'eau devant la bouche. Le vieil homme s'exécuta à la hâte mais s'arrêta à la moitié du récipient.
- Allez, grand père, encore un effort, lui implora-t-elle en vain.
-Sarah, écoute-moi. Je savais que cela pourrait se passer. Mais j'espérais que ni nous, ni nos enfants ne connaîtrions cela.
-Repose-toi, le coupa-t-elle. Le soleil te joue des tours.
-Non Sarah, écoute-moi et très attentivement cette fois. Ce n'est pas une histoire que je t'ai déjà racontée et pourtant, c'est la plus importante.
Ces mots suffirent à capter l'attention de sa petite fille, lui permettant de reprendre plus calmement alors que les autres captifs s'affairaient pour soigner les petits bobos et se réconforter mutuellement.
-Je vais aller à l'essentiel, je n'ai plus beaucoup de forces. Sarah, il existe un peuple comme nous de l'autre côté de la grande barrière.
-Quoi ? hurla-t-elle pratiquement.
-Oui, il faut aller les chercher. Je ne peux pas te raconter toute l'histoire et de toute manière, ce que je connais a dû se déformer dans le temps. Mais jadis, les hybrides étaient composés de deux races. Ceux pouvant communiquer avec les esprits de la nature et ceux pouvant communiquer avec les animaux, comme le fait Mélissa. Elle est certainement une de leur descendantes, bien que ce soit une Moussaline pure souche depuis des générations. J'ignore le pourquoi du comment, mais les faits sont là. Mais le plus important est que les deux races d'hybrides n'étaient pas d'accord sur la ligne de conduite à suivre pour vivre. Les hybrides pouvant parler aux animaux voulaient développer l'art de la guerre ainsi que les armes pour se défendre d'une éventuelle attaque d'autres continents.
Non seulement Sarah ne l'interrompit pas, mais elle buvait littéralement ses mots.
-J'ignore comment nos ancêtres connaissaient l'existence d'autres continents ainsi que d'autres peuples, mais ce qui est certain, c'est que les hybrides des animaux voulaient s'en protéger et qu'ils sont probablement aptes à le faire. Voilà pourquoi nous autres, les hybrides végétaux, nous étions isolés à l'autre bout de ce continent où seul un accès à la mer est possible avec Flomail. Le reste des côtes étant composé de falaises, les risques d'invasions paraissaient dérisoires. Tu comprends ce que je te dis ?
-Non, je veux dire, tout ce en quoi nous croyons, grand-père, tout était faux ! Et pourquoi es-tu le seul à le savoir ?
-Je ne suis pas le seul. Ton père est au courant. Mais le Père des Pères a toujours passé un pacte avec son Lien, il lui révélait la vérité si le Lien promettait de le garder pour lui. Cela facilitait l'acceptation de certaines de nos lois comme celles pour les pêcheurs leur interdisant de construire des navires plus solides et de ne pas dépasser la barrière des petites îles ou encore l'interdiction d'essayer de franchir la grande barrière.
-Mais il est impossible de la franchir ! Tu me l'a toujours dit et en particulier lorsque avec les filles on avait organisé une expédition pour résoudre ce mystère.
-Nous mentions ! C'est comme l'histoire du lapin sanguin que nous racontons aux enfants. Aucun lapin assoiffé du sang des enfants ne rôde dans les bois la nuit, mais ça leur évite de faire des bêtises et de s'écarter des maisons à la nuit pour se perdre dans les bois. La grande barrière est extrêmement difficile à franchir, c'est vrai, et tenter l'expérience équivaut à prendre des risques totalement inconsidérés, mais ce n'est pas impossible, Sarah. D'ailleurs, toutes considérations faites et au vu de la situation, je crois que nous n'avons pas le choix.
-Quoi ? Mais nous sommes confinés ici et le premier qui va tenter de s'enfuir se fera tirer dessus avant d'avoir passé la Butte de la Passe alors même si nous le voulions, nous ne pourrions même pas atteindre la grande barrière. Elle est à plus d'un mois de marche.
-C'est impossible pour l'ensemble des Moussalards, mais une petite équipe pourrait y arriver. Une petite équipe guidée par le nouveau Lien le pourrait.
-Mais mon père est loin !
-Sarah, Sarah, Sarah. Que tu refuses ton héritage jusqu'à présent, je pouvais le concevoir, mais toi et moi savons parfaitement que tu es une hybride et qu'après ton père, tu seras le prochain Lien. Tes pseudo-tentatives pour regarder systématiquement à l'opposé d'où se trouvait le Père des Pères lorsque nous avons essayé de voir si tu avais le don a dupé ton père, mais pas moi. De plus, j'ai parlé tout l'après-midi avec ton père grâce à l'intermédiaire de notre esprit. Il se trouve à Graëndak et organise déjà la résistance. Il dirige l'ensemble des hybrides pour mettre en place une nouvelle barrière naturelle mortelle pour toute personne hostile à la nature. Ces barbares se sont arrêtés à Flomail et notre village pour l'instant, mais il ne fait aucun doute qu'ils voudront aller plus loin très rapidement. Ton père ne peut pas quitter son poste. Tu dois y aller, partir du village.
-Non. Je ne suis pas une hybride ! s'insurgea-t-elle en se relevant. Combien de fois devrais-je te le dire ? Je n'ai jamais eu la faculté de parler ni de voir le Père des Pères. Je travaille chez Ursula et je suis douée pour ça. Je refuse d'avoir à bouger de village en village pour régler des conflits qui m'exaspèrent je refuse...
-Sarah ! cria son grand père aussi fort que son état de santé le lui permettait, clouant sur place sa petite-fille. Sarah, reprit-il plus doucement devant son désarroi. Ursula n'a plus de travail, le village ne sera plus jamais comme tu le connaissais. Il te faut assumer tes responsabilités. Je ne disais rien tant que cela ne portait pas à conséquence, mais maintenant il faut que tu franchisses cette satanée barrière, seule toi avec l'aide du Père des Pères peux le faire. Et emmène Mélissa avec toi, son talent pour parler aux petits animaux pourrait être utile. Il faut prévenir ce peuple coûte que coûte et aucun hybride de la flore ne s'est déclaré chez ce peuple. Nous n'avons aucun moyen de les prévenir autre que d'aller les chercher. Ils sont comme nous, ils défendent la vie et la nature et se sont préparés à cet affrontement de génération en génération. Tu dois aller les prévenir. Ils nous aideront, j'en suis persuadé.

-Non ! Je n'abandonnerai pas Seven ici. Hors de question, et il y a Laurise et Réséda, sans compter tous mes amis. Hors de question ! Nous allons nous organiser et nous battre.
-Ah bon ? Et comment ?
-J'ignore comment ! Mais nous le ferons, nous trouverons un moyen. Fin de la discussion.

Elle s'écarta de son grand père, se faufilant au travers de la cohue de la pièce, ignorant un « Sarah » désappointé de son grand père, à bout de force. Croisant les bras en dessous de sa poitrine, elle se cala contre la fenêtre pour observer leurs gardes à l'extérieur. Des patrouilles s'organisaient sur toute la place alors que chaque maison semblait encerclée par ces monstres.
Une hybride, elle ? Pfu ! En réalité, lorsqu'elle était enfant, elle se souvenait d'avoir aperçu le Père des Pères. Mais elle se souvenait également avoir aperçu d'autres esprits, beaucoup d'autres esprits. Elle avait certainement tout imaginé. Il était impossible qu'elle soit une hybride. Adolescente, elle avait tenté de rendre son père fier d'elle et avait essayé de toutes ses forces de voir le Père des Pères de nouveau mais elle avait lamentablement échoué. Non, son grand-père se trompait. Mais au moins lui avait-il apporté de bonnes nouvelles au travers de ses divagations. Les autres villages étaient à présent informés de la situation et ses parents se trouvaient en sécurité. S'ils arrivaient à faire naître une barrière naturelle aussi touffue et impénétrable que la première, ils seraient en sécurité pour un bon moment. Sous la direction de son père, l'ensemble des hybrides s'y mettrait et dans ces cas-là les plantes pouvaient pousser à vue d’œil. Les esprits étaient libres, ils agissaient pour le bien-être de la nature elle-même, mais guidés par leurs hybrides, et s'ils trouvaient les requêtes justes, ils pouvaient accomplir des miracles. Ainsi, un mur de lierre pouvait pousser en l'espace d'une minute si l'hybride des plantes grimpantes encourageait suffisamment son esprit.
Le jour diminuait à vue d’œil et elle secoua négativement la tête lorsqu'elle le vit jeter au centre de la place l'ensemble des ressources pillées dans les maisons plus écartées.
-Alors ? Qu'est-ce que t'a dit Grand-Père ? demanda Réséda qui s'était glissée le long du mur jusqu'à elle.
-Of, il se fait vieux tu sais, cette histoire l'a bien remué mais...

Soudain, la jeune femme s'interrompit et fit signe à sa sœur de garder le silence. Des gardes sortaient de la maison où avait été confiné Seven, le jeune homme tiré par chaque bras entre eux et sous la menace de deux armes. Le cœur de Sarah bondit de sa poitrine et elle n'arriva pas à prononcer le moindre mot tellement la peur lui tétanisait les membres. Elle le suivit simplement des yeux jusqu'à ce qu'il rentre dans la maison dans laquelle s'était déroulé l'entretien avec le leader des envahisseurs quelques heures auparavant.
-Mère nature ! s'inquiéta réséda. Ils l'emmènent voir ce fameux Antrace regarde. Que peuvent-ils bien vouloir à Seven particulièrement ? Il n'est même pas un Hybride.
-Les hybrides, ils s'en moquent, marmonna Sarah entre ses dents sans desserrer sa mâchoire.

Elles gardèrent toutes les deux les yeux rivés sur la porte ayant fait disparaître leur ami et amant quelques minutes plus tôt, cherchant à maîtriser du mieux qu'elles pouvaient une angoisse grandissante au fil des minutes.
Chapitre 5 by awax
Soudain, la jeune femme s'interrompit et fit signe à sa sœur de garder le silence. Des gardes sortaient de la maison où avait été confiné Seven, tirant le jeune homme par chaque bras tout en le menaçant de leurs armes. Le cœur de Sarah bondit de sa poitrine lui empêchant de prononcer le moindre mot. Son seul pouvoir se limitait à le suivre des yeux jusqu'à ce qu'il rentre dans la maison réquisitionnée par Antrace et sa fille.
-Mère nature ! s'inquiéta Réséda. Ils l'emmènent voir ce fameux Antrace, regarde ! Que peuvent-ils bien vouloir à Seven particulièrement ? Il n'est même pas un Hybride.
-Les hybrides, ils s'en moquent, marmonna Sarah entre ses dents, sans desserrer la mâchoire.

Elles gardèrent toutes les deux les yeux rivés sur la porte qui avait englouti Seven, cherchant à maîtriser du mieux qu'elles pouvaient une angoisse grandissante au fil des minutes.

- Est-ce que quelqu'un a un contact avec les maisons où sont entassés les chasseurs ? demanda à haute voix Laurise en redescendant, les bras chargés de couvertures.
- Non ! répondit Amanda, hybride des plantes vénéneuses. Pour l'instant, tous les esprits sont avec le Lien à Graëndak pour construire une nouvelle barrière. Ils y font pousser des plantes vénéneuses mais également des ronces si épaisses que la lumière du jour elle-même ne pourrait passer au travers, des marécages avec l'esprit de la terre et de l'eau, et bien d'autres surprises encore si ces monstres veulent la franchir, affirma-t-elle, remplie de fierté.
-Graëndak ! s'étonna Laurise. Mais que font-ils D'Almon ? C'est le prochain village après nous et si ces monstres continuent leur route…
-Mon esprit m'a dit qu'Almon venait d'être évacué en urgence. Pour l'instant nos envahisseurs se sont limités à Flomail et Moussalin. Almon est seulement à deux jours de marche d'ici et s'ils continuent leur route dès demain, le Lien et les autres hybrides n'auraient pas pu monter une barrière naturelle à temps. Ils ont fait évacuer Almon et les villageois seront en sécurité dès demain soir. Ils ont entrepris une marche ce matin même et ne s'arrêteront même pas cette nuit. La barrière se refermera derrière eux.
-Une bonne chose ! assura Laurise, mais il nous faudrait nous concerter entre maisons pour prévoir un plan. Lorsque l'un des esprits reviendra, il faudra lui en parler. J'ai besoin de communiquer avec Valone.

Personne ne donna suite à sa requête et pire encore, les hybrides baissaient la tête, comme honteux de ce qu'ils cachaient, provoquant l'anxiété chez les affranchis, peu au fait de la situation.
-Quoi ? s'impatienta Laurise, toujours frustrée de ne pas avoir ce type de faculté pour prendre les choses en main.
-Allons coucher les enfants ! imposa Amanda, faisant comprendre à l'ensemble des adultes que ces choses-là n'étaient pas à entendre de toutes les oreilles.

Mélissa prit alors la direction des opérations. Douce et affectueuse avec les enfants, elle avait leur confiance acquise. Après tout, c'était elle qui se chargeait en partie de l'éducation et de la transmission orale dans le village. Deux autres femmes l'accompagnèrent et tout le petit monde se retrouva hors d'écoute rapidement.

-Les esprits nous ont abandonnés ! se précipita alors Amanda. Ils estiment que notre cause est perdue et répandent la nouvelle sur l'ensemble du continent qu'une barrière se forme. Les villages situés entre l'ancienne et la nouvelle barrière seront protégés à toutes épreuves.
Les clameurs d'incompréhension lui coupèrent la parole et c'est Nandéra, une affranchie du double du poids d'une Sarah qui ramena le calme avec sa grosse voix, permettant à Amanda de reprendre.
-Je sais, j'ai été aussi paniquée que vous, mais pensez aux nôtres dans les autres villages. Si cette barrière végétale n'est pas montée avant que ces monstres ne reprennent leur marche, ils feront à tous nos semblables ce que nous subissons actuellement. Nous ne pouvons pas nous permettre ceci. Ils reviendront lorsque le reste du continent sera en sûreté. En attendant, nous n'avons pas le droit de leur demander d'agir simplement pour nous faire passer des informations entre nous. Si nous obéissons à ces fous, ils penseront avoir affaire à un peuple docile et ne se méfieront pas. Ce sera autant de temps gagné pour les autres villages.

Les discussions s'enflammèrent comme un jardin d'herbes sèches devant une colère d'Embrase, l'hybride du feu. Ses crises de colères étaient légendaires et lorsqu'elle s'emportait, son esprit n'arrivait plus à cerner ses demandes et déclenchait des feux tout autour d'elle. Leur collaboration s'était toujours avérée difficile. Mais Sarah semblait au-delà de ces préoccupations, tout ce qui lui importait à l'instant présent était le retour de son bien-aimé sain et sauf. Ses yeux ne quittaient pas la maison en face de la place dans l'espoir de le voir raccompagné et mis en sûreté. C'est justement à cet instant qu'elle aperçut deux des gardes sortir de la maison juste à côté de celle des Bouteux et se diriger droit vers la leur d'un pas décidé.

-Attention, des gardes arrivent.

Averties, les femmes de la pièce prirent un air abattu et Amanda arriva même à pleurer en un temps record.

Sans aucune précaution, ils pénétrèrent brutalement dans la petite maison, braquant leurs armes sur les femmes amassées dans l'espace réduit.
-Reculez ! Où se trouve la dénommée Réséda ?
Le sang de Sarah ne fit qu'un tour alors que sa sœur levait déjà la main.
- Non tais-toi ! grinça-t-elle entre les dents juste avant que les gardes « n'invitent » sa sœur à les suivre.
Cette dernière se tourna alors vers Sarah tandis que les autres s'écartaient pour lui permettre de passer sans encombre.
-Si je n'avais rien dit, ils risquaient de tirer sur quelqu'un. Ne t'en fais pas, ça ira, la rassura-t-elle par-delà ses propres angoisses.

Quelques minutes plus tôt, lorsque Seven avait vu les gardes venir le chercher, il s'attendait à être passé à tabac. On l'avait fait demander comme « l'imbécile qui s'est levé pour défendre sa femme », vu qu'aucun de ces barbares ne connaissaient son nom et il imaginait parfaitement les représailles dont étaient capables ces brutes. Toutefois, il ne se débattit ni n'essaya de s'échapper pour éviter des représailles envers Sarah. Le lien entre eux étant fait, il n'était pas difficile de trouver son point faible et comment l'atteindre vraiment. Les coups, il s'en moquait bien et il endurerait ce qu'il devait pour son erreur, mais imaginer que l'on puisse toucher à un seul cheveu de sa belle lui retournait l'estomac au point de lui faire vomir tripes et boyaux. Il était loin de s'attendre à ce qui allait suivre. On l'avait emmené directement dans la maison des Bouteux où avaient élu résidence Antrace et sa chère fille.

-Le voilà ! s'exclama le chef toujours dans ses excès démonstratifs exaspérant au plus haut point. Comment vous nommez vous ?
-Seven Deforge.
-Seven Deforge ! Seven Deforge. Très bien. Vous avez une chance inouïe, Seven Deforge. Que pensez-vous de la jeune beauté que voilà ?
Montrant sa fille, Antrace eut un pincement affectueux au cœur en la voyant rougir de la sorte alors que Seven se demandait dans quelle dimension infernale avait-il pu être plongé. Il se tourna vers la jeune femme, un peu hésitant et se trouva confronté à un dilemme étrange. Elle pourrait être jolie oui, en lui changeant la couleur de ses cheveux, en lui remontant l’œil gauche pour qu'il soit au même niveau que le droit ou encore en lui rabotant le nez et en enlevant la petite bosse qui le déformait sur le dessus. Elle pourrait... pourrait. Mais là... La qualifier de laide aurait été un peu trop dur sans pour autant être trop éloigné de la vérité. Quoique lorsqu'elle fermait la bouche, masquant l'asymétrie entre ses deux dents de devant et que l'on observait son visage de trois quarts, ça pouvait aller.
-Allons, allons, jeune homme, ne soyez pas si timide !
-Papa ! souffla la demoiselle en question au comble de la gêne.
-Déra, assume ton choix, et puis imagine que tu vas faire de cet homme le plus heureux de tous les hommes de ce globe. Bon nombre de mes capitaines vont être anéantis par la nouvelle. Mais que ne ferais-je pas pour ma chère ange. Alors ?
-Elle est... jolie, arriva à nuancer Seven. Après tout, l'idée d'une jolie chose pouvait être relative. Il se souvenait de son frère en extase devant une chaise à moitié tordue, lui trouvant un côté original et innovant alors que lui la pensait simplement moche. Et puis dire qu'une fille est jolie n'engageait à rien, il se refusait d'avouer à quel point il la trouvait moyenne, même si elle appartenait à ce peuple de fous. Et puis il n'allait pas utiliser le terme de belle, même pour mentir, il réservait ce terme exclusivement à sa future liée.
-J'en étais certain ! Je savais qu'elle vous plairait. Le mariage sera donc célébré demain, annonça-t-il devant une Déra toujours aussi timidement en retrait mais dont un sourire disgracieux fendait le visage, laissant apparaître sa dent plus grande que les autres et accentuant la difformité de ses traits.
-Le quoi ?
-Le mariage. Vous allez épouser ma fille demain. Je sais, tout ceci est un peu précipité, mais lorsqu'un tel coup de foudre se produit, pourquoi faire attendre les jeunes gens ? N'est-ce pas ? » ajouta-t-il d'un regard complice à sa fille.
-Le mariage ? répéta Seven avec une pointe d'angoisse dans la voix, commençant à comprendre de quoi il retournait. C'est ainsi que vous nommez un liage ?
-Mariage, liage, les termes sont proches.
-Non ! Mais non enfin, je ne veux pas l'épouser. J'ai dit qu'elle était jolie, je ne vois pas en quoi j'ai prononcé une demande de liage, là, s'emporta brusquement Seven avant de reprendre à l'adresse de la jeune fille en question. Ne vous méprenez pas, ce n'est pas contre vous encore que votre peuple vient de réduire le mien en esclavage, ironisa-t-il malgré les circonstances, mais j'ai le sentiment que toutes ces horreurs ne sont pas de votre fait. Mais je ne peux vous épouser.
Il ignorait totalement pourquoi il ressentait de la pitié envers cette fille dont il ne connaissait rien, surtout après les morts provoquées par son père dans le village, mais son regard avait une tristesse distante et lui donnant un aspect touchant.

Au même moment, Réséda passa devant la maison des Bouteux avec une escorte raisonnablement à distance d'elle. Son rythme cardiaque s'accéléra en entendant les hurlements d'hystérie provenant de là où était retenu Seven, mais les gardes la pressèrent jusqu'à la maison mitoyenne sans lui laisser l'occasion d'en comprendre le pourquoi.
A son arrivée, le premier choc fut visuel. Six gardes auxquels s'ajoutèrent les deux qui l'escortaient se tenaient en rond autour de la pièce centrale, pointant leurs armes sur elle, alors qu'un autre, plus petit, et dont elle ne pouvait pas voir le visage l'attendait debout à côté d'un fauteuil en bois. Les autres meubles, à l'exception d'une table garnie d'ustensiles qu'elle ne connaissait pas, avaient été écartés le long des murs de la pièce et des sangles pendaient pour la ligoter au siège une fois qu'elle serait assise.
-Prenez place. Et retirez votre capuche ainsi que le tissu vous couvrant le visage, l'invita élégamment l'homme au centre, complètement emberlificoté dans des habits de leur cru.
Scrutant ce qui l'entourait, elle s'approcha prudemment et obéit, faute de savoir ce qui l'attendait si elle obéissait et forte de connaître ce qu'il lui arriverait si elle n'obtempérait pas.
-Posez vos jambes le longs des pieds du fauteuil et les bras sur les accoudoirs. Nous allons vous attacher. Si vous bougez ou tentez quoi que ce soit, vous serez abattue sur-le-champ.
Un des gardes s'exécuta aussitôt sans lui laisser le temps de répondre. Lorsque l'homme du centre parlait, il ne posait pas de question, il énonçait ce qui allait se passer sans discussion possible. Elle chercha en vain à croiser le regard de celui qui l'attachait si consciencieusement, nouant les brides par dessus ses habits à lui en faire mal aux poignets, aux coudes, à la taille, aux mollets et aux chevilles. Alors qu'elle avait l'impression que son sang ne circulait plus librement dans l'ensemble de son corps, elle tenta de retenir un gémissement lorsque le dernier nœud fut mis en place. Inutile de crier, personne ne viendrait l'aider.
Elle entendit cependant au dehors de nouveaux des hurlements ainsi qu'une agitation anormale, mais le temps n'était pas à se préoccuper de ce qu'il se déroulait ailleurs. Devant elle, l'homme emmailloté s'était muni d'un minuscule couteau et se retourna vers elle lui extirpant ses premiers mots de peur.
-Qu'allez-vous faire ? Qu'attendez-vous de moi ? parvint-elle à prononcer alors que sa respiration s'affolait sous le coup de la panique.
-Bâillon, ordonna-t-il simplement au garde qui lui fourra un bout de tissu dans la bouche alors qu'elle tentait de crier en vain. À peine quelques secondes plus tard, il s'écroula sur le sol, mort sous le regard impressionné de ses condisciples. Seul l'homme au couteau ne lui prêta pas d'attention, si ce n'est pour prononcer un :
- Il était prévenu ! Au moins nous aura-t-il apporté la preuve de l'efficacité du poison, elle en a même sur les cheveux ! Virez-moi ça ! » ordonna-t-il aux autres gardes postés autour d'eux avant de reprendre. « Fascinant, tout ceci est fascinant, j'étais totalement septique sur la véracité de ces rumeurs Comment un poison pouvait-il tuer instantanément rien qu'avec un contact cutané ? On nage en pleine science fiction ! »
Tout s'éclairait pour Réséda, ils en voulaient à son poison. Mais le but lui échappait encore d'autant plus que son attention se focalisait anxieusement sur le couteau se rapprochant dangereusement d'elle et plus précisément de son bras. Elle chercha à retarder le contact en se calant le plus possible dans le fauteuil, mais cette manœuvre fut totalement vaine et la seconde suivante, sa manche était déchirée, laissant sa peau à l'air libre. D'un premier réflexe, elle chercha à prévenir son bourreau que le poison transperçait le tissu et que ses gants ne le protégeaient pas d'elle, mais après tout, s'il mourrait, son calvaire serait terminé. Jamais elle n'avait voulu de mal à quelqu'un et ce sentiment lui fit monter une vague de nausée vertigineuse. Elle détestait profondément ressentir une telle chose mais on ne lui laissait pas le choix et elle les détesta d'autant plus pour avoir révélé ce côté si méprisable d'elle.
Il l'examina avec attention, passant le doigt à la surface de son bras, appuyant très légèrement et parut intéressé. Le stress aidant, la peau de Réséda sécrétait de manière pratiquement visible les petites perles de poison devant le regard inquisiteur de l'autre. Avec tout ceci, il faudrait même jeter le fauteuil sur lequel elle était assise, mais étrangement, son poison ne transperça pas ses gants. Ils semblaient faits dans une matière qu'elle ne connaissait pas et même en cherchant, elle n'arrivait pas à voir les marques de tissage.
Un instant, l'agitation du dehors pris une autre tournure, plus violente, avec des hurlements ou des pleurs, Réséda n'arrivait pas spécialement à reconnaître les intonations au travers des cris de leurs bêtes. L'homme en face d'elle se tourna vers un des gardes et lui ordonna d'aller voir pourquoi les « chiens aboyaient et quel était ce bordel ». Elle n'avait pratiquement compris aucun des mots de cette phrase, mais le sens global ne lui échappait pas. Cependant, son attention revint tout entière à lui lorsqu'il racla son avant-bras au point de la faire saigner à l'impact du couteau et de la chair, pour récolter son poison dans une fiole. Elle chercha à hurler mais une sorte de bruit étouffé au travers de son bâillon remplaça le cri strident qu'elle aurait souhaité, sans pour autant que ça n'ait une quelconque influence sur les agissements de l'homme en face d'elle.
Il se détourna pour fermer soigneusement la fiole contenant à présent l'objet de son désir sans se soucier du sentiment de vide qu'il laissait derrière lui. Réséda fixait le petit liquide lui appartenant s'éloigner d'elle. Même si elle avait toujours profondément haï ce poison ayant causé la perte de ses parents ainsi que son isolement social, il n'en restait pas moins une partie d'elle qu'on venait de lui arracher sans son accord. Victime sans défense, elle fut sauvée de la suite des évènements par l'intrusion si brutale d'un homme de haute stature que son bourreau faillit renverser le précieux flacon.

-Antrace a besoin de la fille pour servir d'appât. Détachez-la et amenez-la.
Les témoins de la scène se regardèrent un instant, hésitant, mais l'autre leur fit signe d'obéir. D'abord contrarié, le scientifique émit un « Au pire je la disséquerai ! » d'un ton si détaché qu'il exprimait tout le mépris ressenti pour les Moussalards. Cependant, aucun des gardes ne daigna bouger.
-Allons allons ! Auriez-vous peur de la si petite chose toute paniquée qu'elle est ?
Puis il regarda son bras écorché sécrétant de nouveau du poison, comprenant alors l'hésitation de ses congénères et la détacha à l'aide de ses gants. Une fois libre, elle retira d'elle-même son bâillon mais n'osa pas prononcer la moindre protestation même si on lui en avait laissé le temps. Elle ignorait où on la conduirait, mais n'importe où serait un meilleur endroit que cette pièce si négativement chargée. C'était sans compter sur les ressources créatives d'Antrace et son peuple.

