Poëze by Seonne
Summary:

 

Le manoir domine le petit village de Cusson-sous-Poëze.

Jusqu'à ce soir, Vauquelin n'y avait jamais mis les pieds. Malheureusement, il n'est pas sûr d'en ressortir.

 

– Participation au concours Le Parchemin Hanté de Roxane –

 

© Church Grim par IreneHorrors


Categories: Horreur, Concours, Thriller psychologique Characters: Aucun
Avertissement: Contrainte (chantage, viol...), Gore, Violence physique
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 5 Completed: Oui Word count: 17963 Read: 977 Published: 26/02/2022 Updated: 23/03/2022
Story Notes:

Après maintes péripéties et hésitations, voici donc le premier chapitre de mon histoire. Je n'en suis pas totalement satisfaite, donc n'hésitez pas si vous avez des remarques (constructives) à me faire. Cette histoire se déroulera en cinq chapitres, parmi lesquels vous pourrez retrouver différents tropes que je listerai tous à la fin du dernier chapitre, afin d'éviter les spoilers ! Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture.

1. Chapitre 1 by Seonne

2. Chapitre 2 by Seonne

3. Chapitre 3 by Seonne

4. Chapitre 4 by Seonne

5. Chapitre 5 by Seonne

Chapitre 1 by Seonne
Author's Notes:

Je m'excuse par avance, les chapitres sont un peu longs...

Vauquelin avait beau attendre depuis de longues minutes son visiteur, quand on frappa à la porte, il sursauta tant et si bien qu’il manqua de renverser sa chandelle sur son livre. Accoudé au bureau, il s’escrimait à déchiffrer les enseignements de l’énorme Das Verhalten der Eigenwärme in Krankheiten, traité médical du fameux médecin wurtembergeois Wunderlich. Il aurait été bien plus simple qu’il en lise la traduction, mais son maître était exigent et puriste : aux yeux du docteur Francarnon, un bon médecin se devait d’avoir des connaissances à tout épreuve, y compris en langue allemande. Car, toujours d’après Francarnon, toutes les avancées de la science venaient des universités germaniques.


Par chance, Vauquelin rattrapa la bougie avant que la cire ne coule sur la couverture reliée de l’ouvrage. Il se brûla le bout des doigts et épongea tout de suite les gouttes tombées sur le bois du bureau. Si Francarnon l’avait vu, il l’aurait encore blâmé pour sa négligence.


On frappa à nouveau. Vauquelin marqua la page du livre, souffla la flamme et se dirigea en tout hâte vers la porte. Il passa sa veste, rajusta le nœud de sa cravate et ouvrit. En haut des marches, face à lui, la silhouette trapue de Francarnon se dessinait dans la pénombre.


— Pressons, mon garçon ! Vous étiez-vous endormi ?


Sans attendre sa réponse, il descendit les marches. Vauquelin ferma la porte un peu trop vite, dans un claquement, et se précipita à sa suite.


— J’étudiais, monsieur.


— Vous étudiiez. Voilà une bonne nouvelle. Mais vous apprendrez que dans la vie, certains rendez-vous passent avant même la connaissance. Oui, mon garçon. Et les De Vandes ne sont pas le genre de personnes que l’on fait attendre.


Ils traversèrent le salon. Le fils Francarnon, Gentian, les attendait dans l’entrée. Madame était toujours souffrante et se reposait dans sa chambre ; elle ne les accompagnerait pas.


— Est-ce là votre plus belle toilette, Courtenay ? Vous auriez dû me le dire, je vous aurais prêté une véritable veste de costume.


— Nous n’avons pas le temps pour tes coquetteries, Gentian. Les De Vandes s’accommoderont bien de son accoutrement ; après tout, notre petit Vauquelin n’est encore qu’apprenti. Fermez à clef derrière vous, mon garçon ! Bien, le cocher nous attend.


Vauquelin prit le temps de mettre deux tours dans la serrure avant de suivre le docteur et son fils. Lui-même fils unique d’une mère lingère et d’un père pêcheur, fier normand, Vauquelin Courtenay n’avait pas grandi avec l’aisance pécuniaire du médecin. S’il avait pu franchir les portes d’un amphithéâtre, après tout, c’était seulement grâce à sa tante parisienne, qui avait fait fortune en épousant un bourgeois.


Enfin, il était bien heureux d’avoir pu trouver un maître d’apprentissage en Normandie. Il ne s’était jamais senti chez lui, dans la capitale. Et le docteur Francarnon lui faisait même la grâce de l’héberger.


Avec un regard pour la fenêtre de Madame, la seule allumée, Vauquelin tourna le dos à la grande maison et grimpa à son tour dans la calèche.


— Pressez les chevaux, Serge ! Si nous arrivons assez tôt, peut-être aurais-je le temps d’examiner Mademoiselle Alethea avant le dîner. Un cas clinique très intéressant, mon garçon. Je suis certain que cette jeune femme retiendra votre attention.


Vauquelin, assis aux côtés de Gentian, hocha la tête sans dire un mot.


— Elle n’est pas plus intéressante qu’une autre, rétorqua le fils. Seule la fortune des De Vandes la rend digne d’intérêt. Outre cela, Alethea n’est qu’une folle comme les autres.


— Tu ne comprends donc rien à l’art qu’est l’étude des fractures de l’esprit, mon fils. Peut-être prendras-tu un jour enfin goût pour la médecine. Ton office notarial ne t’apportera pas une tête aussi bien faite que celle de Vauquelin.


Gentian adressa un regard noir à l’apprenti, lequel n’osa pas répliquer et se colla un peu plus contre la fenêtre. Vauquelin écouta d’une oreille distraite le reste de la discussion. Pour être honnête, une peur sourde lui tordait l’estomac.


À travers la fenêtre, il regarda défiler les champs, à perte de vue. En ce mois de décembre, la nuit tombait vite et sous le ciel d’encre, on ne distinguait presque rien. La distance qui les séparait de la demeure de De Vandes n’était pas bien grande, mais suffisante pour justifier que le cocher ne les emmène, et vienne les rechercher le lendemain.


Bientôt, les rues étroites et biscornues de Cusson-sous-Poëze se dessinèrent. Vauquelin commençait à connaître le village : la tournée du docteur couvrait plusieurs communes alentours. Mais ils ne s’arrêtèrent pas. Ils traversèrent la Grand-Rue pour rejoindre le sentier qui grimpait sec, sur les flancs de la colline.


Leur destination finale se trouvait en haut, au bord du lac donc le village tenait son nom. Le manoir du lac Poëze – qu’on appelait, en général, seulement le manoir Poëze. Quand ils atteignirent le plateau, en haut du mont, Vauquelin aperçut pour la première fois, de près, cette imposante maison dotée de tourelles et d’un jardin démesuré. Bijou d’architecture, bien trop grand pour les trois personnes qui y vivaient – sans compter les domestiques.


L’apprenti médecin n’avait encore jamais mis les pieds au manoir Poëze. Quand le docteur lui avait confié qu’il était lui aussi invité au dîner du solstice, le jeune homme avait fait de son mieux pour prétendre qu’il était ravi.


Car on racontait beaucoup de choses, sur le manoir Poëze.


Comme le fait qu’il était hanté.


*


Ils n’eurent pas le temps d’examiner la jeune femme comme le docteur l’avait souhaité. Quand ils eurent franchi l’immense portail de fer forgé, le majordome les accueillit et les dirigea vers le salon. Vauquelin n’eut pas le temps de saisir son nom, ni la beauté du hall d’entrée aux dimensions gargantuesques. Les Francarnon connaissaient les lieux depuis trop d’années pour s’en émerveiller. L’apprenti médecin, lui, était fasciné par le faste des moulures, le parquet impeccablement ciré et les boutons de porte en or.


— Onfroi, mon bon ami ! Vous m’aviez manqué.


Un homme, dont le teint pâle ressortait dans son costume bleu nuit, se dirigea vers eux pour les saluer. Il donna une accolade amicale au docteur, qui semblait assez âgé pour être son père, et serra plus cordialement la main de Gentian. Vauquelin, toujours observateur, ne manqua pas de remarquer la froideur avec laquelle ils se dirent bonsoir.


— Et vous êtes, si je ne m’abuse, l’apprenti du docteur ?


— Vauquelin Courtenay, monsieur. Très enchanté.


— Vous nous avez dégoté un brave garçon, Onfroi ! Et poli, avec ça. Un plaisir de vous rencontrer, M. Courtenay. Bertram De Vandes, maître des lieux.


Il s’agissait donc du fils – ou plutôt aurait-il fallu dire, du frère. Il était aussi chétif qu’on le racontait, et son front prématurément ridé par le souci.


— C’est un honneur, M. De Vandes.


— N’en faites pas trop, tout de même. Donnez donc votre veste à Guiscard. Là. Laissez-moi le plaisir de vous présenter à notre petite assemblée. Onfroi me dit que vous êtes de la région ?


— Un peu plus au sud, de Dorsey. Peut-être connaissez-vous ? Ce n’est pas une grande ville.


— Toujours plus conséquente que Cusson. Ce village est si pittoresque que je le trouve parfois pathétique. Enfin, les De Vandes sont presque propriétaires de toute la bourgade, et le manoir le domine joliment.


Vauquelin ne l’écoutait que d’une oreille distraite. Ils firent le tour d’une table en noyer autour de laquelle pouvaient siéger une quinzaine de convives. Dix couverts étaient mis. Deux femmes et une enfant étaient d’ores et déjà assises. La première était en grande conversation avec Gentian.


— Eh bien, Gentian, vous ne perdez pas une minute. Nous laisseriez-vous Rosanna, le temps de faire les présentations ?


À nouveau, Vauquelin sentit l’air devenir plus lourd autour d’eux. Ladite Rosanna ne parut pas mécontente d’être débarrassée un instant du fils du docteur.


— Rosanna Marshall, se présenta-t-elle en tendant sa main gantée à Vauquelin.


— Vauquelin Courtenay. Je suis en apprentissage avec le docteur Francarnon.


— Vous resterez donc encore quelques mois parmi nous ? Ma famille et celle des De Vandes ont toujours entretenu d’excellentes relations, en dépit de la Manche qui les sépare, et je séjourne chez eux pour quelques temps. J’espère que nous aurons le plaisir de faire plus ample connaissance.


Elle lui fit un clin d’œil subjectif qui fit rougir le jeune homme. Gentian lui reprit la main de la belle Rosanna et Bertram entraîna son invité un peu plus loin.


— Et voici mes sœurs : Alethea, notre aînée, et Christabella, notre benjamine. Mesdesmoiselles, voici M. Courtenay, l’apprenti d’Onfroi.


Au premier coup d’œil, Alethea ne semblait pas plus dérangée que qui que ce soit. Elle laissa l’apprenti du docteur lui baiser la main, maladroitement, selon la coutume. Elle garda le silence et les suppositions fusèrent dans l’esprit de Vauquelin. Un mutisme ? Un retard mental ? Ou simplement une timidité excessive ?


La plus jeune, bien plus vigoureuse, sauta sur ses pieds. À l’aube de l’adolescence, elle n’était pas bien grande et arrivait à peine à la taille de Vauquelin.


— Vous êtes un futur médecin, M. Vauquelin ? Avez-vous lu les écrits de Wunderlich ? On dit qu’il apporte des avancées majeures, mais Bertram refuse de m’offrir ses ouvrages. Je veux être médecin, moi aussi. Ou astronome.


— Je les lis en ce moment-même.


— Vous pourrez me les prêter quand vous aurez terminé, alors !


— Ça suffit, Christa. Ne commence pas à l’importer avant même le dîner ou je t’envoie dans ta chambre.


Elle croisa ses bras sur ses épaules. Mal à l’aise, Vauquelin tenta de détendre l’atmosphère :


— Je doute que leur lecture soit bien adaptée à une jeune fille de votre âge. Qui plus est, il s’agit d’une édition originale en allemand.


— Es wird kein problem für mich sein, répondit-elle avec un accent impeccable.


Vauquelin en fut soufflé.


— Hé bien… Nous en reparlons, Mlle Christa.


— Oh, appelez-moi Belle, fit-elle d’un ton princier qu’elle ponctua d’une révérence.


Bertram De Vandes soupira haut et fort. L’arrivée d’une nouvelle convive permit de les détourner de la fantasque jeune fille.


— Cullen, mon cher ! Je vous présente Cullen de Monchy, un brave homme. Peut-être son nom vous est-il familier, sa famille possède la majeure partie des terres d’Aurigny et Serq.


— Et bientôt de Guernesey ! Vous verrez, les Anglais feront de grandes choses, sur ces îles. À qui ai-je l’honneur ?


— Vauquelin Courtenay, monsieur. Apprenti du docteur Francarnon.


— Les présentations sont donc toutes faites ! Il ne nous manque plus que nos artistes… Et, si je ne m’abuse, j’aperçois leurs silhouettes se dessiner dans la cour !


*


Vauquelin s’était attendu à des musiciens. Un homme et une femme : une chanteuse et un pianiste. Pour cause, un clavecin trônait dans le salon, auquel on accédait par une porte vitrée au fond de la salle-à-manger. Mais à en juger par leur accoutrement, ceux qui s’était introduit par les noms de Madame Zenaida et Joseph Lémieux n’avait jamais mis les pieds dans un conservatoire.


Ils rappelèrent au normand la foire qui était passée à Dorsey l’année de ses douze ans. Madame Zenaida portait une longue robe rouge, enroulée dans un drapé complexe et brodée de motifs au fil d’or. Un foulard enveloppait son épaisse chevelure, noire et bouclée, et les nombreuses breloques accrochées à son cou et ses poignets tintaient dès qu'elle esquissait le moindre mouvement. Jospeh Lémieux, quant à lui, se contentait d’une large tunique vert d’eau et d’un chapeau noir, doté d’une plume d’un bleu iridescent.


— Et quel art pratiquez-vous ? demanda Vauquelin dans son innocence provinciale alors que tous se mettaient à table.


La petite Christabella pouffa de rire. Rosanna Marshall mit une main devant sa bouche pour masquer son sourire moqueur et Gentian ne prit pas la peine de dissimuler l’air suffisant qui se peignait sur sa figure.


— Un art dont vous serez témoin bien assez tôt, docteur.


Elle avait un accent qu’il ne parvenait à identifier. Il donnait à sa voix des notes chantantes.


— À vrai dire, je ne suis pas encore doc…


— L’art de communiquer avec l’Autre Monde, messieurs et dames.


Joseph Lémieux était bâti comme une armoire à glace. Pour ce que Vauquelin en voyait, il n’était pas là pour animer le spectacle, mais pour servir de garde du corps à l’envoûtante bohémienne. Car aucun homme ni aucune femme, autour de la table, ne quittait Madame Zenaida des yeux. Et lui foudroyait tous ces messieurs du regard.


— L’Autre Monde ?


— Madame Zenaida est une médium, M. Courtenay. Elle parle avec les morts, entre autres choses.


— Avec les…


Il se dispensa de toute remarque. Tout fit sens, en un instant – et notamment ce pourquoi les deux énergumènes lui rappelaient la foire. Ils sortaient d’un de ces cirques ambulants, cela ne faisait pas le moindre doute.


