No pasaran by Drusila
Summary:


Tous droits à « Enemy of the Gates » (Jean Jacques Arnaud), Repérage Films



Gerda baisse les yeux quand elle serre le café
.
Mais personne ne le remarque : elle n’est qu’une femme

Un grand merci à Sif pour ses encouragements et sa correction

Categories: Historique, XXe siècle Characters: Aucun
Avertissement: Aucun
Langue: Français
Genre Narratif: Nouvelle
Challenges:
Series: Aucun
Chapters: 1 Completed: Oui Word count: 1583 Read: 66 Published: 20/02/2022 Updated: 21/02/2022
Story Notes:
Gerda Taro est une célèbre photographe de guerre et compagne de Robert Capa . A eux d’eux, on leur doit plus de 5000 clichés sur la guerre civile en Espagne, le partage et l’attribution des photos étant difficiles.
Dolorès Ibarruri est une militante communiste active à qui l’on doit le fameux « No pasaran » pour dénoncer la milice et la montée de franquisme. Le prénom du personnage vient de la première et le titre est inspiré de la seconde. Je me suis fortement inspirée du Labyrinthe de Pan de Guillermo del Torro et du personnage de Mercedes pour poser mon intrigue. Je ne peux que vous invitez à redécouvrir ce film si ce n’est déjà fait ! Je précise que les personnages sont tous fictifs et que toutes ressemblances avec des personnes ayant existés est involontaire.

1. Invisible by Drusila

Invisible by Drusila
Author's Notes:
Pour une rapide bibliographie de Gerda Taro : https://fr.wikipedia.org/wiki/Gerda_Taro

Pour Robert Capa : https://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Capa

Pour Dolores Ibarruri : https://fr.wikipedia.org/wiki/Dolores_Ib%C3%A1rruri

Pour le bombardement de Guernica : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bombardement_de_Guernica
Gerda baisse les yeux quand elle sert le café. Elle parle peu, seulement si on lui pose une question, si on l’interpelle.

Personne ne la remarque : elle n’est qu’une femme. Une des petites mains qui entretiennent la maison du Général Rafael Ramírez Contreras. De plus, Gerda n’est ni la plus belle femme qui soit, ni la plus remarquable. Elle n’a rien d’une Carmen, d’une beauté fatale. Mais sa cuisine en fait saliver plus d’un. Et si Rafael Ramírez Contreras a bien un péché qu’il reconnait avec légèreté, c’est la gourmandise.

Une femme veuve et sans argent ne dit pas non à une telle opportunité. Une telle offre est un cadeau de Dieu aux dires de certains.

Personne ne la regarde quand elle sert le café.

Ses mains usées par les années de labeur, ses vêtements sombres et son âge indéfinissable la rendent presque invisible, si peu signifiante. Gerda sait que si Rafael Ramírez Contreras n’a pas demandé à Manuella de faire le service, c’est pour éviter que ses hommes ne s’attardent sur ses longues jambes élancées ou sa poitrine ferme. Il n’a pas envie que sa jeune et ravissante domestique soit enceinte d’un de ses officiers, alors qu’elle n’est si fiancée, ni mariée.


Personne autour de la table du Général ne fait réellement attention à elle quand elle sert le café dans la salle parfumée par la sueur des hommes et l’odeur de leurs cigarettes.

Gerda est encore jeune mais son deuil et la guerre civile l’ont vieillie et éteinte aux yeux de la majorité des hommes. Pour eux, elle a retrouvé sa vraie place comme la majorité de ses semblables. Derrière les fourneaux, à entretenir le foyer d’un mari, d’un père ou d’un frère. Oui, pour ces hommes, elles sont mieux loin des bancs d’une école laïque, loin des méandres de la politique et ou des débats ecclésiastiques.

Gerda est la meilleure cuisinière à des lieux et fut un temps où elle et son mari voyaient foule de voyageurs dans leur auberge. Jeunes mariés au début des années 1930, leur auberge avait prospéré alors que les troubles révolutionnaires enflammaient le pays. La tension politique et les prises de positions les avaient aussi gagnés mais ils étaient ensemble pour y faire face. Après tout, ce n’était pas la première fois que le pays tremblait et se révoltait. Gerda avait bon espoir que la soif de liberté des Espagnols maintienne la Seconde république. Malgré Franco qui avait repris les rênes du pouvoirs, villes et campagnes se révoltaient sous le joug du dictateur. La République gagnerait de nouveau et les pays voisins ne laisseraient pas une dictature se mettre en place dans des temps aussi troublés. Leur siècle serait une ère de liberté où les dictateurs n’auraient plus leur place.

Puis il y avait eu ce jour où Arturo avait dû s’absenter et n’était jamais revenu. Guernica, bombardée et mise à feu et à sang, n’avait laissé que peu de survivants. C’est un cercueil vide que Gerda avait enterré. Le corps d’Arturo n’avait jamais été retrouvé au milieu des débris, du feu et du sang. Le durcissement des lois, les privations des libertés durement acquises, le retour d’une société patriarcale au fil des années avait amené Gerda à se séparer de son auberge et pendant quelques temps, elle avait vécu de modestes emplois, refusant de se remarier.