A l'extérieur, elle resta dans l'incompréhension totale. Seven se tenait debout, libre comme l'air à côté d'Antrace au centre de la place. L'ensemble des membres du villages sortaient des maisons et se regroupaient devant chaque pallier, encadrés par des gardes et des chiens. Évidemment, tout le village n'était pas présent puisque les seules maisons bordant la place n'avaient pas suffi à contenir tout le monde même en les entassant comme des moutons, mais la majorité semblait présente pour assister au spectacle qui se préparait. Voilà d'où venait l'agitation qu'elle avait entendu depuis son fauteuil ! A cette pensée, un frisson lui parcourut l'épine dorsale et elle rajusta son vêtement déchiré sur son bras.

-Le jeune homme que voilà vient de décliner une de mes offres ! hurla haut et fort Antrace pour que chacun l'écoute, et personne, j'ai bien dit personne n'a le pouvoir de refuser une de mes offres. Il épousera donc ma fille demain.
La nuit commençait à tomber et Réséda avait du mal à discerner l'expression de Seven. Il se tenait là, tout droit comme un « i », fixant un point qu'elle ne voyait pas derrière une rangée d'arbres, mais les gardes la conduisirent au centre du conflit, lui extirpant un « mère nature » d'horreur.

Sarah se tenait à genoux, les mains ligotées dans le dos, un garde derrière elle lui pointant une arme sur sa tête baissée, alors que Laurise et Mélissa étaient légèrement plus loin, dans la même position. Voilà pourquoi Seven ne se défendait pas, même les mains libres, c'était ses amies qui se trouvaient en danger. En apercevant Réséda escortée pour rejoindre ses deux amies, Antrace reprit de plus belle d'une voix rauque n'ayant plus rien à voir avec l'entrain affiché de l'après midi.

-Alors voilà comment je compte m'y prendre avec vous. Une seule tentative d'évasion et c'est la mort. Un refus d'obéir à un ordre et c'est un de vos proches qui sera touché. C'est au coup de fouet qu'on fait avancer correctement une mule ! Je vais vous montrer qui est le maître. Ma fille va épouser, ou plutôt se « lier » comme vous dites avec Seven Deforges ici présent, dès demain. Mais ce dernier refuse car il a une promise. Nous allons donc supprimer son dilemme.

Réséda vit que Sarah pleurait, la tête baissée et n'osait pas regarder son homme alors que Seven cherchait visiblement à s'extraire de ce cauchemar, mais rien ne pourrait les aider. Depuis qu'elle avait été prisonnière sur le fauteuil, Réséda tentait d'invoquer son esprit. Voilà à quoi ses cris, même étouffés avaient été destinés, mais elle était encore trop novice dans leur liaison pour lui imposer de venir à elle. Les esprits avaient quitté le village et dans tous les cas, à quoi servirait une petite brise ou encore de faire pousser les herbes plus vite ? Elle entendit Laurise murmurer un « ils vont me le payer si jamais ils touchent à un seul cheveux de Sarah », phrase jugée superflue par un des gardes qui lui assena un énorme coup derrière la nuque, la faisant basculer en avant, face contre terre, évanouie. Ses deux amies voulurent l'aider d'un réflexe mais un raclement de gorge derrière elles leur fit comprendre qu'il valait mieux s'abstenir.

-Alors voilà les règles du jeu. Nous avons vu que celle à cause de qui tout arrive avait deux amies lorsque nous sommes venus la chercher, et une soeur, précisa-t-il dans un sourire odieux. Il tendit alors une de leurs armes à Seven qui refusa de la prendre.
- Allez-y, prenez ceci, mais pas de mauvais coup, si jamais il y a un tir malencontreux part, elles seront toutes tuées sur-le-champ.
Il refusa pour la seconde fois, provoquant la fureur d'Antrace qui se mit à hurler :
- Prenez ça, j'ai dit ou vous les condamnez elles, ainsi que tous les vieux de votre village.
Le jeune homme s'exécuta, les yeux brûlants de rage et d'une haine qu'il ne soupçonnait même pas pouvoir ressentir, écartant le plus possible de lui cet instrument de mort. Le contact froid du métal combiné au passé de l'arme qu'il avait vu exécuter un de ses amis dans l'après-midi l’écœurait.
-Vous allez maintenant le prendre de la sorte, comme je le fais avec le mien. Et appuyer sur la gâchette, cette petite languette là, tout en pointant le tout sur elle et il montra Sarah du doigt.
Le cœur de Seven rata plusieurs pulsations, manquant de le faire tomber.
-Non... arriva-t-il à peine à prononcer sans plus aucune maîtrise de lui.
-Ho que si !
-Non vous m'entendez ! hurla-t-il alors à son tour. Jamais, jamais je ne ferai de mal à Sarah !
-Papa... s'il te plait... s'interposa alors Déra, le regard plein de larmes et s'agrippant au bras de son père qui la repoussa si violemment qu'elle tomba à reculons sur les fesses.
-Déra, la ferme ! Tu vas l'épouser, il pourra nous être utile et j'approuve ce choix, il était celui d'une grande stratège. Mettre à sa botte quelqu'un du camp adverse était une idée de génie. Lorsque tu seras reine, il sera ton serviteur et, devant l'or que nous lui offrirons, il nous dévoilera tout sur les secrets et les richesses de ces terres. Mais il faut que tu lui fasses apprendre le respect ! Il n'en restera pas moins un être inférieur à notre race et tu dois lui ôter dès à présent toute idée de rébellion.

Alors qu'Antrace donnait quelque leçon de pouvoir à sa très chère fille, la rage de Seven avait augmenté de telle manière qu'il pointa sans réfléchir le pistolet sur le chef, et arma le barillet comme ce dernier le lui avait montré quelques secondes plus tôt.

-Holà mon garçon ! sourit presque ce dernier avant de poursuivre presque amusé. Tuez-moi et non seulement votre bien-aimée y passe, mais également ses amies et je peux vous jurer que ce sera un carnage dans le village. Les chiens ont besoin d'être nourris.
Comme pour justifier de la valeur de ses paroles, les bêtes postées vers chaque groupe de villageois redoublèrent d'agressivité, aboyant et grognant dans l'attente d'un ordre de sauter à la gorge du premier venu.
-Seveeeeeeen, hurla une maman tenant sa fille de huit ans contre elle, menacées par un chien bavant d'impatience.

Seven regardait toujours droit devant lui, les yeux brûlants et l'arme à bout de bras pointée sur la poitrine d'Antrace. Il détourna le regard vers la mère et la fille en inspirant très fort, impuissant. Il était totalement impuissant, mais son bras se baissa peu à peu pour reprendre sa place initiale, sans toutefois lâcher des yeux l'immondice devant lui.
-Voila un bon garçon ! provoqua le chef des opérations. Maintenant, tire sur elle ou alors les trois autres meurent sur-le-champ d'une balle dans la tête. Tire sur l'un d'entre nous ou ne tire pas….
Sa voix prit une note de sadisme suintant :
- et elles meurent toutes les quatre ».
-Vous êtes un monstre.
- J'imagine le dilemme qui vous tiraille. Tuer votre bien-aimée semble difficile, mais si vous ne le faites pas, ses deux amies ainsi que sa sœur y passent et je suis certain qu'elle vous ne le pardonnera pas. Nous n'allions pas choisir n'importe qui pour rivaliser contre votre amour tout de même. Mais imaginez le problème sous un angle différent, si vous tirez sur elle, vous sauvez trois vies. Il faut toujours voir le positif d'une situation.

A ces mots, Sarah releva la tête, le regard plein de larmes peu à peu effacées par les quelques gouttes de pluie venant assombrir le crépuscule naissant. Elle entendait toute la scène comme dans un cauchemar, une sorte de brouillard voilait les sons, tout paraissait flou. Peu à peu chaque murmure de la nature se faisait plus précis, elle entendait au loin les bruissements des feuilles sous le vent sans cesse plus fort, alors que les voix des humains, pourtant si proches d'elle, se déformaient au point d'en être quasiment incompréhensibles. Elle se concentra un instant et regarda sur sa gauche. Laurise gisait à terre, les mains liées derrière son dos alors que Mélissa et Réséda pleuraient à présent à chaudes larmes. La nuit lui masquait les autres Moussalards dont les gémissements étouffés semblaient couverts par les grognements d'animaux et pourtant... pourtant toujours au loin, venant de la forêt, chaque petit craquement lui parvenait de manière si distincte qu'il lui était facile de s'imaginer libre dans les bois.

-Alors ? cria un peu plus fort Antrace. Je ne vais pas attendre toute la soirée !

Sarah planta son regard embué de larme dans celui de Seven, livide et terrifié. Ses sanglots redoublèrent mais elle trouva le courage de crier, de hurler plus du plus fort qu'elle le pouvait

-Tire ! Ne les condamne pas, je ne te le pardonnerai pas. Tire !

Les « je t'aime » et les regrets n'avaient plus de place à cet instant. Si elle lui disait la moindre parole lui rappelant leur amour, il n'aurait pas la force de sauver les autres. Il n'existait aucune d'échappatoire, même dans l'urgence de la situation, elle n'avait pas réussi à trouver une porte de sortie, une quelconque esquive, rien pour les sauver. La seule et unique manière de limiter le carnage était de mettre fin à ses jours. Elle l'acceptait. Son père avait été le gardien de ce village, de ce peuple tout entier comme l'avait été avant lui son grand-père et les autres membres de sa famille. Elle le serait à son tour. Son seul et unique pouvoir se tenait là. Avoir la possibilité de se sacrifier pour la survie des siens semblait un don précieux de la nature. Les éléments semblaient ne faire qu'un avec ses pensées, plus sa détermination à affronter la situation augmentait, plus la pluie redoublait d'intensité. Lors des meetings en extérieur des hybrides, ils demandaient aux esprits d'écarter la pluie pour plus de confort, mais sans leur influence, la nature brute reprenait ses droit, se moquant totalement du froid, de l'inconfort et du mal-être qu'elle rajoutait à une situation déjà particulièrement pénible. Ce soir, les esprits ne veillaient pas sur eux et le climat se déchaînait librement, sans guide ni contrainte. L'orage se déchaînait rendant la situation encore plus pénible qu'elle ne l'était.

-Je n'ai plus de patience ! Je vais faire un petit compte à rebours et à zéro, mes hommes tireront sur les quatre demoiselles ici présentes. Dix... commença-t-il.

La main de Seven tremblait. Neuf. Son cœur battait à tout rompre. Huit. Jamais il ne pourrait faire de mal à Sarah.
-Tiiiiiiire ! hurla-t-elle de rage et de détermination, provoquant un sourire chez Antrace se délectant de la situation.
Sept. Non ! Il s'était juré de toujours faire passer son bonheur à elle avant le sien. Six. D'un coup, tout lui sembla aussi limpide que de l'eau de source. Cinq. Une option manquait dans la proposition d'Antrace. Quatre. Un sourire immense se dessina sur ses lèvres. Trois. Il se tourna vers Antrace. Deux. Releva le pistolet sur sa propre tempe.
-Votre autorité, je l'emmerde dit il aussi sûr et fier qu'il le pouvait avant de rajouter un « ta survie avant tout mon amour » et d'appuyer sur la gâchette. Le coup partit aussi soudainement que l'idée lui était venue.

-Seveeeeen ! hurla Sarah en cherchant maladroitement à se lever pour courir à lui tandis que son corps inanimé touchait violemment le sol, mais le garde derrière elle ne l'entendit pas de la même oreille. Entravée par le lien lui retenant les mains derrière le dos, elle ne put lutter lorsqu'il l'empoigna pour la maintenir vers lui. De rage ou de désespoir, elle chercha à le mordre, à se débattre, mais il la gifla avec tant de violence qu'elle retomba par terre, sonnée et désorientée. Au même moment, d'autres avaient crié un « non ! » désespéré tels que Mélissa, Réséda, certains chasseurs et même Déra, en larmes.
-Regarde ce que tu as fait avec tes méthodes ! ragea-t-elle de rancune envers son père. Tu l'a tué !

Mais pris au dépourvu et voyant sa position de chef remise en question, Antrace n'eut aucune pitié, même envers sa fille qu'il gifla de nouveau, exposant à tous sa contrariété et l'obligeant à reculer de plusieurs pas.
-Ne critique jamais mon autorité ! lui renvoya-t-il, plein de sa puissance.
Il lui fallait agir pour ne pas voir sa poigne s'affaiblir.
-Vous allez voir ce qu'il en coûte de contredire Antrace Maredan ! » proféra-t-il à l'attention de tous. Demain à la première heure du jour, ces quatre jeunes raclures seront exécutées selon les rites de Dilentra. Elles seront frappées à mort par mes gardes et jetées en pâture aux chiens. Et ne vous méprenez pas. La seule raison pour laquelle je ne les exécute pas en ce moment même, c'est que tout le village n'est pas présent et que vous ne pourrez pas voir les ecchymoses et autres blessures apparaître sur leurs petites faces de parasites tant qu'il fera nuit. En attendant, nous allons les laisser là dans les cages des poules que vous avez. Elles, ou plutôt vous ne méritez pas mieux. Vous n'êtes que des animaux ayant moins de valeur que les bêtes que vous voyez là à nos yeux. Rentrez et demain vous verrez ce qu'il en coûte de défier le grand Antrace Maredan.
Il avait parlé de plus en plus fort avec une colère hystérique imprégnant chacun de ces mots pour finir par hurler son nom si fort à la fin de sa tirade que même à travers l'obscurité naissante, il était possible de voir la rougeur violine de sa rage.

Il fit volte-face et se réfugia de nouveau dans la maison des Bouteux, sa fille sur ses basques, le suivant piteusement, sans aucune fierté. La brutalité de la scène n'avait échappé à personne et la mort de Seven ainsi que le désarroi de Sarah fendait le cœur des Moussalards. Malgré les brutalités commises par les gardes, le silence dans les rangs fut particulièrement difficile à obtenir. Bien vite, la place fut nettoyée et seules restèrent les quatre filles, mises en cage telles des gallinacés, les mains liées dans leur dos et reliées à leurs chevilles, toujours sous une pluie devenue battante. Les gardes les avaient mises dans des cages séparées et trop petites pour qu'elles puissent se tenir debout, tout juste pouvait-elles se poser à genoux et toutes recroquevillées.
Sarah ne pleurait pas, ne parlait pas, elle avait la tête baissée, comme prostrée dans un monde où nul ne pourrait l'atteindre. Son amour, celui avec qui elle avait grandi et tout partagé depuis sa plus tendre enfance, celui sans qui elle n'avait jamais pu envisager un quelconque avenir, venait de se tuer sous ses yeux pour la sauver. Elle devait rêver, tant de cruauté et de violence ne pouvaient exister en ce monde.
Depuis le coup assené par un des gardes, toute force vitale s'était enfuie d'elle. Perdue dans un coin de son esprit où elle s'était retranchée, elle aurait été incapable d'expliquer comment elle s'était retrouvée dans cette cage à poule en bambous. Sa perception du temps, de l'espace se faussait, s'évaporait au profit de toutes nouvelles sensations. Tout ce qui l'entourait lui semblait différent, loin, bien loin de la réalité qu'elle connaissait. Elle entendait un lapin sauvage gratter la terre au loin dans la forêt. Elle entendait la rivière ! C'était totalement impossible, elle se trouvait à au moins trois kilomètres du village, comment pouvait-elle entendre son ruissellement ? Et pourtant, malgré cette perception irréelle de la nature, tout semblait si vrai. Des yeux de Seven se perdant dans les siens comme une excuse au moment où il avait appuyé sur ce maudit morceau de métal, jusqu'à sa voix paniquée lui demandant de survivre, tout était vrai. Elle ne l'avait pas rêvé. Plus ses pensées ressassaient le drame, plus les bruits de son environnement s'éclaircissaient sans qu'elle ne comprenne pourquoi. Elle sentait une rage et une haine sans borne l'envahir, elle les tuerait, tous, elle les massacrerait...

Dès que les gardes s’étaient éloignés, Réséda avait essayé de lui parler mais sans succès. Le corps... mère nature, le corps de Seven avait été tiré sans ménagement par les pieds jusqu'à on ne savait où. Il n'aurait aucune fusion, aucune réunion des esprits autour de leur enfant défunt tout comme les autres morts de la journée. Une rumeur disait que certains les avaient vu creuser un immense trou à l'extérieur du village dans lequel ils les avaient tous jetés tels de vulgaires détritus. Comment pouvait-on faire ça à un mort ? Le laisser moisir dans un trou ? Réséda essaya de repousser cette pensée et de se concentrer sur l'âme de tous ceux qui les avaient quittés en cette journée de massacre. Elle imagina une cérémonie dans son esprit pour chacun de leurs amis disparus, les vit brûler sur leur dernier lit comme il aurait dû en être alors que Mélissa expliquait la situation entre deux sanglots à Laurise, enfin réveillée.
Cette dernière essaya de se débattre, de s'extirper de la cage mais rien à faire. Les sangles qui lui bloquaient les mains dans le dos lui empêchaient toute tentative d'évasion. De toute façon, même débarrassée de ces cordes, il resterait le problème de la cage.

-Laurise ça va ? s'inquiéta soudain Mélissa devant un détail qui lui avait jusqu'alors échappé. Tu saignes vers la poitrine.
-Non ça va pas, on est dans des cages à poules et nous allons être exécutées demain. Mais ce sang, c'est justement notre unique chance de sortie. J'ai ma dague entre les seins et lorsque l'autre brute m'a assommée, je suis tombée dessus, ça m'a légèrement entaillé le torse, mais c'est superficiel. Simplement, je... n'arrive... pas … à me libérer des ces maudites sangles pour pouvoir l'at...tra...per.
Ses contorsions désespérées pour accéder à son arme altéraient sa diction, mais s'avérèrent totalement infructueuses.
-Ta dague ? Mais comment as-tu pu la conserver alors que tous les chasseurs ont été dévalisés ?
-Parce que ces abrutis n'ont pas jugé utile de me fouiller parce que je suis une femme, je présume. Lorsqu'ils sont venus me chercher, je venais de m'endormir, mais j'étais si contente d'avoir enfin ma propre dague que j'ai dormi avec. Ils ont pensé que l'arc devait être à mon père... un infirme ! s'amusa-t-elle. Ils sont peut-être forts, mais stupides. Et lorsque nous étions dans la maison, juste avant qu'ils ne viennent nous chercher, je l'ai mise au seul endroit qu'ils ne trouveraient pas même en me fouillant. Bon, le seul hic, c'est que je n'avais pas prévu que j'aurais les mains dans le dos et que je ne pourrais pas m'en servir. Et Sarah ? Comment elle va ?

Mélissa se tourna vers Réséda qui tentait toujours désespérément d'attirer l'attention d'une Sarah absente. L'eau ruisselait le long de son visage sans même lui faire fermer les yeux. Elle ne bougeait pas d'un millimètre malgré la position fortement inconfortable dans laquelle elle était.

-Sarah, Sarah, s'il te plait réponds-moi, implorait sa sœur sans plus de résultat jusqu'à ce que Laurise ne s'y mette.
-Allez, Bouton d'or, réagis ! On va leur faire payer ! Tu pleureras Seven lorsque nous les aurons tous virés de chez nous. Et nous lui...
-Ne prononce pas son nom... siffla enfin la belle.
-Voilà, réagis, crie, énerve-toi un bon coup, pleure si tu en as besoin, mais je t'accorde dix minutes, la nuit s'avance et avec elle nos chances de survies diminuent. J'ai, enfin nous avons besoin de toi.

La remarque de Laurise fit tilt. Sarah avait tenté d'occulter tous ces bruits lui parvenant étrangement aux oreilles pour se concentrer sur la perte de son amour. Il était mort pour qu'elle survive. Il le lui avait demandé avant de tirer cette maudite balle alors elle ne pouvait pas le décevoir. Si elle mourrait dans cette cage, il aurait perdu la vie pour rien. Elle n'avait aucun droit de jouer avec sa mémoire, c'était son devoir de réagir et de s'en sortir, non seulement pour lui, mais également pour sa sœur, ses amies. Si elle ne trouvait pas un moyen de s'extirper d'ici, elles finiraient de la plus atroce des manières et assez de terrain avait été cédé face à ces monstres. Les Moussalards n'étaient pas un peuple de grenouilles tremblantes, ça non. A ce moment, les mots de son grand père lui revinrent en tête. Il existait un moyen de les combattre, un seul tout petit et minuscule espoir à des lieux de marche d'ici, mais il avait l'immense mérite d'exister.

-Ils vont me le payer... Je vais les faire souffrir, je vais les anéantir !
-Oui, voilà ! reprit la chasseuse. Mais avant, il nous faut sortir de cette cage à poule. Il nous faut une idée. Qu'est-ce qui pourrait trancher nos liens et les cordes nouant les bambous des cages ?
-L'esprit du feu aurait pu, mais il n'est pas là et Embrase n'a pas les moyens de l'appeler à l'heure actuelle, elle n'a même pas assisté à la scène puisque je l'ai vu emmenée dans une des maisons derrière, marmonna Réséda, cherchant une solution.
Un blanc particulièrement long s'installa, uniquement ponctué par les cliquetis de la pluie que Sarah percevait toujours plus nettement. Les gardes tournaient autour des maisons et sillonnaient le centre du village sans relâche. La moindre tentative d'un Moussalard de mettre le nez dehors ne pourrait passer inaperçue. S'il n'y avait que ces hommes, leur vigilance s'avérerait relativement facile à berner par les chasseurs, mais ces bêtes... rien ne semblait perturber leurs sens, pas même la pluie sans cesse plus drue à chaque minute.
Réséda, elle, appréciait ce déluge s'abattant sur elles. Avec cette fraîcheur, elle ne transpirait pas et l'eau lavait ses vêtements imbibés de poison après une telle journée. Mais quelle importance de toute manière ?

-Bouton d'or, je sais que tu n'as pas dormi depuis quarante-huit heures, tout comme nous d'ailleurs, mais c'est pas le moment de dormir là, il faut que tu...
Elle se tut alors que deux gardes se dirigeaient vers elles. L'un d'eux donna un violent coup de pied sur la cage de Sarah la faisant reculer de plusieurs centimètres sans qu'elle ne montre une quelconque réaction.
-La ferme ! aboya-t-il plus fort encore que ces affreux chiens comme ils les appelaient.
- Ne me forcez pas à commencer la séance de demain dès cette nuit. Je préfère avoir un public.
Puis son regard se posa plus en détail sur chacune d'elle avant de reprendre à l'adresse de son compagnon :
-Lapider de si jolis minois, c'est vraiment dommage, j'en aurais bien profité un petit bout, moi. Les femmes ne seront pas ici avant trois bons mois, le temps de faire l'aller-retour en bateau pour les prévenir que la voie est libre... ça me donne des idées. Pas toi ?
-Ho que si, en particulier celle-là, sourit-il en désignant Mélissa. J'adore son petit air timide, je me ferais un plaisir d'en faire une esclave personnelle très docile.
Laurise fulminait mais arriva de justesse à retenir sa langue. Elle détestait que quiconque ne s'en prenne à la si fragile et délicate Mélissa, cela l'avait toujours rendu hors d'elle. Elle faillit cependant perdre le contrôle lorsqu'il passa sa main pour caresser l'intéressée, mais il la retira brutalement comme ébouillanté.
- Saloperie, je me suis fais piquer par une satanée araignée ! Regarde, ça enfle déjà.

A ces mots, Mélissa poussa un cri et s'appuya contre la paroi de la cage la plus éloignée de là où était la petite bête, les yeux révulsés de terreur au point de faire marrer les gardes qui s'en allèrent pour montrer la fameuse piqûre à qui pourrait les aider. Elles purent toutefois entendre un « j'espère qu'elle se fera piquer par cette satanée bestiole aussi » alors qu'ils s'éloignaient.

Ils n'avaient pas pu apercevoir Sarah relever la tête et regarder ses compagnes de manière insistante, signe qu'une idée lui était venue. Lorsqu'ils furent hors d'atteinte, elle se tourna vers Mélissa et l'interpella.
-Mélissa, tu peux nous sortir de là. Et nous allons avoir besoin de toi aussi, Réséda.
Les trois jeunes femmes arrêtèrent de gesticuler dans tous les sens pour se tourner vers elle. Lorsque Sarah avait un plan, c'était très bon signe, surtout dans une telle position. De toute façon, aucune d'elles n'avait la moindre idée de comment se sortir de ce foutu guêpier et si elles ne tentaient rien, un mort horrible les attendrait dans quelques heures à peine.
Chapitre 6 by awax
Author's Notes:
Et voila enfin la suite lol pour les deux personnes qui suivent :p ! je continue cette histoire au moins pour moi ^^. Bonne lecture si certains passent par là, j'espère que ça vous plaira.
A ces mots, Mélissa poussa un cri et s'appuya contre la paroi de la cage à l'opposé de la petite bête, les yeux révulsés de terreur au point de faire marrer les gardes qui s'en allèrent pour montrer la fameuse piqûre à qui pourrait les aider. Elles purent toutefois entendre un « j'espère qu'elle se fera bouffer par cette satanée bestiole aussi » alors qu'ils s'éloignaient.

Ils étaient alors loin de se douter que cette simple remarque apparaissait comme la clé de leur évasion à une Sarah fixant ses compagnes de manière insistante, signe d'un espoir nouveau. Lorsqu'ils furent hors d'atteinte, elle se tourna vers Mélissa et l'interpella.
-Mélissa, tu peux nous sortir de là. Et nous allons avoir besoin de toi aussi, Réséda.
Les trois jeunes femmes arrêtèrent de gesticuler dans tous les sens pour se tourner vers elle. Lorsque Sarah avait un plan, c'était très bon signe, surtout dans une telle position. De toute façon, aucune d'elles n'avait la moindre idée de comment se sortir de ce foutu guêpier et si elles ne tentaient rien, une mort horrible les attendait d'ici quelques heures seulement.

-Alors, Bouton d'or ? T'as trouvé quoi comme idée de génie ? Ronger les bambous ?
-Il nous faut deux choses, poursuivit-elle ignorant la remarque sceptique de Laurise. Sectionner les cordes et une diversion pour tromper ces atroces bêtes. C'est là que vous entrez en scène. Réséda, tu dois absolument appeler l'esprit de l'air et lui demander de créer un brouillard si épais que rien ne soit visible à moins d'un mètre. Avec cette humidité ambiante, je pense qu'il n'aura pas besoin de la complicité de l'esprit de l'eau, il n'aura qu'à condenser l'humidité de la région dans Moussalard. Pendant ce temps, Mélissa va sectionner nos cordes.
-Quoi ? Mais comment ? s'affolèrent ses deux concernées devant l'ineptie proférée par leur amie.
-Chuuuuut ! Moins fort, bande de mules !
-Je ne peux appeler l'esprit de l'air, cela fait des heures que j'essaie mais rien à faire. Je ne sais même pas s'il entend mes appels et les ignore simplement pour aider à la construction de la barrière végétale ou si je crie dans le vide depuis tout à l'heure.
-Réséda, écoute-moi bien. Grand-père m'a déjà raconté un peu comment fonctionne le don des hybrides. Tu sais qu'un esprit parle avec plusieurs hybrides, grosso modo un dans chaque village. Lorsque deux l'appellent en même temps, il détermine la priorité et l'urgence de la situation en fonction du besoin ressenti.
-Oui, merci, je sais ! Je te signale que c'est mon job de collecter la mémoire des anciens et j'ai entendu ces histoires bien plus souvent que toi.
-Alors, sers-t-en, andouille ! Je sais qu'ils ont décidé de nous « abandonner » provisoirement, mais décidons que le provisoire a suffisamment duré et essaye de toutes tes forces de te concentrer pour lui faire ressentir l'aspect critique de notre situation à nous.
-Sarah ... je ne sais pas, j'essaie vraiment depuis tout à l'heure, tu sais, et il n'entend pas. J'ai même crié de toutes mes forces lorsque j'étais dans la salle avec ce scientifique et si nous parlons simplement au lieu de chuchoter les gardes vont nous entendre.
-Arrête de te dévaloriser et de te montrer plus stupide que tu ne l'es, Réséda, ça suffit maintenant ! Est-ce que tu as déjà entendu un hybride crier dans le village pour qu'un esprit ne vienne ?