Face au silence perplexe de Vauquelin, qui jetait un froid, Bertram reprit d’une voix enjouée :


— M. Courtenay, je vous promets une soirée dont vous vous souviendrez longtemps. Vous n’êtes pas sans savoir que l’on raconte toutes sortes de choses sur le manoir Poëze. Nous aurons matière à démêler la véracité des rumeurs. Mais avant toute chose, mangeons.


Vauquelin n’avait déjà plus grand appétit.


*


Après avoir arrosé d’un peu de digestif le dessert, une tarte normande aux pommes dorées à la perfection, tous étaient passés au salon. Même la jeune Christabella avait fait des pieds et des mains pour assister à ce que Madame Zenaida appelait la séance. Embarrassé, le pauvre Bertram avait accepté à contre cœur.


On avait renvoyé le majordome et fermé les portes. Le lustre de la salle-à-manger, derrière eux, était éteint : seule les bougies du salon brûlaient. La lueur produite, faiblarde, était intimiste. Et Vauquelin se doutait bien que la soi-disant médium comptait sur ce genre d’artifices pour son petit manège.


— Que les trois enfants s’asseyent à mes côtés. Dans l’ordre de l’âge, mademoiselle Alethea à ma gauche, monsieur Bertram en face, et mademoiselle Christabella à ma droite. Parfait.


Les trois De Vandes et Madame Zenaida étaient agenouillés autour d’une petite table basse. Le reste des convives s’étaient installé dans les fauteuils et le canapé, sur lequel Vauquelin se trouvait serré entre le docteur et son fils.


Madame Zenaida sortit de sa sacoche une planche de bois où des lettres étaient gravées, ainsi qu’un bijou d’obsidienne de la taille de sa paume.


— Ceci est une planche de Ouija. Et ceci en est la goutte. Ensemble, elles nous servent à canaliser la parole des morts. À retranscrire leurs mots.


Christabella émit un sifflement et son frère lui décocha un coup de coude dans les côtes.


— Il nous faudra nous concentrer, pour obtenir ne serait-ce que quelques phrases. Ces efforts peuvent être physiquement difficile, aussi je vous demande de ne pas paniquer si l’un d’entre nous devait être victime d’un malaise. Après tout, nous avons l’honneur de compter deux docteurs parmi nous.


Onfroi Francarnon approuva dans un grognement satisfait. Comme chaque fois qu’il mangeait trop, il somnolait. Vauquelin lui jetait des coups d’œil en coin. Comment le docteur, qui se targuait d’être un grand scientifique, pouvait-il assister à des insanités pareilles sans sourciller ? Peut-être était-ce l’éducation religieuse de l’apprenti qui ressortait, mais il n’appréciait guère ces sornettes.


— On m’a confié l’identité de ceux avec qui vous souhaiteriez converser ce soir. Il va néanmoins falloir choisir une personne, et m’énoncer clairement son nom, à haute voix, afin d’exhorter son esprit.


— Almaïde Poëze De Vandes.


Bertram et Christabella échangèrent un regard. Contre toute attente, c’était Alethea qui avait parlé. Vauquelin en sursauta presque : elle n’était donc pas muette ! Nul autre ne semblait surpris, dans l’assemblée. Il se résigna donc à son ignorance. Elle avait parlé d’une voix douce et chantante. Presque comme une mélodie.


— Dame Almaïde. Très bien, Mlle Alethea, très bien. Maintenant, joignons nos mains. Concentrez-vous sur un souvenir. Vous tous, fermez les yeux. Explorez votre lumière intérieure. Sentez les vibrations de la pièce.


À contrecœur, Vauquelin obtempéra. Mais il ne parvint à ressentir que de l’agacement.


— Ô noble, sainte, vénérable Almaïde Poëze de Vandes. Nous troublons votre repos dans l’Au-Delà mais nos intentions sont pures. Douce Mère, vos enfants en appelle à votre tendresse et votre jugement. Si vous consentez à vous adresser à eux, par mon intermédiaire, signalez-nous votre présence.


Trois coups retentirent : un dans le mur, un au niveau de la table, puis le craquement d’un éclair au-dehors. Vauquelin rouvrit les yeux – Rosanna Marshall et Gentian en avait fait de même. Joseph Lémieux, debout contre le battant de la porte, les dévisagea d’un air mauvais. Il était facile de deviner qu’il était celui qui avait frappé dans le mur, et que sa comparse avait dû donner un coup de genou à la table basse. Quant à l’éclair, il ne s’agissait que d’une coïncidence.


— Très bien. Nous vous remercions, dame Almaïde, de tout notre cœur. Rouvrez les yeux, désormais. Oui, car nous aurons besoin de voir. La mort musèle les âmes, mais elles peuvent s’exprimer sans voix. Appuyez chacun un doigt sur la goutte. Parfait. Concentrons-nous, désormais. Laissez l’énergie se répandre en vous. Laissez l’esprit de votre mère guider vos mains et vos cœurs, afin qu’apparaissent ses mots.


Au début, il ne se passa rien. Dans l’attente, Vauquelin s’était tout de même un peu redressé. Tous guettaient avec impatience le pendentif d’obsidienne.


Et, d’un coup sec, la pointe de la pierre se dirigea vers une lettre.


E.


L’objet resta immobile un instant. Les trois enfants se regardèrent avec un mélange de crainte et d’émerveillement. Vauquelin restait concentré sur Madame Zenaida. Était-ce elle qui influençait la force de leurs bras ?


La pierre glissa à nouveau, au bout de la première ligne de l’alphabet. L. À partir de cet instant-là, les lettres se suivirent, avec juste un instant de répit quand la goutte se posait, puis se déplaçait vers la suivante.


L. E. M. A. T. U. E. E.


— Elle m’a tu… Elle m’a tuée, murmura Christabella en alignant dans son esprit les lettres que tous avaient déjà articulé mentalement.


Rosanna Marshall poussa un gémissement outré. Vauquelin se retint de lever les yeux au ciel. Pour qui cette médium de pacotille se prenait-elle, à jouer avec le chagrin de ces enfants ? De ce qu’il en avait compris, le décès de Mme De Vandes remontait à une douzaine d’années. Une mauvaise maladie l’avait entraînée, et son mari l’avait suivie peu de temps après. Une mort particulièrement violente : il s’était pendu dans leur chambre, de désespoir, racontait-on.


— Mais que…


— Restez calme, je vous en conjure, haleta Madame Zenaida en fermant à nouveau les yeux. Je sens… Je sens sa présence bouleversée ! Ne la faites pas fuir. Dites-nous, dame Almaïde. Confiez-vous à nous, pour que justice soit faite !


Leurs mains s’agitèrent à nouveau, pour former une seconde phrase. E. L. L…


Elle va payer pour son crime, lut la petite. Je n’y comprends rien. Qui ? Enfin, qui…


— Taisez-vous ! hurla Madame Zenaida, presque hystérique. Taisez-vous, n’outragez pas les morts !


Un éclair déchira le ciel nocturne et le grondement du tonnerre, inquiétant, arracha un cri à Rosanna Marshall et à Christabella. Et, d’un coup, on tambourina à la porte.


— Ne lâchez pas la goutte ! couina Zenaida.


Les coups se firent de plus en plus fort. Qui pouvait se trouver de l’autre côté de la porte ? Personne n’osait bouger. Rosanna Marshall était livide, Gentian avait les yeux exorbités et même le distingué Cullen de Monchy n’en menait pas large. Le docteur était tiré de sa somnolence, mais aussi pétrifié que les autres.


Alethea éclata en sanglots. Des hurlements déchirants qui transpercèrent l’atmosphère lourde de la pièce. Et la personne qui paraissait vouloir défoncer la porte reprit son ouvrage de plus belle. S’en était trop, Vauquelin se leva, chancela dans l’obscurité, et s’avança jusqu’à la porte.


— N’ouvez pas ! supplia Rosanna Marshall.


— Ouvrez ! ordonna la petite Christabelle qui se leva d’un bond en retirant ses doigts de l’obsidienne.


— La goutte !


— Ouvrez !


— Non !


— Bon sang, Courtenay, faites quelque chose !


Tout le monde criait, Alethea redoublait de pleurs, et Vauquelin ne savait plus où donner de la tête. Alors, sans réfléchir, il appuya sur la poignée et tira le battant. Il eut à peine le temps de voir un colosse dans l’encadrement que le géant le poussa du bras et entra dans la pièce en titubant.


— Monsieur !


Vauquelin manqua de faire tomber un vase. Il se rattrapa de son mieux et fit volte-face. L’homme qui avait interrompu leur réunion se tenait debout dans un rayon de lune, pâle comme la mort. Ses yeux fiévreux avaient un regard fou. Il s’écroula aux pieds de Bretram, lequel parut vouloir prendre ses jambes à son cou.


— Elle était là, monsieur ! Dans le jardin, juste à l’orée du parc, je l’ai vue ! Toute de blanc vêtue ! Je l’ai vue, de mes yeux, vue !


— Qui, Piers ? Bon sang, Piers, parlez ! tonna la petite Christabella.


— Madame… haleta-t-il. Madame…


Il s’effondra un peu plus et Bertram recula d’un bond. L’homme avait de la bave, mousseuse, au bord des lèvres. Sa voix était rauque, presque comme un râle.


— Madame Almaïde. Dans le jardin. Toute… toute en blanc… Dans les géraniums…


Il ne put en dire plus. Ses bras s’effondrèrent sous son poids et il se mit à convulser. Alethea s’époumona de plus belle tandis que Christabella, exaspérée, tentait de reprendre le contrôle de la situation.


— Docteur Onfroi ! Faites quelque chose.


— Ne vous approchez pas, dit froidement le docteur sans se lever du sofa.


— Mais, docteur, vous ne pouvez pas… Levez-vous ! Ne laissez pas Piers…


Le docteur Francarnon toisait l’homme qui gesticulait avec une crainte manifeste. Vauquelin ne lui avait jamais vu ce regard.


— Vous ! L’apprenti, M. Courtenay ! Faites quelque chose. Faites quelque chose pour Piers ! Sauvez-le, enfin…


La jeune fille l’attrapa par la main et le traîna jusqu’au corps pris de spasmes. Ledit Piers trembla quelques instants encore de tous ses membres, et avant que Vauquelin n’ait eu le temps de faire quoi que ce soit, il s’arrêta aussi brutalement qu’il avait commencé sa crise.


L’apprenti se fit violence pour se rapprocher. De près, il voyait ses yeux injectés de sang et son cou strié de grosses veines verdâtres. Les mains tremblantes, il posa son index et son majeur sur la carotide. Tous les regards étaient sur lui. Tous attendaient la phrase fatale :


— Il est mort.

End Notes:

J'espère ne pas vous avoir perdu·e·s après cette (longue) introduction ! Avez-vous déjà des idées sur ce qu'il se passe au manoir Poëze ? Plus de détails à venir très vite dans le deuxième chapitre – en attendant, vous pouvez toujours me laisser un petit commentaire...

Chapitre 2 by Seonne
Author's Notes:

On continue avec un deuxième chapitre plus perturbant et plus glauque... Mais que se passe-t-il au manoir Poëze ?


Merci Dreamer pour ta review ♥

Son annonce laissa planer un moment de silence. Tous semblaient sous le choc. Que venait-il de se passer ? Les choses étaient allées si vite… Vauquelin sentait son cœur battre la chamade. La séance, trop brutalement suspendue. L’orage dehors – on n’entendait maintenant plus qu’une pluie discrète.


Puis l’intrusion du colosse, ses paroles insensées, sa crise. Sa mort.


Même son esprit cartésien voulait voir un lien entre ces événements.


Il remarqua que dans ce silence pesant, Alethea s’était arrêtée de pleurer.


— Que vient-il de se passer ?


Rosanna Marshall s’était levée en posant sa question. Elle était pâlotte mais se tenait droite. Sa main gauche était crispée sur le châle qui reposait sur ses épaules.


— Docteur ? Examinez-le. Docteur !


Francarnon sursauta. Comme tous, il contemplait le corps sans vie, incrédule.


— Eh bien ! Rendez-vous utile.


Vauquelin, toujours à genoux par terre, s’écarta pour laisser de la place à son maître. La petite Christabella se rapprocha un peu de lui. Elle pleurnichait sans dire un mot, sans émettre un son.


Le docteur défit la veste du jeune homme et examina ses membres, son thorax, son cou et sa tête, à la recherche de blessures. Pendant ce temps, Vauquelin posa la question qui lui brûlait les lèvres :


— Qui est donc… qui était ce jeune homme ?


— Piers, répondit Christabella en essuyant ses joues mouillées. C’est le… le… le valet de Bertram.


Alors que tous patientaient pour les conclusions du docteur, des bruits de pas pressés leur parvinrent de la salle à manger. Une jeune femme accourut dans la pièce en s’écriant :


— Que se passe-t-il ? J’ai entendu des cris, des coups, et…


Elle passa le seuil et s’arrêta, déconfite. Elle devait être une domestique, à en juger par sa tenue. À sa vue, Alethea fondit de nouveau en sanglots. La nouvelle venue se précipita vers elle pour la prendre dans ses bras.


— Piers est mort. Il…


Alethea pleurait de plus belle, Bertram restait coi par le choc, Cullen de Monchy et Gentian n’en menaient pas large non plus. La voyante et son acolyte échangeaient des regards ininterprétables – avaient-ils quelque chose à voir avec la tragédie qui venaient de se dérouler ?


Seules la petite et Rosanna Marshall semblaient garder la tête froide.


— Alors, docteur ? Quelles sont vos conclusions ? s’impatienta Rosanna.


— Ce jeune homme ne présente aucune plaie, aucune blessure, aucun traumatisme. Il s’agit vraisemblablement d’une mort spontanée. Une tragédie…


— Une mort spontanée ? Et à quoi pensez-vous ?


— Un arrêt cardiaque, une embolie pulmonaire ? Ou bien…


— Piers était en très bonne santé ! s’écria Christabella, outrée. Son cœur n’aurait pas pu le lâcher. Quant à une embolie du poumon, il aurait fallu un caillot, une phlébite ; or il n’a évoqué aucune gêne dans le mollet, ni aujourd’hui, ni les jours précédents !


— Il a vraisemblablement cru voir quelque chose, quelqu’un, et cela l’aura effrayé au point que son cœur ne s’arrête. Une malformation pourrait bien…


— Piers n’avait peur de rien ! Et puis, il ne croyait pas aux fantômes, c’était un bon chrétien. Docteur, ne dites pas n’importe quoi.


— Si vous êtes si maligne, mademoiselle, faites-nous part de vos conjectures ?


Francarnon tripota les branches de ses lunettes, compulsivement. Vauquelin faillit s’en étonner. Il était rare que le docteur ne perde contrôle de lui-même ; il était toujours de marbre et d’un sérieux irréprochable. Mais, après tout, la situation n’était-elle pas si étrange qu’il était normal qu’il ne sache comment réagir ? Malgré tout, la petite avait raison. Les hypothèses du docteur étaient abracadabrantesques.


— Si l’on doit parler de mort spontanée, répondit Christabella en prenant sa question rhétorique au pied de la lettre, je pencherai plutôt pour une rupture d’anévrisme. Mais il ne faut pas oublier deux choses : les inepties qu’a proféré Piers et ses convulsions. On peut aussi évoquer une épilepsie…


— À moins que Piers n’ait bel et bien vu quelqu’un.