Jusqu’au jour où le Général Rafael Ramírez Contreras s’était installé dans la région de Malaga, près de son village. Celui-ci avait personnellement recruté Gerda sur les recommandations des officiers déjà en place. Elle avait accepté, masquant don dégoût du régime en place. Il lui fallait subvenir à ses besoins.

« Gerda, le café est amer. Ramenez-nous-en une autre carafe.
- Ce café est très bon, Rafael ! Je peux t’assurer que je n’en ai pas bu d’aussi bon depuis que j’ai quitté Madrid. »

Rafael Ramírez Contreras se contente de sourire et de demander du sucre. Bernardo Pacheco Chávez, haut gradé que le général tient en estime, se penche de nouveau sur la carte étalée sur la table. Rafael Ramírez Contreras prend un crayon et pointe la carte.

« Nous nous installerons ici. Il y a une clairière dégagée et une vue sur la vallée. On surveillera plus facilement les déplacements de ces chiens de communistes !
- Mais l’accès me semble hasardeux. On pourra y amener notre appareillage et nos armes ? demande un autre homme. Les cheveux peuvent passer mais…
- Les paysans y arrivaient bien ! Au Moyen-Age, ils y faisaient une quelconque cérémonie. Une fête païenne que certains fêtaient encore avant la Seconde République. Il y a forcément des chemins, des accès. C’est le meilleur point de vue que nous ayons et l’autre camp, là, nous servira de renfort au besoin. »

La discussion stratégique continue et Gerda sert le café, vide les cendriers et à la demande d’un des officiers en place, enlève les verres vides qui traînent dans un coin de la pièce. Ses yeux se posent régulièrement sur la carte, cherchant à retenir le maximum de renseignements. Idéalement, la latitude et longitude, même si les quelques phrases volées aideront les résistants à devancer les hommes de Rafael Ramírez Contreras. Gerda connait bien cette clairière pour y être allée enfant.

Ce dernier ne le sait pas, mais la résistance n’est pas seulement dans la vallée et la forêt environnante. Mais aussi dans sa maison. Gerda veut être l’outil de leur chute, un pion sur l’échiquier des partisans de la liberté.

Ils ne passeront pas.

Quand Gerda sent poindre l’impatience des hommes dans la pièce, qui ont bien fini par remarquer ses allées et venues pour leur apporter boissons et collations, elle s’éclipse. Mais elle en sait assez. Ses jours d’attentes viennent d’être récompensés.

Le lendemain matin, quand elle entend une des autres domestiques, la vieille Maria, annoncer l’arrivée du palefrenier, Gerda prétend devoir aller nettoyer le poulailler, les poules ayant pondu plus tard en raison du temps froid. Maria glousse, prétendant que Raul est un bien bel homme, et Gerda sourit à sa réflexion. Tant mieux si la vieille femme voit là des entrevues romantiques.

Raul brosse le poulain quand elle arrive et ne l’entend pas, concentré à éviter les coups de tête affectueux de l’animal. Elle attend donc quelques minutes qu’il sente son regard sur elle. Gerda vérifie une dernière fois qu’ils sont seuls. L'heure du déjeuner est proche et toute la maisonnée est occupée. Gerda lui explique ce qu’elle a entendu le soir précédent. Les précieuses informations collectées après des jours et des jours d’attente. Raul reste silencieux, puis reprend la parole.

« Tu devrais nous rejoindre Gerda. Les choses peuvent bouger à tout moment et tu n’es plus en sécurité ici.
-Je ne peux pas, Raul. Vous avez besoin de moi ici. Je suis vos yeux et vos oreilles.
-Il finira par faire le lien avec toi. Et il ne se contentera pas de te torturer pour obtenir des aveux. Gerda, je ne veux pas être celui qui mettra fin à tes souffrances si le pire arrive ! »
E
lle et Raul ont déjà eu cette discussion et la conclusion est toujours la même. Elle veut attendre, encore un peu, que l’étau se resserre vraiment autour de Rafael Ramírez Contreras, qu’il se rende où qu’il meure. Elle veut être utile jusqu’au bout et n’a rien à perdre. Du moins, presque.

« Je ne te ferais pas changer d’avis, n’est-ce pas ? »

La vieille Maria n’a pas tort. Dans sa soif de liberté, dans son inquiétude, dans les simples gestes d’affection qu’il donne aux chevaux, Raul est beau. Et dans ces moments-là, le souvenir d’Arturo, mort il y a presque dix ans, est moins douloureux. Dans ces moments-là, Gerda ne peut plus contenir l’attachement qu’elle a pour lui, ses sentiments et la peur de le perdre. Dans ces moments-là, elle se demande à quoi ressembleraient sa vie, leur vie, si les Républicains avaient gagné contre le Franquisme.

« Si vous arrivez à les affaiblir, je viendrais. Je te le promets Raul, mais vous avez encore besoin de moi ici.
-Je m’en veux de te demander une telle prise de risques. C’est égoïste. Terriblement égoïste, mais j’ai peur de te perdre plus que les autres. »

Gerda ne répond pas à cet aveu. Elle a toujours deviné que Raul tenait à elle. Alors elle l’embrasse avec douceur.
La guerre ne le lui arrachera pas son bonheur une seconde fois.
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