Devant la pertinence de cette simple petite remarque, Réséda regretta d'avoir les mains liées dans le dos et de ne pas pouvoir réajuster son voile pour masquer sa honte.

-Et si je n'y arrive pas ? murmura-t-elle.
-Tu sais parfaitement ce qu'il va se passer si tu n'y arrives pas ! s'emporta Laurise alors que le coeur de Sarah se resserrait l'empêchant de répondre. Si sa sœur échouait, non seulement leur mort serait horrible, mais plus grave encore à ses yeux, le sacrifice de Seven pour leur sauver la vie aura été vain et cette seule pensée suffisait à lui ôter toute force vitale. Il fallait qu'elle se reprenne, pour lui, pour sa mémoire, elle devait les sortir de là. Malheureusement, la douleur était encore trop à vif pour qu'elle ne se laisse pas embourber dans de telles réflexions laissant s'échapper le peu de forces qu'elle avait réussi à réunir jusque-là. Mélissa le vit et chercha à lui faire reprendre l'exposé de son plan tandis que Réséda baissait déjà la tête pour faire ressentir à son esprit le besoin qu'elle avait de l'avoir auprès d'elle.
-Et moi alors ?
Sarah secoua la tête et saisit bien volontiers la corde tendue, lui permettant de se désembourber de ses réflexions morbides.
-Et toi, tu vas te détacher. Comme ça tu pourras attraper le poignard de Laurise à travers les barreaux et tout ira plus vite.
-Heu... Sarah, je trouve ton plan vraiment bien, mais comment veux-tu que je me libère ? Mes liens sont aussi serrés que les vôtres.
-Mélissa, écoute-moi bien. J'ai eu l'idée en voyant la petite araignée.
A cette remarque, l'intéressée se souvint brusquement qu'une bête féroce se tenait à quelques centimètres d'elle et se plaqua de nouveau du mieux qu'elle le put à l'opposé de la minuscule cage, soit à peine dix centimètres plus loin qu'elle ne l'était à la base, extirpant un soupir exaspéré à Laurise, mais sans déconcentrer toutefois Sarah dans l'exposé de son plan.
-Mélissa je connais ta phobie, mais il va falloir que tu nous aides. C'est important, là. Si cette araignée est ici, c'est uniquement pour te défendre ! Pourquoi a-t-elle piqué le garde et non toi à ton avis ?
-...
-Bon, il va falloir que tu fasses comme Réséda et que tu gardes ton sang-froid. Il faut que tu essayes de faire venir des insectes pouvant ronger les cordes, comme des termites par exemple. Et vite !

Son interlocutrice ouvrit la bouche sans pouvoir toutefois sortir aucun son, bouleversée par l'idée que plusieurs de ces monstres courent sur sa peau tandis que Laurise murmurait un « brillaaaaaant » pour elle même.
-Je... je n'y arriverai pas.
-On s'en moque ! reprit Sarah. On s'en moque de tes états d'âme, ma grande. Concentre-toi et tout de suite. Si Seven a pu...

Elle n'arriva pas au bout de sa phrase et lutta de toutes ses forces pour réfréner ses larmes. - Toi tu dois bien pouvoir supporter le contact avec quelques bestioles.
-Mais comment puis-je appeler des termites Sarah ? C'est impossible ! J'ignore comment faire. Je ne sais pas comment leur parler !
-Alors débrouille-toi, peu importe la manière dont tu vas procéder, mais il faut que tu te magnes. Pigé ? Tu perds déjà du temps. Concentre-toi, tu n'as qu'à utiliser des images, visualise-les sur tes poignets en train de ronger la corde, j'en sais rien moi !

Quelques minutes plus tard et après diverses menaces de Laurise, Mélissa était concentrée, dans la même posture que Réséda, tremblant de tous ses membres à l'idée que son appel ne fonctionne.

-C'est très bien tout ça ! s'inquiéta Laurise, mais même si ça fonctionne, on fait quoi après ? On va où ?
-Chaque chose en son temps !
-Non, il faut que nous y pensions, vu le temps que ça prend, il nous restera seulement quelques heures à peine avant que le jour ne se lève, et en connaissant la région, nous avons un immense avantage sur eux de nuit que nous n'aurons pas de jour. Il faut que nous sachions où aller.
-Aux trois sapins dans un premier temps ? proposa Sarah peu sûre d'elle.
-Non, impossible ! Il nous faut un endroit où rester plusieurs heures à l'abri. Nous n'avons pas dormi ou très peu depuis plus de quarante-huit heures et tu peux être certaine qu'ils ne nous laisseront pas nous enfuir si facilement. Nous avons besoin de repos. Et ces bêtes-là... elles vont suivre nos traces sans aucun problème. Il faudrait...
-Mère nature, mère nature mère nature... les coupa Mélissa sans même s'en rendre compte. Laurise... aide-moi...
Immédiatement, la chasseuse s'interrompit pour se concentrer sur son amie avant de constater qu'elle avait simplement réussi. Des dizaines de petits insectes ailés à tête noire s'agglutinaient sur ses poignets retenus dans son dos de telle manière qu'on ne discernait plus que le bout de ses doigts.
-Tout va bien, Mélissa. Calme toi, tout va bien.

Mais la jeune femme tremblait autant qu'elle pleurait et cherchait à puiser dans le regard de son amie la force de ne pas hurler et se débattre. Même sa mâchoire claquait dans une lutte sur le fil du rasoir pour ne pas lâcher le cri grandissant en elle.

-C'est bien, Mélissa, c'est parfait. Tu t'en sors à merveille. Concentre-toi. Concentre-toi très fort. Elles font ce que tu leur as demandé, rien de plus.
-Nooon... Elle monte sur mes bras... expira en sanglots pratiquement silencieux la pauvre hybride prête à céder à ses pulsions.
-Mélissa, regarde-moi. Regarde moi ! répéta plus fort une Laurise déterminée et sans faille alors que Mélissa relevait de nouveau la tête pour se river sur ce regard si courageux. Elles font simplement leur travail. Elles sont là pour t'aider. La corde ne va pas résister trop longtemps tout sera bientôt fini. Melissa ! aboya-t-elle pratiquement alors qu'elle sentait la respiration et les tremblements de son amie s'accélérer jusqu'à la démesure. Regarde moi, regarde mes yeux. Tout va bien, je suis là, je suis avec toi. Et tu te souviens de ce que je t'ai promis lorsque j'avais mis une trempe à Rodonce parce qu'il t'avait bousculé lors de notre premier bal de printemps ? Tu te souviens ?
-...
-Allez, qu'est-ce que je t'avais dis ? répète le moi.
-Que... que...
-Répète-le, je te dis.
-Que tant que tu serais là, il ne pourra rien m'arriver, finit-elle par lâcher de sa petite voix de poupée brisée.
-Bien, c'est bien p'tite pomme, lui sourit-elle affectueusement.
-Ne m'appelle pas comme ça, tu sais que je n'aime pas ! s'indigna son interlocutrice les yeux toujours rivés dans les siens alors que Sarah s'immisça enfin dans la conversation.
-En ce qui me concerne elle pourra t'appeler « p'tite pomme » aussi souvent qu'elle le voudra vu ce qu'elle est arrivée à te faire faire.

Les trois filles regardèrent Mélissa avec admiration alors que les cordes glissaient de ses poignets et qu'une nuée de petits termites s'évadaient de la cage à poule sans pour autant attirer l'attention des gardes, occupés à boire un quelconque alcool à l'autre bout de la place, bien à l'abri de la pluie sur l'estrade. Réséda sourit dans un premier temps autant devant la prouesse de son amie que devant sa mine ahurie de cette dernière, surprise par elle même, avant de se rembrunir, constatant son propre échec. Depuis maintenant une bonne heure, elle cherchait à joindre l'esprit de l'air sans aucun succès. Mais sans avoir la moindre idée de la manière dont elles devait s'y prendre, ni même un nom par lequel l'appeler, cela relevait de la fable !

« Allez, s'il te plaît ! Esprit de l'air... hurla-t-elle en son fort intérieur. S'il te plaît, je sais que tu es occupé mais viens à moi, j'ai besoin de toi. Esprit ! Mère nature, viens !
L'inefficacité de ses hurlements internes lui fit secouer négativement la tête dans un soupir.
Elle décida de changer de ton et de céder à l'énervement.
- Esprit de l'air où que tu sois, je t'ordonne de venir ici et sur-le-champ ! Ma vie en dépend tout comme celle de trois autres personnes. Ton devoir est d'être à nos côtés en ce moment même, reprit-elle donc plus calmement, mais avec le plus d'autorité qu'elle put.

Pendant ce temps Mélissa se trémoussait dans tous les sens pour se frotter les mains et être certaine qu'il ne restait plus un seul termite sur elle, malgré les remontrances de Laurise et Sarah lui demandant de ne pas attirer l'attention. Maintenant il leur faudrait attendre pour mettre en place la suite de leur plan. Les gardes se tenaient peut-être à l'autre bout de la place, mais il serait facile de voir le bras de Mélissa passer au travers de la cage pour aller récupérer le poignard de Laurise même à cette heure avancée. On les avait installées juste au-dessous d'une lanterne de lucioles et même si la nuit était particulièrement noire, ces petites bêtes les trahiraient sans le vouloir. Mélissa essaya donc de les convaincre de s'éteindre, mais cette fois son appel n'eut aucun effet. Elle n'avaient pas d'autre choix que d'attendre un miracle de la part de Réséda, mais même Sarah avait de plus en plus de mal à masquer son inquiétude, le temps passait et toujours rien.

A vu de nez, il devait être quatre heures du matin à présent et le soleil se lèverait dans à peine trois heures. Plus le temps filait, plus leur fuite serait difficile. De nuit dans la forêt, sur leur terrain, elles auraient peut-être une chance, surtout si elles arrivaient à prendre de l'avance avant que l'on ne découvre leur absence.
Après l'épisode de l'araignée, les gardes n'étaient plus venus tourner autour d'elles comme des chacals en quête d'une carcasse à dépecer. Ils devaient penser les quatre jeunes filles ligotées et enfermées dans des cages complètement inoffensives et la nuit aidant, ils semblaient tous plus ou moins avachis sur les marches de l'estrade centrale. Quelques éclats de voix un peu enivrées leur prouvaient toute fois qu'aucun n'avait cédé à l'appel de la fatigue et, même détachée, Mélissa ne pouvait encore tenter de délivrer ses amies.

-Bon, concrètement, où irons-nous lorsque le brouillard sera enfin de la partie ? reprit Laurise, voyant que peu à peu le moment d'euphorie causé par la réussite de Mélissa cédait du terrain face à la naissance du jour imminente.
-Je ne sais pas... où que nous allions, ils pourront nous suivre à cause de ces bêtes. Elles ressemblent beaucoup trop à des loups chassant leur gibier en reniflant partout comme ça, reprit Sarah qui saisissait à la volée toutes les perches tendues par ses amies, l'empêchant de penser à ce qu'il venait de se passer.
-Il faudrait passer une rivière. Lorsqu'un gibier essaye de nous échapper, il franchit une rivière et ses traces sont plus difficiles à suivre.
-La grotte du saut d'Aldon ! s'écria pratiquement Sarah avant de baisser de nouveau la voix. Nous irons jusqu'à la rivière de l'Aldon, c'est à peine à une heure d'ici. Et au milieu de la rivière, au lieu de la traverser, nous remonterons contre le courant jusqu'à la cascade qui cache l'entrée de la grotte.
-Cela me paraît difficile... nous serons visibles sur une bonne distance lorsque nous serons au milieu de la rivière. Nous aurons de l'eau jusqu'à la taille et à certains endroits nous n'aurons même pas pieds, si la force du courant n'est pas trop importante vu la pente, il va nous falloir un sacré bout de temps pour atteindre la grotte à contre courant. Je dirais deux bonnes heures.
-Deux heures ! Tu rigoles, la distance n'est pas si grande !
-Je sais Sarah, mais essaye de remonter une rivière avec de l'eau jusqu'à la taille et la fatigue que nous avons dans les pattes ! Je pense que nous mettrons deux bonnes heures, et encore si nous y arrivons.
-Tu as une meilleure idée ?

L'interrogation de la blondinette laissa une Laurise impassible et perplexe, elle n'avait effectivement pas de meilleure proposition à faire et la cavité derrière la cascade serait parfaite pour les cacher. La chute d'eau masquerait leurs odeurs ainsi que d'éventuels bruits. Même en passant devant, sans savoir que la cascade cachait une cavité, il serait totalement impossible de les détecter. La seule faille de ce plan tenait en sa difficulté d'accès. Tous leurs espoirs se portèrent sur Réséda, encore dans la même posture méditative. Il s'écoula encore trente minutes jusqu'à ce que la jeune femme ne sursaute, signe qu'elle venait d'établir un lien avec l'interlocuteur tant recherché.

Sans le voir, elle entendit la voix bienveillante mais extrêmement inquiète de son esprit tout près d'elle, provoquant un sourire de soulagement et de bien-être qu'elle ne contrôla pas.
-Réséda ! Que se passe-t-il ?
-Tu en as mis du temps, voilà des heures que je t'appelle.
-Je t'ai seulement entendue lorsque tu as parlé de ta vie en danger. Je suis venu aussi vite que j'ai pu. Ton bras ! Qu'est-ce que ces monstres t'ont fait ? s'emporta-t-il alors qu'un vent né du néant balança une pluie sur le côté avec encore plus de forces et que des éclairs retentirent juste au dessus du village.
-C'est toi qui fait ça ? s'inquiéta la jeune hybride, surprise de la réaction de l'esprit, avant de pouvoir discuter avec l'un d'eux, elle n'aurait jamais pensé qu'ils pouvaient éprouver un sentiment si humain comme celui de la colère. Tu t'inquiètes pour moi ?
-Évidemment.
Cette courte réponse lui alla droit au coeur sans qu'elle n'en puisse expliquer la raison. Pourtant, des bourrasques s'intensifiaient et elle n'eut pas le loisir de lui demander la raison de cette attention soudaine.
- Calme-toi ! Cette écorchure n'est rien. Le problème est ailleurs, demain ils vont nous exécuter toutes les quatre !
A l'audition de ces quelques mots, le vent siffla avec encore plus d'intensité dans les rues du village, rafraîchissant brusquement le fond de l'air et la pluie sans cesse ruisselante sur les quatre jeunes femmes.
-Réséda, je n'ai pas le pouvoir de vous faire sortir de ces cages. Je ne peux rien faire. Mais je peux provoquer une tornade si puissante que...
-Qu'elle nous emportera tous, eux comme tous les Moussalards ! Inutile. Par contre, pourrais-tu noyer le village dans un brouillard très très épais ?

-Qu'est-ce qu'il se passe ? s'inquiéta Mélissa alors que Sarah écarquillait grand les yeux, de nouveau perdue dans ses pensées à ce qu'il semblait. Réséda ne s'en était pas rendu compte, habituée à appeler mentalement son esprit depuis des heures, toute la conversation avec lui se déroulait sans le moindre son. Tout était mental et lui paraissait extrêmement naturel. Elle ne fit cependant même pas cas de l'interruption de son amie, trop occupée à garder le contact dont elle avait tant besoin.

-Du brouillard... ce doit être possible. Il fait suffisamment froid et la pluie a saturé l'air d'humidité. Cela risque de prendre un petit moment et je vais devoir faire plus de vent. Il faut d'abord que j'arrive à éloigner cette pluie battante et rafraîchir encore un peu l'air. Ensuite vous aurez rapidement votre brouillard.
-Fais ce qu'il faut.
-Réséda, il va falloir que tu m'aides. En m'éloignant des autres hybrides, j'ai provoqué leur colère, ils ont encore besoin de moi pour éparpiller les graines des plantes vénéneuses de la barrière en construction et ils ont plus d'expérience que toi pour me faire venir auprès d'eux. De plus, ce sera la première opération que nous réaliserons ensemble. Je n'ai pas eu le temps de t'expliquer comment je fonctionne.
-Que dois-je faire ?
-Tu dois me faire ressentir tout le temps que tu es en danger de mort. Cela suffira pour que je reste concentré sur ma tâche.

Lorsque le vent commença à se déchaîner sur Moussalin, les autres filles comprirent que leur plan était en marche. Elles n’osèrent pas interpeller de nouveau Réséda de peur de la déconcentrer, mais l'attente fut particulièrement éprouvante. Réséda semblait à bout de forces et des cernes noirâtres s'accentuaient de minute en minute sur son visage si peu souvent à découvert. Le manque de sommeil, la peur et la douleur des pertes subies avaient conduit leur fatigue au-delà du supportable. Laurise avait raison, il leur faudrait se reposer un bon moment si elles voulaient avoir les idées claires. S'échapper du village pour fuir leur lapidation était une chose, mais elles n'en oubliaient pas pour autant leurs proches, tous les Moussalards coincés ici et qui allaient vivre un véritable enfer. Si elles partaient, c'était pour mieux leur venir en aide par la suite. Il était hors de question de les abandonner à leur sort comme l'avaient fait les autres hybrides. Et si elles étaient dans cet état de délabrement, il leur serait impossible de tenter quoi que ce soit.
Mélissa était avachie sur un côté de la cage, les mains faussement maintenues dans son dos pour ne pas attirer l'attention des gardes et cherchant à tromper le sommeil alors que Laurise fermait les yeux pour se ressourcer. Elle avait tenté de les convaincre de dormir le temps que Réséda opère son tour de passe-passe pour reprendre un peu de force, mais la pluie battante et la peine empêchaient Mélissa de suivre son conseil. Et puis il n'y avait qu'une chasseuse pour pouvoir dormir dans une position si inconfortable et sous la pluie même si cette dernière s'était changée en une petite bruine grâce au vent. Sarah, quant à elle, semblait totalement sclérosée dans ses pensées, pourtant son visage exprimait non pas de la peine, mais une sorte de mélange entre de la fatigue extrême et une sorte de surprise contenue.

Ce n'est qu'une demi-heure plus tard qu'elles virent le brouillard envahir la place centrale à une vitesse surprenante.
-La classe ! murmura alors Laurise, réveillée par les murmures de ses camarades, béates d'admiration.
-Voilà ! Le tour est joué. Mais l'esprit de l'air vient de me dire qu'il n'arrivera pas à maintenir ce brouillard trop longtemps. Il va faire bientôt trop chaud et il va se dissiper rapidement. Mélissa, il faut que tu te dépêches !

Le tour de Réséda avait tellement réussi que les jeunes femmes avaient même du mal à se voir entre elles. Les chiens jappèrent, comme inquiets de ce brouillard presque irréel venant perturber leurs sens, sentant bien qu'il n'y avait rien de naturel dans ce phénomène. Comme pour confirmer leurs inquiétudes, Mélissa arriva enfin à faire éteindre les petites lucioles contenues dans les lanternes tout autour de la place, même si maintenant cette tentative ne servait plus à grand-chose, si ce n'est à les plonger un peu plus dans le noir.

-Mieux vaut tard que jamais ! se défendit-elle alors que les trois autres râlaient de ne plus rien y voir du tout à présent. Mais depuis le temps que Mélissa implorait les petites lucioles de s'éteindre, elle n'osait plus leur demander l'inverse à présent.
-Bon, Mélissa, à toi de jouer. Mon poignard est retenu par mon soutien-gorge. La pointe est vers le bas, il faut que tu mettes la main dans mon décolleté et que tu le prennes par le manche, fais attention, la lame est aiguisée comme un rasoir. Remonte-le doucement s'il te plaît.
-...
-Bon, t'attends quoi ?
-Deux secondes ! Rapproche-toi des barreaux, j'y vois rien là.
-Arrête de jouer les saintes nitouche et vas-y au pif bon sang, on n’a pas le temps !

Mélissa remercia intérieurement l'esprit de l'air pour ce brouillard lui permettant de rougir en paix. Pourquoi rougissait-elle d'ailleurs ? Laurise était son amie et elle n'avait pas à se montrer si prude devant elle. Sous les encouragements, ou plutôt les reproches ciblés sur sa lenteur, elle tendit une main au travers de la cage et toucha du bout des doigts la peau si ferme de la chasseuse.
-Dépêêêêêche ! grinça l'intéressée de plus en plus impatiente de se libérer de ses liens, oubliant de lui indiquer où elle en était par rapport à la dague.
Exaspérée par tous ces encouragements plutôt oppressants pour accélérer la démarche, elle posa carrément la main sur la peau de Laurise et chercha plus énergiquement la dague avant de se rendre compte qu'elle était pile à l'endroit où il ne fallait pas. En même temps, il était difficile de faire autrement. Elle déplaça alors sa main légèrement à gauche comme le mouvement du corps si parfait de son amie le lui indiquait, mais dut aller un tout petit peu trop loin ce qui lui valut une remarque presque amusée, au vu des circonstances, de la part de Laurise :
-Dis moi p'tit pomme, est-ce que ça, ça a la forme d'une dague ? Arrête de t'amuser et bouge toi !
-Je m'amuse pas ! se défendit-elle en sentant son cœur s'accélérer plus qu'il ne l'aurait dû et son visage s'enflammer au-delà du raisonnable. Elle réussit tout de même à trouver enfin l'objet de son désir, ou du moins de son désir officiel et attendit que Laurise se contorsionne pour se tourner et lui sectionner les liens qui l'entravaient. Cette opération dura encore quelques minutes à cause du brouillard, mais la suite s'enchaîna à une vitesse folle. Une fois libre, Laurise utilisa sa dague pour ouvrir sa cage ainsi que celle de Mélissa et s'empressa d'aller libérer les autres.
Pour garder l'esprit de l'air auprès d'elle, Réséda lui demandait sans cesse de lui rendre service comme si sa vie en dépendait. Pour masquer les bruits provoqués par le cisaillement des cordes et l'ouverture des cages, elle invoqua des éclairs à tout rompre. De l'autre côté de la place, les chiens couinaient, montrant pour la première fois qu'ils pouvaient avoir peur de quelque chose.

Il fallut encore quelques minutes aux filles pour se redresser une fois libres. La position totalement inconfortable imposée par la cage leur avait atrophié les muscles et elles chancelèrent sur quelques mètres avant d'accélérer l'allure.
Connaissant le village sur le bout des doigts, elles se hâtèrent d'emprunter le chemin de la maison des jeunes dans laquelle vivaient les célibataires trop âgés pour rester encore chez leurs parents. Laurise prit la direction des opérations, elle avait saisi Mélissa par la main qui elle même tenait Sarah et toutes avançaient à tâtons sans pour autant se tromper de direction. Réséda suivait le cortège grâce à un bout de corde que Sarah tenait de l'autre côté pour ne pas risquer de contact au travers d'un gant mal ajusté. La jeune hybride restait en contact avec l'esprit du vent qui leur indiquait si un des gardes se trouvait sur leur chemin. Elle seule pouvait l'entendre, ou du moins c'est ce qu'elle imaginait, ce qui ne l'empêcha pas de sursauter lorsqu'il lui hurla un "attention, stop !". C'est Sarah qui réagit rapidement en tirant Mélissa d'un coup sec, arrêtant Laurise par la même occasion. Aucune d'elle n'osa plus bouger malgré les mille questions d'étonnement qui assaillaient l'esprit de Réséda à cet instant même. Mais des voix trop près, beaucoup trop près leur interdisaient de céder à la curiosité en un tel moment.
Les gardes qu'elles entendaient, accompagnés d'une de ces immondes bêtes devaient se trouver tout juste de l'autre côté de la rue et elles en plein milieu.
- Putaaaaain ! hurla l'un d'entre eux en cognant dans un sot semblait-il. Quelle merde ce truc !
- Foutu brouillard où peu importe comment ils nomment ça ! compatit l'autre. Tiens-toi au mur et avance doucement comme moi, on finira bien par trouver la place centrale.
- Viens là, toi !

Cet ordre fut suivi d'un couinement étouffé de la bête les accompagnant. Mélissa grimaça malgré le dégoût que lui impulsaient ces créatures. Après tout, la violence engendre la violence, comment des animaux peuvent-ils être dociles alors qu'on les rudoyait à longueur de temps ?

- Le brouillard rend les chiens complètement barges, regarde-le...

A présent, ce qu'ils appelaient un "chien" grognait nerveusement dans la direction des filles, elles ne le voyaient pas, mais il était évident que l'odorat de ce monstre noir et trapu les avait repérées. Toutes retinrent leur souffle, tiraillées entre la nécessité de rester immobile sans faire le moindre bruit, au risque que le chien leur saute dessus et l'envie de déguerpir à toute jambe. Mais la seconde option les conduirait à être arrêtées avant même le prochain angle de rue par le chien qui ne manquerait pas de sauter à la gorge de la plus lente du groupe. Laurise ne respirait plus, Sarah se concentrait dans un espoir désespéré pour faire appel à des dons qu'elle n'avait certainement pas, Mélissa retenait des sanglots de peur du mieux qu'elle pouvait. Alors Réséda prit les choses en mains. Elle invoqua le vent. Une rafale ininterrompue vint leur fouetter le visage et emporta leurs odeurs à l'opposé du chien. Ce dernier se mit à aboyer rageusement, ayant perdu la piste de ses proies et même sans le voir, les fuyardes devinèrent aisément que le garde mettait tout en œuvre pour le maintenir calme au bout de la chaîne qui le retenait.
-Tire sur la laisse bon sang ! lui ordonna l'autre.
-Tu crois que je fais une partie de cartes, là ?
-Allez avance, il nous suivra bien, j'suis certain qu'il a dû sentir une souris ou un écureuil ou dieu sait quoi d'autre encore. Foutus clébards, ils sont censés être dressés pour pister les humains, mais dès qu'ils sentent leurs proies naturelles, plus moyen de les retenir.
-Avance au lieu de débiter des conneries, lui intima l'autre et, peu à peu, ils s'éloignèrent tout en continuant leur chamailleries.
Elles attendirent toutefois d'être complètement certaines de ne plus être à portée d'ouïe pour soupirer de soulagement aussi légèrement qu'elles le purent. Laurise sentit Mélissa trembler et comprit que ses jambes risquaient de flancher, elle lui serra alors la main aussi fort qu'elle le put pour la rassurer, la tirant un peu plus vers elle et lui faire sentir que, fidèle à sa promesse, tant qu'elle serait présente, rien ne pourrait lui arriver.
Ce léger mouvement suffit pour insuffler la force à la jeune hybride de continuer et le cortège se remit en place, suivant à tâtons les façades des maisons, elles arrivaient parfaitement à savoir où elles étaient. Elle poursuivirent donc à la hâte leur avancée en accélérant sans cesse le pas. Arrivées aux baraquements des charpentiers, le brouillard paraissait se dissiper sans que cela ne soit véritablement gênant. Elles n'avaient plus risqué de croiser de garde depuis au moins trois pâtés de maisons et aucun Moussalard n'était confiné dans ce secteur. L'esprit du vent certifia à Réséda que le brouillard restait aussi opaque qu'au début sur la place centrale, c'était tout ce qui comptait pour le moment. Plus tard leur fuite serait découverte, plus de terrain serait mis entre elles et ces vauriens.