Bertram avait murmuré sa phrase mais tous l’avaient entendu. Ses yeux à lui aussi prenaient une lueur un peu folle.


— Bertram, commença de Monchy, mon ami, ne soyez pas…


— Madame Zenaida, la séance peut-elle… Peut-elle avoir libéré, disons… un esprit ? Madame Zenaida ?


La médium ne réagit pas à l’appel de son nom. Il fallut que Rosanna Marshall la secoue par les épaules pour qu’elle comprenne que l’on s’adresse à elle. Mais elle ne répondit pas tout de suite, cherchant d’abord dans le regard de son acolyte un quelconque secours.


— Eh bien… Je… Je suppose que oui, cela pourrait… Oh, monsieur, je suis si désolée, si désolée…


— Vous ne pouvez pas croire à ces sornettes !


Cullen de Monchy se leva à son tour, révolté par la tournure de la discussion.


— Que vous recouriez à cette… dame, pour nous amuser un soir d’hiver, je peux l’entendre. Mais Bertram ! Parler de fantômes, de revenants qui se promènent hors de…


— Personne ne peut avoir bravé une pluie pareille, objecta madame Zenaida. Personne ne pouvait se trouver dehors, vêtu de blanc, dans une tempête pareille. La pluie, la boue ; le blanc aurait vite tourné au gris.


— Et les lettres, sur la planche… les mots… Ils parlaient d’une vengeance. Mère pourrait-elle être revenue…


— Mais que Piers pourrait-il bien avoir à faire dans la mort de maman ? Il ne travaillait pas encore ici, à l’époque ! Et sur la planche, les lettres disaient « elle », pas « il » !


— Bertram ! Vous ne pouvez pas…


L’héritier des De Vandes se remit sur ses pieds, bien tant que mal. Il paraissait bouleversé, et sur le point de s’effondrer à tout moment.


— Je… Je ne me sens pas bien. Je vais prendre un peu l’air. Marcher. Pitié, laissez-moi…


Il traversa le salon, Rosanna Marshall sur ses talons.


— Laissez-moi vous aider, Bertram. Vous ne pouvez pas crapahuter dans cet état !


Exaspéré, Cullen de Monchy se rassit, aux côtés de Gentian qui n’avait toujours pas dit mot.


— Docteur, vous ne pouvez pas croire à ces histoires d’apparition, n’est-ce pas ?


— C’est que… Je ne puis expliquer que…


— Il y a bien des légendes, fit Gentian d’une voix éraillée. Avez-vous déjà entendu parler des dames blanches ? Ces femmes revenues de l’autre monde, qui errent la nuit et sont présages de mort ou d’autres tragédies. Madame De Vandes pourrait bien avoir…


— Blasphème ! Il pourrait s’agir d’un autre domestique, que Piers aurait aperçu. Si Jehanne…


— Il n’y a qu’une seule façon de le savoir. Permettez-moi d’inspecter la propriété.


Joseph Lémieux était sorti de l’ombre. Son visage grêlé faisait peur à voir, dans la pénombre.


— Non ! s’écria Zenaida, hystérique. Je t’en conjure, Joseph, c’est trop dangereux !


— Voilà pourquoi je ne voulais plus que tu t’adonnes à tes séances. Je te l’ai dit, Andrée. Ce don de malheur ne t’apportera que des drames. Messieurs, mesdames, si quiconque a pu amener un esprit tueur sur votre propriété, il doit s’agir d’elle. Alors, laissez-moi prendre ce risque. Que vous ayez le cœur net…


— Joseph ! Pitié !


 Vauquelin était de plus en plus perplexe. Cette Zenaida – ou plutôt devrait-il dire Andrée ? – croyait-elle donc vraiment aux sornettes qu’elle racontait ? Cela ne le rassurait pas le moins du monde.


— Allez donc, M. Lémieux, fit le docteur.


Sans plus de cérémonie, il quitta la pièce.


— Reprenez-vous, madame Zenaida.


— Andrée. C’est Andrée, Andrée Lémieux, Zenaida ce n’est que… qu’un nom de scène. Oh, je suis si désolée. Tout ceci est ma faute…


— Si Almaïde… Si madame De Vandes a bel et bien été… Si quelqu’un est responsable de sa mort et qu’elle devait donc se venger, elle l’aurait fait un jour ou l’autre. Que vous lui ayez permis de parler à ses enfants n’y change rien, très chère.


— Suis-je donc le seul à ne pas croire un mot de ces inepties ? demanda haut et fort Cullen de Monchy en levant les yeux au ciel.


— Non.


La petite Christabella, qui semblait remise de ses émotions, s’était redressée. Et elle n’avait pas dit son dernier mot.


— Du moins, je ne serais peut-être pas si catégorique. Car il y a une autre possibilité que nous n’avons pas évoqué, docteur. Des hallucinations, une difficulté respiratoire, des tremblements tétaniques et un arrêt brutal du cœur… Cela peut aussi faire penser à un empoisonnement.


Francarnon la foudroya du regard. Il ouvrit la bouche pour rétorquer une remarque bien sentie, mais n’en eut pas l’occasion. Rosanna Marshall, furieuse, repassa par la porte.


— Où est Bertram ?


— Je n’en sais rien. Aux toilettes ou au diable ! Il ne veut pas d’aide, soit. Il nous rejoindra lorsqu’il se sentira mieux. En attendant, je pense que nous aurions tous besoin de quelque chose de chaud. Un thé, peut-être ?


— Excellente idée, approuva Gentian en se levant. Allons donc en préparer pour tout ce beau monde. Accompagnez-moi, Rosanna.


Il la prit par le bras et Vauquelin perçut qu’il la pinçait presque.


— La cuisinière ne pourrait-elle pas…


— Jehanne a été congédiée pour la soirée une fois le dîner servi, annonça la dame de compagnie d’Alethea.


— Eh bien, nous nous en chargerons. Allons, très chère.


Ces deux-là étaient-ils des amants ? se demanda Vauquelin. Il prenait la jeune femme dans ses bras avec une familiarité qui le laissait entendre. Pourtant, elle ne semblait pas si d’accord avec cette intimité forcée.


— En attenant, Vauquelin, aidez-moi à déplacer le corps. Nous ne pouvons pas laisser ce pauvre Piers ici.


L’apprenti obéit au docteur sans discuter. Il prit les pieds tandis que Francarnon attrapait l’homme sous les bras, et ils entreprirent de l’amener jusqu’au hall par lequel ils étaient rentrés.


Il ne s’agissait pas de la première fois que Vauquelin portait un macchabée, ni même de la première fois qu’il voyait quelqu’un trépasser sous ses yeux. Tout médecin finissait par côtoyer la mort. Pourtant, jamais ne s’était-il senti si mal. Et le docteur Francarnon ne semblait pas plus assuré que lui.


À peine eurent-ils mis pied dans l’immense vestibule qu’un hurlement suraigu leur déchira les tympans. Provenant du bout du corridor qui prenait naissance au fond de la pièce, il ne pouvait à appartenir qu’à une personne : Rosanna Marshall. Sans réfléchir, Vauquelin se précipita vers la pièce. Était-ce Gentian qui la maltraitait ? Il avait pourtant bien senti quelque chose de louche entre eux – jamais il n’aurait dû la laisser partir seule avec lui !


En moins de dix secondes, il franchissait le pas de la porte, prêt à se battre avec le fils de son maître s’il le fallait, pour protéger la douce jeune femme. Mais Rosanna Marshall n’était pas menacée par le fils du docteur. Elle n’était menacée par personne, à vrai dire.


— Rosanna, tout va bien ?


Alors que Cullen de Monchy déboulait à son tour, Vauquelin tituba et s’adossa au mur pour ne pas tomber au sol. Ses jambes flanchaient. De Monchy eut la même réaction que lui.


Face à eux pendait un corps sans vie. Au bout d’une corde.


— Bon Dieu… Jehanne…


La cuisinière portait encore son tablier de travail maculé de tâches et un bonnet blanchi par la farine. Depuis combien de temps était-elle pendue ainsi ? Son visage était boursoufflé et violacé. Surpassant son ahurissement, Vauquelin entreprit de la décrocher, avec l’aide de de Monchy.


La pauvre femme avait dû mettre fin à ses jours à peu près à l’heure à laquelle ils s’étaient mis à table. La marque de la strangulation laissait un large sillon noir au milieu de son cou.


— C’est horrible, sanglota Rosanna.


Elle s’effondra dans les bras de Cullen de Monchy. Il caressait doucement ses cheveux.


— Messieurs ? Madame ? Que se passe-t-il ?


Vauquelin reconnut la voix de la domestique qui s’était occupée d’Alethea.


— Ne vous approchez pas, Cateline ! N’entrez surtout pas ! C’est… C’est Jehanne. Elle a… Elle a mis fin à ses jours.


Au lieu de tenir la jeune femme à l’écart, cela la fit accourir. Elle se précipita vers le corps sans vie de sa collègue et la secoua comme pour la réveiller. Mais Jehanne avait entamé le sommeil dont on ne revenait pas. Le docteur la suivit en marchant doucement. Il prit un torchon propre dans un placard et le posa sur le visage de la victime.


— Mais… mais cela ne… Cela n’a pas de sens.


— Pourquoi ? Pourquoi Jehanne aurait-elle…


Les deux femmes, qui connaissaient manifestement la cuisinière mieux que les autres, balbutiait des phrases inachevées.


— Ne restons pas là, ordonna le docteur. Suivez-nous, mesdames. Cessez de la regardez, rendons-nous au salon.


— Je ne peux pas la laisser. Je ne peux pas la laisser.


Il fallut que de Monchy et le docteur s’y mettent à deux pour arracher Cateline de son étreinte avec la morte. Gentian avait déjà raccompagné Rosanna Marshall vers l’extérieur. Vauquelin hésita un instant avant de quitter la pièce à son tour.


— Qu’attendez-vous, mon garçon ? lui demanda Francarnon.


— Ne voudriez-vous pas… l’examiner ?


— Vous n’y pensez pas. Vauquelin, nous parlerons des conduites à tenir en cas de pendaison plus tard, voulez-vous ? Montrons un peu de respect à cette maison déjà trop endeuillée pour la soirée.


À contrecœur, il le suivit. Quelque chose lui paraissait bizarre, dans cette histoire. Deux domestiques, morts durant la même nuit, dans la même maison. Il était difficile de ne pas suspecter un lien entre les deux trépas.


Les filles De Vandes, Andrée Lémieux, Cateline, Rosanna, Gentian et de Monchy les attendaient de pied ferme dans la salle-à-manger. Vauquelin songea qu’il n’était pas plus mal qu’ils n’aient pas à se rendre jusqu’au salon. Il n’avait pas envie de poser à nouveau les yeux sur la planche de Ouija.


— Cela n’a pas de sens, murmurait toujours Cateline.


— Calmez-vous, mademoiselle, je vous en prie.


— Mais Cat a raison ! s’écria Christabella.


Le docteur se tourna vers la petite. À chaque phrase, elle paraissait l’exaspérer un peu plus.


— Et pouvez-vous nous dire ce qui vous fait dire une chose pareille ?


— Jehanne venait de se fiancer ! Elle n’arrêtait pas d’en parler – elle était si heureuse ! Elle ne voulait pas nous dire avec qui, mais ce devait être quelqu’un d’ici, de Cusson. Car elle m’avait promis que même lorsqu’elle serait mariée, quand elle arrêterait de travailler, elle pourrait nous rendre visite tous les jours si elle le voulait.


— C’est bien vrai ! s’écria Cateline. Elle devait se marier !


— Qui devait se marier ?


Bertram De Vandes, à peine moins malade que lorsqu’il les avait quittés, choisit cet instant pour revenir parmi eux.


— Jehanne. Jehanne est morte. Elle s’est pendue dans la cuisine.


Il s’effondra sur une chaise, une main sur le cœur.


— Jehanne ? Mais que… pourquoi…


— C’est bien ce que nous essayons d’élucider. Tu te souviens qu’elle devait se marier, pas vrai ? Je crois que cela ne te faisait pas très plaisir, d’ailleurs.


Christabella avait fait le tour de la table pour s’asseoir à côté de lui et lui prendre la main.


— Cela ne me faisait pas plaisir car je ne… je ne voulais pas me séparer d’elle. Elle s’occupe de la maison depuis bien avant ta naissance, Christa. Elle…


— Je sais. Tu n’as pas une idée, Bert ? Pourquoi aurait-elle fait une chose pareille ? C’est…


Elle fut interrompue par une quinte de toux, de l’autre côté de la table. Tous se retournèrent. Le docteur se racla la gorge.


— Docteur ? Eh bien, savez-vous quelque chose que nous ignorerions tous ?


Francarnon soupira. Il sortit un mouchoir de la poche de sa chemise et se tapota les coins des yeux.


— Je dois bien être honnête avec vous, chers enfants. Il y a quelque chose… Quelque chose que je sais. Depuis des années. De trop longues années. Un secret que j’ai gardé en mémoire de votre père, parce qu’il me l’avait demandé. Parce que je ne voulais pas déchirer un peu plus vos cœurs qu’ils ne l’étaient déjà. Mais…


— Ne tournez pas autour du pot ! s’agaça la petite. De quoi s’agit-il ?


— Il y a plus de dix ans, peut-être quinze, maintenant, votre père m’a confié sa plus lourde confession. Il m’a fait jurer de l’emporter dans la tombe et – oh ! comme je regrette de ne point en avoir parlé plus tôt. Enfin, ce qui est fait est fait. Ce cher Hugbert et Jehanne… Votre père et votre tendre cuisinière ont entretenu, durant des années, une liaison.


— Une… une…


— Une liaison. Cela signifie…


— Je sais très bien ce que ça veut dire ! Mais comment… papa… Tu le crois, Bertram ? Alethea ?


Le garçon soupira, tandis que l’aînée restait à nouveau cloîtrée dans son mutisme.


— Tu es trop petite pour te souvenir d’eux. Mais Père a toujours été… Lui et Mère, il ne s’agissait pas d’un mariage d’amour. D’une union tactique, entre deux anciennes et respectables familles normandes, rien de plus. Ainsi, lui qui n’était que le troisième fils des De Vandes, héritait du manoir Poëze. Et ce n’était pas l’amour fou, entre eux – loin de là.


La petite accusa le choc avec plus de pragmatisme que ce qu’on aurait pu attendre d’elle.


— Et alors ? Vous pensez que c’est sa culpabilité qui l’aurait fait se pendre, docteur ? Pour une histoire… de coucherie ?


La petite rosit en prononçant le terme.


— Vous savez que votre mère est morte de maladie. Une dépression nerveuse ; une dépression causée en grande partie par son chagrin lorsqu’elle a appris l’adultère dont elle était victime sous son propre toit. Et Jehanne… Je ne me risquerai pas à dire qu’elle ait joué une part active dans son trépas. Mais il est clair qu’elle ne s’occupait pas correctement d’elle, surtout sur la fin. Elle espérait peut-être prendre sa place, une fois sa maîtresse enterrée.


— Quelle histoire horrible, souffla Rosanna Marshall.


— Alors Jehanne… Jehanne avait de quoi se sentir coupable, oui. Mais pourquoi en venir à se suicider, tant d’années après ? Sans s’excuser auprès de nous, sans nous en parler, sans même laisser une lettre ?


— Peut-être l’idée de son propre mariage lui a-t-elle rappelé ses amours d’autrefois. Ou peut-être…


— Peut-être est-ce votre mère, interrompit Andrée Lémieux, postée près d’une fenêtre. Si Mme De Vandes est bel et bien revenue parmi nous, cette nuit, elle aura obtenu sa vengeance.


— Vous ne pouvez pas sérieusement pensez…


— Taisez-vous, Cullen. Taisez-vous tous.


Bertram De Vandes massait ses tempes du bout de ses doigts. Il paraissait sur le point de vomir.


— C’en est trop. Trop pour une seule soirée, trop pour une nuit. Je vais… je vais monter me reposer. J’ai besoin de m’allonger. Restez-tous dormir ici, la tempête peut encore souffler jusqu’au petit matin et je ne supporterais pas qu’il arrive quoi que ce soit à l’un d’entre vous. Allez chercher votre acolyte, Mme Lémieux. Cateline vous installera dans une des chambres d’ami. Pardonnez ma piètre hospitalité, je ne puis plus…


— Ne vous excusez pas, Bertram. Je vais vous accompagner à votre chambre. Je veillerai sur vous cette nuit, s’il le faut, se proposa Rosanna Marshall.


Elle s’était approchée de lui. Il la regarda avec une infinie tristesse et elle caressa son visage fiévreux. Vauquelin s’étonna de cette nouvelle proximité. Après Gentian qui la prenait par le bras et de Monchy qui lui caressait les cheveux…


Leur hôte leur souhaita une bonne nuit et disparut dans l’escalier, soutenu par la jeune femme. Alors que les marches grinçaient sous leurs pas, Gentian s’élança à leur poursuite :


— Elle ne pourra pas le porter jusqu’en haut, marmonna-t-il.


Connaissant le fils du docteur, Vauquelin eut la sensation qu’il s’agissait plus d’un prétexte que d’un véritable acte de bonté, mais il n’en dit rien.


— Croyez-vous que Jehanne ait pu avoir quoi que ce soit à voir avec la mort de Piers ?


— Par pitié, Cullen ! s’écria le docteur. N’en avez-vous pas assez de vous prendre pour un détective ? Nous avons à faire à une véritable tragédie, laissez-les De Vandes pleurer leurs morts tranquilles et ne mettez pas votre nez dans ce qui ne vous regarde pas.


— À ce propos, nous allons peut-être monter vous coucher, mademoiselle Alethea, dit avec douceur la domestique. Vous avez été très brave de vous comporter avec tant de calme jusqu’ici.


— Quelle est la taille de la propriété ? demanda Lémieux. Joseph devrait être revenu depuis le temps…


— Si vous vous inquiétez pour votre mari, madame…


— Joseph est mon frère.


— Eh bien, si vous vous inquiétez pour votre frère, reprit Cateline, je vous suggère de…


Personne ne sut ce qu’elle s’apprêtait à suggérer. Des éclats de voix suivi de nouveaux cris leur parvinrent, depuis les étages tout en haut. Vauquelin bondit dans le hall, vers les escaliers. Cette fois, il en était sûr, Gentian s’en prenait à l’anglaise !


— Miss Marshall !


Il y eut un bruit de verre brisé, un nouveau cri. Alors que Vauquelin posait un pied sur la première marche, des bruits sourds résonnèrent et firent trembler la rampe de l’escalier.


— Rosanna ? Que se passe-t-il ?


Avec un train de retard, Cullen de Monchy le suivit. Ils n’eurent pas le temps d’atteindre le premier étage que Gentian Francarnon leur tomba sur les pieds, avant de finir de dévaler les marches jusqu’au rez-de-chaussée. Sa culbute le laissa gisant au sol, juste sous le portrait majestueux de feu-Mme Almaïde Poëze De Vandes.


— Gentian !


Le docteur se jeta sur son fils. Celui-ci était bien mal en point. Sa chute dans les escaliers lui avait laissé une épaule déboîtée et plusieurs plaies à la tête. Sonné par le choc, il battait des paupières.


Mais ce n’était pas tout. Son poing gauche était en sang. Et un long morceau effilé de verre – non, d’un miroir brisé – était fiché en travers de son larynx.


— Gentian ! Non ! Mon enfant, mon fils, mon tout petit garçon, que… qui t’a…


Rosanna Marshall descendait les étages en courant et les rejoignit dans le hall.


— C’est elle ! s’égosilla-t-elle d’une voix si aiguë qu’elle était méconnaissable. Je l’ai vue, c’est elle ! La dame blanche, elle… elle s’en est prise à Gentian et…


— Taisez-vous, Marshall ! aboya Francarnon. Parle, Gentian ! Qui est-ce ? C’est elle, cette salope d’Anglaise ?


Le fils du docteur ouvrit la bouche mais, avant de pouvoir articuler le moindre de son, il toussa, projetant un jet de sang à la figure de son père. Et sans pouvoir dire un mot, il émit un dernier gémissement.


— Non ! Pas mon fils !


Dehors, l’orage avait repris. Un terrible éclair déchira le ciel. Le flash lumineux fit passer une ombre terrifiante sur le portrait qui les toisait tous, au-dessus de Gentian qui baignait dans son propre sang.


— C’est elle ! beugla Francarnon en se précipitant vers Rosanna Marshall. Cette putain d’Angliche !


— Calmez-vous, docteur ! s’interposa Cullen de Monchy.


— Que se passe-t-il ? Oh, mon dieu ! Gentian !


Bertram De Vandes ne put se contenir, cette fois, et rendit son dîner sur le tapis.


— C’est elle ! Je vais la tuer ! Je vais la tuer !


— Docteur !


— Que tout le monde se calme ! supplia la domestique.


Dans toute cette clameur, Alethea s’époumonait à nouveau, ses mains tremblantes. Rosanna Marshall sanglotait, pâle comme la mort. Le docteur et de Monchy se battaient presque, Bertram De Vandes avait la respiration bruyante et saccadée, et Andrée Lémieux pleurnichait en se griffant le visage.


Un coup de tonnerre explosa non loin d’eux, les faisant tous taire un instant. Et avant qu’ils n’aient pu reprendre leur tumulte, le heurtoir de la porte d’entrée résonna.

Chapitre 3 by Seonne
Author's Notes:

Merci encore dreamer pour ta deuxième review ♥

Les coups se répétèrent, de plus en plus fort.


— N’ayez pas peur, ce doit être M. Lémieux ! s’écria la petite Christabella.


— Ce n’est pas Joseph, marmonna la voyante. Non, ce n’est pas lui. Joseph est perdu, et – oh… Je le sens, il n’est plus…


Les yeux de la jeune femme s’embuèrent de larmes. Le docteur retomba à genoux aux côtés de son fils et se mit à geindre en serrant le corps sans vie contre lui, barbouillant un peu plus sa chemise de sang.


— C’est… c’est peut-être Maman ?


Ne reconnaissant pas la voix, Vauquelin se demanda qui avait rejoint leur assemblée sans qu’il ne s’en rende compte ; puis il vit qu’il ne s’agissait que d’Alethea, qui avait retrouvé la parole et son ton éthéré.


— Ça suffit. Bertram, allez ouvrir, bon sang.


Si Cullen de Monchy restait implacable, le témoignage de Rosanna Marshall ébranlait les convictions terre-à-terre de Vauquelin. L’Anglaise n’avait pas de but à mentir, pas vrai ? À moins que le docteur ne dise vrai dans ses accusations… Mais il ne pouvait pas croire une jeune femme si douce capable d’un meurtre. En tranchant la gorge de son prétendant, de surcroît !


On cognait toujours à la porte.


— Montez, ordonna le fils De Vandes. Montez dans les étages, mettez-vous à l’abri. Je ne… Je ne sais pas qui peut se trouver de l’autre côté du battant. Allez, montez ! Dépêchez-vous, avant que l’on enfonce la porte.


Cateline entraîna une Alethea perturbée par les stries lumineuses des éclairs, Cullen de Monchy et Rosanna Marshall sur leurs talons.


— Occupez-vous de Christabella, Vauquelin. Je reste avec Bertram.


De toutes façons, le docteur ne paraissait pas en état de se relever. L’apprenti aurait voulu dire quelque chose, mais rien d’intelligent ne lui vint à l’esprit. Alors il suivit la jeune fille, tandis que la médium fermait la marche.


— Venez avez moi. Par ici. Encore un palier.


Elle les entraîna au troisième étage. L’escalier grimpait raide, malgré sa largeur, et tournait sur lui-même : ils ne voyaient plus ce qu’il se passait dans l’entrée. Ils remontèrent un couloir et Christabella les installa dans ce qui devait être sa chambre. Un grand lit à baldaquin trônait en son centre, face à une immense bibliothèque, et trois petits fauteuils s’alignaient devant la fenêtre.


— Asseyez-vous. Vous, de ce côté-ci, docteur. Et vous ici. Au milieu, c’est ma place. Que vous arrive-t-il, Madame Zenaida ? Je suis certaine que nous allons retrouver votre frère.


— Appelez-moi Andrée, je vous en prie. Tout ceci est de ma faute. Tout ceci ne peut être que ma faute. Joseph me l’avait dit, oh, tant de fois. De ne pas jouer avec les morts. De ne pas provoquer les esprits. Et nous avons ce soir trois trépas sur les bras, simplement parce que j’ai cru pouvoir…


— Je ne suis pas certaine que l’on puisse dire cela. Un fantôme n’aurait pas pu trancher la gorge d’Onfroi, pas vrai ? Attendez…


Elle se faufila vers la bibliothèque et en tira un énorme volume d’encyclopédie. Vauquelin n’écoutait la conversation que d’une oreille – il cherchait à savoir ce qui se passait en bas, mais les bruits ne leur parvenaient pas.


— C’est écrit ici. Les esprits ne prennent pas de forme physique : ils ne peuvent pas manier les objets ! À moins que nous ayons affaire à un spectre, qui peut prendre un aspect corporel. Mais cette possibilité pourrait être réfutée par…


L’écho d’une explosion résonna dans toute la maisonnée. Un coup de feu. Vauquelin se précipita à la porte, Christabella sur ses talons. Andrée Lémieux émit un gémissement :


— Cette nuit n’en finira donc jamais…


— Ne pleurez pas, Andrée. Un esprit ne peut pas manier une arme à feu !


— Ne bougez pas, toutes les deux. Je vais descendre voir ce qu’il…


— Je viens avec vous, monsieur l’apprenti docteur !


— Non ! Votre frère ne me le pardonnerait jamais, s’il vous arrivait quoi que ce soit, Mlle Belle. Patientez juste quelques instants.


Il ouvrit la porte et fit quelques pas dans le couloir, en direction de l’escalier. Des chuchotements affolés montaient d’en bas. Prenant ce qui lui tombait sous la main, Vauquelin s’arma d’un lourd vase de porcelaine et descendit un étage. Du palier inférieur, il ne parvenait toujours pas à déchiffrer la conversation. Il ne voyait pas, non plus, les protagonistes. Il hésita. Risquait-il sa vie, s’il descendait les derniers marches ?


— Goujat !


Vauquelin sursauta et manqua de lâcher son arme de fortune. Sur sa droite, une porte s’ouvrit à la volée et Cullen de Monchy en sortit en titubant, deux boutons de sa chemise défaits. Les deux hommes se dévisagèrent et le dandy passa une main dans ses cheveux. Il avait les joues rosies.


— Je… je descends voir ce qu’il s’est passé, fit-il d’un air héroïque qui ne convainquit pas l’apprenti. Restez ici, Courtenay. Je vous appellerai si la situation est sans danger.


Et aussi vite qu’il était apparu, il disparut en dévalant les marches. Vauquelin resta éberlué quelques secondes. D’où de Monchy avait-il ainsi déboulé ? Il se tourna vers la porte encore entr’ouverte et il croisa un regard brillant et furieux. Rosanna Marshall s’avança de quelques pas dans sa direction.


— Ces hommes sont tous les mêmes. De vrais sauvages. Trois meurtres, vous vous rendez compte ? Trois meurtres, peut-être quatre, avec ce fichu coup de feu, et ce mufle ne songe qu’à me sauter dessus.


Elle parlait à voix basse, sans pour autant mâcher ses mots. Sa colère visait-elle à dissimuler les larmes qui lui emplissaient les yeux. Vauquelin était dépassé par la situation. Il en oublia le coup de feu et ce qui pouvait bien se tramer dans le vestibule, en bas.


— Puis-je vous consoler, miss Marshall ? offrit-il.


Il posa le vase et ouvrit ses bras. L’Anglaise haussa les épaules et le laissa la serrer contre elle.


— Vous n’êtes pas comme eux, pas vrai, docteur ? Vous avez cet air un peu… empoté. Et ne le prenez pas mal – bien au contraire. Vous n’êtes pas comme les autres. Ces hommes qui croient qu’ils peuvent avoir tout ce qu’ils désirent. Et que parce qu’ils vous ont eu une fois, ils peuvent disposer de vous comme bon leur semble.


— Vous… Vous et de Monchy ?


— Il faut avouer que c’est un bel homme, charmant au premier abord. Mais terriblement imbu de sa personne. Pourquoi êtes-vous si surpris, Courtenay ?


— C’est que… ce n’est rien. Je croyais que vous et Gentian…


Rosanna Marshall pouffa doucement en laissant un peu plus aller sa tête sur l’épaule de l’apprenti. Ses pleurs s’étaient taris.


— Toute femme intelligente possède plusieurs cordes à son arc, monsieur l’apprenti. Pourquoi les hommes devraient-ils être les seuls à entretenir plusieurs liaisons ? Au moins, je ne m’en cache pas. Je suis peut-être une des seules à ne pas posséder de noir secret, parmi les invités de ce soir. Et vous, cher Vauquelin, avez-vous un secret ?


L’apprenti sentait son cœur battre de plus en plus vite – un peu trop, d’ailleurs. Rosanna Marshall sentait un parfum entêtant de lilas et la tête lui tournait. Avant qu’il n’ait une chance de bafouiller une phrase incohérente dont il aurait eu honte, ils furent interrompus :


— Vous aurez le temps de batifoler plus tard, docteur. Qu’est-ce qu’il se passe, en bas ? Est-ce que mon frère va bien ?


Vauquelin s’arracha à l’étreinte de miss Marshall, comme un garnement pris la main dans le sac. Christabella les toisait, trois marches au-dessus d’eux, ses bras croisés sur sa poitrine.


— Je vous avais dit d’attendre ! maugréa-t-il comme pour détourner l’attention de la situation qui l’embarrassait.


— Et j’ai attendu. Cinq bonnes minutes. Ça suffit, maintenant. Quoi qu’il se soit passé, la personne qui a tiré ne semble pas déterminée à monter dans les étages faire un carnage. Donc, soit elle est partie, soit elle s’est repentie de son crime et ne souhaite pas en commettre d’autre.


Elle se pencha par-dessus la balustrade.


— Bertram ! Bertram, tu vas bien ?