- C'est bon, murmura Laurise, la voie est libre, on peut se lâcher la main. En avant !

Les jeunes femmes s'exécutèrent toutes à l'exception de Mélissa, se cramponnant toujours à son amie plus que de raison, provoquant un regard exaspéré de la chasseuse.
-Du nerf p'tit pomme ! l'encouragea-t-elle cependant au lieu de la culpabiliser un peu plus. A vrai dire, elle appréciait représenter cette sorte de cran de sûreté pour elle, même si elle ne s'en sentait pas franchement digne, et conserva la main dans la sienne sur quelques mètres supplémentaires.

Arrivée à l'orée du bois, elles s'enfoncèrent parmi les broussailles aussi rapidement que possible. La nuit était claire et la protection des sous bois les rassurait. Il fallait aller vite à présent. Toutes se mirent à courir de mieux qu'elle purent pour suivre la chasseuse particulièrement à l'aise dans cet élément. Réséda avait plus de mal, sans cesse ralentie par ses vêtements trop amples et s'accrochant à chaque broussaille. Hybrides et affranchis vivaient en harmonie avec la nature sans chercher à la domestiquer ; à vrai dire, si une espèce était domestiquée par l'autre, c'était plus certainement celle des êtres humains. Quoi qu'il en soit, à part quelques sentiers délibérément entretenus, la majorité des bois restaient véritablement broussailleux et il devenait rapidement difficile de s'y aventurer. Ronces, branches et broussailles s'enchevêtraient de telle manière que leurs pieds ne touchaient presque jamais véritablement le sol. Laurise vivait constamment dans ce milieu, mais les trois autres jeunes femmes effectuaient une véritable lutte pour avancer à son allure.
Dans la précipitation et l'ambiance nocturne, aucune ne put voir que ces mêmes ronces, branches et broussailles se contorsionnaient du mieux qu'elles pouvaient pour faciliter leur avancée même si elles entendaient leur appel au secours souvent trop tard. L'une d'elle envoyait des ondes de détresse sans même s'en rendre compte et la nature entendait son appel, aussi faible qu'il soit.
Elles avaient couru environ trente minutes lorsqu'elles entendirent le bruit toujours plus glauque de ces cors de malheurs provenant du village. Elles se figèrent toutes à l'exception de Laurise qui les obligea à poursuivre au plus vite. Savoir que leur fuite venait d'être découverte était une chose, s'arrêter pour attendre qu'on les rattrape en était une autre. Elles avaient su dès le départ que leur avance n'était que dérisoire et il leur fallait rejoindre la rivière. Même en courant, il leur faudrait encore autant de temps pour plonger dans l'eau et à partir de là, leur progression n'en serait que plus lente.
Laurise n'osa pas formuler ses inquiétudes tout haut, elle ne s'autorisa même pas à y penser d'ailleurs, mais elle avait espéré que leur départ ne serait découvert qu'à l'aube, lorsqu'elles auraient atteint la rivière. Elle chercha à accélérer l'allure, mais ses amies n'arrivèrent pas à suivre le rythme et elle dut se contenter de leur trottinement affaibli. Comment le leur reprocher alors que sa propre allure ne tenait pas la comparaison avec celle qu'elle entretenait lors de ses parties de chasse ? La fatigue tant corporelle que mentale les conduiraient droit à leur perte. Lorsqu'elle était en chasse et que son corps lui suppliait de ralentir, elle puisait ses dernières ressources dans son esprit, là où étaient stockées des images de ses amies, des yeux pétillants de Mélissa lorsqu'elle rentrait avec la plus grosse prise. Aujourd'hui, même son mental la lâchait. Elle arriva cependant à retrouver quelques forces et à les insuffler aux autres en leur parlant pour les encourager.

-Allez les filles, plus vite ! Pensez à votre famille, pensez à tous les Moussalards, nous sommes leur dernier espoir. Plus vite, allez ! répétait-elle encore et encore. Nous n'avons pas le droit d'être reprises, nous devons survivre, nous le leur devons à tous !

Au village, le brouillard avait désorienté un instant les gardes et les chiens. Cependant, aucun d'entre eux n'avait osé aller réveiller Antrace pour un tel phénomène. On le leur avait pourtant décrit, on les avait prévenus que les nuages descendaient parfois au ras du sol. Mais le savoir et le constater de leurs propres yeux étaient deux choses bien différentes. Même les chiens couinaient la queue entre les jambes sans savoir ce qu'il leur tombait sur la tête. Jamais ils n'avaient été confrontés à un tel phénomène sur leur continent. Même la pluie comme ce soir leur était totalement inconnue et bon nombre d'entre eux auraient aimé se précipiter en courant sous ce déluge comme des enfants pour sentir l'eau ruisseler sur leur corps.
Leur continent n'avait décidément rien de commun avec cette terre. Les nuages hauts ne laissaient jamais le soleil les caresser et pourtant aucune pluie, aucun orage ne venait jamais mettre un terme à leur souffrances liées à la sècheresse. Tout était desséché et ratatiné, presque pourri avant même d'avoir poussé. La végétation qui les entourait ici ressemblait au paradis, peut-être que toutes les légendes qu'on leur racontait depuis leur enfance trouvaient leurs origines en ces terres d'ailleurs. Peut-être que Dieu n'était pas dans les cieux mais ici-même.
Rafon doutait fortement de cette hypothèse ; au paradis, aucune araignée de la taille d'une souris ne pouvait exister et mordre les gens comme il venait d'être mordu. Satanée gamine qui l'avait poussé à tendre la main pour la toucher. Il avait toujours eu un faible pour les jolies et jeunes filles, mais jamais cela ne lui avait valu une telle morsure. Même le doc n'avait rien pu faire si ce n'était aspirer une partie du poison. Résultat, il avait une main du double de la grosseur habituelle et la douleur l'élançait jusqu'à l'épaule.
Au bout d'un moment, excédé par cette douleur entêtante, il avait décidé de retourner voir la donzelle et d'obtenir au moins une consolation pour le mal qu'elle lui avait créé malgré elle. Il lui restait encore une demi-heure de garde, et avec ce brouillard, personne ne le verrait maltraiter la gamine, il suffirait de l'assommer ou de la bâillonner pour qu'elle n'alerte pas les autres et en trente minutes, il estimait qu'il aurait largement le temps de tout faire pour apaiser sa douleur.
Il s'énerva d'abord de mettre dix bonnes minutes pour retrouver les cages pourtant à vue tout à l'heure. Décidément, ces lanternes archaïques avec des petites bestioles qu'il avait dénigré quelques minutes avant lui manquaient à présent qu'elles étaient éteintes. Il allait renoncer lorsqu'il buta sur une des portes de cage renversée. C'est alors qu'il constata avec effroi qu'elle n'avait rien à faire en plein milieu comme ça et chercha à tâtons les autres avant de donner l'alarme du plus fort qu'il put :
-Gardes ! À moi ! Les prisonnières se sont échappées ! Gardes !

Le camp s'agita en une minute. Antrace fut immédiatement réveillé et une équipe de recherche fut aussitôt dépêchée pour retrouver les fuyardes. Dans la maison des chasseurs, les sourires fusèrent. Confinés dans la maison la plus proche des cages, l'agitation les alerta en premier. Depuis les évènements de la veille au soir, ils s'efforçaient de trouver une astuce pour libérer les quatre jeunes filles sans attirer le courroux d'Antrace sur les autres membres du village mais en vain. Alors l'alerte donnée leur revigora les sens et les fit sourire ! Ils n'en attendaient pas moins de Laurise à vrai dire, surtout lorsqu'elle était en présence de Sarah. Les deux jeunes femmes pleines de ressources ne s'acceptaient jamais vaincues et l'espoir était désormais permis.
A l'extérieur, les chiens jappaient, attisés dans leur haine baveuse par leurs maîtres qui leur criaient de flairer les traces des fuyardes. Les chances de s'en sortir vivantes étaient minces faces à ces bêtes, surtout que les filles n'avaient pas une grande avance, ils les avaient encore vues enfermées dans les cages avant que le brouillard ne se lève et elles devaient bénéficier d'une heure de terrain parcouru, voire peut-être moins. Cependant, si quelqu'un pouvait berner ces créatures, il ne faisait aucun doute que c'était Laurise.
Valone ordonna alors la fin de leur veillée pour trouver une solution, les filles ne les avaient pas attendus et heureusement d'ailleurs. Leur amour-propre en prenait un sacré coup, ils n'avaient pas été à la hauteur aujourd'hui et n'avaient pas réussi à protéger leur communauté, mais les choses allaient changer. Valone prit en main son rôle de chef et ordonna à tous les autres de dormir, il leur fallait du repos s'ils voulaient sortir les Moussalards de ce pétrin. De toute manière, ils ne pouvaient plus rien pour les quatre filles en fuite et leur faisait entièrement confiance ! Si un petit groupe pouvait s'en tirer, c'était certainement celui des quatre petites pestes.

Antrace enrageait littéralement. Si un chien contaminé par cette maladie haineuse l'avait mordu, le résultat n'en serait pas moindre. Comment ces quatre pauvres petites choses avaient-elles pu lui tenir tête ainsi en se volatilisant ? Sur leur continent, lorsque son frère et lui, les rois de droit, édictaient une sentence, les condamnés l'acceptaient et ne s'enfuyaient pas, ils n'auraient eu nulle part où aller, d'ailleurs. Et puis, rien ni personne ne devait défier la double royauté de la famille Marédan. Il enrageait d'être ici et de ne pas maîtriser la totalité de son environnement. Trop d'inconnues et de légendes parcouraient ces terres et tant qu'il n'en saurait pas plus sur les ressources de ce peuple, il n'arriverait pas à les dominer. Il fallait que les choses changent et avant cela, il lui fallait mater toute tentative de rébellion en commençant par massacrer ces petits parasites.
C'était pourquoi il avait dépêché ses meilleurs hommes afin de retrouver ces raclures. Cependant, il n'avait pu en affecter autant qu'il aurait voulu aux recherches. Tant qu'ils n'auraient pas prévenu les leurs que cette terre était l'espace de paix dont ils avaient tant rêvé, il devrait se contenter des effectifs réduits apportés par trois de leurs bateaux. A vrai dire, ils étaient cinq à avoir quitté leur ancien continent, mais seulement trois avaient survécu à la tempête meurtrière qu'ils avaient essuyée peu avant leur arrivée à la barrière d'îlots au large de ce continent. Dès demain, un des trois bateaux tenterait de parcourir le chemin inverse pour aller chercher des secours, mais cela prendrait du temps. Ils avaient mis près de trois mois à venir ici. Il leur faudrait peut-être deux mois pour parcourir la même distance en sens inverse puisqu'ils avaient eu du mal à trouver leur chemin malgré les indications données par les captifs qui avaient débarqué quelque vingt ans auparavant sur leur continent.
En attendant, il devait contenir deux villages en esclavage, prévenir d'éventuels renforts pour venir les délivrer, commencer à exploiter les mines et tout préparer pour l'arrivée de son peuple à lui, femmes et enfants compris. Seule une vingtaine de ses hommes avait donc été affectée aux recherches dont deux combattants, l'élite de leurs troupes, des soldats formés depuis leur plus tendre enfance à tuer et survivre n'importe où. Deux avait paru être un nombre convenable. Maintenant, il ne lui manquait plus qu'à trouver une idée pour qu'aucune autre évasion ne soit tentée par ces maudits crapauds moyenâgeux et prévoir un châtiment digne de ce nom pour les fugitives.

Dans les bois, il n'avait pas fallu plus de dix minutes après les premiers sons de cor pour entendre les aboiements des chiens à leurs trousses. Comme prévu, ils flairèrent leur piste et suivirent le bon chemin dès les premiers pas. Aucune chance de les perdre, le vent avait beau souffler dans leur dos pour emporter leurs odeurs au loin, les branches coupées sur leur passages, les traces de pas laissées dans le sol et les bouts de tissu déchiré sur les ronces apparaissaient comme un chemin particulièrement bien balisé les conduisant directement aux fugitives.
Aucune des quatre filles ne parlait, pourtant leurs quatre coeurs battaient à l'unisson, dans la même course folle de désespoir. Les chiens se rapprochaient, leurs grognements sans cesse plus perceptibles. Les hommes leur donnant la chasse devaient avoir un entraînement physique bien supérieur au leur, exception faite de Laurise, évidemment. La jeune femme venait de passer de l'autre côté de la barrière et elle détestait être le gibier. Elle était une chasseuse ! Une chasseuse et non une proie tremblant à chaque craquement qui lui semblait à présent venir juste derrière son épaule. Elle fronça les sourcils un peu plus pour accélérer l'allure si cela était encore possible. Ils allaient les rattraper, sans aucun doute ils allaient leur sauter dessus avant qu'elles n'aient atteint la rivière, ils couraient vite, très vite. Alors que les jappements s'intensifiaient, elle s'étonna d'ailleurs qu’ils ne leur aient pas déjà mis la main dessus.
Elle ignorait alors que Sarah, en son fort intérieur, espérait de toute ses forces qu'ils seraient autant ralentis qu'elles par l'opacité forestière. La jeune femme n'imaginait alors pas que la forêt entière répondait à son appel au-delà de ce qu'elle pouvait espérer.
Chapitre 7 by awax
Author's Notes:
Merci beaucoup à ceux qui suivent cette histoire et pour les reviews ! c'est trop gentil et très encourageant. Merci encore et bonne lecture
À présent, les filles étaient à bout de souffle et le rapprochement de la rivière semblait moins rapide que celui des aboiements de ces maudites bêtes. Comment diable pouvaient-ils avancer si vite sur un terrain qu'ils ne connaissaient pas ? se demanda Laurise. Mais ses prévisions avaient été les bonnes, le flair des chiens leur avait permis d'emprunter directement la bonne piste et ils étaient indubitablement sur leurs traces, sans cesse plus proches, sans cesse plus oppressants, sans cesse plus menaçants. Elle ne cessait d'encourager ses compagnes, de leur intimer d'avancer plus rapidement, de sauter plus haut pour surpasser les branchages en travers de leur route, interdisant à Réséda de ramasser des lambeaux de sa grande robe lorsqu'une ronce la déchirait. Il était totalement dérisoire de ne pas vouloir laisser de trace derrière elle alors que leur propre odeur les trahissait à chaque seconde.

Mélissa était au-delà des pleurs à présent et elle concentrait toute son énergie à fixer Laurise, sans cesse plus vive, malgré la fatigue et l'angoisse de se faire rattraper. Il lui semblait même que les battements de son cœur étaient si vibrants qu'ils couvraient les cris de leurs poursuivants.
Mais alors qu'elles arrivaient au bord du lit de la rivière, le visage de Laurise se crispa. Dans la précipitation, elle avait emprunté le chemin de gauche ! Comment avait-elle pu commettre une telle erreur ? Ici, la rivière avait creusé son lit depuis des millénaires dans un sol plus argileux, et la source se trouvait à au moins dix mètres en dessous d'elles. Elle s'arrêta brusquement au bord du précipice, non sans faire basculer des bouts de terrain dans le vide. Les trois autres filles stoppèrent également leur course à bout de souffle, à seulement quelques centimètres du bord. Chacune se retourna d'un bond en entendant à présent non seulement les aboiements rauques des chiens, mais également les hurlements de leurs maîtres, persuadés qu'ils verraient bientôt leur gibier et pour cause !
Laurise se retourna pour regarder l'eau quelques mètres plus bas. Elles n'avaient pas le choix et la rivière, s'élargissant ici sur une sorte de bassin, devait être suffisamment profonde pour les accueillir.
- Sautez ! leur ordonna-t-elle avant de saisir Mélissa par la main et de s'exécuter, provoquant un cri d'effroi chez sa partenaire qui n'eut pas le temps de réagir.
Sarah prit un regard déterminé et attendit une seconde que Réséda saute un peu plus loin que les autres pour ne pas risquer de les contaminer. Elle les rejoignit à son tour, juste à temps pour que les gardes, qui arrivèrent quelques secondes plus tard, ne la voient pas. Ces derniers coururent jusqu'au bord du précipice et regardèrent en aval sans rien voir du tout. Aucune des filles ne nageait à la surface de l'eau, rien ne bougeait. Les chiens grognaient leur rage en reniflant au bord de la falaise.
- C'est impossible, ces filles n'ont pas pu sauter ici ! pesta l'un d'eux.
- Non, elles devaient avoir un peu plus d'avance que nous ne le pensions et ont dû essayer de descendre là-bas, regarde !

En effet, un peu plus en aval de la rivière, la lisière de la forêt rejoignait les berges de la rive.

- Elles ont dû traverser, allons voir plus loin. De toute façon, poursuivit un autre des gardes, si elles ont sauté ici, elles se sont forcément noyées. On les verrait au moins à la surface. Ces satanées arriérées n'ont pas de branchies à ce que j'ai pu voir, elles auraient eu besoin de respirer depuis le temps. Soit on les retrouve vivantes un peu plus bas et aussi affolées que des agneaux arrachés du pis de leur mère, soit on retrouvera leurs corps noyés ! Allez, on y va ! Antrace n'apprécierait pas qu'on traîne ici.
La troupe s'exécuta rapidement. Seuls les deux combattants de la bande traînèrent à l'arrière, observant avec insistance la surface de l'eau sans qu'aucune ombre ne leur indique la présence éventuelle de survivantes. Le premier repartit au galop l'air grave et concentré alors que le second lui emboîta le pas, une grimace de déception s'inscrivant sur son visage l'espace d'une toute petite seconde.

Lorsque Laurise avait saisi sa main pour la précipiter dans l'eau, Mélissa n'avait eu qu'un réflexe : se pincer le nez tout en remplissant d'air ses poumons et en fermant les yeux. Une fois plongée dans l'eau encore glaciale à cette époque de l'année, son second réflexe avait été de tout faire pour remonter à la surface mais la main de Laurise la maintenait au fond de la rivière sans qu'elle ne comprenne pourquoi. Elle sentit le sang affluer à son visage… Il lui fallait respirer, de l'air, vite, la surface... Il fallait qu'elle regagne la surface coûte que coûte. La main de Laurise toujours si fermement serrée autour de la sienne l’obligea à ouvrir les yeux pour comprendre pourquoi elle cherchait à l'asphyxier.
Le premier étonnement vint de l'environnement. Ses yeux ne brûlaient pas au contact de l'eau. Les joues à présent gonflées comme celles d'un hamster sauvage, elle se sentit totalement ridicule en voyant qu'une énorme bulle d'air entourait son visage, tout comme celui de ses trois amies.
Dans une telle situation, Sarah se serait probablement moquée de sa couardise, mais la jeune femme portait les stigmates de la peine mêlés à ceux de la fatigue, voire même autre chose qu'elle n'arriva pas à analyser. Laurise la rappela à l'ordre en lui tirant sur la main pour lui faire comprendre qu'elle avait de plus en plus de mal à la maintenir au fond de l'eau et qu'il était temps qu'elle y parvienne sans son aide. Immédiatement, elle fit quelques brasses pour s'agripper aux rocher en peu plus bas et se maintenir le plus possible contre la paroi de la manière que les autres lui indiquaient.
Non visible à la surface, le cours de la rivière avait érodé la roche de manière à façonner un renforcement, parfait pour les dérober aux yeux de leurs poursuivants. En revanche, même si elles pouvaient respirer au travers de leurs bulles d'air, chacune retint son souffle en voyant les ombres des pisteurs se projeter sur la surface de l'eau. Il s'écoula une éternité selon Mélissa avant que cette menace ne s'éclaircisse, laissant uniquement deux ombres dansantes à la surface, puis qu'elle ne disparaisse totalement.
Laurise leur fit alors signe de nager pour remonter le courant de l'eau. Il ne fallait pas perdre de temps, mais Mélissa leur montra la bulle qui l'entourait du doigt et les questionna du regard. Elle n'avait jamais assisté à un tel phénomène naturel. C'est alors que ses yeux se posèrent sur une Réséda, toujours bien en aval pour que le courant emporte son poison dans le sens opposé à celui de ses compagnes, rougir légèrement avec un petit sourire timide. Il n'en fallut pas plus à Mélissa pour comprendre. La jeune hybride était décidément très douée. Elle avait renoncé à maintenir le lien avec son esprit durant sa course, mais sentant le danger revenir elle l'avait aussitôt invoqué une fois en haut de la falaise, lui demandant de leur apporter de l'air sous l'eau. Ce système était parfait car même l'air expulsé par leurs poumons restait captif, sans faire état de leur présence en éclatant à la surface de la rivière.
La chasseuse insista de nouveau pour qu'elles se mettent en route et cette fois son appel fut entendu. Les bulles d'air avaient beau être importantes, elles ne leur permettraient pas de rester plus d'une heure sous l'eau et encore. De plus, si jamais leurs poursuivants s'apercevaient qu'elles n'avaient pas descendu le cours d'eau mais, à l'inverse, le remontaient, leur avance ne serait que dérisoire. Sans compter sur un autre facteur : ici le lit de la rivière formait une sorte de cuvette, mais seulement quelques centaines de mètres plus haut elle ne leur offrirait pas plus d'un mètre de profondeur, ce qui anéantissait le recours à un tel tour de passe-passe une seconde fois. Laurise ouvrit donc la voie, suivie immédiatement de Mélissa qui la suivait comme son ombre alors que Sarah traînait péniblement derrière, le regard paradoxalement aussi déterminé qu'absent. Réséda fermait la nage, à la fois inquiète pour sa soeur et ragaillardie par le lien établi avec son esprit. Elle n'aurait jamais pensé à quel point ce lien pouvait se révéler salvateur.

Au village, Antrace hurlait sur tous les gardes et autres chefs gradés qui lui tombaient sous la main. Il n'arrivait même pas à garder ses mains derrière son dos comme à son habitude lorsqu'il faisait les cent pas pour réfléchir. Les paroles partaient dans tous les sens, accompagnées d'objets se fracassant à l'autre bout de la pièce et de coups de poings lancés contre les piliers en bois de la misérable bicoque qui l'accueillait.
Évidemment, il n'aurait pas laissé n'importe qui assister à cette exposition si pathétique de son manque de self-contrôle, ou plus grave, de son échec. Seule sa fille, ainsi que sa garde rapprochée, assistait à ses crises de colère totalement incontrôlables.
Déra, elle, restait assise dans son coin. Habituée à de telles démonstrations de fureur, elle savait pertinemment qu'il suffisait d'attendre que l'orage passe en priant pour qu'un éclair ne s'abatte pas sur elle. Lorsqu'elle était plus jeune, elle avait tenté d'aller à l'encontre de son père, et même de le provoquer, mais elle avait intégré la notion de représailles que cela engendrait fatalement. Elle regarda l'écuelle en bois se fracasser à l'autre bout de la pièce pour la seconde fois d'un œil totalement distancé et appréciant pour une fois de ne pas être à la place de la dite écuelle.
Mais aujourd'hui, ses préoccupations voguaient bien loin de cette pièce et le passé la submergeait le plus douloureusement du monde. Le jeune homme nommé Seven l'avait touchée, voire émue lorsqu'il avait posé les yeux sur celle qu'il aimait. Jamais elle n'avait assisté à une telle marque d'affection via un seul et unique regard. C'est pourquoi, dans son esprit, la scène de la veille ne cessait de se dérouler encore et encore, inlassablement, sans aucun répit. Elle regrettait, certes, la perte de celui pour qui son coeur avait battu l'espace de quelques heures, lui prouvant qu'elle en avait un, mais la mort appartenait à son quotidien et ce n'était pas cette perte-là qu'elle revivait.
Elle avait grandi dans un monde cruel et brutal, dans un monde où la pitié n'avait qu'une seule issue : la mort. Jusqu'à présent, elle avait trouvé ça normal. Après tout, elle n'avait jamais connu aucun autre type d'organisation sociale. Mais en arrivant sur ce continent, en voyant ces hommes et ces femmes, en vivant même une seule nuit dans leur maison, elle commençait à comprendre qu'une autre forme de vie était possible. Après tout, c'était pour cette raison que son peuple avait mandaté Antrace et non son frère pour mener à bien cette invasion. Leur survie en dépendait. Antrace était le plus brutal, le plus dénué de compassion de la famille royale. Il était parfait pour cette mission. Elle ne l'avait pas suivi par choix sur ce continent perdu, mais pour assurer le commandement s'il arrivait malheur à son père. Aucun autre membre de leur famille ne pouvait abandonner son poste sur l'ancien continent, la guerre battait à tout rompre et leurs ennemis parviendraient bientôt à franchir les remparts de leur domaine. Alors même plus faible et sans aucune expérience, elle succéderait à son père dans cette délicate mission de trouver une terre d'asile. Mais Déra ne portait plus aucun espoir en elle. En avait-elle porté un seul jour au moins ? Depuis le jour fatidique où son père lui avait collé un pistolet dans la main, lui demandant de tirer sur sa propre mère alors qu'elle n'avait que douze ans, elle avait su que son existence serait brutale et violente. Demander aux autres d'exécuter l'être qui leur était le plus cher au monde semblait être le passe-temps favori de son père. Elle ne put réfréner une grimace amère à ce souvenir, même si elle détestait montrer extérieurement ses émotions. Cela n'était jamais bon face à son père, même s'il se souciait peu des états d'âmes de sa fille.
Malgré tout et elle ignorait en quelle mesure, l'espoir, ce sentiment chaleureux et si intense venait l'accompagner pour supporter l'agitation environnante.

- Non de Dieu, Métan ! Comment se fait-il qu'il se soit écoulé déjà deux heures depuis leur départ et que personne ne m'ait rapporté la peau de ces quatre petites filles de rien du tout ?
- Je l'ignore, mon Seigneur, mais nous avons envoyé deux de nos meilleurs traqueurs à leur recherche. Ils ne vont pas tarder à les ramener, j'en suis convaincu, laissez...
- Foutaises ! hurla-t-il en lançant de nouveau un tabouret qui fracassa une fenêtre cette fois-ci, sans que cela ne fasse broncher ni les gardes, ni le fameux Métan et encore moins Déra, toujours perdue dans ses réflexions.
- Je veux leurs têtes sur des piques au centre de ce satané village avant midi ! Comment puis-je imposer mon autorité ici si les premières jouvencelles que nous rencontrons s'évadent de cette façon ?
- Il faudrait faire une exécution publique. Tuez plusieurs de leurs forces vives, mon Seigneur, les plus gaillards d'entre eux, ceux qui pourront nous poser des problèmes. Je doute qu'ils acceptent longtemps la condition de larbin et ils se rebelleront à un moment ou un autre.