Ils retinrent tous leur respiration en attendant la réponse. Cinq secondes passèrent, avant qu’un gémissement ne monte depuis le hall d’entrée :


— Je… Je vais bien, Christa. Mais ne… ne descends pas. C’est…


Naturellement, la petite se précipita vers le rez-de-chaussée. Vauquelin s’élança sur ses talons. Leur cavalcade résonna dans le grand escalier et ils entendirent les portes s’ouvrirent dans les étages. D’autres ne tarderaient pas à les rejoindre.


En bas les attendaient deux surprises. Un nouveau personnage. Et un nouveau cadavre.


Vauquelin porta une main à son cœur et glissa le long d’un mur pour s’écrouler à terre. Bertram De Vandes tenait toujours debout, lui, soutenu par son fidèle ami de Monchy. Et au sol, près du corps de Gentian, reposait celui, désormais sans vie, du docteur Francarnon. Une expression d’horreur sur sa figure, et un gros trou noir dans sa poitrine, du côté du cœur.


Encore dans l’encadrement de la porte, une silhouette peu rassurante. Un grand bonhomme dégingandé que Vauquelin n’arrivait pas à identifier dans la pénombre. Mais la voyante avait eu raison : pour sûr, il ne pouvait s’agir de M. Lémieux.


— Où est l’arme ? s’enquit Christabella.


Face aux quatre hommes immobiles, sous le choc, la gamine faisait figure d’autorité. L’inconnu s’avança dans la lumière et désigna du menton un gros pistolet à la crosse sculptée, qui gisait à côté du corps du docteur. L’avait-on lancé là ?


— Lequel d’entre vous… ?


Vauquelin n’arriva pas à finir sa question. Une peur sourde et douloureuse lui serrait les entrailles. Lequel de ces traîtres avait-il pu assassiner son maître, son substitut de père ? Tout le monde aimait le docteur Francarnon, à Cusson-sous-Poëze.


On bouscula l’apprenti effondré. Rosanna Marshall rejoignit la jeune Christabella en se couvrant la bouche d’une main, profondément choquée. Alethea, appuyée sur sa dame de compagnie, fondit en sanglots quand elle découvrit la scène. Andrée Lémieux n’osa même pas descendre jusqu’en bas.


— Guiscard ! tonna la domestique. Qu’est-ce que cela signifie ?


L’inconnu avait désormais un nom, et Vauquelin se souvint qu’on le lui avait mentionné plus tôt dans la soirée : il s’agissait du majordome des De Vandes. Il le reconnaissait, désormais.


— Le docteur est mort, Cateline. Tué par balle. Et il…


Le regard d’Alethea tomba sur l’arme qui gisait au sol et ses sanglots se muèrent en hurlements :


— Le pistolet ! C’est le pistolet de papa ! DE PAPA !


Une brusque bourrasque passa par la porte d’entrée encore ouverte et souffla toutes les bougies. Dans l’obscurité soudaine, un fracas résonna, Vauquelin sentit qu’on le poussait, Alethea criait toujours, d’autres crièrent aussi : une voix aiguë, une plus grave…


— Aïe ! Faites attention à…


— Non !


— À moi ! À….


— Rallumez ! Que quelqu’un sorte une allumette, bon sang ! Et fermez cette porte !


Dans l’agitation, on entendit enfin le craquement caractéristique d’une allumette. C’était la petite Christabella qui en tenait une à la main. La flammèche de lumière concentra toute l’attention sur elle, tandis que quelqu’un d’autre, dans l’ombre, fermait la porte d’entrée. Elle alluma les bougies et…


— Guiscard, pouvez-vous vous occuper des chandeliers ? Guisc…


Elle s’était écartée du centre de la pièce. Et dans la pâle lueur des chandelles, les regards se posèrent sur le majordome qui ne répondait pas. Qui ne répondrait plus. Il était à terre et respirait encore faiblement – mais plus pour longtemps. Sa chemise blanche était maculée de taches de sang. Plusieurs trous écarlates lui perçaient la poitrine, fins mais profonds.


Alethea était à genoux, à ses côtés, penchée au-dessus du corps. Elle se rendit compte qu’on la regardait et elle recula, maladroitement, avant de laisser échapper un nouveau sanglot.


Elle tenait, dans ses mains tremblantes, une petite dague. Aussi fine qu’un ouvre-lettre. Dégoulinante d’un liquide rougeâtre.


Personne ne sut quoi dire. Sauf Cateline, bien sûr.


— Lâchez-ça, mademoiselle. Très bien. Il faut vous lever, maintenant.


Les tremblements remontèrent le long des bras de la jeune femme et, bientôt, tout son corps fut pris de spasmes. De longues plaintes s’échappaient de ses lèvres, si semblables à celle d’un animal blessé. Elle paraissait si fragile… au bord du malaise. Chancelante.


Pourtant, il n’y avait pas le moindre doute : elle avait assassiné le majordome.


— Nous allons monter nous reposer, Alethea, c’est d’accord ? Messieurs, mesdemoiselles, nous ne partons pas loin. Juste allonger mademoiselle, le temps qu’elle se calme, pas vrai ?


Cullen de Monchy ouvrit la bouche pour protester, mais la domestique le coupa d’un regard sévère :


— Vous pourrez nous poser toutes vos questions. Nous n’allons pas nous enfuir. Mademoiselle est très perturbée, et nous ne voudrions pas qu’un… qu’un autre événement fâcheux ne survienne, n’est-ce pas ? Je suis certaine que le docteur est d’accord avec moi.


Vauquelin attendit que Francarnon réponde à sa question, avant de se souvenir qu’il était seul, désormais. Il était devenu leur nouveau docteur référent. Et il ne s’en sentait pas les épaules. Pas le moins du monde.


— Je… Ou-oui. Je suppose qu’il vaut mieux que…


Il essuya du coin de sa manche une goutte qui perlait sur son front. Des sueurs froides lui glaçaient le cou et le dos. La domestique et la meurtrière montèrent les marches en passant si près de lui qu’elles le frôlèrent.


Il y eu plusieurs minutes de silence, que personne n’osa briser. La si douce, si tendre, si innocente Alethea… venait de tuer. Sous leurs yeux.


— Elle a toujours été très perturbée, tenta finalement Cullen de Monchy en se raclant la gorge. Toutes ces effusions de sang, ce soir, et ces histoires de fantômes ont dû la…


— Taisez-vous, Cullen. Je ne vous permettrai pas de parler de ma sœur ni de ses actes. Alethea est peut-être… réservée, mais elle doit avoir une raison. Une bonne raison.


— Guiscard vous a pratiquement tous élevés, après la mort de votre père, Bertram ! Comment pouvez-vous…


— Guiscard n’était pas un saint, Cullen. Loin de là. C’est lui qui a tiré sur le docteur. Je… Je l’ai vu, de mes propres yeux.


Le fils De Vandes s’était assis, lui aussi, à même le sol. Vauquelin n’aurait su dire si c’était à cause de la lumière faiblarde ou de ce qu’ils venaient de traverser ensemble, mais le garçon paraissait avoir vieilli de vingt ans, depuis le début de la soirée.


— Raconte-nous, Bertram. Dis-nous ce qu’il s’est passé.


Christabella, elle, était toujours aussi droite. Inébranlable et déterminée.


— C’était Guiscard, qui toquait à la porte. Il venait nous informer que… Qu’il avait vu un étranger sur la propriété. Mlle Lémieux, je suis profondément désolé. Ne sachant de qui il s’agissait et voyant cet inconnu fouiner, Guiscard a voulu aller à sa rencontre. Mais le pauvre homme… Il a pris peur et il s’est jeté dans le lac. Mlle Lémieux, je crains que votre frère ne se soit noyé. Guiscard venait chercher de l’aide pour le sortir des flots.


La médium s’effondra sur les marches, juste au-dessus de Vauquelin. Elle frappa sa poitrine de son poing et poussa un soupir d’agonie.


— Je… je le savais. Je le sentais. Oh, Joseph…


— Voulez-vous un instant d’intimité, Mlle Lémieux ?


— Continuez. Il n’est rien de plus que nous ne puissions faire, n’est-ce pas ? Joseph était une âme troublée. Et il menaçait depuis des années de tomber dans…


Un sanglot l’interrompit.


— Je vous en prie, M. De Vandes, supplia Vauquelin. Continuez.


— Alors, Guiscard s’est rendu à la porte. Vous êtes tous montés, et nous avons fini par lui ouvrir. Il a commencé à nous raconter la scène terrible à laquelle il venait d’assister et, quand il a vu le docteur qui serrait Gentian dans ses bras… Il s’est interrompu. Il était figé. Il nous a demandé ce qu’il s’était passé et nous lui avons tout rapporté… Piers, Jehanne, et Gentian. Et alors… alors…


La voix du jeune homme partait dans les aigus et chevrotait tant qu’il devenait presque incompréhensible.


— Alors il a tiré sur le docteur.


— Mais pourquoi ? Enfin, ça n’a pas de sens ! Pourquoi Guiscard aurait-il voulu tuer le docteur ? Vous ne pensez tout de même pas qu’il soit derrière tous ces…


Christabella ne finit pas sa phrase. Tous avaient compris qu’elle pensait au mot « meurtres ». Pourtant, ils n’avaient pour l’instant pas de preuve que les morts de la nuit soient liées.


— Il m’a expliqué son geste.


— Eh bien, dis-nous, enfin !


— Te souviens-tu de Jeustène, Christabella ? Probablement pas, tu étais encore si petite… Jeustène était la fille de Guiscard. Une jeune fille bien comme il faut. Juste de mon âge. Nous avons grandi ensemble, elle et moi. Inséparables, que nous étions. Nos pères nous avaient promis l’un à l’autre, avant que papa ne…


— Tu étais fiancé avec la fille de Guiscard ? Mais, tu ne m’en as jamais parlé !


La surprise se peignait sur le visage de l’adolescente. Les autres n’étaient pas si choqués.


— C’était il y a longtemps. Et tout cela n’a plus eu d’importance parce que… Parce qu’à l’âge de quatorze ans, Jeustène a été emportée par une pneumonie. Sa fièvre a été terrible, et son déclin, interminable. C’était il y a bien dix ans, Christa, tu n’étais encore qu’un bébé. Peu de temps après que Mère et Père nous aient quittés.


— Quel rapport avec le docteur ?


— Guiscard… Guiscard a accusé le docteur d’avoir laissé sa fille mourir. Il m’a juré qu’Onfroi aurait pu la sauver mais qu’il n’en a rien fait, intentionnellement.


— Cela n’a pas de sens ! C’est un docteur, il…


— Pourquoi Guiscard a-t-il accusé le docteur d’un crime pareil ?


C’en était trop. Vauquelin ne pouvait tolérer que l’on calomnie son maître ainsi. Francarnon n’était peut-être pas parfait, mais il prenait toujours le plus grand soin de ses patients.


— Guiscard semblait penser… Il semblait penser que le docteur avait pour ambition de marier son propre fils à Alethea. Et, ainsi, de s’assurer une partie de l’héritage des De Vandes. Sans Jeustène, il escomptait que je ne me marie pas – ou bien à quelqu’un lui-même me choisirait. Avec un regard sur mon contrat de mariage, car le docteur a toujours été l’un de mes plus fidèles de conseillers.


— Je refuse de le croire. Le docteur Francarnon est un…


— Vous ne connaissiez pas le docteur depuis longtemps, Courtenay. Et vous êtes biaisé par votre propre conscience professionnelle. Onfroi n’était pas un homme sans taches.


— Ça suffit, Cullen. N’insultons pas les morts inutilement. Ni le père ni le fils ne pourront jamais le confirmer, n’est-ce pas ? Alors, laissons ces histoires de côté.


Vauquelin n’aurait su dire si Christabella faisait preuve d’une très grande maturité ou si, dans le fond, elle s’intéressait à autre chose.


— Cela ne nous explique pas ce qu’il s’est passé pour les trois autres. Ni pourquoi Guiscard a tiré sur le docteur. Je veux dire, pourquoi ce soir, et pas l’un des trois milles ou quatre milles depuis la mort de sa fille ? Est-ce que tous ces morts seraient le fruit d’un règlement de compte sordides ?


— Christabella !


— Enfin, Bertram, cela fait trop de pertes pour de simples coïncidences !


— Je vous en prie, mademoiselle. N’importunons pas plus les défunts, supplia Andrée Lémieux. Nous avons déjà assez souffert du courroux attiré sur nos têtes, et…


— Il n’y a que Rosanna qui a vu la… la Dame Blanche.


— Et votre bon Piers, rappela celle-ci.


— Si tant est que Piers eut encore été sain d’esprit. Docteur, vous ne voudriez pas le réexaminer ? En fait, il faudrait pratiquer une autopsie de chacun des trépassés – si quelque chose les lie…


— Ça suffit ! Christabella, je t’en prie, ne dis pas des choses pareilles. Je… J’ai besoin de silence, quelques instants. Pour reprendre mes esprits. Je vais descendre m’isoler un peu.


— Et moi, j’ai besoin d’air.


— Je reviens dans… dans un moment.


— Laissons-nous tous le temps de respirer.


Au bord des larmes, Bertram De Vandes contourna l’escalier. Derrière se trouvait une porte qui descendait vers ce qui devait être une cave. Vauquelin n’en sut rien : le maître des lieux ferma la porte à double tour derrière lui. Cullen de Monchy, lui, sortit faire le tour de la propriété. Andrée Lémieux parut sur le point de lui rappeler le sort funeste de Joseph, qui avait eu la même riche idée, mais se ravisa.


Vauquelin se redressa. Il ne restait, dans le hall, plus que lui, la voyante, Christabella et Rosanna Marshall. Il fallait qu’il se reprenne.


— Les hommes sont tous de grands sensibles, ce soir, constata la petite. Sauf vous, docteur, bien sûr. Puisque nous ne sommes qu’entre gens raisonnés, je vous propose de réfléchir ensemble. Car, je le maintiens, je suis certaine qu’il y a quelque chose de louche dans la mort de Piers, celle de Jehanne et celle de…


Elle jeta un regard en biais à Rosanna Marshall. Celle-ci s’empourpra :


— Faut-il que je le répète ? J’ai vu ce fichu spectre de mes propres yeux ! Translucide, blanche comme une mariée, passer à travers le miroir et le briser… ramasser un morceau de verre, et…


— Translucide, Rosanna ? Translucide ou opaque ?


— Que sais-je !


— Translucide, vous avez dit. Un fantôme, donc, mais pas un spectre.


— Qu’importe !


— Qu’importe, en effet. Docteur ! Pensez-vous que Piers ait pu être empoisonné ?


— Je… Je ne…


Le docteur Francarnon n’en avait même pas fait l’hypothèse et n’avait pas répondu à la jeune fille, quand elle l’avait évoquée. Vauquelin, à bien y réfléchir, se demanda pourquoi. Car elle avait eu raison : la crise de délire et de tremblements qui s’était soldée par un arrêt cardiaque aurait bien pu être un empoisonnement. Et il se souvint des veines – ces grosses veines verdâtres qui striaient le cou du malheureux ; sa bave mousseuse et ses yeux rouges au regard inhumain.


— Je suppose qu’on ne peut totalement écarter cette conjecture sans un examen plus approfondi.


— Exactement ! Et Jehanne ? Aurait-elle pu être empoisonnée, elle aussi ?


— Jehanne a été retrouvée pendue, Christabella ! Vous ne l’avez pas vue comme moi – son visage rouge et boursouflé, ses…


— S’il vous plaît, Rosanna. Laissez le docteur répondre.


— Eh bien, nous n’avons pas eu le temps d’étudier le corps, avoua Vauquelin avec précaution.


Il se souvenait de la façon bizarre dont Francarnon l’avait tenu à l’écart de la cuisinière.


— Elle aurait pu être assassinée puis pendue pour faire croire à un suicide. Qu’en pensez-vous, docteur ?


— Je ne suis pas détective, mademoiselle… et il n’est pas de mon ressort que de dire si…


— Anatomiquement parlant. Physiologiquement parlant. C’est possible, n’est-ce pas ? Si elle a été pendue peu de temps après, elle portera quand même les marques de la strangulation.


— En effet. Oui… je suppose que oui.


— Où veux-tu en venir, ma petite Belle ?


Rosanna Marshall ne paraissait pas aimer la tournure que prenait la discussion. Mais Christabella n’eut pas le temps de répondre : Cateline redescendait les escaliers. La petite assaillit tout de suite la domestique de questions :


— Comment va ma sœur, Cateline ? Es-tu certaine qu’il soit sans danger de la laisser sans surveillance ? T’a-t-elle dit quelque chose ? Expliqué son acte ? Est-ce que je peux monter la voir ?


— Calmez-vous un instant, mademoiselle. Nous devrions allez chercher M. Bertram avant de…


Comme un écho à ses mots, des bruits sourds s’élevèrent de la cave. Des coups dans les murs – comme une bagarre. Des éclats de voix indistincts. Christabella se précipita à la porte et tira sur la poignée, en vain : verrouillée.


— Bertram ! Bertram, tout va bien ?


— Docteur ! Faites quelque chose !


— Ouvrez la porte ! Forcez la porte, docteur. On ne peut pas le laisser seul en bas !


Vauquelin n’avait jamais été renommé pour sa force. Sentant le désespoir des femmes autour de lui, il tenta de son mieux de faire céder le verrou : il jeta de toutes ses forces contre le battant, mais ne réussit qu’à manquer de se démettre l’épaule. Il essaya un coup de pied, de hanche – rien n’y faisait, il n’aurait pas la force. Il chercha autour de lui une idée, une solution. Ce fut Christabella, une fois de plus, qui la lui apporta :


— La hache de collection, celle dans la vitrine ! Oui, là, au-dessus de la cheminée. Moi, je suis trop petite pour l’attraper. Allez-y, pressez-vous, docteur !


Sans une once de délicatesse, poussé par l’adrénaline, il cassa la planche de bois massif. Et dès que le trou qu’il créait fut assez large, Christabella s’y précipita.


— Mademoiselle ! Ce peut être dangereux…


— Qu’attendez-vous, docteur ? Suivez-là, nom de Dieu !

End Notes:

Oui, le rythme de publication est un peu soutenu – parce que la deadline est ce weekend et que je voudrais avoir fini de publier d'ici là. Oupsi, je m'y prends un peu tard, désolée la modération.

Un peu comme le rythme auquel tombent les personnages : avez-vous des hypothèses sur ce qui leur arrive ? On a déjà quelques révélations et explications dans ce chapitre – il y en aura d'autres dans les suivants :) à bientôt !

Chapitre 4 by Seonne
Author's Notes:

TW violences sexuelles dans ce chapitre.

Vauquelin dévala l’escalier, à la poursuite de Christabella. Plus d’une fois, il manqua de glisser sur les marches de pierre, recouverte d’une fine couche de poussière. On ne devait pas souvent descendre en ces lieux.


Ils débouchèrent dans un genre de vestibule. Face à eux, une ouverture sans porte menait à ce qui devait être une cave à vin, à en juger par les bouteilles qui s’alignaient sur les étagères. Bertram De Vandes était-il descendu ici-bas pour se saouler et oublier leurs mésaventures ? Non ; les plaintes ne provenaient pas de cette pièce-là, mais celle qui se trouvait sur leur droite. Christabella poussa la porte entr’ouverte et un coup de vent glacial les assaillit. Vauquelin frissonna.


Bertram De Vandes était à-demi adossé au mur, assis à même le sol froid. Il serrait contre lui une robe de tissu blanc. Les drapés voluptueux recouvraient une partie de son corps, le noyaient presque dans la mousseline. Mais la gaze n’était plus immaculée.


Rouge, rouge, rouge. Fallait-il qu’il retrouve chacun des membres de la soirée couvert de sang, dès qu’ils avaient le malheur de les laisser seuls ?


Son nez était brisé. Un de ses yeux enfoncé dans son orbite, l’arcade cassée. Bertram De Vandes était méconnaissable, défiguré. Il ne pleurait pas. Il se contentait de geindre, avec le peu de forces qu’il lui restait.


— Non ! Bertram !


Christabella tomba à genoux à ses côtés.


— Que s’est-il passé ?


— C’est de ma faute. De ma faute, Christa… Tout est de ma faute…


— Ne raconte pas de bêtises. Et lâche-ça, veux-tu ?


Elle voulut lui retirer le vêtement des mains, mais il s’y accrocha comme si sa vie en dépendait. Vauquelin, figé, était incapable de bouger. Mille questions lui traversaient l’esprit : à qui appartenait donc cette robe blanche ? Était-ce bien le sang de Bertram, qui la tâchait, ou celui de quelqu’un d’autre ? D’une autre victime ? Cet accoutrement appartenait-il… à la dame blanche ? Celle que Rosanna Marshall jurait d’avoir vue ; celle qui avait effrayé Piers au point d’en arrêter son cœur ?


— Lâche-la !


— Non… je ne… je ne veux pas que tu voies…


Il se débattit mais la fureur de la petite surpassait bien la faiblesse qui animait l’homme blessé. Ils déchirèrent pourtant une partie de la toile, dans leur affrontement : et cela arracha une plainte lancinante à Bertram.


— Regarde, voilà que je détruis encore quelque chose. L’un des rares souvenirs que Père ait accepté de conserver d’elle. Maman tenait à ce que vous vous mariiez dans sa propre robe, Alethea et toi. Tu le savais, Christabella ?


 Voilà élucidait le mystère de la propriétaire. Quoi que Vauquelin ne se trouvait pas plus avancé pour le reste de ses interrogations.


— Enlève ça et laisse-moi voir où tu es blessé, Bertram. S’il te plaît. Il ne sert plus à rien de la serrer si fort, la robe. Elle est toute tachée et nous ne pourrons jamais la ravoir. Alors, lâche.


Elle parlait d’une voix douce, mais Vauquelin la sentait bouillonner. De colère, de crainte ? Un mélange des deux, probablement. Finalement, le frère fondit en sanglots et accepta de céder son emprise sur le tissu. Christabella n’attendit pas une seconde pour le débarrasser de la tulle qui le recouvrait.


Son thorax était cabossé de bosses et, même de la distance à laquelle il se tenait, Vauquelin devinait les côtes brisées et enfoncées dans ses organes. Le malheureux pâlissait à vue d’œil et il devinait que la véritable hémorragie était interne. Il n’y avait rien à faire pour le sauver. Il se garda bien de le faire remarquer à la jeune fille.


Intelligente comme elle l’était, elle le comprit sans qu’on ait besoin de le lui dire.


— Oh, Bertram… Pourquoi diable t’es-tu enfermé…


Elle s’approcha de lui pour l’étreindre. Des larmes perlaient dans ses yeux mais elle restait bien silencieuse.


— Qui t’a fait ça ? Qui t’a fait une chose pareille ? Je t’en supplie : il faut nous le dire.


— Peu importe, je l’ai mérité. Tout ceci… tout ce soir… tout est de ma faute, Christa. Je suis si stupide ; oui, j’ai cru pouvoir faire ma propre justice en dépit de toutes les lois qui nous régissent. Retiens bien cela, petite sœur : les hommes sont des ânes, impulsifs, et incapables de réfléchir aux conséquences de leurs actes.


— Je ne… Je ne comprends pas ce dont tu parles. Bertram ? J’ai besoin que tu me répondes, que tu répondes à ma question.


— Je ne suis pas fou, Christa. Je n’ai pas perdu l’esprit, pas encore. Ça ne saurait tarder.


— Que se passe-t-il ?


Vauquelin sursauta si fort qu’il crut que son cœur à lui allait aussi s’arrêter. Concentré comme il l’était sur la scène qui se déroulait sous ses yeux, il n’avait pas entendu la domestique descendre. Cateline avait chuchoté pour qu’il soit le seul à l’entendre. Peut-être, aussi, pour ne pas déranger l’intimité du frère et de la sœur. L’apprenti médecin n’eut pas le cœur à lui répondre ; et elle constata bien assez vite.


— Bretram, s’il-te-plaît, dis-moi qui…


— Peu importe, te dis-je ! Je l’ai mérité. Tu avais raison, Christa. Tu as toujours eu l’esprit le plus vif de nous trois ; déjà bébé, on présentait que tu nous surpasserais. Tu es une perle si rare, ma petite sœur chérie. Ne laisse jamais personne te faire croire le contraire. Tu avais raison, car les meurtres de Piers et Jehanne sont bien liés.


L’épouvante se peignit sur la figure de la petite. Ses yeux s’exorbitèrent et ses lèvres s’entrouvrirent de stupeur.


— Non… Non, pas toi, ce ne peut pas être…


— Je suis un meurtrier, Christa ! Le docteur, tu te souviens de ce qu’a dit le docteur ? À propos de Jehanne, de nos parents ? Tout cela est vrai, et je ne l’ai appris que depuis quelques semaines. Quand j’ai raconté au docteur que notre cuisinière allait se marier… il m’a révélé ce qu’il nous a répété à tous, ce soir. J’étais dévasté, Christa. Et mort de colère. Je voulais me venger, je voulais la faire condamner à l’échafaud – mais après tant d’années, avec pour seule preuve le témoignage d’un homme qui, de notoriété publique, n’a toujours servi que son propre intérêt, quelle justice m’aurait écouté ? Il fallait que je la rende moi-même.


— Alors tu… tu…


— J’ai empoisonné Jehanne, oui. Suffisamment tôt dans la journée pour qu’elle n’expire qu’en début de soirée, alors que nous serions tous à table. Quand j’ai congédié Guiscard et proposé de faire le service, c’est parce que… parce que je savais qu’elle devait expirer sous peu. Et pour avoir le temps d’accrocher son cadavre à une poutre, pour masquer mes méfaits.


— C’est… c’est…


Christabella avait relâché son étreinte et s’était écartée. Révulsée. Son menton tremblotait : était-ce de l’écœurement ou du chagrin ?


— C’est horrible. Je suis un dégénéré, Christa. Tout, ce soir, la séance de Mme Zenaida… Tout n’était qu’une mise en scène. Un prétexte pour vous exposer, avec la complicité du docteur, la culpabilité de Jehanne. J’avais tout élaboré, vois-tu. Un plan parfait, digne d’un… digne d’un méprisable criminel. Voilà ce que je suis, aujourd’hui. Un meurtrier. Un…


— Mais Piers ! Tu as parlé de Piers, pourquoi…


— Ce pauvre Piers… C’était un accident, Christa. Je l’ai compris à l’instant même où il a passé la porte. Il nous aura permis de percer un mystère : c’était avec lui que Jehanne devait se marier. Elle m’avait dit qu’elle devait recevoir cet après-midi son fiancé pour régler certains détails – une aubaine pour moi. J’ai insisté pour lui préparer le thé une dernière fois, comme elle me l’avait elle-même appris tant d’années auparavant. Le malheureux en a bu une tasse ; et sa constitution plus résistante l’aura fait tenir jusqu’au milieu de la soirée. Mais sais-tu le plus grave, Christa ?


Elle ne répondit pas. Vauquelin, lui-même, n’avait pas envie de savoir. La grimace de douleur de Bertram De Vandes s’était élargie en un sourire fou.


— Le pire, Christabella, c’est que j’ai été soulagé de le voir s’écrouler à nos pieds. Horrifié, bien sûr, comme vous tous. Mais soulagé que cette victime collatérale m’offre le parfait prétexte à ma folie. Ses hallucinations, qui l’ont tant traumatisé sur ses derniers instants de vie, collaient à la perfection à ma mise en scène ! Une dame blanche – Maman, de retour, pour se venger.


Il partit dans un éclat de rire rauque et terrible, bien vite coupé par une quinte de toux. S’il ne cracha pas de sang comme l’avait fait Gentian, Vauquelin devinait que tant de mouvement de la cage thoracique ravivait ses plaies internes. Son rire mourut dans un gémissement pathétique et il se prostra un peu plus sur son abdomen blessé.


— Je suis cruel et mon cœur est noir de haine, Christa. Ne pleure pas, car je ne le mérite pas. Après tant de colère, il était bien normal que je trépasse ainsi. Si je n’avais pas commencé… Sans tous ces morts, les autres n’auraient peut-être pas suivi.


— Ne dis pas… N’en dis pas plus, je t’en prie. Je ne veux pas entendre…


— C’est de ma faute, Christa. Sans mes règlements de compte, Guiscard n’aurait peut-être pas tiré sur le docteur. Et Alethea…


— Chut. N’en parle plus.


Elle s’était à nouveau rapprochée de lui. La peine surpassait donc le ressentiment. Elle posa sa tête sur son épaule.


— Dis-moi seulement… dis-moi seulement qui s’en est pris à toi, Bertram ?


— Tu n’as pas encore compris, Christa ? Fais donc fonctionner ta merveilleuse petite caboche. Qui a pu s’introduire par le soupirail entrouvert ?


Le regard de Vauquelin remonta juste au-dessus de la tête du mourant. Comment avait-il pu le manquer ? Ce fichu courant d’air ne pouvait pas venir de nulle part ! Tout en haut du mur, une fenêtre à travers laquelle un homme aurait eu juste assez de place pour passer était ouverte. Voilà par où était venu l’agresseur de Bertram, et par où il s’était échappé.


Et qui était donc la seule personne à s’être trouvée dehors au moment des faits ?


— Cullen, constata Christabella.


Elle n’eut pas l’énergie de demander un de ses inlassables « pourquoi ». Le mobile de ce meurtre-là serait à rechercher plus tard : pour l’instant, la respiration de Bertram se faisait de plus en plus faible et il papillonnait des paupières, peinant de plus en plus à les garder ouvertes. Impuissantes, elle resta à ses côtés. Le silence retomba sur eux, entrecoupé par les halètements de cet homme à l’agonie.


Contre toute attente : ce fut Cateline qui le coupa :


— Alethea !


Sans plus d’explications, elle tourna les talons et remonta les marches. Vauquelin hésita un instant : devait-il la suivre ? Il croisa le regard de Christabella : elle n’eut pas besoin de dire un mot, ses yeux lui donnaient un ordre. Avec l’impression d’être le sous-fifre de cette jeune adolescente, l’apprenti s’empressa de remonter, lui aussi.