A ces mots, Déra s'éveilla enfin de son monde de rêves. Des exécutions, encore, un massacre, encore, elle n'en pouvait plus. Il fallait qu'elle mette un terme à tout ceci, mais vu la mine réjouie de son père, cette idée l'avait déjà séduit. Il lui fallait être plus rusée.
- Père, j'ai une meilleure idée, s'imposa-t-elle timidement. Mais même sa petite voix, toute frêle qu'elle était, suffit à attirer l'attention du leader.
- Parle !
- J'ignore pourquoi, mais ces villageois sont très sensibles et semblent se soutenir les uns les autres. Si vous tirez dans leurs forces vives, le travail à la mine et l'extraction du minerai n'en sera que plus ralentie et vous savez très bien que nous ne pouvons nous permettre une si grande perte de temps. Le pétrole étant tari définitivement, il nous faut du charbon, et vite !
- Certains costauds vont nous poser des problèmes très rapidement, mon Seigneur... tenta de la couper Métan, toujours opposé aux idées pouvant provenir d'une femme, mais son intervention ne décontenança pas Déra.
- Peu importe, une fois qu'ils auront travaillé quatorze heures par jour dans la mine, ils n'auront plus la force de se rebeller, croyez-moi, père !
Elle lança alors un regard appuyé à Métan, prouvant que ses réflexions n'étaient pas si dénuées de sens qu'il voulait le laisser supposer et reprit, de plus en plus sûre d'elle.
- Si vous les rendez responsables, ils n'oseront pas s'enfuir
- Responsables ?
- Oui, père, responsables. Il faudrait leur attribuer une personne dont ils sont responsables. Prenez un exemple. Dans les maisons des hommes, prenez le plus costaud et attribuez lui une personne âgée ou un enfant, ou même une jeune demoiselle un peu frêle. Si jamais il s'enfuit, il sait qu'il condamnera l'autre à subir le supplice de dylentra. Et s'il veut s'enfuir avec elle, il n'en sera que trop ralenti. Faites ainsi pour chacun. Que tous les villageois soient rattachés à un autre, voire à deux personnes, avec un vieillard si possible. Ainsi, vous vous assurez la fidélité de chacun. Le mieux, évidemment, serait de trouver les liens familiaux et de lier un mari à sa femme ou à ses propres enfants.

Métan resta bouchée avant de se reprendre.
- Cela ne fonctionnera jamais. Pourquoi l'un d'eux se sacrifierait-il pour épargner la vie d'un être sans valeur ? Mon Seigneur, ils vont tous nous filer entre les doigts un par un avant...
- La ferme, Métan ! Elle a raison. Nous avons attiré leur attention en les menaçant d'exterminer leurs anciens. Je n'aurais jamais pensé que cela fonctionnerait, mais il faut dire que les informations divulguées par les marins que nous avons tués semblent justes. Il n'y a qu'à voir ce qu'il s'est passé hier soir ! Plutôt que de tuer celle qu'il aimait, le jeune Seven a préféré se donner la mort. Ils vont donc choisir automatiquement le travail dans les mines plutôt que de risquer la vie de leur proche.
- Mais, mon Seigneur, aucun de nous ne ferait un tel choix, c'est...
- La ferme, j'ai dit ! Aucun de nous, c'est certain, mais eux... eux, ils seront touchés par ce chantage. La notion de valeur pour un être humain ne semble pas la même ici que chez nous. Je suis fier de toi, Déra.
Puis il se tourna vers les gardes encadrant la porte d'entrée.
- Convoquez l'ensemble de ces cloportes sur la place centrale immédiatement. Il est temps de lancer les opérations.

A peine la tête sortie de l'eau, les filles remercièrent Réséda pour son incroyable contrôle. Elles étaient à présent hors de portée des gardes et même les jappements des chiens leur parvenaient uniquement au gré du vent. La jeune femme parut gênée par tant d'attentions dont elle n'avait vraiment pas l'habitude mais elle était galvanisée par son lien avec l'hybride de l'air et accepta les compliments avec grâce. Pourtant, son attention se porta vite sur Sarah, livide comme jamais et claquant des dents plus que de raison elle semblait au bord de l'évanouissement. Ne pouvant la prendre dans ses bras pour la soutenir, Réséda s'en remit à ses amies.
- Ca va aller, Sarah ? s'enquit Mélissa.
Mais elle n'eut en réponse qu'un vague signe affirmatif de la tête alors que Sarah rassemblait ses dernières forces pour avancer de nouveau. Plus tôt elles seraient en sécurité dans la grotte, plus tôt elle pourrait s'écrouler.
Aucune des trois filles l'accompagnant ne crut une seule minute qu'elle allait bien, personne ne pouvait aller bien en arborant un teint verdâtre et des cernes violines, mais chacune pensait comme elle, il fallait avancer et le temps des questions viendrait plus tard.
- Est-ce qu'ils partent toujours en direction de l'aval ? demanda Laurise en reprenant sa marche forcée à contre courant.
Réséda n'eut pas besoin de répéter la question à voix haute pour que son esprit ne l'entende. Elle seule pouvait entendre l'esprit, mais lui entendait et voyait tous les êtres humains.
- Une minute ! lui marmonna-t-il à l'oreille de cette voix si rassurante qu'elle commençait à véritablement apprécier.
Les quatre filles avançaient, Laurise et Mélissa encadrant Sarah alors que Réséda traînait toujours en arrière pour ne pas les contaminer. Elles eurent le temps de parcourir quelques mètres seulement avant que l'esprit ne murmure de nouveau :
- Oui, ils sont loin à présent et continuent sur leur lancée.

Au moment où Réséda le remerciait, Laurise s'impatienta :
- Alors ? Il les voit oui ou non ?
- C'est bon, ils vont toujours dans le mauvais sens, répondit Sarah comme hors de son propre corps, sans même réfléchir à ce qu'elle venait de dire.
- Quoi ? s'arrêta brutalement Réséda, abasourdie par la réponse de sa sœur. Comment ? Comment le sais-tu ? J'ai cru à des coïncidences jusqu'à présent, mais...

C'est à cet instant que Sarah s'effondra et que les deux autres durent la porter, en passant chacune un bras de la jeune femme autour de leurs épaules et en la soutenant par la taille.
- Sarah ! s'enquit une Réséda de plus en plus inquiète de l'état de sa sœur.
- J'entends... prononça-t-elle du bout des lèvres, au bord de l'inconscience. J'entends tout, chaque esprit, chaque herbe, chaque arbre... j'entends, prononça-t-elle sans une pique d'articulation avant que sa tête ne bascule vers l'avant. Cette fois la jeune femme s'était véritablement évanouie. Il faudrait aller plus vite encore.

Les filles n'osèrent pas prononcer un seul mot pour commenter les propos de leur amie avant d'être arrivées à destination. Elle était fiévreuse et devait probablement halluciner, ou bien elles-mêmes n'avaient pas compris ce qu'elle avait tenté de leur dire avant qu'elle ne s'évanouisse. Il était impossible d'entendre un arbre parler. Un arbre ou une herbe ne parlait pas. Ils n'avaient pas de conscience propre, seul l'esprit les représentant pouvait agir sur eux, les influencer, les guider, seuls les esprits étaient dotés d'une raison et d'une conscience.
Pourtant les trois jeunes femmes étaient inquiètes. Si Sarah entendait véritablement toutes ces voix ou murmures ou peu importe la manière dont ils se manifestaient, elle deviendrait folle rapidement. Des milliers de brins d'herbes, des milliers de feuilles, d'arbres, de pierres, de gouttes d'eau déferleraient dans sa tête comme un raz-de-marée sans que rien ne puisse les arrêter. Elle devait délirer, il n'y avait que cette solution possible et plausible.
L'esprit de l'air les abandonna vu que le danger semblait de plus en plus lointain et Réséda fut enfin seule pour chercher à comprendre ce qu'il leur arrivait, pourquoi tout ce malheur déferlait sur elles, sur leurs semblables. Elle pensait à toutes les personnes âgées du village qu'elle voyait quotidiennement et dont certaines paraissaient aussi fragiles qu'une feuille rougie par l'automne et au bord de la rupture avec son arbre. Toute cette agitation ! Leur grand père lui-même, l'ancien Lien, semblait si proche de la mort lorsqu'elles s'étaient vues enfermées avec lui la veille au soir. Elle ne put retenir le flot de larmes qui l'assaillait dans sa totalité et laissa une goutte d'eau lacrymale s'écouler le long de sa joue gauche. Il devait être mort à l'heure actuelle. Il faudrait éviter d'aborder le sujet avec Sarah lorsqu'elle serait remise. Elle ne le supporterait probablement pas après la perte de Seven. Sa soeur semblait à l'agonie. Comment avait-elle pu entendre l'esprit de l'air ? Surtout que cet incident à leur remontée à la surface n'était pas le premier auquel elle assistait. Lorsqu'elles étaient dans le brouillard et que son esprit lui avait hurlé "stop !", Sarah avait réagi avant même qu'elle ne tire sur la corde pour les stopper. Cela ne pouvait pas être une coïncidence. Elle l'entendait. Réséda se sentit alors particulièrement misérable et eut envie de se cacher dans un trou de souris tellement ses pensées la rendaient honteuse. Elle éprouvait de la jalousie envers sa propre sœur. Ce devait être la fatigue et la peur qui troublaient ses sentiments de la sorte. Ce devait être cela, elle ne voyait pas d'autre explication.
Laurise, quant à elle, tenait bon et portait pratiquement à elle seule le corps inanimé de Sarah. Mélissa luttait de toutes ses forces contre le courant et pour supporter le poids de son amie, mais la frêle jeune femme, peu familière avec l'exercice physique n'arrivait plus à porter sa part de charge. La chasseuse regardait fixement droit devant elle, le visage plus dur qu'un roc et sans aucune trace de fatigue pourtant aussi mordante qu'une de ces horribles bestioles noires qui les poursuivaient. Tout reposait sur ses épaules et elle le savait. Elle était la seule à ne pas avoir de don, hormis Sarah si cela était encore exact, mais il lui restait un talent, celui de survivre et elle entendait bien faire voir ce dont elle était capable aujourd'hui.
D'un coup d'un seul, son visage exprima la joie et le soulagement. Le courant devenait de plus en plus important, l'eau montait, il ne faisait aucun doute que d'ici quelques secondes elles entendraient les chutes d'aldon
- On arrive ! soupira Réséda comme pour se donner du courage. J'entends les chutes.
Personne ne lui répondit, les forces des deux autres jeunes femmes étaient uniquement dirigées sur leur parcours du combattant, mais chacune eut le cœur bien plus léger en apercevant l'entrée du bassin tant espéré. Elles durent sortir de la rivière l'espace de quelques mètres seulement pour monter la petite butte façonnée par la retenue d'eau. En été, les Moussalards venaient fréquemment se rafraîchir ici. Les chutes donnaient suite à un bassin de taille honnête pour accueillir les baigneurs ainsi que les parents en quête d'un peu de tranquillité. Il était de notoriété publique que l'esprit de l'eau de source séjournait le plus fréquemment par ici et hybrides comme affranchis se sentaient toujours en sécurité proche d'un repaire d'esprit. Aucun enfant ne s'était jamais noyé en ces lieux, l'esprit veillait à la sécurité de tous lorsqu'il n'était pas appelé ailleurs sur le continent. Évidemment, aucune d'elle ne pourrait lui parler ou l'appeler en cas de besoin, mais le sentiment de sécurité fut présent dès qu'elles se replongèrent dans le bassin. Il ne leur restait plus que quelques mètres à parcourir à la nage, ce qui fut extrêmement compliqué avec Sarah, toujours évanouie, mais elles firent appel à des forces en elles dont elles ne soupçonnaient même pas l'existence.
Elles plongèrent ensuite sous la cascade et trouvèrent comme prévu la cavité creusée dans la roche de l'autre côté. Sarah était toujours inconsciente, pas même l'eau glaciale tombant en trombe sur sa tête ne la fit bouger d'un poil. Elles mirent quelques instants de plus à la hisser dans les tunnels et s'enfoncèrent un peu dans les galeries, histoire d'être certaines que nul ne pourrait les entendre ou les repérer. Après le premier coude partant vers la gauche, Laurise fit signe à Mélissa de coucher le corps de Sarah le long d'une paroi et d'en faire autant. Elles s'allongèrent toutes les deux autour de leur amie en proie à une fièvre dangereusement élevée et s'endormirent aussitôt. Réséda s'écarta à regret du petit groupe et se roula en boule un peu plus loin. Elle aurait plus que jamais eu besoin d'un peu de réconfort elle aussi, mais ce luxe lui était encore et toujours interdit. Toutefois, il ne lui fallut pas plus de temps qu'à ses amies pour tomber dans un sommeil profond. Inutile de craindre une attaque de leurs poursuivants, il était impossible qu'ils puissent les trouver ici, à moins de décider de soulever chaque pierre de la région. Elles étaient tranquilles pendant au moins un petit moment.

Au village, alors que la rumeur de l'évasion des filles se répandait parmi les Moussalards rassemblés une nouvelle fois sur la place comme des poulets attendant l'abattage, Antrace reçut une visite étonnante. Une visite qui allait rendre le plan de Déra encore plus fourbe et retors que n'aurait pu l'envisager la jeune femme. Prêt à exécuter l'opportun ayant osé demander une audience auprès de lui, il avait à présent un sourire cynique et lui offrait une tasse de cette mixture si délicate que l'intrus appela café. Décidément, cette terre recelait des saveurs et des découvertes qui lui plaisaient au delà de ce qu'il aurait pu imaginer.
- Et dites-moi, Piastre, méprisa Antrace, qu'est-ce qui vous fait dire que maintenant que je sais ce que vous avez à m'offrir, je vais accepter de céder à une quelconque exigence ? Il me suffit de vous menacer.
Le vieux bonhomme pouffa légèrement, sans céder à la peur qu'il avait dépassé depuis longtemps.
- Je n'ai rien à perdre ! se décida-t-il enfin. Je suis vieux, je n'ai plus de famille, les gens ici me méprisent à cause des mêmes commérages qui vont m'apporter un peu de réconfort.
- Rien à perdre d'accord, mais que pensez-vous de la souffrance ? expira-t-il d'un regard pervers et si calme que la crasse de son âme débordait par chacun des pores de sa peau.
- Je vais vous apprendre une chose, malgré mon appartenance à ce peuple de primates comme vous le dites. J'ai une maladie que l'on appelle le mal des os, ici. Mes articulations se bloquent peu à peu et le processus s'accélère. J'ai parfois tellement mal qu'un de mes voisins a dû retenir ma hache lorsque j'ai tenté de me sectionner la main la semaine dernière. Le mal porte à des crises de démence parfois. Lorsque ce mal aura gagné l'ensemble de mon corps et que je serais totalement paralysé, ne pouvant rien faire pour alléger la souffrance qui durera probablement des mois, je peux vous assurer qu'une journée de lapidation me sera préférable. Je vous demande simplement de finir mes vieux jours dans une maison, confortablement installé et avec quelqu'un m'apportant mes repas, et que, lorsque la douleur se fera trop sentir, vous me tirerez une de vos balles dans la tête. Ce qui ne devrait pas trop tarder. En attendant, je vous offre toutes mes connaissances du village et de ses habitants. Je pense que c'est un compromis honnête.
Antrace réfléchit quelques secondes, histoire de ne pas montrer à quel point il avait besoin de ces informations, mais les dés étaient jetés. Le vieux avait affirmé connaître à qui le cœur de chaque homme du village était attaché, même secrètement. Il ne pouvait que saisir l'opportunité. Le pacte fut donc scellé d'une poignée de main. Piastre finirait ses vieux jours dans une maison à l'extérieur du village, et serait servi par Capucine, une des filles assignées aux cuisines. Il l'avait toujours trouvé extrêmement jolie, même si elle était en âge d'être sa petite-fille, voire son arrière-petite-fille. Il donna les noms des hommes et chacun se vit attribuer une fille dont il serait responsable. Le vieux Piastre avait cette faculté de cerner qui était secrètement amoureux de qui. C'était le seul avantage de rester constamment assis à l'écart dans les fêtes. Il voyait quel homme regardait dans quelle direction lorsque ses amis ne s'en doutaient pas. Lorsqu'il était évident que le jeune homme n'avait pas encore arrêté son choix, il se voyait attribuer la responsabilité de ses petits frères et sœurs, ou de son propre grand-père, ou de sa mère veuve. Bref, chacun se vit relié à une ou deux personnes.

Quelques heures plus tard, Antrace se tenait fièrement au centre du village et un feu entretenu au pied de l'estrade léchait nonchalamment des petites tiges en métal dont les pointes semblaient aussi fines que des aiguilles à tricoter. Il expliqua alors aux Moussalard leur nouveau principe de vie et commença à énoncer les noms. Pour éviter de quelconques représailles qu'il ne pourrait pas contrôler, le vieux Piastre avait d’ores et déjà été emmené dans sa dernière demeure. Le discours fut interminable. Alors qu'il énonçait les noms et prénoms des personnes reliées, les deux ou trois intéressés devaient se rendre vers les hommes munis de ces tiges rougies par les flammes et se laisser graver un numéro sur l'avant bras, le même que celui qu'on gravait à la personne qui lui était rattachée.
Antrace poursuivit son discours, leur expliquant que les mines allaient être rouvertes très rapidement, dès que les équipements nécessaires pour l'extraction du minerai de charbon seraient en état de fonctionnement. Cela ne devrait pas être plus tard que le lendemain vu que le vieux Piastre leur avait indiqué qu'après la fermeture des mines, tout avait été entreposé dans une vieille maison proche de l'entrée des mines. Il suffisait juste de veiller à ce que tout soit en état et ses hommes étaient déjà à pied d'œuvre. Le village serait réorganisé. Les femmes se voyaient désormais assignées à des tâches de lessive et du ménage en général. Elles feraient tourner le village alors que les hommes iraient creuser la terre et extraire le charbon.
Les chasseurs fulminaient. Il leur faudrait trouver un moyen de s'évader ou de se rebeller, mais comment le faire sans risquer la vie de la femme à laquelle ils tenaient le plus au fond d'eux-mêmes ? Tous se demandaient comment ces monstres pouvaient en savoir autant. Pouvaient-ils lire dans les esprits ? La seule fierté qu'ils pouvaient tirer de la situation à l'heure actuelle était de voir la réaction des Moussalards. Les femmes et même les enfants se voyaient tatoués disgracieusement comme du bétail, mais chacun serrait les dents du mieux qu'ils pouvaient et seuls les tout petits avaient versé une larme à la brûlure infligée pour inscrire sur eux le numéro de leur mère. Certaines associations les étonnèrent cependant. La plus surprenante fut sans aucun doute celle de Tracand. Lorsqu'ils appelèrent à ses côtés Rose, ce dernier faillit s'étouffer. Mais la jeune femme s'avança le plus dignement du monde, et tendit son bras avec détermination. Rose était une jeune femme fière et hautaine. Elle avait espéré que Valone lui serait attribué, mais on lui avait collé ce voyou de Tracand. Elle grimaça de dégoût en le regardant avant de retourner s'asseoir aux côtés des femmes de sa maison. La seule chose qui la consolait c'était qu'aucune autre fille n'avait été "attribuée" à Valone. On lui avait affecté une dizaine de personnes âgées et autant d'enfants en bas âge. A croire que, même sans le connaître, ces monstres avaient deviné qu'il était de taille à lutter contre eux et qu'il fallait accentuer la menace pour qu'il se tienne tranquille.

Tracand rageait. Cette imbécile de Rose prenait cela pour un jeu ? Il avait parfaitement lu dans son esprit comme il pouvait lire les traces de gibier laissées sur le sol. Elle aurait préféré Valone ! Elle aurait même aimé être tatouée du même numéro que son cher Valone ! C'était incroyable. Elle pouvait aller mourir dans un coin sans qu'il ne lui adresse même un regard. Il détestait être méprisé et surtout pas par cette prétentieuse de Rose. Elle l'avait toujours rabaissé plus bas que terre parce qu'il avait osé l'inviter un jour au bal de printemps. Il garda les yeux pleins de rage fixés sur elle alors que le fer brûlait sa peau sans même sourciller. Le garde appuya alors un peu plus sur son bras, pensant qu'il devait y aller trop doucement pour provoquer un tel manque de réaction, mais toutes ses tentatives pour lui arracher ne serait-ce qu'une grimace n'y changèrent rien. Il ne pouvait absolument pas se douter que le seul incendie qui ravageait Tracand à cet instant-là ne lui consumait pas la peau, mais la totalité du cœur.

Dans la grotte, Laurise se réveilla avant les autres. Elle était habituée aux nuits courtes et inconfortables. Son métabolisme ne lui permettait pas de supporter plus de six heures de sommeil consécutives dans le meilleur des cas. Elle se tenait face à la chute d'eau, les bras croisés, aussi droite qu'un piquet. Évidemment, elle ne voyait absolument rien de ce qu'il pouvait se tramer de l'autre côté. Elle imaginait ses parents maltraités par ces brutes sans nom. Son père invalide ne vaudrait certainement pas grand-chose à leurs yeux et sa mère allait devoir trimer encore plus qu'elle ne le faisait au quotidien. Son visage se durcit encore un peu plus à cette idée. Mais elle ne les abandonnerait pas. Il était hors de question qu'elle les laisse affronter seuls un sort si peu enviable. Une fureur froide la ravageait intérieurement. Ce devait être l'impuissance. A cet instant, tous ses espoirs se tournaient vers une seule petite phrase qu'avait prononcé Sarah avant qu'elles ne s'enfuient. Elle avait un plan, et pas uniquement pour sortir de ces cages. Les deux jeunes femmes étaient amies depuis leur plus tendre enfance et elle la connaissait sur le bout des doigts, la lumière qu'elle avait décelée dans ces yeux était bel et bien celle d'un avenir meilleur que celui qui venait de se dessiner pour les Moussalards en même pas vingt-quatre heures. Elle devait lui faire confiance et surtout lui permettre de retrouver ses forces pour les guider jusqu'à la solution. Ce n'est qu'à cette condition-là qu'elle pourrait sauver ceux qu'elle aimait.
- A quoi tu penses ? lui murmura une petite voix derrière elle.
-Déjà réveillée ? Tu as besoin de plus de sommeil que moi Mélissa, retourne te coucher.
Cette remarque fut suivie d'une petite moue boudeuse qui ne put que l'attendrir. Il fallait admettre qu'elle ne pouvait pas voir de combien d'heures elles avaient dormi, vu que la lumière du jour leur apparaissait de manière déformée au travers de l'eau, mais c'était déjà bien plus qu'elle n'avait pu l'espérer en pareilles circonstances. Réséda commençait légèrement à bouger, sortant peu à peu du sommeil alors que Sarah... En regardant dans sa direction, Laurise constata que plusieurs petits vers s'éloignaient de là où avait dormi Mélissa. Elle porta sur elle un regard interrogateur, surprise que la jeune femme n'ait pas poussé des hurlements hystériques en s'en rendant compte.
- Ils sont restés à quelques centimètres de moi et je ne les ai sentis qu'à mon réveil.
- Sentis ? Comment tu peux les avoir sentis alors qu'ils ne t'ont pas touchée ?
- Je... heu... pas sentis de cette manière. J'avais simplement l'impression qu'ils étaient là et... qu'ils ne viendraient pas me monter dessus, dit-elle en haussant les épaules. Sinon tu penses bien que j'aurais hurlé et qu'ils seraient tous écrabouillés à l'heure qu'il est. Mais ça aurait risqué de réveiller Sarah...
La chasseuse sourit légèrement, étonnée du changement provoqué chez son amie. Hier encore elle serait sortie de la grotte en pleurant et criant de toutes ses forces que les vers avaient voulu la manger. Peut-être commençait-elle à comprendre que les insectes ne lui voulaient aucun mal. Quoi qu'il en soit, même si elle avait eu cette réaction-là, il y aurait eu peu de chance pour que Sarah se réveille.
- Elle ne va pas mieux.
L'intervention de Laurise n'avait rien d'une interrogation. L'état de leur amie semblait s'aggraver d'heure en heure.
- Il lui faut une infusion de feuilles de Solance et peut-être même autre chose, mais ça, elle seule pourrait nous le dire. Je ne connais pas les plantes aussi bien qu'elle.
- Il nous faut aussi de la nourriture. Nous n'avons rien avalé depuis quand ? Hier matin pour vous et avant-hier soir pour Réséda et moi. Il nous faut quelque chose dans l'estomac et à Sarah aussi. Elle ne pourra pas reprendre de forces, sinon.
-Nous ne pouvons pas sortir, Laurise. Si nous bougeons d'ici, nous allons nous faire attraper c'est impossible !
- Et si nous restons ici sans rien faire, nous allons mourir de faim. La première sera certainement Sarah. Regarde-la !
Toutes les deux se tournèrent vers l'intéressée. Allongée sur le dos et bougeant la tête comme perdue dans un cauchemar dont elle n'arriverait pas à s'extirper, il était plutôt facile d'imaginer quelle scène pouvait ainsi la hanter.
- Tu penses qu'elle disait vrai ou qu'elle délirait ? s'inquiéta alors Mélissa.
- Aucune idée. Mais la question n'est pas là pour le moment. Il faut que nous reprenions des forces, et ensuite, nous pourrons voir quelles options s'offrent à nous. Hey, tu trembles ! Viens là !
La chasseuse prit Mélissa dans ses bras sans attendre qu'elle le lui autorise et lui frictionna les épaules pour la réchauffer un tout petit peu. Ce genre d'effusion était rare, mais Réséda dormait encore et elle ne se sentirait pas lésée d'une chose qu'elle ne voyait pas.
- Il nous faudra aussi des vêtements secs, intervint alors Réséda, provoquant un bond en arrière de Mélissa. Mes vêtements sont tout déchirés ! Faites attention, ne vous approchez pas de moi, finit-elle le regard bas.
Les deux jeunes femmes se trouvèrent bien impuissantes et honteuses face à sa détresse. Même si la jeune hybride ne leur reprochait pas le réconfort mutuel qu'elles s'échangeaient en s'étreignant, il était évident qu'elle aurait donné n'importe quoi pour un peu de chaleur humaine. Chaque rapprochement physique des autres n'avait pour effet que de lui faire sentir un peu plus sa différence. Laurise se maudit intérieurement d'avoir contribué un peu plus à son mal-être, elle se montrerait plus vigilante la prochaine fois même si la condition de Réséda allait leur compliquer la tâche. Au village, chacun avait appris à composer avec sa différence et tout se passait bien. Mais dans ces conditions, son cas devenait difficile à gérer.

- Mélissa ! bredouilla alors Réséda dans un son particulièrement inquiétant. Tes cheveux...
- Quoi, mes cheveux ? s'enquit cette dernière en portant une main sur son crâne pour vérifier qu'elle était bien coiffée.
Cette maudite grotte n'avait aucun confort et encore moins de miroir.
- Il sont... ils sont noir ébène.
- C'est vrai ça ! s'étonna à son tour Laurise.

Mélissa était une jeune femme assez quelconque de visage. On ne pouvait pas dire qu'elle était moche, loin de là, et un certain charme se dégageait d'elle lorsqu'on la connaissait. Elle avait mille et une mimiques qui la rendaient non seulement touchante, mais d'une espièglerie attachante. Mais on ne pouvait pas non plus dire qu'on se retournait sur elle avec un seul coup d'œil. Ses cheveux étaient châtain foncé, une couleur plutôt commune ce qui correspondait bien à sa personnalité, pensait-elle. Elle avait pourtant des yeux d'un bleu à couper le souffle. C'était la seule et unique particularité physique dont elle était fière, même si elle ne l'aurait jamais avoué, prétendant sans arrêt que les yeux de Réséda étaient encore plus beaux que les siens lorsqu'on la complimentait. Fait qui agaçait particulièrement Laurise.
- Regarde-moi !
Laurise la prit par le bras et la tourna face à elle, obligeant la jeune femme à baisser la tête dans une tentative dérisoire pour masquer sa honte.
- C'est dingue, poursuivit la chasseuse. Ils ont changé de couleur en une seule nuit ! Ils sont aussi noirs que si tu les avais plongés dans de l'encre de poulpe. T'as fait quoi ?
- Mais rien ! s'indigna-t-elle.
Comme si elle avait pris soin de se teindre les cheveux dans un pareil moment ! C'était totalement ridicule.
- Je ne m'en étais même pas rendu compte !
- On ne change pas de couleur de cheveux en une nuit ! Mélissa, tu as dû dormir sous quelque chose. Ou j'en sais rien moi.
- Mais quoi ? lui répondit plus énergiquement la jeune hybride au bord des larmes. Je n'ai rien fait, j'ignore ce qui cloche avec moi....
- Hey p'tite pomme... se radoucit Laurise, voyant que son inquiétude pouvait passer pour un air inquisiteur à certains moments, surtout sous le regard lourd de reproches de Réséda. J'ignore ce qu'il se passe, mais ce n'est qu'une couleur de cheveux, ça n'est pas bien grave quoi qu'il en soit. Tu ne te sens pas mal ou... différente ?
- Non... non je ne crois pas.
- Bon, alors nous n'avons pas le temps de nous plonger plus en profondeur sur le problème, décréta-t-elle. Le temps nous est compté. Et je dois dire que cela te va à ravir ! Tes yeux ressortent tellement ainsi. C'est à couper le souffle !
- C'est vrai, Mélissa ! lui sourit d'affection Réséda.