Ils passèrent à toute allure au rez-de-chaussée, devant Andrée Lémieux qui se morfondait. Elle parut demander des yeux s’il fallait qu’elle les suive : Vauquelin lui indiqua d’un geste qu’il valait mieux qu’elle reste ici-bas.


Cateline avait plus de souffle que lui : l’apprenti docteur eut presque du mal à suivre sa cadence. Elle monta les cinq étages, jusqu’au dernier palier, et sans hésiter, se précipita vers une des portes. Elle tourna la poignée : sans succès. La porte était verrouillée de l’intérieur. Des éclats de voix étouffés leur parvenaient depuis l’autre côté.


— Enflure, marmonna-t-elle.


— Que se passe-t-il, mad…


— M. de Monchy est une enflure, docteur. Un scélérat, un vaurien de la pire espèce…


Elle sortit une clef de son tablier et tenta de l’introduire dans la serrure. Quelque chose coinçait. Sans se laisser désemparer par la situation, Cateline donna un grand coup d’épaule contre le battant : Vauquelin entendit un petit cliquetis, comme si quelque chose était tombé de l’autre côté. Ce coup-ci, elle put mettre sa clef et déverrouiller la porte.


Vauquelin se contentait de la regarder, médusé. Cateline ouvrit et entra en trombe : Vauquelin, de là où il était, comprit enfin ce qui lui avait fait voir rouge. Il y eut un mouvement dans la pièce : la silhouette d’un homme se releva d’un bond du lit sur lequel il était couché.


Cullen de Monchy attrapa les pans de son pantalon déboutonné, sans pour autant paraître le moins gêné du monde. Alethea, qui gisait toujours sur les coussins, son jupon remonté bien trop haut sur ses cuisses, restait pétrifiée.


— Sortez, Cateline.


Sa phrase claqua comme un ordre. Mais la domestique ne se démonta pas pour autant.


— C’est vous qui allez sortir, M. de Monchy. Vous n’avez rien à faire ici.


— Qui êtes-vous pour me dicter ma conduite ? Vous répondez à l’autorité du maître du domaine de Poëze, n’est-ce pas, ma petite Cateline ? Bertram. Mais Bertram n’étant plus – j’imagine que vous avez d’ores et déjà découvert ce fâcheux détail – vous passez sous le joug de son successeur. La liste était longue, car ce précieux Bert n’aurait pas voulu que ses sœurs ne tombent entre de mauvaises mains. Savez-vous à qui était confiée la tutelle d’Alethea, dans le cas de son trépas ? En priorité, au docteur Francarnon. Puis, s’il devait arriver quoi que ce soit à notre médecin favori, à Guiscard. Et, dans le gravissime cas où Guiscard n’aurait pu s’en occuper…


Il affichait un sourire triomphant.


— Alethea est ma propriété, désormais, et j’entends d’en profiter comme bon me semble. Sortez.


— C’est hors de question.


Vauquelin était encore plus atterré. Ses yeux ne quittaient pas la jeune femme pétrifiée sur ses oreillers. Foi de médecin, il ne pouvait laisser faire une chose pareille. Il devait intervenir. Faire entendre raison à de Monchy.


— M. de Monchy, tenta-t-il en passant à son tour le seuil de la chambre, ne voyez-vous pas que… Enfin, Mlle De Vandes n’est pas en état de…


— Qui êtes-vous pour vous mêler de mes affaires privées, Courtenay ? Vous n’êtes personne, ici. Si vous ne voulez pas dire adieu à votre brillante carrière de médecin, je vous suggère de déguerpir.


— Faites preuve d’un peu de bon sens ! Elle est presque comme une enfant, encore…


— Alethea m’appartient, et elle sera mienne. Il n’est rien que vous puissiez faire pour m’en empêcher. Cependant, vous pouvez encore sauver votre réputation. Après une nuit pareille, certains risquent de finir derrière les barreaux – ou pendus. Qui croira-t-on, lorsque nous nous retrouverons au tribunal pour juger des morts de cette nuit ? Un étudiant et une domestique, ou l’un des plus grands seigneurs des îles anglo-normandes ?


Il avait raison. Vauquelin le savait : de Monchy avait raison. S’il tentait de s’opposer à lui, l’autre mettrait un point d’honneur à détruire sa vie. Qui était cette Alethea, pour lui ? Valait-elle la peine qu’il risque de perdre le peu de choses qu’il avait réussi à gagner ?


Mais quel genre de médecin serait-il, s’il était prêt à sacrifier des patients pour obtenir ce qu’il désirait ? Souhaitait-il devenir comme Francarnon ? L’idée même le révulsait.


Cateline lui épargna toute réflexion. Il avait presque oublié sa présence.


— Je vous avais laissé le bénéfice du doute, la première fois.


Elle s’avançait lentement vers de Monchy. Malgré sa carrure maigrichonne, elle se tenait dans une telle position qu’elle en devenait effrayante.


— Vous étiez jeune, elle aussi. Je vous ai laissé le bénéfice du doute : peut-être ne saviez-vous pas ce que vous faisiez ? Peut-être ne compreniez-vous pas à ses cris et ses plaintes qu’elle était terrifiée par vous. Qu’elle était encore une enfant incapable de comprendre les actes que vous lui faisiez subir. Vous l’avez détruite, M. de Monchy.


— Elle n’aura pas son mot à dire : les individus de votre sexe n’en ont pas besoin. Regardez-vous, Cateline : voilà comment fini une femme à qui l’on n’a pas appris à se tenir à sa place. Je vous ferai…


— Sortez. Ce sera mon dernier avertissement, monsieur.


Il la contourna pour se jeter sur Alethea – Cateline ne lui en laissa pas le temps. De ses bras frêles, elle se saisit du chandelier qui trônait sur le guéridon le plus proche et asséna un coup sur la tête de l’agresseur pour l’arrêter dans sa course. Dans un craquement de fruit pourri, le crâne se fendit.


Cullen de Monchy s’écroula au sol. Sous ses cheveux noirs, une plaie béante se dessinait. En quelques secondes, les mèches étaient enduites d’un liquide poisseux.


— Il… il…


Alethea avait repris vie. Elle s’était redressée, tout doucement. Elle regardait Vauquelin avec tant de détresse qu’il comprit sa question sans mots. Prenant garde de ne pas se tâcher du sang du monstre, il palpa la carotide. Il n’y avait plus de pouls.


— Il ne vous fera plus jamais de mal, mademoiselle.


Elle fondit en larmes ; mais, pour la première fois de la soirée, il s’agissait de larmes de joie. Pour s’écarter un peu plus du corps, elle se releva en rabattant sa jupe et se pendit au cou de la domestique.


— Je n’aurais pas dû vous laisser seule. Sachant qu’il était dans la maison, je…


Cateline était amère mais ne paraissait pas regretter son geste. Alethea ne la laissa pas s’appesantir plus longtemps dans ses excuses : elle plaqua ses lèvres contre les siennes, dans un baiser qui fit détourner le regard à Vauquelin. Décidemment, cette maison renfermait bien des surprises.


Se sentant mal de s’imposer dans l’intimité de ces deux femmes, il se força à revenir jusqu’à l’escalier. Ses jambes avaient de plus en plus de mal à le porter et la tête lui tournait un peu. Il se surprit à prier. Bon Dieu, faites qu’il s’agisse du dernier mort de la nuit…


— M. l’apprenti du docteur ? Cateline ? Que se passe-t-il ?


Les escaliers étaient hauts, mais la voix de Christabella portait assez pour qu’on l’entende depuis le rez-de-chaussée. Vauquelin ouvrit la bouche pour répondre, mais ne sut que dire. Le craquement de quelques marches se fit entendre : elle montait vers eux. Cateline vint à sa rescousse, bras dessus, bras dessous avec Alethea.


— Tout va bien, Mlle Belle. La mort de votre frère est vengée.


*


Ils s’étaient tous retrouvés dans la salle-à-manger. Ils n’étaient plus si nombreux : depuis le début de la soirée, leur nombre avait diminué de moitié. Vauquelin était le seul homme de la tablée. Rosanna Marshall s’était assise à sa droite, Andrée Lémieux à sa gauche. Face à eux, Alethea reposait sa tête sur l’épaule de Cateline.


Et, autour de la table, Christabella faisait les cent pas. Ses joues étaient marquées des sillons de ses larmes.


— Christabella, veux-tu t’asseoir avec nous un instant ? Reprend un peu de tisane, elle te calmera les nerfs. Tu me donnes mal à la tête, à tourner en rond, comme ça. Je comprends bien que… Ne te rends pas plus malade que tu ne l’es déjà.


Rosanna Marshall parlait avec une douceur maternelle à la jeune fille. Si Christabella arrêta son manège un instant, elle ne sembla pas apaisée pour autant.


— Qu’allons-nous faire ? demanda Andrée Lémieux.


Elle disait tout haut ce que tous se demandaient tout bas. Passé le choc, il allait bien falloir décider de la conduite à tenir, dès le lendemain. Hors des murs du manoir, le monde ne s’était pas arrêté de tourner. Et avec huit morts sur les bras, ils auraient des comptes à rendre.


Rosanna Marshall, ses index pressés sur ses tempes, raisonna à voix haute, les yeux fermés :


— Il faudra aller trouver la police dès les premières heures du jour. Quant à savoir ce que nous leur dirons…


— Avant de réfléchir à cela, si vous me permettez une interruption, il nous reste quelques petites choses à éclaircir.


Vauquelin retint un soupir exaspéré. Non pas qu’il en veuille à la petite – mais fallait-il qu’elle ait toujours quelque chose à redire ? Ses nerfs menaçaient de lâcher.


— À quoi fais-tu référence, ma petite Belle ?


— Il est inutile de prendre un ton aussi mielleux, ma petite Rosanna. Car il reste encore deux choses que nous n’avons pas élucidées. Pourquoi Alethea a poignardé Guiscard. Et pourquoi tu as tué Gentian.


L’accusation était froide et ferme. Rosanna Marshall tapa du plat de la main sur la table, outrée.


— Combien de fois faut-il que je le répète ! J’ai vu…


— Les amies ne mentent pas, Rosanna.


Les traits de Christabella, tirés par la colère, s’affaissèrent comme si elle n’avait plus l’énergie de maintenir sa fureur. Une profonde tristesse s’y peignit.


— Après ce que nous avons traversé cette nuit, Rosanna, tu nous dois la vérité. Et si je peux accorder le bénéfice du doute à tes paroles, seul un spectre pourrait manier des solides. Or, tu nous as décrit un fantôme – j’ai vérifié les caractéristiques dans l’encyclopédie. Il nous reste quelques heures avant le lever du soleil.


Enfin, la petite s’assit. Tout au bout de la table, elle présidait.


— Je vous laisse décider laquelle passera aux aveux la première.

Chapitre 5 by Seonne

Vauquelin était impressionné. L’autorité de la fillette était telle que personne n’osa broncher ni la contredire. L’air semblait plus dense ; l’atmosphère, plus lourde. L’orage s’était enfin calmé, dehors. N’aurait-elle pas pu laisser la paix revenir également à l’intérieur de la demeure ?


Au fond de lui, l’apprenti docteur brûlait lui aussi de savoir ce que les deux femmes avaient à dire.


Contre toute attente, ce fut Alethea qui prit la parole la première. Plutôt, elle commença par se lever, ouvrit la bouche et fut vite arrêtée par Cateline :


— Vous n’êtes pas obligée, Alethea. Vous n’êtes pas obligée de parler. Si vous ne…


La tendresse avec laquelle les deux femmes se regardaient frappa Vauquelin. Comment avait-il pu ne pas le remarquer auparavant ? Il jeta un coup d’œil circulaire autour de la table : était-il le seul surpris par cette révélation ? Christabella et Rosanna Marshall ne bronchèrent pas en voyant Alethea effleurer la joue de sa dame de compagnie, puis y déposer un baiser. L’Anglaise l’avait prévenu : elle savait que tous recelaient des secrets.


Alethea hocha la tête de gauche à droite, tout doucement. Alors, Cateline se rassit, sans lui lâcher la main pour autant. Allait-elle réussir à parler ?


— Est-ce que ça va aller ? s’inquiéta tout de même sa sœur.


— C’est… Je… Je suis un monstre.


Alethea luttait contre les larmes. Vauquelin pouvait apercevoir ses yeux humides, pleins à craquer de pleurs amers. Ses lèvres tremblotaient. Elle qui avait déjà des difficultés à parler…


Pourtant, sa voix paraissait plus claire.


— Non, la coupa Rosanna Marshall. Je ne peux pas te laisser dire une chose pareille, Alethea. Tu n’es pas… Ce n’est pas de ta faute, d’accord ? Les événements de ce soir… Tous ces… tous ces morts, c’est ce qui a dû te perturber, pas vrai ?


— Tout est de ma faute, marmonna de plus belle Andrée Lémieux, recroquevillée sur sa chaise. Si je n’avais pas cru bon de…


— Ne vous y mettez pas, vous aussi. Nous avons pourtant établi que…


— Silence !


Christabella s’était relevée. Les poings sur les hanches, elle les toisait comme une maîtresse d’école face à une classe dissipée.


— Laissez Alethea parler. Et si elle ne veut pas, eh bien, elle pourra se rasseoir.


Rosanna Marshall s’adossa contre son dossier et croisa ses bras sur sa poitrine. Vauquelin tenta de capter son regard. Pourquoi tenait-elle tant à protéger Alethea ? Elle semblait très proche des deux sœurs… Ou avait-elle quelque chose à cacher, quelque chose qu’Alethea risquait de révéler ? Désespéré, voyant qu’elle l’ignorait avec superbe, Vauquelin se détourna. Il devenait aussi suspicieux que l’adolescente.


— J’ai tué Guiscard, reprit Alethea de sa voix claire et chancelante, si différente du ton éthéré qu’elle avait pu employer plus tôt dans la soirée. Je l’ai poignardé et ce n’était… ce n’était… ce n’était pas bien. Non, non, non – oh ! Je suis une horrible personne…


Elle se remit à pleurer et Cateline bondit pour la prendre dans ses bras. Personne n’osa la couper à nouveau : on attendit qu’elle se calme pour reparler. Christabella gardait le même air strict sur la figure et personne n’avait à cœur de la contrarier.


— Je suis désolée, Belle, je crois que tu l’aimais beaucoup. Mais il… Il n’était pas celui que tu pensais. Que je pensais…


— Il se trouve que la plupart des personnes présentes ce soir se sont révélées être très différentes de ce que j’avais en tête, constata la petite, maussade.


— Guiscard, il… Je suis désolée. J’avais promis de le garder pour moi, mais tu as le droit de le savoir. Papa ne s’est pas… Notre père, il n’est pas mort de façon volontaire.


— Ne me dis pas que Guiscard l’a empoisonné et pendu par la suite comme Jehanne !


— Pas exactement. C’est… Après la mort de maman, il est devenu très colérique. Il pouvait s’emporter pour un rien, casser des vases et claquer les portes à tout-va… Il changeait d’avis comme de chemise. Et Guiscard… Sa fille était fiancée à Bertram depuis longtemps, déjà. Mais Papa… Il a commencé à se voir des ennemis partout. Je ne sais pas… Peut-être se sentait-il coupable de la mort de Maman, après tout. Alors, il… Il a convoqué Guiscard. Pour rompre le contrat – ils se seraient battus. Je ne sais pas exactement… Nous ne saurons jamais ce qu’il s’est passé avec exactitude. Toujours est-il que c’est Guiscard qui lui a passé la corde au cou. Ils en sont venus aux poings et, dans la bagarre, il a étranglé Papa. Alors, il a masqué son geste et…


— Et comment peux-tu savoir une chose pareille, si je peux me permettre ?


Alethea ne voulait manifestement pas répondre, mais ses yeux la trahir. Un regard dérobé en direction de Rosanna Marshall, qui fulminait toujours. Christabella leva les yeux au ciel et soupira avec véhémence.


— Rosanna ? Il va falloir passer aux explications.


— J’étais très amie avec Jeustène, d’accord ? Ce n’est pas un crime, si ? explosa-t-elle. Guiscard – c'était un homme intéressé et violent, mais il s'en est beaucoup voulu. Après la mort de votre père. Alors, naturellement, il a tout dit à sa fille. La pauvre petite… c’était un poids bien trop lourd à porter. Je me suis toujours demandé si ce n’était pas pour cela que sa santé avait fini par décliner. Toujours est-il que… Qu’elle me l’a confié.


— Et tu n’as jamais jugé bon de nous en parler avant ?


— Bon sang, Belle ! Je t’aime comme une sœur, mais mets-toi à ma place quelques instants ! J’étais moi-même très jeune, quand elle m’a mise au fait de cette histoire – à peine plus âgée que toi. Je ne vous connaissais pas encore bien, du moins, pas comme aujourd’hui.


— Et elle me l’a dit, à moi.


La douceur de la voix d’Alethea calma les esprits.


— Elle me l’a dit car elle se sentait coupable de taire le secret. Et j’ai promis, j’ai promis de ne rien raconter. J’ai promis de le garder pour moi mais… Tout est si flou, parfois. Comme si ma tête était remplie de nuages. Et dans l’orage, il y a plein d’éclairs – d’autres images qui me traversent l’esprit. Des souvenirs ou des… ou des choses que l’on m’a racontées. Il y avait déjà tout ce sang, tous ces morts… je pensais que… je pensais que c’était Maman. Maman qui demandait justice pour elle, pour tout ce qui est arrivé à notre famille. Alors il… Guiscard… Il fallait bien qu’il paye, lui aussi, non ?


Elle se rassit en pleurant à chaudes larmes. Cateline passa un bras autour de ses épaules.


— Je suis un monstre, murmura-t-elle à nouveau.


Un silence retomba sur l’assemblée. Personne ne savait trop comment réagir – car la brutalité avec laquelle Alethea avait poignardé Guiscard était tout à fait terrifiante. Mais n’était-elle pas malade ? Ne pouvait-on pas imputer sa cruauté à sa fragilité ? À sa confusion manifeste ? Et la culpabilité qui semblait l’écraser…


Au moins se repentait-elle de son méfait. Vauquelin lui trouvait un air plus sain, moins dérangé. Était-ce la mort de Cullen de Monchy qui avait débloqué son esprit embrouillé ? Elle avait parlé avec plus de clarté que pendant tout le reste de la soirée. L’apprenti eut une pensée pour son maître qui gisait toujours dans l’entrée, sous le portrait de Mme Almaïde Poëze De Vandes. Le docteur avait eu raison de dire qu’elle était un cas intéressant. Elle était métamorphosée.


Rosanna Marshall troubla enfin le silence en se raclant la gorge.


— J’imagine que c’est à moi de parler, désormais.


Christabella fut la seule à réagir, en hochant la tête en guise d’approbation. Les autres se contentaient de retenir leur souffle.


— Eh bien, je n’ai pas… Je me sens bien ridicule, désormais. Avec toutes ces histoires de fantômes, je croyais pouvoir… Gentian ne valait pas mieux que les autres, loin de là ! Non, il était comme les autres, comme tous les hommes – sans rancune, docteur, ajouta-t-elle à l’adresse de Vauquelin. Un sale petit…


Elle s’interrompit et massa ses tempes comme si elle peinait à réfléchir.


— Je sais à quoi cela ressemble. À une justification, à des excuses… Mais il faut me comprendre. Vous savez tous qu’il pouvait être – oui, même vous, docteur – très colérique. Gentian est un enfant gâté qui n’a jamais eu l’habitude qu’on lui refuse ce qu’il désirait. Et je… Eh bien, il est de notoriété publique que j’ai entretenu certains rapports avec lui. Avec Cullen et Bertram, également. Je ne m’en suis jamais cachée et ils l’ont tous su, chacun participait de son plein accord. Cependant, il a fallu que… qu’il fasse l’un de ses caprices. Gentian me voulait pour lui seul.


Elle guettait les réactions de Christabella. L’adolescente restait de marbre : était-ce parce que rien ne pouvait plus la surprendre, ou parce qu’elle avait soupçonné ce secret-là aussi ?


— Et ce soir, il… Je ne sais pas si ce sont les morts qui ont excité son esprit détraqué, il était si… Enfin, peu importe. Il m’a suivi tandis que je montais m’occuper de Bertram. Je pensais qu’il souhaitait seulement m’empêcher de prendre soin de son rival, qui restait mon ami malgré notre passif. Mais ce n’était pas le cas. Gentian m’a rattrapé en haut des escaliers. Il m’a plaquée contre le mur pour m’empêcher d’aller plus loin, juste à côté de l’immense miroir qui trône sur le palier. Il voulait que…


— Prenez votre temps, miss Marshall.


Vauquelin lui tapota la main avec maladresse. Une petite voix lui soufflait qu’il ne s’agissait peut-être que d’une comédie. Peu lui importait : si Rosanna n’était qu’une actrice, son jeu le touchait en plein cœur. Et il avait bien connu Gentian Francarnon : il savait qu’il s’agissait d’un homme sanguin et violent. L’apprenti ne comptait plus le nombre de vases, poteries et assiettes brisés au cours des disputes qui avaient opposé le père et le fils, durant les mois passés chez le docteur.


— Je lui ai tenu tête. À mes yeux, il n’était qu’un enfant. Tout cela n’était qu’un caprice puéril. Il m’a dit que… que si lui ne pouvait pas m’avoir, alors personne ne m’aurait. Il était si menaçant : c’était une menace de mort, je vous le dis ! Et je ne me démontais toujours pas, alors il a cogné du poing dans le miroir. Les morceaux brisés se sont répandus partout, il m’a lâchée et je suis tombée par terre, sous le choc. Et puis il… il s’est jeté sur moi. J’étais terrifiée. J’ai… J’ai attrapé un bout du miroir cassé, par reflexe. Je voulais me défendre. Je n’ai jamais voulu…


Elle prit une profonde inspiration pour calmer sa voix qui tremblait.


— Je ne voulais pas le tuer. Juste me défendre. Par malchance, le bris de verre s’est fiché en travers de sa gorge. Il était sidéré, il a basculé et il a dévalé les escaliers. La suite, vous la connaissez. Quand je vous ai retrouvés en bas, j’ai… Oui, j’ai menti. J’étais terrifiée de révéler ce qu’il s’était passé. Le docteur Francarnon ne m’a jamais appréciée, il aurait tôt fait de me faire condamner à l’échafaud. Mais je le répète, je le promets : je n’ai jamais voulu faire de mal à quiconque. Je n’ai fait que me défendre.


Elle les dévisagea tous, chacun leur tour.


— Ma petite Belle… est-ce que tu me croies ? Pourras-tu me refaire confiance un jour ?


La jeune fille haussa les épaules et poussa un profond soupir.


— Il n’y aura jamais personne pour te contredire, n’est-ce pas ? Dans le doute, je préfère me fier à ta version. Je ne pense pas que tu sois fondamentalement une mauvaise personne, Rosanna. Je crois que… Oui, je te crois.


On aurait pu s’attendre à des effusions de joie, à un soulagement ostentatoire des différentes protagonistes. Mais non. Une fois de plus, un silence lourd retomba sur la pièce. Quelle heure de la nuit était-il ? Celle du coucher était passée depuis trop longtemps, et ils étaient tous épuisés.


Une question tiraillait toujours Vauquelin, mais il n’osait pas la poser. Andrée Lémieux lui épargna cette peine :


— Alors, que dirons-nous, demain, à la police ?


Autour de la table, il restait six personnes. Plus de la moitié des protagonistes de la soirée avaient péri. Et sur les six survivants, trois avaient participé à la boucherie qui s’était déroulée sous le toit du manoir Poëze.


Trois meurtrières se trouvaient autour de la table. Et peut-être était-ce parce qu’il avait le cœur trop sensible, mais Vauquelin ne supportait pas l’idée d’envoyer ne serait-ce qu’une d’entre elles en prison.


— Eh bien, Mamade Zenaida, c’est vous qui nous en fournirez la réponse.


*


La Normandie a toujours été une région superstitieuse. Si vous visitez certains de ses monuments, encore aujourd’hui, on vous contera l’histoire des fantômes qui les peuplent.


Et si, par hasard, vous passez un jour par Cusson-sous-Poëze, peut-être vous contera-t-on la nuit tragique d’un solstice d’hiver, il y a près de deux siècles, durant laquelle une dame blanche a décimé la moitié de la maisonnée. L’ombre de Mme Almaïde Poëze De Vandes, innocente héroïne, tragique malgré elle, continue de planer au-dessus du village. Elle n’est pas crainte, pour autant. Car en cette nuit funeste, il semble qu’elle ait fait justice – en ôtant la vie de coupables et de menteurs, de gens ayant des méfaits à dissimuler.


Un valet qui projetait de ruiner son patron. Une cuisinière qui avait causé la mort de son ancienne maîtresse. Un jeune notaire violent qui abusait des femmes. Un médecin corrompu. Un majordome assassin. Un fils rongé par la haine. Un ami de la famille qui s’était révélé être un traître, coupable des pires horreurs sur une jeune fille sans défense. Et un homme de cirque, dont le passé révélait de sombres forfaits – alcool et irascibilité ne font pas bon ménage.


Des six personnes ayant survécu au drame, aucune ne fut inquiétée. Les rapports de police prouvaient bien la brutalité de ces meurtres et l’horreur qui avait sévi – comment aurait-on pu soupçonner ces jeunes femmes, cette petite fille ou ce chétif apprenti médecin ? Tous avaient bien vu la dame blanche, de leurs propres yeux. Si certains remirent en cause leur parole, ils finirent par céder à l’explication la plus convenante.


À ce jour, Mme Almaïde Poëze De Vandes est toujours considérée comme la Sainte-Patronne et bienfaitrice de Cusson-sous-Poëze. On dit qu’elle protège ses habitants des vices et des mauvaises âmes.


*


— Docteur, Andrée ? On vous attend !


Vauquelin Courtenay répondit qu’il descendait et prit le temps de terminer la phrase qu’il écrivait. Il reposa sa plume et laissa les pages étalées, le temps que l’encre sèche. Son manuscrit prenait forme. Bientôt, il pourrait le soumettre aux regards de l’Université de Médecine de Paris. Un article sans prétention, sur les maladies infectieuses qui sévissaient dans sa campagne normande – et la façon dont il était parvenu à diminuer considérablement les fluxions de poitrine. Il ne le faisait pas par vanité, non. Il le faisait pour permettre de sauver d’autres vies.


Andrée l’attendait à la porte de leur chambre. Elle devait se trouver au petit salon de lecture, de l’autre côté du palier – quand on l’avait mise face à la bibliothèque, elle s’était révélée une lectrice invétérée. Il lui proposa son bras et ils descendirent ensemble les escaliers. Au bas des marches, ils croisèrent Christabella, les bottes encrotées et les cheveux défaits.


— Docteur ! s’écria-t-elle en posant sa grosse malle de voyage. Quel plaisir de vous revoir. Ma chère Andrée, ton ventre s’arrondit chaque jour un peu plus.


La jeune femme leur claqua une bise sur chaque joue et se précipita dans le salon, sans prendre garde que ses chaussures salissaient le carrelage impeccable. Les futurs parents ne purent retenir un sourire attendrit. La petite fille du manoir Poëze avait poussé à toute vitesse mais n’avait pas perdu son tempérament d’aventurière.


À table, ils s’assirent à leur place, en bout de rangée. Lorsqu’elle rentrait à la maison, Christabella présidait toujours – une drôlerie, considérant qu’elle était la plus jeune. Rosanna Marshall avait pris sa chaise habituelle du dimanche. Alethea était assise à ses côtés. Le siège libre qu’elle avait gardé fut vite utilisé : Cateline les rejoignit, amenant la grosse saucière.


— Vous êtes juste à l’heure, Christabella.


— Comme toujours.


— Eh bien, je suppose que nous pouvons commencer à manger en écoutant vos dernières aventures.


—  Tenez-vous prêtes, car il y aura beaucoup à dire.


— Comme toujours.


Comme souvent lorsqu’elle s’adressait à leur petite assemblée, Christabella accordait au féminin. Elle avait décidé que la majorité l’emportait : après tout, le docteur était le seul homme. Il ne lui en tenait pas rigueur. Cela lui était bien égal.


Ils écoutèrent religieusement les péripéties de la jeune fille à Heidelberg. À l’instar de Vauquelin, elle suivait désormais un cursus de médecine : et, bien sûr, elle avait choisi la plus renommée des universités allemandes. Sous le pseudonyme de Belenus Poëze, elle avait bataillé pour rejoindre les rangs des brillants étudiants, ses cheveux coupés assez court pour passer pour un garçon. Cela lui réussissait plutôt bien.


En son absence, l’administration de la maison était confiée à Rosanna Marshall. Après de longues discussions, elle avait été nommée tutrice de Christabella jusqu’à sa majorité. Un rôle qu’elle prenait très au sérieux.


Alethea et Cateline vivaient toujours sous le toit du manoir Poëze et en étaient les gardiennes. Les rentes leur permettaient de vivre sereinement. Mais il restait encore trop de pièces vides : alors Vauquelin et Andrée Lémieux avaient été invités à disposer du deuxième étage. Le docteur y avait installé son cabinet ; et l’ancienne médium y donnait des cours de lecture aux enfants du village.


Et tous vivaient en harmonie, dans leur drôle d’équilibre.


*


Personne ne retint les années florissantes du manoir Poëze : entre hôpital et école, la demeure connut bien des visiteurs et fit le bonheur de nombre d’entre eux. Seule la nuit des huit morts, en ce solstice qui vous été conté, marqua les esprits.


Je ne saurais vous dire pourquoi on préfère ainsi retenir la morbidité plutôt que la félicité qui s’en est suivie. Peut-être parce qu’après tout, superstitieux ou non, nous aimons nous faire peur et frissonner en nous remémorant les plus sombres périodes de notre histoire ?

End Notes:

Comme promis, voici la liste (non-exhaustive) des tropes utilisés dans cette histoire.

Personnages :

Décors : Thèmes/artefacts : Et peut-être d'autres mais c'est déjà pas mal ! J'espère que cette histoire vous aura plu, je ne suis pas tout à fait satisfaite / convaincue par le dernier chapitre (et c'est aussi un peu pour ça que j'ai tant tardé à le publier par rapport au reste de l'histoire...). N'hésitez pas à laisser un petit commentaire avec vos retours (constructifs !) ♥

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