Mélissa s'autorisa alors à relever légèrement les yeux, et posa son regard interrogateur sur Laurise. Le cœur de la chasseuse rata deux ou trois pulsations devant le bleu éclatant encerclé du noir profond des cheveux qui encadraient ce visage d'ange, mais elle n'eut pas le loisir de s'y noyer même quelques instants. Il fallait agir.
Au bout de quelques minutes, les décisions étaient prises contre l'avis de Mélissa. Laurise allait sortir de la grotte pour leur chercher à manger. Elles n'avaient pas le choix. Mais quelques minutes plus tard, c'était Laurise elle-même qui s'emportait contre l'avis des deux autres filles. Mélissa avait obtenu de l'accompagner dans sa quête. En effet, il existait une cabane située à environ huit heures de marche d'ici avec du matériel de secours pour les chasseurs. Lorsque l'un d'entre eux cassait son arc ou déchirait un de ses vêtements, il lui fallait du matériel de remplacement. Des pansements et autres médicaments les y attendaient. Il était peu probable que leurs assaillants s'aventurent aussi loin dans les montagnes et, de toute manière, cette cachette était leur seul espoir de salut. Il faudrait donc attendre au moins seize heures supplémentaires à Sarah et Réséda pour pouvoir manger, mais l'une était encore inconsciente et l'autre avait l'estomac tellement noué qu'elle ne pourrait avaler quoi que ce soit dans l'immédiat.
Mélissa avait réussi à s'imposer tout simplement pour proposer des bras supplémentaires pour porter les vivres et autres vêtements qui leur seraient nécessaire. Laurise ne pourrait pas porter à elle seule et la nourriture et le matériel pour leur survie sur une si longue distance. Il restait maintenant le risque de se faire repérer par le groupe parti à leur poursuite, mais cette fois, l'urgence n'était plus au programme et Laurise avait le temps de masquer ses traces comme le lui avaient enseigné Tracand et Valone. Elle eut un pincement au cœur lorsqu'elle indiqua à Mélissa de ne pas marcher sur l'herbe, mais plutôt sur les parties de terres les plus sèches. Une herbe cassée porte toujours la trace de celui qui l'a foulée alors qu'un pas sur un sol très sec ne laisse pratiquement pas de marque. Tracand, l'hybride de la terre avait bien des côtés agaçants, mais il fallait avouer qu'il lui avait tout appris concernant les empreintes sur le sol.

Réséda avait demandé à son esprit d'envoyer un vent qui éloignerait les odeurs des filles loin de leurs poursuivants depuis la grotte. De toute manière, d'après l'esprit, ils étaient passés de l'autre côté de la rivière et continuaient leur traque en direction du prochain village ; ce dernier étant déserté, cela ne poserait pas de problème. En attendant anxieusement le retour de ses amies, elle s'était assise proche de sa sœur, regrettant de ne pouvoir la serrer contre elle pour la rassurer dans son sommeil agité. De quel mal souffrait-elle ? Elle espéra que la décoction d'herbes qu'allaient ramener ses deux amies suffirait à la remettre sur pied, mais à vrai dire, elle en doutait fortement. Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas vraiment le temps passer. "Les filles ont dû atteindre la réserve", se dit-elle en voyant nettement la lumière décliner dans la grotte. "Il fera bientôt aussi sombre que dans le trou du cul d'un singe", pensée qui la fit à la fois rougir et sourire, un peu honteuse. Cette expression était l'une des favorites de leur grand-père, mais il fallait bien avouer qu'elle et sa sœur s'étaient pris un certain nombre de réprimandes de la part de leur mère en la prononçant devant elle. Elle eut un peu de réconfort en pensant que ses parents se trouvaient à l'abri de l'autre côté d'une nouvelle barrière végétale. Les barrières semblaient un rempart infranchissable. Marécages, plantes vénéneuses, sables mouvants, lianes étouffantes, aucun homme, même muni d'un de ces maudits fusils ne pourrait la traverser avant un moment. C'était tout de même dommage, peut-être que son père aurait pu lui expliquer pourquoi Sarah croyait entendre les esprits, tous les esprits et même chaque entité végétale qu'il contrôlait.
A cette pensée, ses yeux s'écarquillèrent gros comme ceux d'un toua toua, une petite créature très très moche dont les yeux mangeaient la moitié du visage. Elle avait la solution. Elle implora alors son esprit de revenir du plus fort qu'elle le put et espéra que, sans menace de mort, son appel serait entendu. Après tout, elle avait une peur bleue, seule avec sa sœur inconsciente, confinée dans une grotte à moitié plongée dans l'obscurité et avec une telle menace rôdant à l'extérieur. Elle se concentra donc fort, très fort et s'apprêta à poursuivre cet effort durant un certain temps, comme il le lui avait fallu lors de son premier appel. C'est alors qu'elle entendit un petit bruit, ouvrit les yeux et poussa un cri d'horreur en se plaquant contre la paroi rocheuse. Une sorte de corps transparent s'était matérialisé devant elle. Jamais elle n'avait vu telle créature.

A la tombée de la nuit, les deux filles ne furent pas mécontentes de trouver enfin le refuge. Laurise préconisa la prudence et attendit quelques minutes, tapie dans les fourrés à observer si personne ne rôdait autour de la petit bicoque en bois à peine plus grande que la baraque à poules de ses parents. Mais elles n'avaient pas été suivies durant ces huit longues heures de marche au travers de la forêt. Aucun aboiement, aucun cri menaçant n'était venu perturber leur escapade et il semblait très peu probable qu'un de ces gardes ne les ait devancées jusqu'ici.
Elle fit alors signe à Mélissa que la voie était libre et commença à se relever lorsqu'elle entendit une sorte de déclic juste derrière elle.
-Un seul geste et je t'explose la cervelle ! avait prononcé une voix grave et inébranlable. Elle leva alors les mains et se retourna lentement. Ses spéculations étaient totalement fausses. Ils les avaient retrouvées.
Chapitre 8 by awax
Prises de court, les filles se figèrent face à la petite cabane leur servant de réserve. Laurise se maudit intérieurement d'avoir été si négligente. Il lui avait pourtant semblé avoir pris en compte toutes les données, le bruit, les odeurs, l'environnement, rien ne portait la trace d'une quelconque présence humaine. Absolument rien.
- Retournez vous lentement, précisa l'homme derrière elles avant de siffler si fort que Mélissa sursauta malgré elle.
- Où sont les deux autres ?
Elles se trouvèrent nez à nez avec un des hommes qui les pourchassaient. Fait surprenant, il était vêtu différemment des autres gardes. Son torse était recouvert d'une sorte de tissu blanc cassé, souillé de crasse et de taches laissées par son parcours en forêt. Un fusil plus long et plus imposant que ceux auxquels elles avaient été confrontées jusque là restait pointé droit sur elles, sans laisser transparaître le moindre tremblement. Son visage était dur, inexpressif, un vrai roc dont les cicatrices lardaient la moitié du visage. Aussi déroutant que ce fût, rien n'émanait de son regard encadré par des cheveux mi-longs, bourrus et tressés. Cette impression de vide se voyait décuplée par le crépuscule naissant, accentuant l'effluve inhumain qu'il dégageait. Les deux filles restèrent paralysées quelques secondes sans répondre quoi que ce soit, provoquant sa colère.
- Où sont les deux autres ? cria-t-il un peu plus fort qu'à la première formulation de sa demande.
C'est alors que Laurise laissa échapper un petit rire moqueur en le fixant droit dans les yeux.
- Aucune chance !
Son interlocuteur arma son fusil, provoquant un léger mouvement de recul de Mélissa.
- Dernière fois : où sont les deux autres ?
- Lhon ! Stop ! Si tu tires, on ne les retrouvera pas.

L'intervention inespérée du deuxième homme stupéfia Laurise. En premier lieu, elle ne l'avait pas entendu approcher et tous ses repères s'en voyaient bouleversés. Combien étaient-il encore à roder dans les parages ? Et qui étaient donc ces hommes ?
Autre fait surprenant, il ne ressemblait en aucun cas aux gardes qui avaient envahi le village ni même au premier homme qui les tenait en joue, et la différence ne se mesurait pas uniquement à son accoutrement vestimentaire. Il était vêtu et coiffé de la même manière que son compagnon et pourtant leurs physiques différaient radicalemen, un peu comme on reconnaissait quelqu'un natif de Tendrons d'un Moussalard. Légèrement plus petit, mais de grande taille tout de même, le nouvel arrivant avait la peau mate et les traits plus chaleureux même si la nuance paraissait aussi subtile et vacillante qu'un reflet du soleil sur l'eau. Il arborait une cicatrice unique mais profonde lui sectionnant l'arcade sourcilière et longeant le côté de l'œil droit jusqu'à la mâchoire. Ses cheveux... ses cheveux étaient exactement de la même couleur verdâtre que ceux de Laurise. Jamais elle n'avait constaté ce phénomène chez un autre être humain. Elle qui se pensait être une erreur de la nature venait de trouver son double. Lorsque leurs regards se croisèrent, elle put constater que la surprise n'était pas à sens unique même si le guerrier n'exprima pas plus qu'un léger mouvement de sourcil très vite réprimé.
- Dans la cabane ! ordonna ce dernier en braquant son fusil sur elles. Il ne lâchait toujours pas Laurise des yeux, exprimant un questionnement profond et une surprise déroutante. La jeune femme se trouvait exactement dans le même état sans savoir pourquoi. Elle pensait certes à Mélissa, en danger et prisonnière avec elle, mais la confrontation avec cet homme légèrement plus âgé qu'elle l'obnubilait au point de lui faire oublier la situation catastrophique dans laquelle elle se trouvait.
Plus aucun mot ne fut échangé jusqu'à ce que les deux jeunes femmes soient ligotées dans la réserve. Les deux hommes en face d'elles s'assirent sur une banquette et celui dénommé Lhon les harcela de questions durant une bonne heure alors que l'autre restait totalement muet, ne détachant pas son regard de la captive en face de lui. Mélissa, quant à elle, ne prononça pas un mot, elle tremblait de tous ses membres mais réussit à garder les yeux fixés sur le plancher. Il était hors de question d'indiquer à ces barbares l'emplacement de la grotte. Si elles s'étaient faites prendre, il restait encore un espoir que leurs amies soient saines et sauves. Elle tentait de rester éteinte et laissait Laurise mener la danse mais un petit cafard passant juste sous ses yeux lui mit la puce à l'oreille. Elle releva la tête un instant et vit que plusieurs rampants investissaient la petite bicoque. Entendaient-ils sa peur ? Elle n'avait rien tenté pour les appeler mais ils étaient là, timides et n'osant s'approcher des protagonistes de la scène. En l'espace d'une fraction de seconde, tout lui parvint de manière si claire qu'elle se demanda comment elle avait fait pour ne s'en apercevoir que maintenant. Les quelques représentants du microcosme présents dans la cabane n'étaient que des éclaireurs. Une masse grouillante se mouvait à l'extérieur ; tapis dans le noir, ils attendaient quelque chose, qu'elle réagisse, qu'elle les commande, qu'elle leur parle. Incapable d'expliquer comment elle avait conscience de leur présence si on le lui demandait, elle ignorait de la même manière comment communiquer avec eux. Un peu affolée, elle se mit à respirer difficilement et son front perlait à présent de sueur. Elle détestait les sentir si nombreux et prêts à envahir les lieux. A tort, elle avait l'impression de les sentir grimper sur elle, les imaginant en train de se déplacer lentement le long de sa colonne vertébrale pour aller se nicher dans ses cheveux, sur son crâne. Elle inclina alors la tête comme pour frotter son oreille sur son épaule dans un tic de malaise, implorant la nature d'empêcher qu'un tel supplice ne se produise. Laurise, quant à elle, n'avait même pas remarqué ce qui était en train de se tramer, toujours hargneusement rivée sur l'homme resté muet.

La scène avait quelque chose de déroutant pour qui aurait pu y assister. Lhon questionnait Laurise sans relâche et Mélissa se remit à fixer le plancher. Elle se concentrait de toutes ses forces pour faire partir les petits curieux dont personne ne semblait avoir remarqué la présence à part elle, luttant contre l'envie de se débattre pour se frotter nerveusement la tête et les bras, mais de toute manière, les cordes lui serrant les poignets étaient bien trop serrées pour espérer s'en dégager. Se retrouver prisonnière dans un espace réduit dont les murs, le plancher et le plafond commençaient à se perler de petites taches noires, sans pouvoir utiliser ses mains pour se protéger, l'angoissait outre mesure. Elle quitta donc la conversation pour se concentrer sur le lien qu'elle avait avec eux pour leur demander de repartir, de la laisser en paix, sans réellement savoir si c'était pour se rassurer elle-même ou éviter que l'un d'eux ne soit écrasé.
Parallèlement au désarroi de Mélissa, Laurise et l'autre homme semblaient avoir oublié qu'ils n'étaient pas seuls. Leurs regards lançaient des flammes dans une sorte de bras de fer imaginaire qui soulevait une incompréhension toujours grandissante au fil des minutes. Elle arrivait tout de même à envoyer quelques répliques cinglantes à son inquisiteur sans même détourner la tête.
- Qu'êtes-vous venues chercher par ici ?
- Allez savoir !
- Où allez-vous ?
- Nulle part, on se baladait.
- Pourquoi résistez-vous ? Vous êtes captives, vos amies ne vont pas tarder à l'être et nous contrôlons à présent votre village. Vous n'avez rien à y gagner !
- Non rien, juste sauver nos vies !
- Elles ne valent rien vos vies ! s'emporta alors Lhon.
- Toute vie a de l'importance, même la vôtre, rétorqua Laurise aussi sec sans réfréner son dégoût. Vous allez vous faire sortir de ce continent à grands coups de pieds aux fesses, c'est moi qui vous le dis. Peu importe d'où vous venez, nous allons vous y renvoyer avec force !
- J'aimerais bien voir ça ! se moqua-t-il alors.
- Votre souhait va être exaucé, ne vous en faites pas !
Excédé par ce comportement, Lhon se leva pour aller l'attraper par les cheveux et lui tirer la tête en arrière d'un geste sec.
-Tu vas me dire où sont les deux autres, oui ou non ?
Elle lui sourit alors de toutes ses dents, perdue pour perdue, et lui répondit le plus calmement du monde : « non ! »
Sans la lâcher, il pointa alors son fusil sur Mélissa, effaçant instantanément le sourire de défi de la chasseuse mais le coup de feu partit sans même lui laisser le temps de se raviser.

***

Dans la grotte où elles avaient trouvé refuge, Réséda resta tétanisée contre la paroi durant quelques secondes seulement. La surprise provoquée par l'apparition de l'esprit de l'air fut tout de suite dissipée par la mine désolé qu'il arborait.
- Réséda, je suis désolé d'être apparu ainsi, j'aurais dû te prévenir.
- Esprit de l'air ? bredouilla-t-elle sur un ton mêlant l'appréhension et l'émerveillement.
- Oui, ne sois pas effrayée, je t'en prie !

La jeune femme fit quelques pas en avant et s'arrêta à mi-chemin entre elle et l'esprit. Elle l'observait, le dévisageait, l'étudiait autant qu'elle le pouvait dans la demi-pénombre régnant à présent dans la grotte. Elle avait du mal à en croire ses yeux. Les hybrides parlaient régulièrement de la relation avec leur esprit, expliquant qu'ils arrivaient à les voir, leur parler comme s'ils étaient des humains. Mais un affranchi ne pouvait en aucun cas voir un esprit et elle n'avait jamais imaginé à quel point ils pouvaient avoir l'air réels.
- Tu... tu es si...
Elle le vit alors sourire avant qu'il termine sa phrase à sa place :
- Humain ?
- Ou... oui, enfin transparent mais humain.

Comme pour contredire la jeune femme, une traînée de poussière s'écoula du plafond de la grotte, passant lentement au travers du corps de l'esprit dans une chute atténuée, avant de rejoindre délicatement le sol. Devant les yeux émerveillés de sa protégée, il tendit lentement une main en avant, signe que tout allait bien.
- Je peux être ce que je veux, n'aie pas peur, surtout.
A peine sa phrase achevée, il se mua lentement en une biche majestueuse, puis en un aigle et enfin en un lion sous le regard ébahit de la jeune femme. Elle sursauta tout de même légèrement lorsque le lion en question l'interpella de la voix si familière qu'elle connaissait bien à présent.
- Mais je présume que tu préfères me voir sous une forme plus proche de la tienne.
La fin de sa phrase parut légèrement déformée par le changement de forme de l'esprit. De nouveau, il apparut sous les traits d'un homme, un plutôt bel homme, comme se l'était toujours représenté Réséda. Il avait quelques traits de Seven, mais un visage moins poupon et des expressions plus marquées. C'était essentiellement ce point qui l'interpellait d'ailleurs. D'aussi loin qu'elle se souvenait, elle s'était représenté les esprits comme des entités différentes des humains, plus vaporeuses et avec des préoccupations peut-être plus nobles ou simplement différentes. L'expression de sentiments tels que la gêne ou l'amusement qu'il exprimait à présent en un sourire l'interloquait de telle manière qu'elle ne se rendait pas compte de sa propre attitude. Elle restait là, plantée au milieu de la grotte à observer cet être translucide avec un sourire béat. L'esprit ne bougeait pas, ne parlait pas, il lui laissait le temps de s'acclimater à la situation. C'est Réséda qui rompit le silence au bout d'un certain temps, sortie de ses rêveries par un gémissement de sa sœur, toujours inconsciente et en proie à un tourment qui semblait ne plus en finir.
- Elle va mal, très mal, soupira-t-elle les yeux rivés sur la malade. Tu ne peux rien faire pour elle ?
- ...
- Tu as un nom ? reprit-elle plus assurée.
Étrangement, cette simple question eut un effet inattendu sur l'esprit de l'air. Son corps translucide n'avait d'autre couleur que des nuances bleutées, mais Réséda aurait parié que s'il avait pu, il aurait rougi.
- J'ai fait un impair ? s'enquit-elle alors immédiatement, tout aussi gênée que son interlocuteur.
- Non ! Non, Réséda, c'est juste que... j'en ai un mais personne ne me l'a jamais demandé.
- Hein ? expira-t-elle d'étonnement. Comment ça, personne ne te l'a jamais demandé ? Et tous les hybrides avec lesquels tu traites, alors ?
- Eh bien, je n'entretiens pas vraiment les mêmes relations avec les autres hybrides, il y a des règles. Ils m'appellent « esprit de l'air », c'est ainsi !
- Des règles ? Mais je croyais justement qu'il n'y avait pas de règles ! Toi-même, tu m'as dis qu'aucune norme n'existait dans la relation entre un hybride et son esprit. Quelles sont-elles ? Comment puis-je les respecter alors que je les ignore ?
- Eole
- Quoi, Eole ?
- Mon nom c'est Eole, pas très original pour l'esprit de l'air, je le sais, mais c'est mon nom.
Une sorte de silence méfiant s'installa alors quelques minutes. Réséda fronçait les sourcils devant la retenue de son esprit. Il avait délibérément occulté la question des règles. Peut-être voulait-il qu'elle les transgresse pour le lui reprocher ensuite ? Cette pensée la fit éclater de rire. C'était une idée stupide ! Il semblait vouloir la protéger, c'était certain. Jamais il n'agirait si perfidement avec elle. Son rire fit alors immédiatement place à la même mine renfrognée que quelques secondes plus tôt. Comment pouvait-elle être si sûre d'elle, si confiante envers quelqu'un qu'elle ne connaissait pas depuis plus de deux jours ? Elle secoua alors négativement la tête, ça n'était pas « quelqu'un » ! C'était un esprit.
- Tu vas faire des grimaces encore longtemps ? l'interrompit alors Eole.
Elle le regarda alors droit dans les yeux, ou du moins droit vers l'emplacement normal des yeux d'un être humain (elle n'était pas tout à fait certaine qu'il puisse voir sous la même forme qu'elle) avant de rajouter :
- Je ne comprends pas grand chose à tout ça. J'ai beau essayer de remettre les pièces du puzzle en place, il y a tellement d'incohérences par rapport à ce qu'on m'a appris que je suis perdue.
A cet instant, Eole disparut, laissant l'espace d'une seconde une sorte de buée vaporeuse à l'endroit où était son corps, pour réapparaitre à seulement un mètre d'elle, provoquant un saut de recul de la jeune femme.
- Non attends, ne bouge pas, lui implora-t-il en avançant d'un pas pour se retrouver de nouveau très proche d'elle.
Méfiante, elle attendit qu'il parle.
- En temps normal, j'aurais tout fait pour que tu intègres une chose après l'autre. En temps normal, tu n'aurais jamais eu à dialoguer avec moi, d'ailleurs. Mais l'intrusion de ces hommes nous a surpris, nous les esprits, autant que vous. Nous sommes certes moins en danger que vous à court terme, mais dans le temps, c'est nous tous qu'ils extermineront. Alors il nous faut dépasser les règles et les limites que nous avions nous même instaurées. Nous allons apprendre à nous connaître, Réséda, je te le promets. Mais pour l'instant, j'ai besoin de toi.
- Personne n'a voulu m'écouter lorsque je me suis adressée au conseil. Et maintenant que Moussalin est conquis, tu devrais plutôt rester vers les hybrides de l'autre côté de la nouvelle barrière. C'est avec eux que tu vas mener la résistance.
- Pas uniquement. Tes amies et toi avez une mission à remplir. Ta sœur le sait. Je vais vous aider.
- Ma sœur... reprit-elle pensivement. Ma sœur est à l'agonie. On ignore ce qu'elle a. Elle est en plein délire et croit entendre tout, tous les esprits, toutes les entités de la nature. C'est possible ça tu penses ?
Il prit quelques instants pour réfléchir mais secoua la tête négativement.
- Jamais un être humain ne pourrait entendre l'ensemble des âmes de la nature comme le père des pères... à moins que... s'interrompit-il de lui-même.
- A moins que quoi ? l'interrogea la jeune femme pleine d'espoir.
- Non... reprit-il plus résigner, c'est impossible.
- C'est bien ce qu'il me semblait, se résigna Réséda. Et Laurise et Mélissa ? Tu as des nouvelles ?
- Oui, lorsque je les ai laissées, elles étaient pratiquement arrivées au refuge. Mais j'entends des appels, les hybrides de l'autre côté de l'ancienne barrière ont besoin de moi, je dois y aller. Mais avant... j'aimerais une faveur.
- Oui ?
Sans lui répondre, il sourit et tendit une main vers son visage, provoquant instantanément un nouveau mouvement de recul de la petite venimeuse. Retenant son souffle, elle le dévisageait tel un fou échappé de la résidence des rêveurs (la résidence des rêveurs se trouvait à Flomail et on y plaçait les personnes atteintes de démence).
- Qu'est-ce que... suffoqua-t-elle pratiquement.
- Chuuut, fais moi confiance.
- Mais non enfin ! expira-t-elle la voix crispée et les yeux pratiquement exorbités.
- De quoi as-tu peur ? Eole avait une voix calme, sûr de lui et rassurante.
- De... enfin tu sais... de... poison... mon...
- Et comment veux-tu que ton poison contamine le sang que je n'ai pas ? s'amusa-t-il tendrement.
- Je... non, ce n'est pas...
D'un coup, Eole haussa le menton en pivotant légèrement le visage, il entendait un appel adressé à lui seul. Ses sourcils se froncèrent.
- Je dois vraiment y aller. Ne bouge pas de cette grotte avant mon retour ou celui de Laurise et Mélissa. Et il disparut aussi sec, laissant Réséda le cœur battant la chamade et la respiration haletante. Elle mit quelques minutes à réaliser même son départ et lui en voulut fortement pour ça. Comment osait-il lui provoquer une telle frayeur et la laisser en plan de la sorte ? Il avait failli la toucher. Quelqu'un, ou plutôt quelque chose avait failli la toucher au visage. Cette simple constatation lui donnait le vertige. Il avait voulu porter une main sur elle sans même la prévenir, sans lui demander, sans se rendre compte que personne, jamais, ne l'avait touchée. Évidemment il y avait les quelques personnes âgées qu'elle avait aidées à partir en fin de leur vie par une simple caresse de la main. Mais cela n'avait rien de comparable.

A présent, même les gémissements de Sarah n'arrivaient pas à la sortir de sa torpeur. Son cœur n'avait absolument aucune intention de l'écouter et de recommencer à battre normalement. Il lui semblait que n'importe qui passant à un kilomètre à la ronde pourrait l'entendre au travers des chutes d'eau devant l'entrée de la grotte. Mais elle réussit tout de même à retrouver péniblement ses esprits en se remémorant la scène. Elle revoyait la poussière passer lentement à travers son corps, pas tout à fait comme s'il était composé de chair et d'os en coulant sur son crâne, mais plutôt en le traversant lentement jusqu'à atteindre le sol en douceur.

S'il ne pouvait pas retenir de la poussière, comment aurait-il pu la toucher ? Elle revoyait les hybrides du village traverser la place centrale en parlant seuls sans que cela n'éveille la curiosité de quiconque, après tout, chacun imaginait un esprit à côté pour lui rendre la réplique. Mais jamais on avait vu un hybride jouer au jeux des graines folles avec un esprit durant les longues soirées d'hiver. Les esprits n'interféraient pas avec les humains, ni avec le monde matériel d'ailleurs. Pas directement du moins. Les enfants trop aventureux qui risquaient de se noyer étaient certes sauvés, mais pas directement par l'esprit, plutôt par l'eau elle même qui se solidifiait pratiquement pour monter à la surface le petit malheureux.

En tout cas, Eole ne pouvait pas la toucher, pas réellement, c'était impossible. Mieux valait arrêter de repenser à tout cela. Elle se tourna alors vers sa sœur, toujours allongée sur le sol et ferma les yeux un instant.
- Faites vite les filles ! Mère nature, aide-les !

***

Dans le refuge à quelques heures de la grotte, le coup de feu se répercuta quelques secondes avant de laisser place à un silence d'effroi. Les éclaboussures de sang glissaient le long du visage de Laurise sans pour autant lui faire fermer les paupières, trop choquée pour bouger. Devant elle gisait le corps de celui qui menaçait Mélissa quelques secondes plus tôt alors que le deuxième homme se tenait derrière, le bras toujours tendu et pointant son arme sur du vide à présent. Il était tout aussi surpris que les filles de sa propre réaction. Lorsque Mélissa osa enfin relever légèrement la tête, il réalisa enfin ce qu'il venait de faire et se ressaisit en pointant immédiatement son arme sur Laurise, comme si la menace ne pouvait venir que d'elle.
- Ne bougez pas ! ordonna-t-il d'une voix étonnamment sans faille.
Il ne bougeait ni ne tremblait d'un seul millimètre, mais son esprit semblait en proie à une tempête que l'esprit de l'air lui-même aurait bien du mal à maîtriser. Les filles ne comprenaient plus rien. Ces hommes étaient des brutes, certes, mais de là à tuer un des leurs en les protégeant... Laurise cherchait à organiser ses idées, mais elle n'arrivait pas à prononcer le « pourquoi » auquel son esprit s'accrochait. Cependant, il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour s'apercevoir que leur interlocuteur était exactement dans le même état qu'elles. Toujours impassible en surface, il semblait embourbé dans les tourments de son acte. Elle décida alors de saisir sa chance en dépit de l'arme braqué sur elle et bondit sur lui pour le déstabiliser d'un coup d'épaule. Malheureusement son plan ne fonctionna pas et elle se retrouva de nouveau sur le sol, la mâchoire en flamme et l'esprit embrumé.
- Laurise ! s'inquiéta Mélissa en voyant son amie au sol dans une fâcheuse posture, avec les mains toujours liées dans le dos.
- Je vous avais dit de ne pas bouger, reprit le roc, toujours droit comme un piquet.
- Vous n'êtes qu'un monstre ! l'insulta Mélissa, sentant le courage lui revenir. Elle détestait voir son amie maltraitée, comme chacune des filles de leur groupe d'ailleurs, mais l'attitude de cet homme à l'apparence rigide et aux muscles nerveux devant elle la fit sortir de ses gonds. Elle sentait peu à peu une rage la conquérir sans qu'elle ne puisse lutter d'une quelconque manière.
Sans faire cas de sa pitoyable remarque, l'homme questionna de nouveau Laurise, qui cracha un peu de sang sur le sol, le coup lui ayant sectionné la lèvre inférieure.
- Comment pouvez-vous affirmer si naïvement pouvoir les chasser de votre continent ?
- Qu'est-ce que ça peut bien vous faire ? le méprisa Laurise alors qu'un grondement sourd se fit entendre à l'extérieur de la cabane.
- Parce que si c'est le cas, je n'aurais pas tué mon frère d'armes pour rien. Qu'est-ce que ? commença-t-il avant d'être interrompu par un crissement paraissant encercler toute la petite construction en bois qui les abritait.
-Arrêtez de nous prendre pour des faibles ! hurla Mélissa alors qu'elle se relevait doucement, se plaçant entre Laurise à terre et l'homme qu'elle foudroyait du regard sans se soucier de l'arme la visant à présent.
- Mélissa, qu'est-ce que tu fais ? s'inquiéta Laurise n'ayant jamais vu son amie dans un tel état et dont les cheveux paraissait aspirer l'obscurité de la nuit tellement leur noirceur s'accentuait.
Le bruit extérieur s'accentuait à chaque seconde. A présent, les planches de bois servant de murs au pauvre refuge de pacotille tremblaient sous une pression indéterminée sans que cela n'importune le moins du monde la jeune furie. Ce n'est que lorsqu'une des lattes du parquet se rompit au centre de la pièce, laissant apparaître une masse noire informe et grouillante, qu'elle sembla réaliser ce qu'il était en train de se passer.
-Mélissa ! hurla Laurise tandis que le garde braquait à présent son arme sur une colonie de scorpions s'échappant de la plainte. Mélissa, ils sont mortels, fais-les partir, calme-toi !
- Je... je ne leur ai pas demandé de...
Alors que la menace se rapprochait des pieds du garde, mais de Laurise par la même occasion et que les palissades semblaient au point de rupture sous la pression d'une quelconque colonie d'insectes, l'homme vida son chargeur de manière aléatoire contre ces minuscules ennemis bien trop nombreux par rapport au nombre de balles dont il disposait. Laurise chercha à se redresser pour s'éloigner des scorpions devenu plus menaçants suite à la riposte de leur ravisseur.
- Mélissa ! ordonna-t-elle sans plus d'explication.
La jeune femme sembla réaliser la situation pour la première fois, que son amie elle aussi était menacée par ses petits gardes du corps. Ils avaient perçu la colère de leur maîtresse, provoquée par une menace humaine mais sans savoir si la menace venait de Laurise ou de l'homme, et paraissaient vouloir la défendre des deux.
- J'ignore ce qu'il faut faire !
- Calme-toi ! Respire, transmets-leur ton calme et vite !
- C'est vous qui faites ça ? s'interposa l'homme en la saisissant par le bras faisant sursauter Mélissa.
- Arrêtez, si vous voulez vivre, ne lui faites pas peur !
Dans l'incompréhension la plus totale il la lâcha sans s'éloigner. A présent, seule une toute petite partie du sol ne semblait pas infestée par les bêtes.
- Mélissa, respire, reprit-elle en s'approchant du mieux qu'elle pouvait de son amie. Respire profondément, regarde, personne ne nous fera du mal. N'est-ce pas ? se tourna-t-elle vers l'homme toujours sur le qui-vive.
Comme ce dernier ne répondait pas et qu'une brèche dans le plafond laissa s'écouler une pluie d'araignées elle reprit un peu plus menaçante : « n'est-ce pas ? »
- Si j'avais voulu vous tuer, j'aurais laissé Lhon le faire ! se ressaisit-il.
Mélissa ferma alors les yeux et respira profondément comme son amie le lui avait demandé ou plutôt ordonné. L'effet fut immédiat. Les petites bêtes rampantes se figèrent, un scorpion le dard en l'air et prêt à piquer le pied de Laurise commença un mouvement de recul. Le fourmillement sembla s'atténuer quelque peu.
- C'est bien p'tite pomme, maintenant concentre-toi et tout ira bien.

Les mains toujours ligotées dans leurs dos, Laurise accompagna ses paroles d'un petit mouvement du torse afin de prendre la main de Mélissa dans la sienne. Les deux jeunes femmes étaient à présent pratiquement dos à dos, mais elles se tenaient fermement et Mélissa puisa dans cette douceur le calme qui lui manquait. Elle senti la colère retomber, Laurise n'était plus en danger immédiat, elle non plus. Son cœur s'apaisa et la marée noire se retira peu à peu, plus légère et plus fluide qu'à sa montée.
Les trois protagonistes de la scène restèrent figés jusqu'à la disparition totale des envahisseurs avant de se rendre compte de la situation. Laurise tira immédiatement Mélissa par la main pour l'éloigner de celui qui les menaçait encore.
- C'était quoi, ça ? les questionna-t-il sans même se soucier de leur mouvement de recul. Après tout, elles étaient encore ligotées et il avait une arme. Déchargée certes, mais elles n'étaient pas censées le savoir.
- C'était ce qui vous attend si vous ne nous relâchez pas. Mélissa contrôle les insectes et autres petites bêtes. Si vous nous livrez aux autres, vous mourrez d'une piqûre mortelle, bluffa Laurise en serrant très fort la main de Mélissa, sentant qu'elle allait protester et vendre qu'elle n'était pas certaine de pouvoir les refaire venir.
- Je viens de tuer mon frère d'armes ! s'impatienta-t-il, occultant la réponse absurde, concernant le contrôle des insectes, qu'il décida de traiter plus tard. N'est-ce pas une preuve assez grande que je suis de votre côté ?
- Que vous êtes de notre côté ? s'indigna Mélissa avant même que la chasseuse ne puisse riposter. Même après l'avoir tué vous avez frappé Laurise !
- Elle m'a sauté dessus, je l'ai frappée, normal !
La chasseuse leva les yeux aux ciel devant l'absurdité totale de la situation et décida de reprendre le contrôle. Après tout, leurs deux amies les attendaient dans la grotte, le ventre vide depuis des jours et l'état de santé de Sarah n'attendrait pas après des enfantillages.
- Si vous êtes de notre côté, détachez-nous et expliquez nous pourquoi.

Il posa alors son arme sur la petite table centrale, conscient que dans tous les cas, elles ne pourraient pas s'en servir contre lui et sortit un couteau de sa poche pour rompre leurs liens. Aussitôt libres, les jeunes filles se massèrent les poignets et ne prononcèrent plus une parole avant qu'il ne s'explique, mais comme rien ne venait, la chasseuse le relança.
- Alors ?
- C'est une longue histoire et le temps presse. Si Antrace ne nous voit pas revenir, il lancera encore plus de gardes dans cette direction. Il est impossible qu'il nous arrive quelque chose à Lhon et moi. Si c'est le cas, c'est qu'une menace bien réelle existe et il voudra l'éradiquer sans plus attendre.
- Impossible qu'il vous arrive quelque chose ? ironisa Laurise. C'est un peu présomptueux comme réponse.
- C'est la bonne réponse pourtant. Il faut partir d'ici et vite. Vous m'expliquerez ensuite comment vous comptez faire pour chasser les miens de ce continent.
Il n'eut pour toute réponse qu'un rire de Laurise et un regard exaspéré de Mélissa, les bras croisés sur sa poitrine en signe d'attente.
- Écoutez, je sais que ma requête vous semble absurde. Mais il faut me croire pourtant. Toi, dit-il en montrant Laurise du menton, j'ignore pourquoi mais je suis certain que tu as compris que je n'appartenais pas vraiment à leur peuple.
Laurise se sentit déstabilisée et ne sut quoi répondre, ce qui était, il fallait le préciser, une grande première.
- Qu'est-ce qui nous prouve que vous n'avez pas sacrifié l'un des vôtres voyant que vous n'arriverez à rien nous soutirer ? le questionna Mélissa, fière de son aplomb.
- Rien, je vous l'accorde, mais nous ne sommes pas tous des monstres comme vous nous appelez. Notre peuple est en grandes difficultés et nous essayons simplement de survivre. Mais la question n'est pas là. La question est que je ne suis pas des leurs et, j'ignore pourquoi, mais j'ai le sentiment de me rapprocher de chez moi en étant ici. Je n'approuve pas les méthodes d'Antrace et pourtant je n'ai connu que celles-ci toute ma vie. Laissez-moi le temps de vous le prouver. Lorsque vous avez parlé d'un moyen de vaincre nos troupes, même si je pensais que c'était une diversion, j'ai eu le sentiment... la conviction intime que c'était vrai.
- Ça l'était, répondit simplement Laurise provoquant un râle d'indignation chez Mélissa.
- Mélissa, je peux te parler ? Et sans attendre un quelconque consentement elle attira son amie à l'autre bout de la petite cabane avant de se rapprocher de son oreille pour lui murmurer :
- Quel choix avons-nous ? S'il voulait nous tuer, il l'aurait fait.
- Mais c'est peut-être une tactique. Tu as bien constaté à quel point une vie avait peu d'importance pour eux. S'il essayait simplement de trouver Sarah et Réséda ?
- Je ne pense pas. Regarde-le. Regarde-le bien... insista-t-elle. Il est différent des autres. Physiquement je veux dire. Regarde les pigments de sa peau. On dirait qu'il est bronzé alors que les autres semblent avoir grandi dans une grotte à l'abri du soleil. Ensuite sa taille, il doit mesurer, quoi ? Un mètre quatre-vingts ? Soit environ dix centimètres de moins que les autres. Et puis il y a aussi...
- Ses cheveux, l'interrompit Mélissa.
- Tu as remarqué toi aussi ?
- Laurise, tu ne peux pas jouer nos vies sur une couleur de cheveux et quelques caractéristiques physiques, ça ne veut rien dire sur le contenu de son coeur... si tant est qu'il en ait un.
- C'est autre chose, je t'assure. Il m'est difficile de l'expliquer mais j'ai une drôle d'impression. Comme si tous mes sens me criaient de lui faire confiance. Et puis de toute manière, quels choix avons-nous ?
- ...
- Alors ?
- Alors c'est irrationnel, Laurise ! Tu te rends compte de l'enjeu ? Je ne lui fais pas confiance, absolument pas !
- Je sais et je comprends. Et pourtant, je ne peux l'expliquer mais lorsque je regarde dans ses yeux c'est comme si je m'y reflétais. Je me sens proche de lui. Il n'est pas comme eux, quelque chose émane de lui tu ne le ressens pas ?
Loin de rassurer Mélissa, cette remarque lui fendit le coeur. Jamais Laurise n'avait décrété se sentir proche d'une autre personne que de leur petit cercle, alors d'un étranger, d'un meurtrier ? Il lui était impossible de concevoir cette confiance soudaine. Les rôles étaient clairement inversés, en temps normal, c'était elle qui était trop naïve et Laurise toujours sur ses gardes.
- Mais non, je ne le ressens pas ! s'emporta Mélissa avant de baisser de nouveau la voix. Enfin, peut-être qu'il est différent, je te l'accorde, mais il vient de tuer l'un des siens comme un rien, comme si la vie n'avait aucune importance. Il est en train de trahir son peuple, je n'y crois pas une seule seconde, lui aussi doit avoir un père, une mère quelque part. Crois-tu vraiment qu'il peut les abandonner et les trahir sur un simple coup de tête pour tes beaux yeux ?
- Arrête une seconde de divaguer, tu veux ? Je ne te parle pas d'une quelconque attirance, je te parle d'autre chose. Mon cœur, mon âme, mon instinct me crient de lui accorder toute ma confiance. Jamais je n'ai ressenti ça et tu le sais. Tu sais aussi à quel point je ferais tout pour te protéger, pour vous protéger. Alors aujourd'hui, je te demande de t'en remettre à moi et à moi seule. Pas à lui.
- ...
- P'tite pomme, le temps presse, maintenant.
- Si jamais il tente quoi que ce soit, il nous faudra nous montrer aussi meurtrières qu'eux et je n'aime pas cette idée Laurise, pas du tout. J'ignore même si j'en suis capable, maugréa-t-elle en signe d'accord malgré tout.
Sans plus attendre, la chasseuse se retourna.
- Nous ne vous accordons aucune confiance. Mais nous avons décidé de vous laisser le bénéfice du doute. Si jamais vous nous trahissez, un seul faux pas, un seul geste maladroit de votre part et Mélissa rappelle ses petits copains qui viendront vous mordre durant votre sommeil où que vous soyez. Jamais, nulle part, vous ne serez en paix. C'est compris ?
Il ne sembla aucunement troublé par la menace mais acquiesça d'un signe de tête.
- Autre chose, poursuivit-elle. Nous ne savons rien de vous, de votre peuple, du pourquoi de votre revirement de situation. Nous attendons de vous un récit détaillé, et s'il ne nous plaît pas...
Elle s'interrompit quelques instants en repensant à la manière dont il l'avait repoussée dans sa pseudo-tentative pour le déstabiliser...
- Il a intérêt à nous plaire ! affirma-t-elle enfin, ne sachant quelle menace prononcer pour l'effrayer, elle laissa faire son imagination.
- Je ne suis pas très bavard.
- Il va falloir faire un effort.
Leur interlocuteur haussa légèrement un sourcil et fit le premier pas. Il enjamba le cadavre sans même un regard, ce qui mit Mélissa encore plus mal à l'aise qu'elle ne l'était déjà et tendit une main en direction de Laurise qui lui lança un regard interrogateur proche de l'ahurissement.
- Chez nous, lorsqu'un marché est conclu, nous nous serrons la main.
- Curieuse coutume ! lui répondit Laurise en lui rendant la pareille et en le serrant si fort qu'il décrocha une très légère grimace.
- Quand je dis « serrer la main », c'est doucement, et il lui montra en relâchant la pression et en secouant doucement son bras de haut en bas. Quelle poigne !
- Encore plus curieux, finit par lâcher Laurise avant de céder la place à une Mélissa très réticente, mais qui saisit tout de même la main en face d'elle pour ne pas exposer ses craintes.
- Vous avez un nom ? l'interrogea la chasseuse.
- Roard.
- Etrange. Moi c'est Laurise, dit l'intéressée avant de se tourner vers son amie, et voici Mélissa. Mais assez parlé, si ce que vous dites est vrai, nous devons faire vite. Il nous faut récupérer des provisions et du matériel. Après tout, des épaules de plus nous seront utiles.
Sans plus attendre, les filles cherchèrent des sacs qu'elles remplirent de provisions. Laurise se chargeait de sélectionner le matériel nécessaire pour leur futur périple comme des vêtements, de la corde, ainsi que quelques gobelets et gamelles qu'elle répartit entre elle et Roard. Le climat était étrange, ils continuaient à se fixer sans parler comme lorsqu'il les tenait encore en joue quelques minutes plus tôt, mais la méfiance avait cédé la place à l'incompréhension. Mélissa partit de l'autre côté de la pièce pour faire le plein de nourriture et d'herbes médicinales comme du Cerestin et de la Solance. Elle ne manqua pas de remarquer Roard qui reprenait son arme pour lui rajouter quelque chose qu'elle ne put identifier.
- Je le recharge simplement, se justifia-t-il, devant le regard méfiant dont elle le gratifiait. Ce n'est pas contre vous.
- Nous avons un certain nombre d'heures de route qui nous attendent, combien de temps pensez-vous que nous disposons avant que l'autre malade ne lance ses sbires sur nous ? l'interrompit Laurise.
- Nous devions lui faire un rapport demain avant midi. Je dirais donc à cette heure-là. Il ne tardera pas à envoyer des renforts. Quant à l'autre groupe, j'ignore où ils sont, mais ils n'avaient plus pour mission de vous retrouver puisque Lhon et moi étions à votre poursuite. A mon avis, ils doivent être envoyés comme éclaireurs pour découvrir le prochain village et évaluer la situation.
- C'est limite vexant, s'étonna Laurise, nous sommes quatre et il nous envoie simplement deux gardes.
- Vous devriez être honorées. Il vous envoie deux combattants ! L'élite de notre société.
- Si ce que vous dites est vrai, vous allez devoir nous expliquer tout ceci sur le chemin. Autant que le risque que nous prenons en vous emmenant avec nous serve à quelque chose.
Elle saisit alors le sac qu'elle venait de remplir et le mis en bandoulière dans son dos, demandant à Mélissa si elle était prête.
- Allons-y !
- Maintenant ? sétonna Roard, de nuit ?
- Nous avons huit heures de marche devant nous. Elle lança une pomme à Mélissa que cette dernière saisit au vol. Vous avez mangé ?
- Peu importe, la question n'est pas là, se défendit-il. De nuit, nous risquons de nous perdre, cette forêt est particulièrement dense et même nous avons eu du mal à avancer.
Il n'eut en retour qu'un sourire moqueur des deux filles qu'elles auraient pu lancer à un enfant de trois ans face à sa naïveté, avant qu'elles croquent chacune dans leur pomme en sortant de la cabane et qu'elles s'enfoncent dans l'opacité des bois. Il leva les yeux au ciel, se demandant dans quelles mains il venait de remettre son destin avant de leur emboîter le pas, réconforté par l'idée d'au moins en avoir un à présent.
Chapitre 9 : Révélations by awax
Lorsqu'il avait senti l'appel, Eole n'avait pas osé dire à Réséda qu'il ne provenait pas d'un hybride, mais d'un de ses pairs, et non du moindre. Les esprits restaient indépendants, mais le père des pères avait une relation particulière avec chacun d'entre eux. Il ressentait leurs sentiments même à l'autre bout du monde et les doutes d'Eole à son encontre lui avaient fait comprendre à quel point il était urgent de le convoquer. A présent, les deux esprits flottaient dans les airs, à l'abri des regards et des oreilles de leurs semblables. Comme à leur habitude, ils avaient pris leur forme plus ou moins humaine et se jaugeaient d'une manière de défi. Au bout de quelques minutes, Eole engagea la conversation :

- La nouvelle barrière sera-t-elle prête pour parer une attaque prochaine ?

D'abord surpris par cette interrogation à laquelle il ne s'attendait pas, son interlocuteur répondit comme si de rien n'était :

- Oui, elle s'étend à présent sur vingt kilomètres, nous avons déporté les cinq villages les plus proches et crois-moi, aucun être humain ne pourrait la traverser. Hybrides et esprits ont travaillé de concert jours et nuits. Il faudra tout de même encore quelques jours pour que toutes les plantes toxiques arrivent à maturité, mais les premiers intrépides n'iront pas plus loin que trois mètres avant de périr d'une manière ou d'une autre.
- Bien, répondit Eole les bras croisés sur son torse.
- Mais je suppose que les doutes que j'ai ressentis venant de toi ne sont pas dûs à la barrière, poursuivit son aîné. Expose donc ce qui te brûle.
- Vous le savez aussi bien que moi, père.
- Du respect ! s'emporta alors l'ancien. N'oublie pas à qui tu parles !

Eole réfléchit une minute à la manière la plus pertinente d'exposer son doute sans vexer celui auquel il devait son existence même. Mais après tout, les faits étaient là. Le créateur lui-même avait transgressé les règles, il venait de le comprendre, et ses propres écarts de conduite avec Réséda avaient une chance de trouver un salut à la suite de cette confrontation.
- Vous devez savoir que j'ai choisi d'enfreindre les règles pour entrer en contact avec la jeune Réséda.

Il n'eut aucune réponse, si ce n'est un regard sentencieux et accusateur, ce qui l'encouragea à poursuivre.

- Et maintenant que je sais ce que vous avez fait, je pense que vous pouvez comprendre mes raisons mieux que quiconque.
-Tu vas trop loin, Eole. Comment oses-tu me juger ?

La voix du père des pères n'avait plus rien de serein comme à son habitude. Il se contenait pour ne pas qu'elle s'entende à des kilomètres à la ronde, mais chaque mot résonnait douloureusement pour l'esprit de l'air.

- Lorsque j'ai décidé d'entrer en contact avec Réséda, j'imaginais simplement interagir avec elle en la guidant au cours de sa vie pour qu'elle se sente un peu moins isolée. Les évènements dramatiques que nous vivons m'ont poussé à approfondir notre relation, je n'ai pas eu le choix. Même nos frères n'ont pas cru mon alerte. Regardez la réaction qu'ils ont eue, que vous-même avez eue lorsque je leur ai annoncé que des continentaux arrivaient. J'ai été jugé comme un fou, un véritable paria. Vous étiez tous tellement certains qu'aucun humain n'avait pu survivre sur le reste de la planète ! Il m'a fallu prévenir nos protégés avec lesquels nous vivons en osmose.

Pour toute réponse, son interlocuteur croisa les bras sur sa poitrine, attendant la suite de son développement. Eole s'exécuta donc.

- Mais vous... Vous avez engendré une humaine, père. Et maintenant vous la laissez en proie à des tourments qu'elle ne surmontera pas sans vous. Elle se meurt. Votre devoir est...
- Ne me dis pas quel est mon devoir ! tonitrua le fautif.
- Pardonnez-moi mon père mais... Je ne comprends pas comment, après ce qui est arrivé à Réséda et aux autres descendants de la première relation esprit / humain, vous ayez pu...

Un blanc empli de peine s'installa entre les deux esprits. L'un n'aurait pas dû accuser son père, l'autre n'aurait pas dû commettre une telle faute, mais continuer à le cacher se révélait être au-dessus des forces du créateur. Il avait une fille. Évidemment, le père des pères avait engendré toute créature présente sur cette planète, mais aujourd'hui, il avait créé une nouvelle espèce, il avait une descendance humaine et se sentait indéniablement attiré vers elle. Pourtant, il ne pouvait reconnaître son erreur. Bien des siècles plus tôt, un esprit avait fauté avec une humaine. Des quadruplés étaient nés de cette union. Tous en parfaite santé et sans aucune distinction avec les autres être humains. En revanche, les gènes de l'esprit des plantes venimeuses s'étaient révélés plusieurs générations plus tard, continuant encore à sévir à l'heure actuelle. Réséda en était une descendante à des degrés divers et les quatre autres enfants répartis sur le continent souffrant de la même tare qu'elle également. De tels enfants risquaient encore de naître dans les générations futures. Malgré plusieurs tentatives, personne n'avait su identifier les porteurs sains de cette tare et il était impossible de savoir chez qui et quand le gène allait se révéler. Voilà pourquoi, depuis cette époque, les relations entre les esprits et leurs hybrides restaient distantes et respectueuses, sans véritable affection. Nul ne savait ce qu'une nouvelle union entre ces deux entités pourrait encore engendrer. Et pourtant, pourtant l'erreur avait été commise une nouvelle fois.
Devant le mutisme du père des pères et voyant les nombreuses graines composant son corps tournoyer de manière saccadée et anarchique, Eole poursuivit pour apaiser celui à qui il devait tant, après tout, si quelqu'un pouvait comprendre son erreur, c'était bien lui.
- Camomille n'était pas une hybride. Pourquoi mon père ? Son mari est-il au courant qu'il n'est pas le père de Sarah ?
- Non, mon enfant, non. Lorsque Garance est devenu le nouveau Lien, notre collaboration s'est tout de suite bien passée. En revanche, lorsqu'il a épousé Camomille, tout s'est renversé en un instant...

Il marqua une pause pour calmer l'affolement de ses graines à l'intérieur de son corps sans grand succès.
- Elle était pleine de vie, les yeux pétillants... Moi qui existe depuis la nuit des temps, je n'avais jamais ressenti le besoin d'être vivant au point d'en souffrir. Je ne pouvais plus me détacher d'elle, c'était impossible. Mais je ne me suis révélé à elle que des mois plus tard, même si elle n'était pas pré-destinée à être une hybride, ne pas lui parler était au-dessus de mes forces et il faut avouer qu'elle s'est montrée tout de suite réceptive. L'absence de son mari en tant que Lien devenait insupportable pour cette jeune mariée, lorsque Garance était sur les chemins entre les villages. J'ai enfreint les règles pour entrer en contact avec elle. La suite, tu la connais. Mais jamais il n'a su que l'enfant était de moi. Avoir un enfant a simplement donné ce qu'il manquait à Camomille, et Sarah, bientôt rejointe par l'adoption de Réséda, a grandi entourée de l'amour du couple. Comment aurais-je pu m'immiscer dans cette famille ? Plusieurs fois, j'ai tenté d'entrer en contact avec ma fille pour établir une relation d'esprit à humain, mais elle a toujours refusé de m'écouter. Son esprit était totalement fermé. Je n'avais pas décelé....
- Mais aujourd'hui ses dons se sont révélés. Elle est comme vous père. Elle a tant voulu sauver ses proches que toutes les communications déferlent à présent en elle, submergeant son esprit comme un raz-de-marée. Vous devez aller l'aider. Vous ne pouvez plus reculer.

Pour la première fois depuis son existence éternelle, le père de toute vie écoutait les conseils d'un de ses enfants. Mais les évènements lui avaient prouvé qu'il avait échoué. Échoué depuis des siècles dans l'entreprise à laquelle il avait consacré toute son énergie : créer la vie et un monde harmonieux. Les hommes avaient détruit tous ses efforts pour rendre la planète habitable, la polluant au point que la vie ne persistait que sur un seul continent et à un prix très élevé. Les esprits avaient bien du mal à contenir les pluies acides et autres fléaux loin de leur refuge. Dans un premier temps, tous les esprits avaient dû s'unir pour accomplir cette tâche. Aujourd'hui, des siècles après la disparition de la civilisation si dévastatrice, la pression des polluants était moindre, mais les quelques hommes ayant survécu à toutes ces catastrophes naturelles venaient pour piller le dernier bastion permettant à la vie d'exister et personne, hybrides ou esprits, n'était préparé à les affronter. Il n'existait plus aucune solution de repli. Il avait lamentablement échoué, lui, le guide de toute chose. Et comme si cet échec n'était pas suffisant, il avait commis l'irréparable, troubler la vie pour créer une nouvelle race qu'il n'aurait plus aucun moyen de maîtriser. Sarah, sa fille, serait capable de le remplacer. Si elle pouvait communiquer avec chaque esprit, avec chaque entité de la nature, elle pourrait même le surpasser, pensa-t-il. Mais une nouvelle intervention d'Eole le sortit de ses ruminations.
- Qu'allez-vous faire, père ? Cette fille a besoin de vous. Elle est peut-être la clé de tout. Peut-être que notre salut se trouve entre ses mains.
Après une brève réflexion, l'ancêtre prit enfin une décision accablante.
- Rien, je ne ferais rien. Peut-être as-tu raison, mais si tel est le cas, la vie trouvera un chemin. Si vraiment elle est la clé, la passerelle entre les humains et la nature, elle trouvera sa voie. Si, en revanche, elle n'est pas capable de supporter l'afflux des volontés de sa race et de la nôtre, elle mourra. Tel en aura décidé la nature elle-même. J'ai suffisamment joué un rôle qui me dépasse. Je laisse la vie elle-même se frayer un chemin. Notre destin est peut-être simplement de disparaître.
- Père ! s'emporta alors Eole, la nature c'est vous ! Vous décidez. Vous ne pouvez pas l'abandonner ainsi. Elle est votre descendance !
- J'ai déjà prouvé que mes décisions n'étaient pas les bonnes. Regarde où tout cela nous a conduits. Combien de temps le peuple que nous avons fait grandir survivra-t-il entre ces deux barrières naturelles ? Non, laissons faire la vie elle-même. Je ne suis que son serviteur.
- Mais...
-J 'ai parlé Eole. Ne commets pas la même erreur que moi ou les conséquences pourraient bien te dépasser. Remets-t'en à moi.
Et sans laisser à Eole le temps de répondre quoi que ce soit, il disparut rejoindre le Lien, celui qu'il avait trahi, celui à qui il avait volé le droit d'être père.

Eole resta quelques secondes sans bouger, encore plus confus qu'au début de cet entretien. Son père avait toujours eu voix sur chaque décision, chaque orientation que tous devaient prendre. Il savait pertinemment que des heures sombres les attendaient, mais après cette déclaration, si leur guide spirituel baissait les bras, plus aucune lumière ne semblait pouvoir percer les ténèbres dans le futur. Mais alors que lui-même se laissait submerger par une défaite inévitable, l'image de Réséda souriant en dansant dans sa chambre, libre de toute entrave de tissu, s'imposa à lui. Il pouvait pratiquement la voir tournoyant devant lui, les bras écartés et laissant sa longue chevelure noire et bouclée jouer derrière elle. Un vent violent balaya la vallée au-dessus de laquelle il volait sans qu'il ne puisse rien contrôler. Il ne pouvait s'avouer vaincu comme son aîné. Perdre espoir équivaudrait à abandonner cette jeune femme pleine de vie et si chère à son être le plus profond. Il se mit immédiatement en chemin pour la grotte, incapable de rester plus longtemps loin d'elle.

Arrivé à destination, il interpella d'abord Réséda mentalement avant de faire son apparition pour ne pas l'effrayer. A sa grande surprise, Sarah était assise contre un des murs de la grotte et sa soeur, accroupie à côté d'elle, s'était de nouveau couverte de la tête aux pieds, faisant fi du tissu encore trempé d'eau glaciale.
- Eole, elle est réveillée, murmura Réséda sans pour autant lui sourire.

En effet, l'état de sa soeur n'avait rien de rassurant. Sarah, assise dos au mur et les jambes repliées sur sa poitrine, tremblait de tout son être. Ses cheveux si lumineux en temps normal restaient plaqués contre son visage et elle tentait visiblement de maîtriser ses claquements frénétiques de la mâchoire sans grand succès.
- Comment va-t-elle ? demanda Eole, ne sachant pas vraiment comment entamer la conversation.
- Je vais bien merci, répondit alors Sarah entre ses dents.
- Tu peux l'entendre alors ? lui demanda Réséda. Et le voir ?
Sarah leva la tête et plissa les yeux en scrutant la grotte encore peu lumineuse à cette heure matinale. Au travers des mèches collées à son front et lui encombrant la vue, elle ne sembla pas repérer la silhouette d'Eole.

- Tu le vois toi ? demanda-t-elle enfin à Réséda.
Cette dernière acquiesça d'un signe de tête tout en souriant légèrement à son esprit.
- Alors non, je ne le vois pas, répondit Sarah d'une voix lasse.
- Mais vous m'entendez. Qu'entendez-vous d'autre ? s'enquit Eole.
Sarah réfléchit un instant et, comme si distinguer tous les sons qui lui parvenaient lui était particulièrement douloureux, elle grimaça et plaça ses paumes sur ses yeux quelques secondes pour en chasser la douleur en vain.
- J'entends... commença-t-elle... c'est très étrange, ce ne sont pas des voix comme la vôtre. Mais plutôt des impressions, des sensations qui me submergent. Depuis que nous sommes dans cette grotte, j'ai l'impression que le foisonnement s'est atténué. Comme si la roche était plus calme, cela m'apaise un peu. A l'extérieur, tout s'agitait, tout tremblait. Je percevais de la peur provenant de toute part. Cette dernière avait même pris le pas sur la douleur et la peine...
L'ombre du désespoir traversa son regard l'espace d'une seconde avant qu'il ne devienne noir et froid en dépit de la couleur bleu translucide de ses yeux. Personne ne lui demanda pour autant de terminer sa phrase sachant pertinemment quelles images lui avaient traversé l'esprit.

Eole tenta alors une approche.
- La roche est un élément stable, quoi qu'il arrive à cette planète, c'est certainement elle qui risque la moins d'être altérée. En revanche, la nature a cerné la menace. Mais vous n'allez pas pouvoir rester indéfiniment dans cette grotte. Il va falloir apprendre à contenir toutes ces émotions.
- Comment ? répondit simplement Sarah, sans qu'aucune impression de tâche trop lourde à accomplir ne transparaisse dans sa voix.
- Il faut distinguer ses propres sentiments de ceux transmis par la nature. Cela peut paraître obscur à première vue, mais une fois la distinction opérée, tout vous paraîtra naturel.

La jeune femme se releva alors très doucement tout en s'accrochant à la paroi de la grotte sous le regard inquiet de Réséda. Elle prit ensuite quelques instants pour se remettre de l'effort fourni et se dirigea en direction de la cascade dont elles s'étaient éloignées en raison du bruit et du froid dégagé par celle-ci. Mais les premiers pas furent incertains et elle chancela jusqu'à s'effondrer genoux à terre. Réséda esquissa un mouvement pour venir à son secours, mais elle s'arrêta d'elle-même, peu confiante en l'efficacité du tissu encore trempé qui la recouvrait.
- Vas-y doucement Sarah, tu es encore fiévreuse et voilà plusieurs jours que tu n'as rien avalé. N'en demande pas trop à ton corps.
Mais sa soeur ne prit pas la peine de lui répondre et se redressa péniblement, les yeux toujours rivés sur son objectif. Au fur et à mesure de son approche, sa respiration s'accélérait comme si on la chargeait d'un poids invisible. Réséda vit Eole l'accompagner tout en l'incitant à dissocier toujours ses émotions de celles transmises par l'eau. En effet, la roche étant plutôt un élément apaisant pour la jeune femme, elle avait décidé de s'approcher de la cascade afin de mieux identifier ce dont lui parlait l'esprit de l'air.
- Que ressentez-vous? l'interrogea-t-il.
Elle prit quelques secondes pour répondre, et plissa les yeux en cherchant à retrouver un peu sa respiration.
- De l'insécurité, comme si plus aucun endroit au monde ne pouvait représenter un lieu sur où se replier. Et de l'amertume également. Mais c'est puissant, si puissant que j'en ai mal physiquement.
- Et vous, que ressentez-vous Sarah ?
- Les mêmes choses, exactement ce que je viens de vous dire Eole.
- Non, ce ne sont pas vos sentiments propres, lui infirma l'esprit de l'air. Vous êtes en sécurité dans cette grotte, personne ne peut vous en déloger, l'insécurité que vous ressentez vient de l'eau elle-même. Vous devez faire la distinction entre les sensations que vous envoie l'élément de la nature et les votres. De la tristesse peut-être ?
Sarah ne répondit pas, elle respirait de plus en plus rapidement, mais chaque inspiration paraissait lourde et douloureuse. Eole reprit alors la parole.
- Votre peine à vous, le manque, l'eau vous inspire-t-elle ceci, Sarah ?
- Je... Je ne veux pas y penser, répondit-elle le plus durement qu'elle put.
- Et pourtant il le faudra. Il faudra affronter cette peine un jour. Elle est là, en vous, elle est votre force. Peut-être le sentiment le plus fort que vous ressentiez en ce moment. La nature tremble pour son avenir, vous, vous avez un manque présent. Faites la différence...

La respiration de Sarah parut se calmer l'espace d'un instant alors qu'une larme coulait le long de sa joue. Elle luttait terriblement et Réséda ne voulut pas s'immiscer dans cet apprentissage. Mais elle souffrait pour sa soeur malgré tout. Le souvenir de Seven les hanterait toutes, c'était un ami très proche, appartenant à leur vie quotidienne au même titre que leur propre famille, il serait devenu son frère par liage. Et lorsqu'Eole avait ravivé le souvenir de sa mort pour Sarah, Réséda elle aussi avait revu défiler la scène macabre devant ses yeux, le bruissement de la pluie, les hurlements de ces affreuses bêtes, les pleurs des enfants, le coup de tonnerre de l'arme à feu, et enfin les cris et le sang se mêlant à la boue sur la place publique. Ces images ne pourraient jamais s'adoucir et la défaite d'un garçon si fort et si sûr que Seven la submergea de découragement. Alors si elle ressentait cela, comment Sarah arrivait-elle à tenir encore debout tout en se remémorant la scène ?

Comme pour lui donner raison, Sa soeur vacilla à la limite de perdre l'équilibre et Réséda dut hurler son nom pour lui faire entendre raison. Décidément, elle n'avait jamais eu conscience de ses propres limites. Eole se joignit à ce cri d'alerte pour intimer à Sarah d'aller se rasseoir au plus profond de la grotte. L'espoir était permis puisque l'espace de quelques secondes, elle avait réussi à repousser les flux venant de l'eau. Pourtant, rien n'était gagné. Il paraissait difficile de l'amener à réussir cet exploit sur une plus longue durée tant qu'elle n'accepterait pas ses propres sentiments et qu'elle ne ferait pas face à sa douleur. Sans compter ses faiblesses physiques et une fièvre qu'il faudrait faire baisser au plus vite avant toute chose.

~~~~~

Plus tôt dans la nuit, Mélissa et Laurise tentaient d'avancer le plus rapidement possible tout en incitant Roard à leur expliquer qui il était. Laurise gardait sa dague à portée de main, même si elle savait que ce serait inutile. Mélissa avait suggéré de prendre l'arme de celui qui les accompagnait à présent, mais il fallait bien admettre que ni l'une ni l'autre n'aurait osé s'en servir. Ces détonateurs de la mort les répugnaient et elles avaient encore en mémoire l'extinction de la dernière lumière de vie dans les yeux du fameux Lhon, qui s'était écroulé face à elles. Quand bien même elles auraient su viser ou simplement s'en servir, aucune d'entre elle n'aurait voulu l'utiliser contre un autre être humain. Même Laurise, pourtant prête à se servir de sa propre dague si jamais le nouvel arrivant les trahissait, refusait d'y porter la main.

- Il sent la mort, avait-elle précisé avec dédain, je refuse d'être en contact avec ça.

Intérieurement, elle ne pouvait s'empêcher de penser que, si une quelconque partie de son corps entrait en contact avec, son être entier serait infecté pour être peu à peu consumé par le dévoreur d'âme. C'était une croyance assez répandue dans la communauté des chasseurs, convaincus que, s'ils tuaient un gibier pour le plaisir et non pour se nourrir, leur âme serait consumée très lentement par celui qu'il appelaient le "dévoreur d'âme", jusqu'à ne laisser plus qu'une coquille vide, incapable de ressentir quoi que se soit, ni même de se rappeler qui ils étaient.

En attendant, Roard s'en sortait plutôt mal et l'explication souhaitée par Laurise ne fut pas à la hauteur de ses attentes. Il fallait reconnaître que ce grand gaillard ne semblait pas plus agile que Mélissa dans la forêt de nuit et leurs trébuchades à répétition l'exaspéraient tant et si bien qu'elle leur avait ordonné de se taire et de se concentrer sur la marche. Roard avait tout de même pu expliquer qu'il n'appartenait pas aux « citadins », c'était ainsi qu'il avait désigné ses anciens compagnons. En effet, il avait débarqué à l'age de quatre ans d'un bateau dans une cité inconnue. Tous les arrivants, son père compris, furent torturés et massacrés et les enfants de moins de cinq ans, comme lui, envoyés dans des camps dits "militaires" pour se former au combat. Il n'avait pratiquement aucun souvenir du monde duquel il venait. Seules quelques images se succédaient dans son esprit sans qu'il ne sache si elles provenaient de son véritable passé ou bien des gravures dans les quelques livres encore intacts qui lui avait été donné de toucher.

Lorsque Laurise lui avait demandé des précisions sur ces images, il disait se souvenir de forêts, de villages et d'animaux depuis longtemps disparus. Tout ressemblait à ce qui les entourait à Moussalin sans toutefois y être totalement conforme. Cette explication laissa les filles dubitatives. Lorsqu'elles demandèrent en quoi se souvenir d'une forêt lui laissait penser qu'il venait de ce continent, elles étaient loin de s'attendre à la réponse de Lhon :

- Parce que toutes les forêts ont disparu de la surface de la Terre sauf sur votre continent ! Il n'y a que des plantations artificielles dans certaines régions permettant de faire du papier, et les arbres sont petits, rachitiques et le bois n'est pratiquement bon qu'à brûler. De plus, avait-il ajouté, les arbres sont tous plantés de manière très ordonnée, en quadrillage. Il n'y a pas d'autre végétation autour. Nous sommes habitués à bien des types de terrain, mais pas celui-là.

Pour toute réponse, Laurise s'autorisa un reniflement dédaigneux. Ces propos, aussi irréalistes qu'ils semblaient être, ne la choquaient pas outre mesure venant d'un peuple accordant si peu d'importance à la vie. Mais il fallait avouer qu'elle avait beau se creuser les méninges, elle n'arrivait absolument pas à se représenter la situation. Les hybrides arrivaient à replanter des arbres lorsque des incendies avaient dévasté des parcelles entières de forêt, créant une blessure douloureuse à l'environnement. Mais très vite, la nature reprenait ses droits et toute la forêt reprenait vie. C'était ainsi qu'il devait en être.

Cependant, elle n'eut pas le temps de s'appesantir sur le sujet, Mélissa, qui fermait la marche, trébucha sur une pierre et s'écroula sur Roard en poussant un cri de surprise. Ce dernier eu le temps de se retourner pour la rattraper sans le moindre bruit, surprenant ainsi Laurise par la rapidité de ses réflexes. Elle avait certes été convaincue par son discours, lui semblant relativement sincère, mais elle ne put s'empêcher de froncer les sourcils en pensant qu'elle avait certainement fait entrer le loup dans la bergerie. Il était un adversaire redoutable, même peu assuré sur un terrain qu'il ne connaissait pas, il n'en perdait pas ses facultés physiques très surprenantes. Il serait difficile de lui tenir tête si le besoin en était. Mais elle n'avait pas le luxe de regretter son geste. Après tout, il ne leur avait pas vraiment laissé le choix en tuant son clone de sang froid. Lui aussi venait de signer son arrêt de mort auprès des citadins et Laurise ne pourrait se résigner à l'abandonner à son propre sort dans un lieu qu'il ne connaissait pas alors qu'il leur avait sauvé la vie.

Mélissa, un peu étourdie de sa bêtise, se dégagea rapidement des bras de son protecteur en lui lançant un regard furieux, comme s'il n'avait absolument pas le droit de porter la main sur elle. Roard eu un instant d'hésitation devant ce comportement avant de reprendre la marche comme si de rien était. Il ne vit alors pas la grimace, toute langue dehors, que lui adressa Mélissa dans son dos. Elle s'en voulait d'avoir été aussi étourdie, mais il lui était encore difficile de se concentrer sur son avancée tout en ignorant le fourmillement qu'elle ressentait autour d'elle. La forêt l'avait toujours angoissé, surtout de nuit, mais aujourd'hui tout semblait différent. Lors de l'attaque des petits rampants dans la cabane, elle n'avait senti aucune animosité envers elle, mais leur présence n'en était pas plus supportable. Elle avait eu tant de mal à contenir le raz-de-marée qu'elle n'était pas certaine qu'il ne l'aurait pas engloutie par la même occasion. Bien au contraire, une sensation d'insécurité et d'oppression venait enfler la crainte naturelle qu'elle ressentait. Et toutes ces sensations troublaient indéniablement ses sens. Elle n'avait certes jamais été aussi à l'aise que Laurise en pleine forêt, mais de là à pratiquement se faire distancer par ce rustaud devant elle... Elle essaya alors de reporter toute son attention sur leur progression, écoutant sa camarade leur demandant de "la fermer et d'avancer plus rapidement", ce à quoi Roard avait répondu un "je croyais que vous vouliez au contraire que je vous fasse un exposé complet" d'un ton tellement ironique que même l'obscurité n'arriva pas à dissimuler le regard incandescent de la chasseuse !

Leur progression s'accéléra alors et il ne faisait aucun doute qu'ils arriveraient à la grotte aux premières lueurs du jour, voire peut-être même avant. Mais ce n'était pas leur périple qui causait du souci à Laurise. Non, le plus dur serait certainement de convaincre les filles à leur retour. Sarah allait certainement avoir un choc. Mais pour l'instant, le plus urgent était de la sortir de son état de transe. Sa réaction viendrait après et Laurise préférait la voir hors d'elle qu'amorphe comme elle l'avait laissée. Sarah avait toujours été robuste et pleine de vie, même une bonne grippe n'arrivait jamais totalement au bout des forces de la blondinette. Il était même surprenant qu'un corps si frêle ait autant de ressources.

A cette pensée, Laurise ne put réfréner une vague d'angoisse. S'il arrivait quoi que ce soit à Sarah, il leur serait impossible de survivre. C'était elle qui détenait la clé de leur avenir. Elle avait dit haut et fort qu'elle avait une solution. Si par malheur elle n'avait pas le temps de leur en faire part... Perdue dans ses pensées, elle secoua négativement la tête, il fallait qu'elle ait une solution ou bien elles mourraient toutes les quatre.

Le reste du trajet s'effectua donc en silence, Mélissa essayant d'oublier tous les petits bruits suspects qu'elle entendait, Laurise cherchant à comprendre pourquoi elle avait accordé sa confiance à cet homme qu'elle ne connaissait pas et qui appartenait, qu'il le veuille ou non, au clan ennemi. Et enfin Roard, tentant de suivre cette donzelle qui se mouvait aussi vite qu'un serpent des sables dans ce dédale de végétation. Il restait focalisé sur elle, sans savoir ce qui l'avait poussé à se rebeller de la sorte, bien qu'il n'en soit pas à son premier acte de traîtrise ! Lorsqu'Antrace apprendrait ça, il ne faisait aucun doute qu'il serait maudit pour l'éternité. C'était la première mission d'importance qu'on lui confiait après ce qu'il avait fait quelques années auparavant et il avait juré sur tous les saints de la bible que jamais plus il ne trahirait les citadins. Il lui avait fallu plus de cinq longues années pour retrouver la confiance de ses supérieurs, et pas moins de trente secondes pour prendre la décision de tout envoyer aux orties. Mais aussi étrange que cela pût paraitre, son esprit s'éloignait bien loin de tous ces tourments. A l'instant présent, le plus difficile pour lui était certainement de ne pas trop s'émerveiller devant la beauté de tout ce qui pouvait l'entourer alors que les premiers rayons du soleil leur traçaient une voie plus sûre, dévoilant timidement un monde féérique.

A peine une heure plus tard, ils arrivèrent devant le bassin d'eau qui dissimulait la grotte. Laurise envoya Mélissa en éclaireur. Il faudrait introduire la présence de Roard en douceur et elle, même si elle avait une certaine confiance en lui, refusait de le laisser seul avec son amie. Mélissa s'exécuta donc et entra dans l'eau au plus près de la cascade. Elle prit ensuite un premier sac à bout de bras et disparut sous la chute d'eau. Leurs provisions devaient être mouillées le moins possible et dès qu'elle arriva de l'autre côté, elle rejoignit la rive et versa le contenu sur la berge au sec pour le sortir de la toile mouillée. C'est à peine si elle eut le temps de se relever que déjà Réséda venait à sa rencontre.

- Tu es seule ?
- Non mais Laurise attend mon feu vert, répondit-elle. Comment va Sarah ?
Réséda esquissa un sourire avant de répondre :
- Ce n'est pas la grande forme, elle est encore fiévreuse et elle tremble de tous ses membres, mais elle a repris conscience.
- Bon, c'est déjà un premier pas, soupira Mélissa en déroulant la couverture qu'elle avait accroché à son sac. Viens, j'ai quelque chose à vous dire à toutes les deux.

Une fois le coude de la grotte passé, la nouvelle arrivante put constater que Sarah était assise et recroquevillée sur elle-même.
- Sarah, comment te sens-tu ?
- J'ai connu pire, grelotta-t-elle.
- Tiens, prends cette couverture, elle n'a été mouillée que sur un côté, le sac l'a relativement bien protégé.
- Et Laurise ?
- Elle arrive, c'est justement de cela dont je voulais vous parler. Elle n'est pas seule.
- Quelqu'un d'autre s'est enfui ? s'écria Réséda pleine d'espoir.
- Non... Enfin si, on peut dire cela comme ça. Et sans plus attendre, Mélissa expliqua leur périple dans les grandes lignes.
Lorsqu'elle comprit qui les accompagnait, Réséda resta bouche bée alors que Sarah aurait bondi si elle avait pu. Une longue discussion particulièrement houleuse s'ensuivit.

~~~~~

Au village de Moussalard, l'aube s'éveillait également avec son flot de malheurs. Malgré l'agitation provoquée par la fuite des filles, leurs envahisseurs n'avaient pas perdu le nord et les outils ainsi que l'entrée des mines de Tessala avaient été révélés. D'autres gardes étaient arrivés la veille comme un groupe appelé les combattants dont deux avaient été envoyés à la poursuite des filles. Les chasseurs, d'abord euphoriques de l'évasion de leurs amies, avaient vu leur bonne humeur relative glacée sur place rien qu'en croisant le regard de ces hommes. Aucune âme ne paraissait habiter leur corps, se tenant debout tels des enveloppes vides de toute émotion et prêts à commettre l'impensable. Il était peu probable qu'elles arrivent à leur échapper. Ce matin-là, ils n'eurent cependant pas le loisir de s'appesantir sur une quelconque façon de reprendre en main leur village. Ils furent réveillés aux aurores et conduits à la mine. Rapidement, on leur fournit des pelles et des pioches ainsi tout le matériel nécessaire pour extraire le charbon. Chacun avait ruminé à la meilleure façon de reprendre le contrôle, mais aucun d'entre eux ne voulait mettre en péril la personne à laquelle ils étaient reliés. De ce fait, peu de gardes étaient affectés aux mines. Il en suffisait de quelques-uns pour vérifier que la cadence ne faiblissait pas.

Les femmes, quant à elles, furent réparties en sortes de groupes rattachés aux cuisines, au ménage, au bien-être de leurs bourreaux ou encore à la lessive. Il allait sans dire que les plus jeunes et jolies des filles se virent automatiquement réparties dans celui rattaché au bien-être à l'exception de Rose. Pour être plus exact, la jeune femme avait bel et bien été affectée au service des gardes, mais lorsque l'un d'eux lui avait demandé d'aller chercher du café, elle avait automatiquement refusé. Le garde ne s'était évidemment pas démonté et l'avait giflée, mais d'un réflexe, Rose lui avait porté un coup du plus fort qu'elle avait pu exactement dans les parties sensibles du corps masculin. L'heure qui avait suivi ne fut en rien une partie de plaisir pour la jeune femme qui fut fouettée en place publique. Au premier coup, ses larmes et ses cris avaient été tels que la punition de trente coups fut réduite à dix. Antrace n'aurait certainement pas apprécié, mais Anglos ne supportait pas les beuglements de truie que cette donzelle poussait et il avait bien d'autres choses à faire que de supporter cela. De plus, vu le peu de courage dont elle faisait preuve devant les coups, il était très peu probable qu'elle souhaite récidiver. Il avait tout de même sauvé la face en la menaçant de plus de cinquante coups et de passer du citron sur ses plaies si toutefois la leçon n'était pas totalement acquise.

Évidemment, Tracand avait subi, deux heures plus tard, le même châtiment qu'elle sans explication. Il avait simplement compris que Rose avait dû commettre quelque impair lorsque le garde l'avait appelé par son numéro nouvellement tatoué sur son poignet. Dix coups de fouet étaient une torture. Non pas parce que le cuir lui déchirait la peau du dos, mais parce qu'il savait que la même peine avait été infligée à Rose et il maudit ces êtres si faibles pour oser fouetter une femme à chaque claquement de cuir, alors que les autres chasseurs rageaient en leur for intérieur. Et pourtant, le sort de Rose n'allait pas s'améliorer. Il ne lui fallut pas plus de deux heures aux lessives pour être jugée comme inapte. Il fallait avouer que jamais la jeune femme n'avait eu le déplaisir de se salir les mains à de telles besognes et lorsqu'elle dut apporter un paquet de draps propres des cordes à linge jusqu'au lieu de répartition, elle s'était étalée de tout son long au beau milieu de la rue, mêlant la totalité des grands draps blanc à la poussière.

Aussitôt, elle avait été convoquée devant Anglos, ce dernier s'était emporté devant la jeune femme en pleurs. Rose n'avait pas eu le temps d'implorer qu'on ne la fouette pas qu'il avait déjà décidé de son sort. Elle partit dans l'heure pour les mines où elle pousserait les wagons de charbon et apporterait de l'eau aux mineurs. Anglos s'était dit que ses hommes auraient bien d'autres choses à gérer que de ravitailler les travailleurs et même si cette maladroite trébuchait, elle ne pourrait pas salir autre chose qu'elle-même. De plus, la dureté de la tâche l'épuiserait certainement trop pour qu'elle ait encore la force de minauder de la sorte, ce qui avait le don de le faire sortir de ses gonds.

Les chasseurs eurent du mal à en croire leurs yeux en voyant arriver la frêle jeune femme, vêtue d'une jupe longue et d'un haut blanc sans manches. Elle n'allait pas survivre deux heures dans cet enfer de chaleur et les chariots de charbon, bien que sur des rails, étaient tout de même particulièrement lourds. Ces hommes n'avaient absolument aucune dignité pour infliger un tel châtiment à des femmes. Une vague de morosité envahit alors le puits de mine ; ces hommes appartenaient à la nature, au grand air et l'oppression des souterrains n'était pas faite pour eux. De plus, la plupart avaient une famille, l'inquiétude qu'ils ressentaient pour les leurs devenait difficile à maîtriser. Évidement, le plus marqué par cette nouvelle venue fut Tracand, sa patience avait des limites et il sentait peu à peu une colère incontrôlable monter en lui. Valon s'en aperçut à la minute où il le vit regarder Rose se débattre avec son premier chargement les poings serrés. Il se pencha alors vers lui et lui murmura :

- Reste calme, personne ne gagnera à s'emporter bêtement, ni toi, ni elle. Elle va s'en sortir, ne la sous-estime pas. Rose est toujours parvenue à ses fins, c'est une jeune femme tenace. Fais-lui confiance.

Puis il se remit immédiatement à creuser la galerie devant lui pour ne pas attirer l'attention des gardes.

Tracand en fit de même au bout de quelques secondes, mais au fond de lui, il savait pertinemment qu'il serait incapable de les regarder faire du mal à Rose sans réagir, même si la raison lui criait de prendre garde.
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